QUELQUES MOTS SUR LA GEOGRAPHIE ET L HISTOIRE DE L'ASIE CENTRALE
G*est depuis trente années bientôt que l'atention du monde savant s'est portée sur la parie centrale du vieux continent asiatique, )our en sonder les mystères et en recueillir les raditions. Aidé de la linguistique et de la )hysiologie, de l'histoire et de la géographie, a science a pu y retrouver les traces les plus mciennes du premier séjour de nos ancêtres iryenSj qui, sur les flancs du plateau de llran »u par la vallée de rOxus, s'avançaient lente-
ment du côté de rOccident, alors qu'une race
complètement différente, dite des Touraniens^
commençait, elle aussi, à se précipiter des
hauteurs des Thian-Chan dans les basses
plaines de Tlaxarte et les marais de TAral.
Au moment même où la science se trouvait • • » • • • • • •
•^•*porié'<if*pfLfiâilaCurede ses recherches, à étudier .• .cjtte.iatére^^ant^tBt curieuse contrée intérieure ': MÊ»KA!aê,.»toïîabéç/depuis longtemps dans un oubli si profond, les événements politiques et militaires, qui depuis un siècle s'accomplissaient au nord et au midi de ce vaste continent, allaient, de leur côté, attirer sur eux l'attention des officiers et des hommes d'État.
Les progrès incessants de la Russie et de l'Angleterre, qui remontaient, l'une le cours du Syr-Daria et de l'Amou-Daria, l'autre celui de rindus et du Gange, faisaient prévoir l'instant où, s'avançant en face l'une de l'autre, ces deux grandes puissances ne seraient plus séparées que par cette barrière naturelle qui s'étend entre le Turkestan russe et les Indes, le bassin aralo-caspien et la Tartarie orientale, et qui, sous le nom de Pamir, constitue un des plus vastes soulèvements de la croûte solide du globe. C'était pour ainsi dire la question d'O-
rient qui reparaissait, mais transportée, cette fois, sur son « véritable terrain »; et lès explorations intelligentes des hardis voyageurs, que stimulaient les encouragements des cabinets de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, arrivaient en quelques années à nous faire connaître, à peu près en entier, ces vastes régions, ignorées depuis des siècles.
Aussi, parmi toutes les explorations qui se poursuivent de nos jours dans les différentes parties du globe, en Afrique, en Amérique, en Australie et au pôle Nord, partout en un mot où il reste encore quelques terres inconnues que rhomme veut annexer à son domaine, les explorations de l'Asie centrale doivent tenir le premier rang, et mériter qu'on s'y arrête. Elles intéressent en effet cette partie du vieux monde, d'où procède toute notre histoire, et dont les révohitions multiples ont toujours eu leur contre-coup en Europe; elles auront pour conséquence de conquérir bientôt à nos idées et de lier à notre avenir des nations jusque-là barbares, que la guerre et le pillage faisaient seuls subsister. Déjà nous pouvons fixer le moment précis où les relations internationales ne trouveront plus aucim obstacle, et se conti-
nueront sans interruption de TAtlantique à Focéan Pacifique, comme pour faire un seul et môme État des deux continents, de FEurope et de l'Asie.
Un rapide coup d*œil jeté sur la constitution physique de cette région centrale asiatique nous expliquera, en même temps que son histoire, sa situation présente, les mœurs et les traditions des peuplades nombreuses qui parcourent ses steppes et ses plateaux, ou qui vivent sédentaires au sein de ces plantureuses vallées, dont l'imagination orientale a fait comme autant de paradis terrestres ou à'Sdem.
A l'ouest, dans le voisinage de l'Europe, s'étend une immense dépression, occupée par la Caspienne et l'Aral, et qui, sur une étendue de douze cents à quinze cents kilomètres, va pénétrant au cœur même du continent asiatique, jusqu'au pied des masses montagneuses que projettent les contreforts du grand plateau central. C'est la région des steppes, ou déserts sablonneux, en langue turcomane Koum, d'où Kysyl-Koum (désert rouge) au centre, Kara-Koum (désert noir), au nord, suivant la nature ou la couleur des sables que les vents du aord et du nord-est balaient incessam-
ment dans la direction du sud. — A Test, une région élevée et rocheuse, qui va croissant à des hauteurs de 5,000 à 5,600 mètres, pour atteindre bientôt à 7,000 et plus, se rattache d'une part aux Thian-Chan^ vers le nord-est, de l'autre aux Himalaya et au Thibet, vers le sudest. Mais, au milieu de ces deux vastes, systèmes, et comme pour les rattacher l'un à l'autre, se développe le large plateau du Pamir, d'une superficie de 100,000 kilomètres carrés, d'une altitude moyenne d,e 4,000 à 4,500 mètres, et qui s'adosse à l'énorme talus des Tsoung- Ling^ improprement dénommés le Bolor^ dont le pic Tagharma [Ifi^^ mètres) est le point culminant. Puis, au delà du Pamir, et se développant jusqu'aux confins du désert de Gobi et de la Chine propre, s'abaisse la haute plaine de la Tartarie Orientale, d'une altitude moyenne de 1 ,000 à 1 ,200 mètres, et arrosée par de nombreux cours d'eau qui forment le bassin du Tarim.
