VISITE A DJÉRACH ET RETOUR A JAFFA
23 décembre.
Quatre villages antiques se succèdent dans l'espace d'une seule journée ; tous répondent à l'idée que j'ai donnée de Mousmieh. Le dernier, celui où je reçois l'hospitalité, se nomme Nawa : c'est moins un village qu'une petite ville fort élégante, dont j'ai pu, grâce à l'obligeance du cheikh, visiter toutes les maisons une à une. 11 m'en montra de charmantes : il en est où le basalte, cette pierre si dure, se couvre d'ornements gravés; d'autres où sa teinte noire disparaît sous de
délicieuses peintures. Mais on se voit à peine dans l'intérieur de ces maisons antiques. Même les plus luxueuses n'ont que des soupiraux en guise de fenêtres. En revanche elles sont précédées de portiques sur colonnes ouverts au grand air, au grand jour; la journée se passait à l'ombre sous les portiques, la nuit ou les instants de chaleur extrême s'écoulaient au frais dans les salles closes et sombres. Maintenant les portiques ' sont à demi renversés; les Arabes se contentent des chambres intérieures : et, comme elles ne conservent aucune trace "de cheminées, ils s'y étouffent à brûler des brindilles de sapin qu'ils rapportent à grand'peine et à grands risques du fond même du Ledjah.
Ce soir, le froid est vif, et nous faisons l'épreuve de ce mode de chauffage. Quelle fumée ! et quels yeux faudrait-il pour passer sans devenir aveugle une semaine en pareille atmosphère ! On est réduit pour respirer à
se coucher par terre; et partout en ce paysci, tant que le froid durera, nous aurons à subir ce supplice : nous le quitterons enfumés ! — Au reste, tout est habitude : nos hôtes ne paraissent incommodés en aucune façon, ils sont à Taise et se tiennent accroupis autour du foyer avec une dignité biblique. Supprimez le chibouk et le café (c'est peut-être supprimer beaucoup), vous vous figurerez des contemporains d'Abraham. Et, comme pour compléter l'illusion, de temps à autre une scène vraiment biblique vient rompre l'uniformité de ces réunions orientales. Un jugement tout patriarcal se prononce en ce moment devant moi. Le juge, c'est un jeune officier influent de l'armée turque; les parties, deux Arabes. L'un d'eux, un vieillard à barbe blanche, supplie le jeune arbitre de lui faire rendre sa femme enlevée ; il se prosterne et lui baise les pieds. Le ravisseur est là, immobile. L'officier réfléchit un instant et conclut .: « La question sera posée
à la femme elle-même, qui choisira entre les deux. » Salomon n'eût pas mieux dit. La sentence prononcée, juge et parties, tout le monde s'attable autour du plat énorme de pilaf dont nous prenons notre part ; après nous arrivent en seconde fournée des mangeurs qui se disputent nos restes : chacun une fois repu se retire. Bientôt deux convives seulement demeurent auprès du plat, et le dîner s'achève par un défi entre eux deux, à qui avalera les plus monstrueuses poignées de riz. Ainsi .se terminent toutes les réceptions chez les Arabes ; demain je serai reçu chez un pacha et le dîner finira par une course au clocher de ce genre : or ici les convives ne seront plus deux paysans, mais d'un côté, Cheikh-Hussein, l'un des principaux chefs des Druses; de l'autre, le sousgouverneur du Haurân. D'une extrémité à l'autre de l'échelle, les mœurs et les manières sont semblables chez ces Orientaux.
24 décembre.
