‹ L'Asie mineure et les Turcs en 1875: souvenirs de voyageChapitre 2 sur 13 · PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C · texte numérisé non relu

PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C

RtJB JACOB,

ET

Cbnstantinople, si Ton en veut croire les Turcs du monde officiel, sera bientôt la ville la plus européenne de l'Europe : on s'y habille à la française, on joue Molière en turc, et l'on répare aux frais des croyants les figures de saints d'une église devenue mosquée. Les préjugés tombent ; et, si le mouvement se continue, ce n'est plus à Paris, plus même à Berlin, qu'on ira prendre des leçons de civilisation : c'est à Constantinople. — N'en croyez rien: le vieux Ture vit sous le costume de la réforme, le vêtement seul a changé ; et ce Turc qui. s'habille comme

vous, qui entend votre langue, ne partage pas plus vos sentiments, vos goûts ni vos idées, que n'eût fait un contemporain de Soliman ou de Mahomet II. Parlez-lui de ce besoin de savoir, de cet esprit de progrès, de cette aspiration au mieux qui semble l'âme même de tout Occidental : le Turc vous écoute, comprend chaque mot de votre phrase, mais la phrase ne répond pour lui à aucune idée ; ces passions tout européennes, il ne les conçoit pas, parce qu'il est incapable de les ressentir. Jamais surtout un Turc ne saura le prix du temps : un Turc attend, temporise, sans songer que sa vie s'use ; il n'a l'idée ni d'une solution nette, ni d'une convention précise, ni d'une date absolue. Dans un temps où les Turcs payaient leurs rentes, un ministre des finances se trouva, cinq jours avant une échéance, sans un parah pour faire face, à la dette. Un Français de mes amis vint à l'entretenir du paiement prochain : « Nous verrons. — Mais, Excellence, les

créanciers de la Turquie comptent sur leur paiement, ils l'attendent. — On ajournera. — Et comment ajourner? la situation est pressante. — Non, mon ami, il n'y en a point en ce monde, de situations pressantes ; tout peut s'ajourner : tout, sauf l'heure de la mort. » Comme forme, la réponse est biblique; mais essayez de changer en Européens des gens qui pensent ainsi. — Faut-il direqueles Turcs soient dansl'espèce humaine une race inférieure? Non, certes. Le Turc a de la finesse à sa manière, une délicatesse d'un genre à part et parfois pleine de distinction ; il est franc, loyal, religieux, hospitalier; il est même d'une extrême douceur lorsqu'il ne tranche pas les têtes. Tout, chez lui, se produit par accès: gai par accès, féroce par accès, laborieux par accès ; mais ce sont là des crises passagères : le fond de son caractère est uni, sans mouvement, un peu terne. Un un mot, si nous avons nos qualités, le Turc a bien les siennes ; mais elles dif-

fèrent si fort des nôtres, que vouloir plier de telles organisations à nos idées, à nos usages, c'est tenter l'impossible. L'Europe un moment Ta voulu, et le résultat de ses efforts n'a pas été de transformer la Turquie mais de lui ôter sa couleur ; nous avons effacé ce qu'elle avait d'original, de personnel dans la physionomie: si bien, qu'il fyut se hâter pour recueillir de cette vieille figure le peu de traits qui demeurent encore saisissables. Déjà les costumes nationaux sont des raretés; on se salue à l'européenne, on mange avec des cuillers, on se loge, on se meublé d'après les plus mauvais modèles de Paris ou de Vienne : à ce point, que la prochaine génération n'aura guère que nos récits pour savoir quels hommes ont vécu sous ces grands turbans qu'elle ne connaîtra plus que par de vieilles images. — Dès , aujourd'hui, les mœurs turques ne subsistent dans leur pureté que vers le centre de l'Asie Mineure, dans les contrées que l'influence pcciden-

taie n'a point encore atteintes. Je m'y suis trouvé conduit par des études qui n'avaient, il est vrai, rien de commun avec l'analyse du caractère turc ou des traditions de race : il s'agissait de recherches sur l'histoire de l'art de bâtir, un travail d'ingénieur ou si l'on veut de maçon ; mais, chemin faisant, je rencontrais des Turcs, je conversais avec eux, je vivais sous leur toit, à leur foyer: il suflisait d'ouvrir les yeux. J'étais d'ailleurs bien placé pour voir les Turcs sous leur aspect véritable. D'ordinaire on se présente à leur porte avec un appareil d'escortes qui peut, en forçant l'hospitalité, donner le change sur le sentiment qui l'inspire ; je ne l'ai fait qu'à titre de ressource extrême, et les firmans de voyage dont j'étais muni ne m'ont servi, pour ainsi dire, que dans les cas désespérés. Je n'aime pas à m'imposer, et n'ai voulu ni me faire accepter par la force, ni fausser par l'intimidation l'attitude naturelle de mes hôtes. Ma pensée n'était ni de voir de près