Le Pamir forme véritablement le nœud orographique et ethnographique du vieux monde, citadelle à bastions formidables, qui commande toutes les voies de communications, tous les passages et toutes les vallées, en môme temps que les plus anciennes comme les plus impor-
taûtes elLéâ de TÂsie, lesquelles somblent brit^r à son ombre, el lui demander tan contre les invasions du nord et du nord-ed Ausâi les indigènes, dans leur lan^^ue naïve. Il ont-ils donné le nom de Bam^i-âoHniâh, ou( « loil du monde », dont tous les voyageurs o| parlé dans leurs relations. « A celle hauteu nous dit un d'entre eux, on croirait voir I globe terrestre dis[>araUre à ses pieds, I quelfjue côté (|ue se dirigeât le regard, le ck paniîssait descendre,, comme pour s'eafona dans labime. Rien n* égale la subliiuÎLé du gpe^ tacle que nous avions sous les yeux; et langue n*a pas assez de mots pour le décria Où se trouvait comme tmnsportè dans ta monde tout nouveau, grandiose et terrible à I fois, car s'il écrase rimagiiialiou par Timprév des pbénomènes qu'il offre aux regards, il eà bien souvent mortel aux vo vageurs qui %^eulei( Taff router. »
Le froid, en effet, y est très vif, et le va nommé Dunmnrh^ y est toujours d une lence extrême. Il n'est pas rare de le voir em porter au loin quelque le le de béUil qu s'attarde derrière le troupeau* Par suite de 11 raréfaction do Tah', la respiration devient difû'
uen
cile pour les hommes comme pour les animaux.
Cette difficulté de respiration s'appelle Tunk
ou J.Î5.
c< J'ai trente-quatre ans, dit un Hindou, qui parcourut ces parages, et, sur un des sommets du Pamir, mon pouls donnait jusqu'à quatrevingt-neuf pulsations à la minute. Un de mes compagnons, à peine âgé de vingt-sept ans, eut une attaque de fièvre. Il ne pouvait respirer, son pouls donnait quatre-vingt-dix-neuf pulsations à la minute. Les personnes de faible constitution ne tardent pas à perdre du sang par le nez et à se sentir une grande irritation dans le foie ou l'estomac, et, chose plus grave encore, à voir enfler leiu*s mains et leur visage d'une façon inquiétante. »
Le plateau du Pamir se développe, à l'ouest, par d'importants et longs contreforts, dont les pentes renferment dans leurs plis les étroites vallées du Syr-Daria, du Zarafchan et de l'Amou-Daria, et vont se perdre au loin dans les steppes arides de la plaine aralo-caspienne.
Rien de plus désordonné et de plus confus que ces hauteurs souvent désolées et toujours sauvages, qui tantôt s'abaissent et tantôt se relèvent, tantôt se bifurquent ou se trifident, et
tantôt se réunissent pour ne plus former qu'une seule crête. Impossible de se retrouver au milieu de ces formes si diverses, pics neigeux, plateaux dénudés, précipices sans fond, et masses isolées qui semblent vouloir dérouter Toeil du géographe le mieux exercé. Et qu'on ne cherche point à vouloir désigner de leur appellation propre ces différents systèmes, qui dans la langue des indigènes portent à peu près tous le même nom. Les groupes de montagnes se trouvent en effet divisés en Kara-Tau^ Ak-Tat et Ala-Tau. Nous ne trouvons pas d'autres désignations pour l'orographie d'une grande partie duTurkestan, où toutes les montagnes [Ta%] sont dites noires ou Kara^ blanches ou Ak, bigarrées, rayées ou Ala, suivant que les neiges les recouvrent en totalité ou en partie, ou n'y restent pas du tout. Il arrive ainsi que les Ai- Tau^ dépouillés du blanc manteau qu'a fait disparaître le soleil de juin, se confondent une partie de l'année avec les Kara-Tau^ dont rien ne les distingue plus. Le même procédé se retrouve du reste pour la désignation' des lacs [Koul)^ et des rivières (/Soî^).