La scène est àCheikh-Saat, nouveau cheflieu de la province du Haurân. En l'absence du pacha, le sous-gouverneur turc nous fait les honneurs du konak. Il nous reçoit assis sur un trône, vêtu d'une robe rouge, et ayant à son côté, sur un siège plus bas, le Druse Cheikh-Hussein. Le sous-gouverneur est Turc d'origine et n'entend pas un mot de l'arabe, seule langue du pays; il prend connaissance des firmans, et nous retient à dîner. Je m'excuse de ma tenue, <i Vos firmans disent qui vous êtes, » me répond-il : jamais un Turc ne jugera son hôte sur sa mise. Le dtner commence grave et silencieux. Une table, des fourchettes ; nous seuls sommes à l'aise en face de tout cet appareil européen. Point de vin : de l'eau-de^vte d'un bout du dfner à l'autre; le péché sera moins grave, car c'est « le vin » que Mahomet a formellement défendu. Quant au code reli-
gieux des Druses (s'il existe), j'ignore sur ce point ses tolérances ; bref, nul ne s'abstient, et bientôt Turc et Druse, en gens peu au fait de l'alcool, paraissent se dérider. «Pourquoi la gêne des fourchettes ? Mangeons, dit le gouverneur, comme on mange en Turquie; nous avons des mains, servons-nous-en ! » Et le Turc de m'apprendre à rouler élégamment une boulette de riz. dans la main, à l'offrir selon les règles au voisin que je veux honorer : jamais je ne vis Turc plus aimable et plus gai. C'est d'ailleurs une nature fine, délicate, et, j'en suis sûr, un homme du meilleur ton dans les idées orientales. Hé bien ! c'est entre cet homme du monde et le grave Druse qu'a lieu le pari si étrange de gloutonnerie que j'avais vu hier ouvert entre deux sauvages. Notre hôte me conduit avec une politesse parfaite h la visite des fragments antiques retrouvés dans les fondations du konak, et nous nous séparons de lui pour gagner Mzerib.
Mzerib est situé sur la grande route de la caravane de la Mecque, et les sultans y firent élever, à l'aide de vieilles pierres, un magasin fortifié pour les vivres des pèlerins : bien des maisons romaines furent sans doute enfouies dans les massifs de cette lourde forteresse ; le village n'a plus pour lui que la beauté de son site. Une nappe d'eau minérale tiède s'étale au milieu de la plaine nue. Le soleil a disparu, et le sol s'illumine au couchant des teintes fauves du désert. Les bêtes qui rentrent des champs dessinent leur silhouette en un noir violacé sur cette eau calme, toute resplendissante delà lueur embrasée du ciel. Un îlot, quelques masures, font en ce moment un tableau à souhait : tableau tout de couleur du reste, et qui d'une heure à l'autre va perdre son prestige en perdant sa lumière.
25 décembre.
Nous suivons la voie des pèlerins. La trace encore frayée de leur passage couvre peut-
être une zone de cent mètres dans la plaine. Autour de nous, un horizon vide. Le ciel, d'une pâleur limpide, est traversé coup sur coup par d'immenses volées d'oiseaux : on dirait de longs nuages d'une vapeur légère que la brise fait mollement onduler; ces ban des errantes animent la plaine sans lui ôter son air morne et sa solitude.
' Bientôt on aperçoit Erbed, c'est ici qu'il nous faudra changer d'escorte : et la difficulté parait grave, car tous les soldats font la chasse aux Bédouins; le peu de cavaliers disponibles sont, eux et leurs chevaux, exténués et hors d'état démarcher davantage. Heureusement je ne suis pas de ceux qui croient aux escortes. Vous êtes Européen : votre costume, votre chapeau de feutre, votre air surtout le dit assez; pour peu qu'un uniforme militaire ou deux indiquent que vous êtes un Européen avec qui Ton compte, votre personne est en sûreté. J'explique mon affaire au kalmakam qui, en vrai Turc qu'il est, ne
voit d'autre moyen que d'attendre. En vain propose-t-il aux soldats de mon escorte de poursuivre; plusieurs de mes hommes lui font respectueusement observer qu'ils ne sont pas à ses ordres : il y a du danger, « et ils ont peur». — A quel parti m'arrêter? Attendre des soldats qui peut-être n'arriveront pas? c'est m'exposer à des lenteurs dans une saison où les beaux jours sont rares. Prendre des gens du pays serait la pire des solutions, car les Arabes sédentaires sont en horreur aux Bédouins; je recours au baghchich, et me voici en marche vers Djérach avec mon escorte réduite à deux cavaliers : nous arriverons s'il plaît à Dieu.
26 décembre.
Le pays est pierreux plutôt qu'accidenté; la terre, cultivée partout où la charrue peut librement passer. On a peine à se figurer qu'une contrée d'aspect si peu sauvage soit un
théâtre d'événements sinistres : les bêtes sont aux champs, on se croirait dans une région prospère et tranquille. Les arbres même reparaissent, les chênes verts, les arbousiers; le soleil joue dans leur feuillage et donne les effets de transparence et de reflet les plus inattendus.
Nous traversons Ghât-hané et Kéfer-hané.
Les femmes circulent dans les rues, tenant sur la tête, avec une dignité de statues grecques, le grand vase qu'elles vont emplir à la fontaine. Elles ne se voilent pas, ou se voilent à peine, elles portent des bracelets d'or et des haillons, et, comme dans tout le Haurân d'ailleurs, se tatouent le menton en bleu ; cela paraît très-élégant en ce pays-ci.