les pachas ni d'étudier l'avenir politique de de la Turquie : j'ai peu de sympathie pour les hauts personnages turcs, et, s'il faut l'avouer, l'avenir de l'empire turc m'inspire en lui-même peu d'intérêt. Mais je tenais à connaître une race d'hommes différente de la nôtre, savoir ce qu'est le paysan turc, me rendre compte de sa vie, de ses mœurs, saisir ses habitudes hospitalières telles qu'elles sont, sans apprêt, sans contrainte. J'essayai donc de le visiter sans appareil officiel: point d'escorte là où il n'y a pas de passage à forcer ; assez d'armes pour me faire respecter, trop peu pour éveiller l'attention; je voulus être un hôte à ses yeux et non un garnisaire. A voyager ainsi, je me ménageai bien des désenchantements, bien des mécomptes ; mais je crois m'être affranchi |des faux points de vue et de l'illusion; l'homme de la Turquie m'est apparu sous son vraljour, et l'image que j'essaie d'en tracer aura, je crois, la chance de le montrer avec ses vraies couleurs.

MON PREMIER TURC. — SALONIQUE ET l'àTHOS.

C'est entre Raguse et Cattaro, sur un bateau du Lloyd, que je rencontre mon premier Turc: encore, vérification faite, mon homme n'est Turc que de nationalité et de religion, c'est un Albanais, bon musulman d'ailleurs, et marin de profession. Faute de mieux, j'entre en rapport avec lui : chose facile, car il ne demande qu'à bavarder; la langue me servira d'ailleurs à merveille, puisqu'il parle ce soi-disant italien qu'on entend sdr toute la côte de Venise à Gorfou. Nous voilà donc engagés dans une discussion

à perte de vue sur les affaires européennes, et je commence par ne rien comprendre à ses idées, quand tout à coup le nœud du malentendu se débrouille : l'Albanais confond tout simplement deux mots qui ne diffèrent que par une lettre : Prussia et Russia. — Au reste, il me convient d'être indulgent, car mon homme me traite fort respectueusement d'Excellence. Jugez si, pour parler comme lui, a la signoria mia » doit être fière de se sentir si haut placée dans un esprit si cultivé ! 11 me présente son compagnon de voyage, autre marin qui prétend avoir fait moitié du tour du monde : « Hé ! sait-il s'il en a fait le quart ou la moitié ? Il faudrait l'avoir mesuré, le monde. » — Et le compagnon de répondre qu'en effet on l'a mesuré. Pour le coup c'en est trop, il est clair que le camarade a perdu la tête. «Pourquoi voyagez-vous? me dit-il. — Mais, mon ami, pour étudier, pour voir ce qui reste des vieux monuments de votre pays. » Le

pauvre homme n'y peut croire : «Non è vero, Eccellenza !» Et il ne se doute pas que sa réponse puisse me paraître légèrement inconvenante. « Vous écrivez sans cesse? Moi, je me contente de regarder; je ne sais pas écrire. Au reste, ajoute-t-il bien vite avec cet air de fierté qui sied tant au costume et au type albanais, au reste on ne peut tout savoir. » À tout prendre, mon Albanais est épais, il ressemble à tous les Albanais que j'ai rencontrés depuis ; le Grec serait plus fin, le Grec hasarderait avec moins de dignité une sottise, sa politesse procéderait moins par négations. Mais ne nous offensons pas des négations, le mensonge est si bien de mise en ce pays ! Et puis, quand on accompagne ton démenti de la qualification d'Excellence, « ce n'est pas une petite parole. » Quelques instants après, retiré en un coin du pont, je note ma conversation, l'Albanais approche et regarde par-dessus mon épaule. Après son aveu, je n'ai point d'indiscrétion à craindre:

je me détourne toutefois, pour piquer un peu sa curiosité; il approche davantage, je me détourne encore; enfin jl prend un parti franc, me retourne mon cahier, et, au lieu d'excuses, se met à rire. A Gattaro, mon Albanais et moi nous nous quittons, et nous quittons bons amis; je l'ai rencontré depuis à Constantinople dans une mosquée, et il a laissé là son koran pour venir me serrer les deux mains et renouer connaissance : ses protestations d'affection en pareil lieu et à l'adresse (l'un mécréant durent scandaliser plus d'un vieil Osmanli.