Le plus grand nombre des cours d'eau, affluents de fleuves importants, dits Daria^ se
nomment Kara-Sou rivières noires, Ak-Sou rivières blanches, Kysyl-Sou rivières rouges, suivant la couleur que prennent leurs eaux; et ainsi pour les lacs : Kara-Koul^ Kysyl-Koul^ Oïkr-Kouly etc., lacs noirs, ou rouges, ou bleus, que renferme la région du Pamir.
Trop heureux encore le voyageur s'il peut consigner sur la carte le nom connu et précis d'une hauteur ou d'une crête qu'il rencontre sur sa route 1 Souvent l'indigène, Kirghise ou Turkoman, qui le conduit dans la steppe ou sur le plateau, ne le sait pas lui-même; et alors il arrive au touriste de commettre bénévolement des erreurs de la plus haute fantaisie.
Un officier russe, parcourant le Kysyl-Koum, aux environs du lac d'Aral, demanda à son guide le nom d'une hauteur qu'il apercevait à quelque distance. Deux ou trois fois il lui répéta la question, et le Kirghise, qui jusque-là ne lui avait répondu que par un simple hochement de tête, lui dit en levant les bras : ccKhoudaï-Biladif » (Dieu seul le sait!) Aussitôt, l'officier russe d'inscrire ce nom original, qui figure probablement encore sur les cartes de cette région.
Mais parfois aussi on rencontre des noms
L'ASIK CENTRALE
f[m Frappeul par leur élrangelé ou réveillenl dau^ Tosprit de lointains souvenirs. Ainsi ronj ne IrûuvG pas moins de trois ou quatre sommets, et les plus hauts du système central, appelés Takki'USuUÎMan^ ou trône de Salomon, dispersés dans TÂfghanistan, leThibet occidental et le Ferghana. Une vieille tradition représente ce dernier comme étant la place où le grand SaloTïion a un jour établi son trône, pour de là jeter un coup d'œil sur cette partie du vieux monde. Ce prince même, dit-on, y aurait été également lue. Quel rapport y a-t-il entre ce héros ïuyllutiue et le célèbre roi des Juifs? Oi l'ignore; mais, au sommet du pic, on montre encore un toïïibeau qui renfermait son corps.
Or, au m ï lieu de ces masses montagneuses, qui fùVïiieuL la charpente gigantesque du eontinenl asiaiiijue, où trouverons-nous les voies de com muni cation praticables qui seront en même tenips les centres assignés par la nature à rétablissement des peuplades sédentaires el agricole ? Si, partant de la Caspienne et de rOural, nous voulons nous rendre à Textrèmc Orient, (]an,'> lantique empire des Sères^ devenu au moyen âge celui de Cathay^ et de nos jours VFmpire du Milieu^ nous devrons suivre les
A VOL D'OISKAT 11
nombreux cours d'eau qui, descendant des Thian-Ghan, du Pamir ou de THindou-Kouch, viennent grossir l'Iaxarte ou Syr-Daria, TOxus ou Amou-Daria, ou mourir perdus dans les sables, à quelque distance de ces deux fleuves. Les vallées, que ces fleuves ont creusées et fertilisées sur les flancs occidentaux de ces grandes masses, sont comme autant de routes toutes préparées que la nature semble avoir disposées elle-même^ pour faciliter les relations entre les deux parties extrêmes du vieux monde. Pour ne citer que les principales, nommons, en allant du sud au nord, celles de VÂtrek, du Hérat- Roud, de Balkh, de Koundom^ de VOxus^ du MourghaUy de Ylaxarte, du Naryn, du Tchoui et de VIU. On dirait autant de couloirs qui s'ouvrent dans la direction de l'Europe, pour verser sur elle ces invasions successives de barbares, qui ont bouleversé l'empire Romain et le monde chrétien au moyen âge ; ou pour appeler aujourd'hui les nombreux représentants de la civilisation moderne, dont les efforts ont été couronnés de succès. Réaction salutaire et féconde du continent européen contre le continent asiatique, et dont nous avons à attendre les meilleurs résultats.
L'ASIE centralf:
Mais, parmi toutes ces routes que nou venons d'ïiidii|uer, il en est qui préseutec des conditioDs beaucoup plus favorables qu d'au très, pour amener des communications sui vies et relativement faciles. Dans Tantiquik il y avait k voie de VOxtis; au moyen âge, cell de Vlawartû; de nos jours, enfin, nous avoD celles du Hérat-Roudy au midi, et de Vlli^ a nord, qui nous font pénétrer Tune au cœu de rAfghanislaQ, et l'autre au sein de la Mod golie chinoise.