Au delà de Kéfer-hané, la nature de Syrie s'épanouit dans toute son ampleur : des coteaux boisés s'échelonnent à perte de vue autour d'une large vallée que traverse un filet d'eau vive, et sur la rive du cours d'eau s'étalent somptueusement les interminables
colonnades, la vaste place elliptique, la naumachie colossale, les théâtres, les basiliques, les propylées, les temples de Djérach : Rome * elle-même n'avait rien de plus gigantesque que ces monuments ainsi relégués aux confins de l'Empire. Et ce qui en double l'intérêt, c'est le caractère local qu'affecte leur structure. Chaque province avait en fait d'art son école, et marquait ses œuvres au sceau de son individualité ; l'art reflétait partout l'existence indépendante des provinces, la vie propre des municipes. Mais nulle part peut-être ce cachet local n'apparaît plus nettement qu'ici. Des éléments byzantins ^aperçoivent dès le deuxième siècle à Djérach; et, pour ne citer qu'un exemple, un monument que les caractères de sa décoration paraissent reporter au temps des Antonins a toutes ses salles couvertes comme celles des édifices byzantins eux-mêmes, par des voûtes sphériques sur pendentifs.
Je parcours les ruines sous la protection
de cinq Bédouins qui consentent à me conduire. Personne ne nous inquiète ; les jeunes Bédouins viennent même embrasser le pan de nos habits et nous prendre les mains : caresses un peu intéressées, je crois, mais auxquelles j'étais loin de m'attend re. Seul un cavalier rôde autour de nous, armé de toutes pièces et nous observant d'un regard qui n'a rien de rassurant : on lui fait un signe d'amitié en lui donnant à comprendre que sa présence nous inquiète, et le Bédouin s'éloigne avec lenteur comme pour éviter de se donner l'apparence d'une retraite. .C'est le plus fier cavalier que j'aie vu : demi-nu et le bras appuyé sur son interminable lance, il semble un homme d'un autre âge. Quel air étriqué ont nos militaires réguliers auprès de ces soldats du désert, débris vivants de l'antiquité patriarcale!
Djérach est maintenant exploré en tous sens; irons-nous au delà ? Je m'informe de l'état d'Amman et d'Àrak-el-emir ; les Bé-
douins ont fait de leurs ruines deux de leurs principaux retranchements, et il ressort des renseignements qu'on nous donne, que cette fois à s'avancer davantage la témérité serait trop forte : il me faut prendre vers l'Ouest, vers le Jourdain et Jérusalem, pour me rembarquer à Jaffa.
Nous longeons à flanc de coteau la vallée boisée d'Àdjloûn. Partout la même ampleur de paysage. Un vieux château des croisés domine la vallée : ces installations de croisés étaient formidables. Nous nous figurons les • croisades comme de simples courses en Asie; c'étaient bien des installations permanentes, définitives : une partie de la population franke transplantée en terre sainte. — Déjà les habitations ont repris, au moins dans leurs formes générales, l'aspect des maisons de Beyrouth, déjà la Palestine apparaît, les montagnes de Samarie se montrent à l'horizon et la vallée du Jourdain se démasque. Dieu me garde d'essayer à mon tour de la
peindre : la terre sainte n'est plus à décrire. J'ai entrepris de tracer des portraits de musulmans, j'aurai de nouveau mes modèles sous les yeux à l'instant de m'embarquer pour la France, et tout juste le jour où commencent les fêtes du second Baïram.
— J'entre à Jaffa le matin. Les croyants sont groupés au seuil des mosquées et S3 donnent l'accolade : chacun d'eux pose gravement les mains sur les épaules de celui qu'il aborde, et l'embrasse sur le cou comme on faisait chez les Juifs au temps du Christ. Les tombes sont partout ornées de rameaux de palmier, et la foule circule dans les cimetières ; on pleure sur un tombeau, on y fume, on y mange : les tasses de café succèdent aux prières, et rien dans ce mélange ne choque les esprits, si différents des nôtres, des Orientaux. Les femmes, toutes vêtues de coton blanc et voilées d'une étoffe noire, errent comme des ombres entre les costumes bariolés des marins, des soldats : les hommes
seuls étalent en public les broderies et les étoffes éclatantes. Puis une bainde de dévots 4 musulmans vont répéter d'une tombe à l'autre les exercices des derviches hurleurs. — Où peut aller la folie du fanatisme ! et comme il doit être agréable à Dieu de voir ces malheureux exécuter à droite, puis à gauche, un salut convulsif en tirant du fond de leur poitrine un son inarticulé d'une sauvagerie inexprimable !