— Enfin je connais un sujet du sultan ! Ce n'est pas un Turc, soit ; c'est du moins un musulman. Pour calmer ma première impatience, il me faut maintenant une ville turque. Durazzo se présente : je verrai là le premier minaret, la première femme voilée: Visite de pure conscience d'ailleurs, car le soleil se couche, les portes vont fermer à la nuit, et je dois le soir même avoir rejoint le

bord ; mais je veux sans plus attendre mettre le pied dans une ville turque. Les abords se présentent dans le plus pittoresque abandon : des colonnes de granit antique mêlées aux enrochements de la jetée . Voici les maisons basses, avec ces grands avant-toits que la charité des Turcs ménage comme un abri pour ceux qui circulent dans leurs villes. Les ruelles sont bordées d'un double rang de volets marquant la place des boutiques closes. Voici même les chiens: je suis enfin en Turquie ! L'émotion est telle, que mon vocabulaire turc se brouille tout entier dans ma tête ; et, voulant donner l'heure aux soldats du poste qui la demandent, je leur fais une réponse dont je crois qu'ils rient encore.

La ville, malgré cette hilarité des soldats, respire la tristesse ; mais un spectacle incomparablement beau, c'est l'aspect de la ville et du port, vus de la barque qui va me reconduire à bord. Le soleil, depuis un instant

disparu, colore la brume du couchant de teintes fauves qu'une mer calme répète dans tout leur éclat; à peine une nuance émeraude marque l'horizon : ciel et mer, tout est feu ; les navires, qui semblent teints d'un pourpre sombre, se dessinent sur ce fond embrasé et nagent dans la lumière: jamais le ciel de l'Orient ne m'est apparu plus riche, plus transparent et plus profond. — Le lendemain, du paquebot, je revis ce même port, ces mêmes lointains ; les splendeurs du soleil couchant, cette gloire dont il rayonne et que les Grecs appellent sa royauté, tout cela s'était évanoui, et il ne restait qu'un paysage froid, incolore et maussade. L'Orient ne vit que de sa lumière ; rien de changeant comme elle : de là peut-être tant d'impressions si diverses des mêmes sites. Que le navire eût levé l'ancre dès le soir, et la rade de Durazzo laissait dans mon souvenir l'image d'un des plus beapx lieux du monde»

Salonique, samedi 18 août 1875.

Je débarque. Cette fois, il ne suffit plu» d'admirer le ciel de rOrient,il faut m'organise r, ou, ce qui revient au même, trouver quelqu'un qui le fasse pour moi. Cet organisa* teur de voyage s'appelle un drogman ; et la trouvaille que je fais à Salonique du Grec Nikolaki est,je crois, une rencontre providentielle: Nikolaki, ou, pour l'appeler par son nom officiel, Nikolaos Hadji-Thomas, est le dévouement incarné et l'habileté en personne, c'est le drogman modèle : un bon gros garçon à mine ouverte, à figure loyale, parlant grec, turc, bulgare, italien et se faisant entendre en un français qu'on devine sans effort ; je l'ai gardé pour tout le reste de mes courses ; je l'ai conservé même dans des pays dont il ignorait la langue, et telle est sa fécondité d'expédients, qu'il m'a toujours tiré d'affaire: j'irais au fond du Japon ou delà Chine, j'emmènerais Nikolaki.— Nous voilà

donc, le drogman modèle et moi, en campagne à travers les ruelles de Salonique.