La voie de l'Oxus conduisait directemei iiana Fempire des Sères; et Bactres, placée a milieu de son cours, était devenue la grand cité commerciale de Torient et comme la me tTûpôle de TAaie Centrale. L'Oxus débouchai alors dans la Caspienne, et traçait une magûi fique voie navigable qui de l'Europe condui sait au sommet du Pamir. Aujourd'hui, 1 Russie voudrait la rouvrir à sou profit; et!
r Amou-Daria parvenait à retrouver son an don lit, que tr^^ce l'Oushoï entre le lac d'An et ia baie dt; Krasnovodsk, Saint-Pétersboui el Moscou seraient mises en communicatic auivie avec les contins du Turkestan. E effet, le Volga, lui aussi, trace à travei^s
Russie la plus belle route commerciale qui existe en Europe ; et, s unissant par plusieurs canaux au lac Ladoga et à la Neva, il conduit de la Baltique à la Caspienne, comme rOxus ou Amou-Daria pourrait conduire de la Caspienne au pied du grand plateau central asiatique. La Caspienne deviendrait comme le grand réservoir naturel, où tomberaient la plupart des cours d*eau qui fertiliseraient l'empire. Quelle magnifique perspective n'ouvrirait pas à l'ambition moscovite, et aussi à sa puissance économique, ee canal continu de 7,500 à 8,000 kilomètres, coupant en diagonale, du nord-ouest au sud-est, la Russie tout entière, en même temps qu'ime grande voie ferrée, partant d'Orenbourg, sur l'Oural, traverserait les steppes du Kysyl-Koum pour remonter le cours du Syr- Daria et de Tlli, et pour de là tendre, dans la direction de l'océan Pacifique, sur Pékin et le Hoang-ko I
Au moyen âge, la conquête de la Bactriane et de la Sogdiane par les Arabes fit abandonner la route de l'Oxus pour celle de l'Iaxarte, qui, débouchant dans les marais du lac d'Aral, traçait également une belle route de commerce et de eommunieation^ sur les pentes extrêmes
Ï.'ASIR nKNTÎlÀLr
des Thian-Clian. Samaremiâe remplaça ^iïeÂ{ Le Zaï^afdian ileviot, avec le Fergliana i le Khokatid aclucl, uq des centres les plus I rissaots do la civilisaLiou musulmani?, Kjù I aussi par ces vallées que y 'écoulèrent, de !\ h Touest, los invasions barbares ou inoDgoi donl le contre -coup se fil senti r ]us<ju'eïi K rope ; et la grande cité de Karakoroum, plta queîr[uepart au pied du inaft>if de TAlUiï, aW rait à la cour du Grand Khan les commerçai et les ambassadeurs que les princes chrétt* lui envoyaient, pour soUîciLer son alliano Les nombreuses et intéressantes déc^uvon faites dans les environs de Marghilanj d'fl et d'Aksou, ont jeté un jour tout nouveau i le rôle mémorable que joua pendant plusi^u siècles la grande et fertile vallée du KliokaD arrosée par Tlaxarte, et qu'elle est appelé*: j ou er de u o u vea u auj ou rd ' h u i .
riaxarte et TOxus, ou S^yT-Daria et Aon Daria, appartiennent donc de fait à la Ruhcomme Tlndus et le Gange à rAnglelerre. \m est-ce à la Russie que reviendra t6t ou lardl domination entière du centre et du nord d monde asiatique, comme à l'Angleterre reviei depui*^ longtemps déjà celle du midi- Que touU
A VOÏ. D'OISEAU
deux comprennent la grandeur de la tâche que leur donne à remplir la civilisation moderne, et annexent aux idées comme aux institutions éclairées et sages de la petite Europe, ce vaste continent encore à demi barbare, qui tant de fois la menacée dans son existence,
a Spectacle étrange et curieux ! dit un publiciste anglais. On voit les Slaves et les Angio- Saxons, ces représentants des deux branches principales de la race aryenne, se donner ren dez-vous au lieu même qui fut, à une époque si lointaine, le point de départ de leurs premières migrations. Ce plateau du Pamir, qui joua un si grand rôle dans Thisloire et la géographie primitives de l'Orient, redevient aujourd'*hui ce qu'il était il y a quelque mille ans, une région de la plus haute importance ; et, du consentement même des deux puissants voisins, il s'élève comme une limite infranchissable qui doit séparer leurs conquêtes asiatiques. »
T.'ASIR TKNTn.U.K