Le lendemain, du pont du bateau qui s'éloigne, j'aperçois la fête qui se continue sous une apparence plus humaine : les bannières des mosquées défilent à travers le cimetière, et s'abaissent pour couvrir tour à tour les tombes de leurs étoffes éclatantes. C'est là mon dernier coup d'oeil sur le monde musulman , le dernier trait dont il me laisse le souvenir.
Étrange société que ce monde musulman, que tout sépare de nous : ses croyances d'abord, et, plus encore que ses croyances, le fond même de sa nature. J'ai vu passer devant moi deux groupes distincts de cette famille musulmane, le groupe arabe et le groupe turc : deux races d'hommes vivant en dehors de toutes nos idées, et dont une au moins, celle des Turcs, est condamnée à leur demeurer indéfiniment étrangère.
L'Arabe, éveillé, curieux de nouveautés et même un peu chercheur, arriverait peut-êlre à se civiliser à l'européenne. Ce cheikh de Djébâb qui m'expliquait de si bonne grâce les coutumes du Hauràn et m'interrogeait
sur les nôtres, cet homme possède en somme une intelligence accordée sur le ton des esprits occidentaux ; l'un en arabe et l'autre en français, nous pensons de même ; et si nos aspirations ne prennent pas une direction commune, du moins nous sentons l'un et l'autre qu'il y. a dans ce monde un mieux à souhaiter, un progrès à poursuivre. L'Arabe est fataliste par religion, il ne l'est qu'à demi par instinct. Mais le Turc ! croyez-vous que l'idée de fatalité fût devenue à ce point la formule de sa vie, si elle n'eût existé dans sa nature avant d'être inscrite dans ses dogmes ? — J'essaye de rassembler ce que j'ai pu recueillir d'impressions et de souvenirs dans cette partie centrale de l'Asie Mineure où les traits de la figure turque ne sont encore faussés par aucune influence étrangère. Tout dans ces tristes contrées éveille l'idée d'une population sans ressort et sans avenir. Un sol fertile en friche ; une race belle et robuste qui s'éteint chaque jour;
l'apathie et l'insouciance au fond des caractères; par-dessus tout une entière indifférence à tout progrès : des hommes attachés aux doctrines de l'islam avec l'acharnement du fanatisme, et pour qui notre activité semble l'indice d'une aberration maladive de l'esprit. Point de besoins, dès lors point de travail; une résistance illimitée à la fatigue, mais la complète absence de toute initiative ; une extrême bonté hospitalière, et la charité seule comme correctif à toutes les misères. Peuple, à tout prendre, digne de nos sympathies, mais que nous tâcherions vainement de façonner à nos idées, de modeler à notre civilisation. Le Turc du centre, celui qui garde encore ses préjugés, ses croyances, ses vertus franches, sans mélange, sans contrainte, ce Turc-là est un homme, il a sa personnalité; il ne nous ressemble pas, mais il nous vaut à le juger du moins par le
côté moral. Le Turc de la côte, le Turc demi-civilisé, a perdu toute physionomie;
il ajoute aux vices inhérents à sa race ceux de l'Européen et n'acquiert rien des qualités de l'Occidental qu'il imite. On sent, à voir ce Turc si bizarrement transformé par notre contact, que la civilisation européenne n'était point faite pour lui; elle suppose des tendances qui ne sont pas les siennes, des besoins intellectuels qu'il n'éprouve pas, une activité qui lui manque, des instincts de progrès qui lui sont et lui seront éternellement inconnus. Sous quelque face qu'on l'envisage on revient à cette conclusion, et c'est par elle que je termine : le Turc est un autre homme que nous; le régime approprié à notre développement social ne saurait convenir au sien. Qu'il nous tolère, c'est tout ce que nous pouvons demander de lui; pour ce qui touche à sa constitution intérieure, laissons-le à lui-même, car nous ne sentons ses besoins non plus qu'il ne comprend nos idées. Le Turc est un Asiatique. J'ignore et ne veux pas discuter si sa destinée sera de
retourner en Asie ; mais, en Europe ou ailleurs, le Turc n'existera qu'à la condition de demeurer Asiatique ; qu'il le soit franchement dans ses institutions et dans ses mœurs : à ce prix seulement il peut vivre, et peutêtre prospérer encore.