La ville, une des plus riches peut-être en monuments du Bas-Empire, n'a rien de séduisant dans son aspect actuel : ses maisons à murs blancs s'étalent le long d'une plage unie, ou rampent vers une vieille citadelle qui se détache sur un lointain sans profondeur ni élégance. Mais la population est un sujet d'étude inépuisable : nulle part on ne verrait plus vivement ressortir cette juxtaposition singulière des races qui se partagent l'Orient sans se mêler, sans se fondre, se haïssant l'une l'autre, et accentuant leurs caractères propres avec d'autant plus de force, que la nécessité de vivre sur un même sol les rapproche davantage. Trois races habitent Salonique: les Grecs, descendants des anciens maîtres du pays avec quelque alliage de sang albanais; les Turcs, établis dès 14â0; et les Juifs, colonie espagnole venue vers le seizième siècle pour chercher un refuge

contre l'Inquisition. Grecs, Turcs et Juifs habitent des quartiers distincts: on dirait trois villes différentes, ayant chacune sa religion, son costume, sa langue.

Les Juifs parlent un espagnol grossier; c'est à peu près l'espagnol du temps où ils quittèrent leur patrie occidentale, de même que le langage des Canadiens nous rappelle les vieilles formes de la langue française du temps où le Canada comptait au nombre de nos colonies. Vous les voyez portant encore l'ancien costume des Juifs d'Espagne, la robe et le bonnet à fourrures. Leurs occupations mêmes n'ont pas varié : ils pèsent de l'or et font le change.

Quant aux Turcs, Salonique est trop grande ville pour qu'on les puisse approcher. Il faut pour pénétrer chez eux le prétexte de l'hospitalité, et ce prétexte, on ne Ta guère là où se trouvent des auberges, presque des hôtels. Je me contente donc de les regarder au bazar, et Ton sait de reste ce qu'estun Turc au

bazar : un semblant d'homme muet, jambes croisées, fumant son narghilé dans une boutique basse et étroite : un magot dans une caisse; ce Turc-là ne ressemble, guère à un être animé, et en effet ce n'est pointa lui que Salonique doit son mouvement et sa vie. La population vivante, celle heureusement qu'on peut \isiter et connaître, c'est la population grecque .

Les Grecs de Salonique sont au moral l'image frappante des Macédoniens, dont ils descendent: sérieux, pratiques, un peu lourds comme leurs ancêtres, opiniâtres surtout, et si bien attachés à la tradition, que la conquête turque n'a modifié qu'à peine la constitution de leur société. On devinerait, j'en suis sûr, la vie intérieure d'une cité byzantine en étudiant la condition des Grecs de Salonique. Je n'ai pu aborder cette analyse dans son ensemble ; mais un côté de la question s'imposait à mes recherches : il s'agissait de savoir ce que fut l'organisation

des classes ouvrières à qui l'on doit les monuments anciens dont j'étudiais la structure • Hé bien ! cette organisation tout entière, elle subsiste et fonctionne sous nos yeux. Chaque métier forme aujourd'hui même une corporation qui remonte en droite ligne, par l'intermédiaire des confréries du Bas-Empire, aux collèges d'artisans de l'ancienne Rome. J'ai retrouvé ces esnafs (c'est ainsi qu'on les nomme) avec leur hiérarchie, leur conseil, leur président électif ; je les ai vus scellant, comme en plein empire romain, leurs actes au sceau de la corporation. Comme les collèges antiques, ces confréries ont leurs règlements intérieurs, leurs prescriptions techniques, leurs fêtes, leurs cérémonies religieuses : l'esnaf, c'est une petite société à part constituée de toutes pièces au milieu de la ville turque, comme le collège au sein du municipe. Le gouvernement turc, comme avant lui le gouvernement byzantin, en reconnaît officiellement l'existence, si bien qu'à

chaque fois qu'un intérêt collectif doit se débattre avec l'autorité turque, ce sont les présidents des esnafs qui accompagnent l'archevêque près du pacha et l'assistent dans la discussion de la requête. — Et de telles associations n'existent pas seulement à Salonique ou dans la Macédoine ; je les ai revues depuis en Asie Mineure; elles s'étendent à la majeure partie de l'empire turc, et partout le titre de membre d'un esnaf vous assure un accueil fraternel ; plus d'une fois je me suis prévalu près des maîtres ouvriers grecs, qui sont les ingénieurs du pays, d'une sorte de confraternité comme membre d'un esnaf français qu'on nomme le Corps des ponts et chaussées, et ces braves gens m'accueillirent en collègue.

Jeudi, 2 septembre.

Nikolaki me fait visiter le Syllogos, dont il est membre. Voilà une nouvelle manifestation, et bien honorable pour les Grecs, de

cet esprit d'association qui a maintenu chez eux le régime antique des classes ouvrières : un syllogos est une société libre, destinée à répandre parmi les Grecs l'enseignement de la langue et le culte de la nationalité. Le syllogos de Salonique fait merveille; j'ai pu, dans les villages où il étend son action, converser avec les maîtres et questionner les marmots qu'ils élèvent : c'est l'instruction primaire répandue avec la passion d'une œuvre nationale. Tout Grec un peu lettré y prend part; Nikolaki s'y est voué corps et àme ; choisir les maîtres, propager les bonnes méthodes d'enseignement, recueillir les monuments, les chants, les traits de mœurs antiques, cela fait la préoccupation de moitié de sa vie. Le syllogos est une création récente encore; il a rencontré au début quelque hostilité chez le clergé grec, mais l'entraînement fut irrésistible : un archevêque hostile dut être remplacé; et son successeur vient, spontanément, dans un village appelé Gala tissa,

de supprimer au profit des écoles plus de moitié du revenu des églises. Les Grecs pensent avec raison que de tels sacrifices, en ranimant la vie de l'intelligence, leur assurent sur les Turcs un ascendant moral qui est pour eux la plus sûre comme la plus honorable des garanties.

Je suis aujourd'hui tout entier aux visites dans le quartier grec, et partout je trouve l'accueil cordial que les Grecs font à l'étranger, principalement au Français. Les formes sont celles de toute réception chez un Oriental : on vous offre le café, des confitures et du tabac; et puis on parle de la politique grecque, de l'avenir de l'hellénisme, de son passé. « Voyez, me dit un Grec, quelles ont été autrefois nos souffrances : l'arrangement même de nos maisons en témoigne. Cette porte qui s'ouvre près de vous correspond à la maison voisine; celle-ci à son tour communique à la suivante par une porte dérçbée : toutes les maisons du quartier grec se

correspondent ainsi par des portes plus ou moins secrètes; si bien qu'on peut, sans mettre le pied dans la rue, faire le tour du quartier. Nos femmes se visitent encore de maison en maison par ces passages intérieure, mais longtemps, hélas! elles n'en ont point connu d'autres : nos mères n'osaient paraître dehors que sous un déguisement turc. Autrefois enfin, ces portes servaient comme une retraite sans cesse offerte à ceux que la défiance d'un gouvernement ombrageux contraignait à prendre la fuite. » Et le Grec, en disant ces mots, me montrait comme un témoin sa vieille mère. « Le calme règne aujourd'hui, ajoutait-il, mais combien doitil durer? En attendant, tenons-nous prêts à nous aider ; et que nos enfants apprennent devant ces vestiges parlants quelles ont été autrefois nos souffrances. » Ce dernier trait est profondément grec : il semble qu'en face d'une race conquérante le Grec acquière une conscience plus nette de sa nationalité ; toutes

les traditions de son passé lui deviennent sacrées ; les maintenir semble une protestation de tous les instants contre l'oppression étrangère : et c'est peut-être à ce sentiment de personnalité, réveillé par la vue incessante de leurs maîtres, que les Grecs doivent d'avoir conservé jusqu'à nous une physionomie à paft qui nous reporte par-delà l'invasion turque, jusqu'aux temps de l'antiquité classique.

Samedi, 4 septembre.

Départ pour l'Athos.

Je ne veux point ici décrire cette province de moines qu'on nomme l'Athos ; elle est connue aujourd'hui, et j'aurais tort de présenter à nouveau ce qui a été bien vu et peint avec ses vraies couleuis; qu'il me soit permis du moins de donner un souvenir à ces bons moines et de fixer quelques-unes des impressions qu'ils m'ont laissées.

C'est un spectacle unique que celui d'une

société immobile depuis dix siècles en dehors du courant des choses humaines : plusieurs milliers de moines ne pensant pas, priant des lèvres ou du nez, et gardant sous l'habit de leur ordre toutes les passions de leur race. Le moine de l'Athos est moine, mais avant tout il est Grec; bavard et curieux, voilà le fond de son caractère : « D'où venezvous? avez -vous dès frères? en quel pays ^tes-vous né? Napoléon vit-il encore ? Et quel est aujourd'hui votre gouvernement? — Un président électif! mais c'est l'higoumène de nos couvents ! — Et vos couvents, que sontils, car vous en avez à Paris sans doute? » J'ai surpris même chez plus d'un moine quelque chose du pallicare : « Vienne une guerre contre les Turcs, me disait un vieux oaloyer, et vous verrez quels moines nous sommes. »

Mais ne jugeons pas trop les moines de l'Athos par leurs travers ou leurs petits côtés ; leur esprit a des échappées dignes de

leurs ancêtres de l'âge classique : « Qu'avezvous besoin, me dit Thigoumène d'un couvent, de toutes ces recommandations? partout où nous voyons des hommes nous reconnaissons des frères. — Vous êtes latins? Hé ! qu'importent ces distinctions de détail? nous avons tous un même Christ, une même foi. » — Certaines de leurs idées sont d'une audace inquiétante; ainsi, j'entendis un père prendre la défense de ce Minoïde Mynas qui a tant enlevé de manuscrits à l'Athos : « II" a bien fait; sans lui ces manuscrits dormiraient inutiles sous la poussière de nos bibliothèques ; son vol les a livrés au monde savant : il a bien fait. » — Et puis, à côté de ces mots où je crois sentir encore l'instinct mal étouffé du klephte, des naïvetés puériles: un savant leur semble un être surhumain. M. Miller est un des premiers qu'ils aient vus; sa science des manuscrits est légendaire : je les ai entendus discuter gravement si elle n'est pas surnaturelle. — Des mots admira-

blés reviennent sur leurs lèvres par pure habitude , sans qu'ils en aient conscience ; ils vous les récitent, rien de plus. Je remercie un moine qui m'a présenté des grenades : a Remerciez Dieu* » La réponse, s'exprimant en grec par un mot unique (Theon) et prononcée par cet homme en grande robe, à barbe longue et blanche, a vraiment un aspect imposant; Je l'admire, le moine ne me comprend pas : tout est pure tradition chez eux, les belles réponses comme les formules liturgiques. «Votre cellule est agréable, dis-je à quelque autre moine. — Oui, belle quand elle contient un hôte. » Ces réponses, on les recueillerait par centaines, mais toutes ou presque toutes débitées machinalement : ils ne s'écoutent pas plus en vous les répétant, que lorsqu'ils dialoguent l'office de la nuit ou lisent au réfectoire devant leurs frères attablés les Évangiles ou des traités pieux.

Le moine grec est paresseux, — il est Oriental, — et l'un des charmes qu'il trouve à la

vie monastique, c'est d'exister au jour le jour, sans souci du lendemain. « Voyez, s'écriait naïvement un père, ces oliviers greffés : ils Font été par nos soins; croyions-nous en nous engageant dans le cloître gagner le ciel à ce prix? Mais on a sécularisé nos biens! » La paresse, voilà le seul défaut de ces excellents pères. D'ailleurs mille qualités aimables; nulle prétention à la rigidité, point de mise en scène. « Venez me voir demain après la messe dans ma cellule, me dit un jour un vieux marin devenu moine, et je vous ferai boire de mon raki, du raki de mon pays ! » Point d'austérités en face des laïques; ils croient que l'humilité leur commande d'avoir Dieu seul comme témoin des privations qu'ils ne s'imposent que pour lui. Enfin leur passion, leur unique passion est de contempler cette grande et belle nature de l'Athos : « Nos couvents, me disait un higoumène, ont pour ornement la majesté de l'œuvre de Dieu.». Et ce merveilleux ornement, comme ils sa-

vent le regarder! Les moines grecs n'analysent pas la nature, ils la sentent; et, qui sait? c'est peut-être aussi l'une des formes sous lesquelles l'âme humaine s'épanouit, une des manifestations de sa vie. Leurs cellules surplombent la mer. Ce sont des cages vitrées, des lanternes; un divan longe les fenêtres, et aux deux bouts de ce balcon à claire-voie est une fenêtre en retour ajoutant aux vues directes des vues par côté : ils multiplient pour ainsi dire les beautés du site à force d'en multiplier les aspects. La mer bat le pied des grands murs; et c'est dans cette oisiveté sublime que leur vie s'égrène comme les grains de ces gros chapelets qu'ils roulent entre leurs doigts, l'œil fixé sur les larges horizons.

Si maintenant on observe l'Athos avec les préoccupations positives des Occidentaux , l'impression change. A l'Athos, le couvent est tout, règle tout, pourvoit à tout; l'individu n'a ni l'initiative, ni la responsabilité

de ses actes, ni la charge de sa propre subsistance : nous y trouvons la réalisation et, disons-le, la triste épreuve d'une utopie socialiste. Le couvent grec, c'est une variante du phalanstère : la personnalité s'y efface, et, l'intérêt individuel une fois supprimé, l'homme y tombe dans l'apathie, il dévient un être passif. Le moine partage gratuitement son pain avep l'étranger; mieux vaudrait vendre et produire : la charité est un noble remède aux infortunes, elle ne sera jamais un principe actif de vie sociale. Pour tout dire, l'avenir n'est point à l'esprit monastique et l'Athos n'appartient pas à ce siècle. Tout est byzantin dans l'Athos, les principes économiques aussi bien que l'architecture des cloîtres; la sainte montagne n'est plus que le témoin vieilli d'une société disparue, un point de repère demeuré immobile, d'où nous évaluons, à compter du Bas-Empire, les étapes de la civilisation et les progrès de la pensée.

Mardi 13 septembre, 3 heures du matin.

Un bateau turc relâche au port du couvent de Saint-André pour se diriger ensuite vers Constantinople. Je jette un regard d'adieu vers la montagne, qui se silhouette vaguement dans l'ombre; et je prends place. La nuit est noire. Je ne distingue d'abord sur le pont qu'un fouillis humain : des nattes, des tapis, des bras, des têtes; tout pêle-mêle, si pressé et si enchevêtré, qu'à peine trouve-t-on où poser le pied; tout cela ronfle, roule, se laisse écraser, plus impassible et plus endormi qu'un troupeau de moutons après trois jours de mer. — Le service me paraît régulier, et cela me surprend : je ne me figurais pas un bateau turc se détournant d'un basfond ou d'un rocher; mais le langage des matelots m'a bien vite expliqué l'énigme : matelots et officiers, tout le personnel se compose de Grecs ou de Dalmates. Essayez de les remplacer par des Turcs : vous connaîtrez

à? une semaine près les heures de départ, et, quand le bateau sera poussé sur un écueil, toute la manœuvre consistera à crier Allah !

Cependant le soleil paraît, et l'on voit des hommes en turban sortir des tas de haillons où ils étaient blottis. Trois ou quatre Turcs, tournés vers la Mecque, se jettent par intervalle le front à terre en récitant la première prière dujbur. — J'observe curieusement ces figures endormies qui se dégagent upe à une de l'amas des tapis et des nattes ; une averse imprévue les y fait brusquement rentrer. L'averse passée, on se sèche ; et deux Turcs dans un coin, tout trempés encore, se mettent en se dandinant à chanter d'une mesure traînante et d'une voix nasillarde : telle est l'égalité d'humeur des Turcs.

Ce qui me frappe surtout, c'est l'organisation d'une famille de pacha en voyage. A son intention, on a divisé en deux moitiés l'arrière du .bâtiment, et l'une des moitiés, soigneusement close par un grillage, est abri-

tée d'une tente basse. A travers les barreaux, on entrevoit des matelas, puis quelque chose qui. s'agite, des êtres humains qui rampent et remuent sous des couvertures. Ce sont les femmes du pacha ; le pacha s'est installé majestueusement dans les cabines de première classe, son harem est parqué sur le pont, et de temps à autre on lui fait la distribution de quelques plats ou le présent d'une pastèque. Je trouve là comme une première révélation sur la condition de la femme turque. Un pacha ne voyage pas autrement, il relègue sur le pont ses femmes avec ses chevaux et le reste de son bagage : l'usage le veut ainsi.

Jeudi 15 septembre.

Nous sommes en vue des Dardanelles. En vue : pure façon de parler, car le temps est si couvert qu'il faut à cinq heures allumer les lampes pour dîner. C'est à croire que le bâtiment a fait fausse route et va nous dépo-

ser dur les quais de la Tamise. J'admire le paysage de confiance; en fait, je ne vois rien, sinon peut-être de gros nuages gris, épais, ternes, qui vont s'étaler sur la côte et tout voiler.

Ce temps couvert dure le lendemain toute la matinée. Enfin le bateau jette l'ancre; un grand diable de gendarme turc vient s'installer à l'échelle de débarquement ; et, gardant un flegme plein de dignité, modère à coups de courbache l'empressement imprudent des passagers; à ce moyen sommaire d'obtenir, l'ordre on se sent en Turquie, et l'on devine Constantinople.

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