‹ L'Asie mineure et les Turcs en 1875: souvenirs de voyageChapitre 3 sur 13 · CONSTANTINOPLE. — UNE COURSE A ÀNDRINOPLE · texte numérisé non relu

CONSTANTINOPLE. — UNE COURSE A ÀNDRINOPLE

Vendredi 16 septembre, midi.

La pluie a cessé, la lumière reparaît ; du quai de débarquement on voit les collines de la ville turque et les grands dômes des mosquées se découper en bleu grisâtre sur un ciel argenté ; le pied de la ville baigne dans une brume lumineuse: cette fois c'est bien l'Orient, et T Orient qu'un effet de contraste a rendu plus éclatant encore. J'aurais volontiers renoncé à chercher un gîte pour m'égarer au milieu de ces splendeurs. « Nikolaki, qu'allons-nous voir? — Rien. » Puis un silence.

Je fus consterné. « Hé quoi, rien ? — Nous nous logerons. » Et nous nous somtnes logés : voilà ma première journée.

19 septembre.

Le premier soin d'un voyageur qui arrive en Turquie est de mettre l'ambassade à contribution pour des firmans. M. le comte de Bourgoing s'y prête en toute bonne grâce, et ses intentions bienveillantes sont si obligeamment secondées par M. le drogman Robert, qu'au bout de trois jours je me vois porteur d'un firman ainsi conçu :

« Khemil pacha aux imans et chefs de tou- « tes les mosquées. Il a été demandé par « lettre du grand vizirat une autorisation « afin de répondre au désir de M. Choisy, «r arrivé en mission de Paris à Constantino- « pie, de pénétrer dans les mosquées des « Sultans et de relever les inscriptions et « autres choses. A cet effet il est accomtt pagné de Shakir aga, cavas du trésor » (ce

Shakir est un huissier, un porteur de contraintes en uniforme) , « et nous écrivons le « présent commandement afin que vous, qui « êtes imans et chefs des mosquées, vous ne « mettiez pas obstacle à l'entrée du sus- « mentionné et que vous usiez de procédés « respectueux à son égard.

« Le 19 Shabran 1292 (7/19 septembre 1875),. »

J'ai maintenant le droit de pénétrer dans les mosquées, et j'en use. {\

Je m'étais figuré une mosquée éomme un lieu de prière , ^une enceinte exclusivement réservée aux pratiques du culte. Cela est vrai en principe peut-être; mais, chez les Turcs comme ailleurs, qu'il y a loin des principes à la pratique! et quelle n'est pas ma Surprise en voyant, dans l'intervalle des prières publiques, des enfants courir et brailler comme en pleine rue. Un fainéant, étendu de tout son long sur les nattes, fait la sieste derrière quel-

que pilier; cet autre s'est mis sous le dôme même pour dormir. Des croyants groupés dans cette chapelle se partagent des raisins et la, moitié d'un melon vert; dans cette autre chapelle, c'est un conte qu'on récite ; la fontaine des ablutions est envahie par des mendiants qui se désaltèrent : rien dans tout cela ne scandalise le musulman même le plus rigide. Près d'un Turc qui dort, vous verrez, un dévot absorbé dans sa prière; et tout à l'heure peut-être le dormeur, se frottant les yeux, va faire ses ablutions à la fontaine et s'abîmer à son tour dans une contemplation pieuse.

Avez-vous assisté à une vente à la criée dans cette sorte de halle qu'on appelle la

Bourse? voilà l'aspect d'une mosquée en temps

ordinaire à l'heure de la prière; imaginez

qu'à des intervalles réglés tous les criards de

la Bourse se jettent le nez à terre, et l'image

sera complète. Dans l'intervalle d'une prière

à l'antre, les Turcs zélés»s'installent, qui dans

un coin, qui dans un autre, et récitent à haute voix, accroupis par terre et se balançant sur leurs genoux, les surates du koran : un quart de la prière s'entend, un second quart reste dans la gorge, toute une moitié dans le nez. Chacun prie pour son compte, et les sons rauques de la langue arabe s'entre-croisent sous les voûtes en un charivari grandiose et étrange.

Telle fut ma première impression. Depuis, pénétrant l'esprit du culte, je revins de ce désenchantement; mais il faut en vérité un bien long effort sur soi-même pour cesser de s'arrêter aux dehors, se faire a la nouveauté des sons, s'affranchir de ce déplorable sens du ridicule qui est en somme l'inintelligence des choses nouvelles : voir en un mot la Turquie avec les yeux mêmes d'un Turc.

24 septembre.

J'étais sous cette première impression , surpris, dérouté, sur le point de croire qu'il

n'y a rien d'humain chez ces Orientaux , lorsqu'une cérémonie la plus jolie du monde vient tout à coup me réconcilier avec eux. Une procession d'enfants se dirige vers l'école en chantant. Tous sont vêtus de robes ày grands ramages, à couleurs éclatantes; et à leur tête marche un Turc portant solennellement sur sa tête un coussin rouge : c'est le lit d'un enfant ; on conduit pour la première fois cet enfant à l'école. Je n'imagine rien de gracieux comme cette petiteTête, inauguration charmante de la vie réelle ; ces petites voix claires, ces marmots qui trébuchent aux pavés, font un tableau à ravir.

Les marmots, je me crois aujourd'hui voué à leurs histoires ; et les petits gredins ne me laisseront pas longtemps sur la bonne, opinion que je commence à me faire. Shakir m'a demandé congé ; Nikolakî est je ne sais où, je me trouve seul. Je passe près de la mosquée d'Ahmed et j'aperçois des bestiaux dans la cour; peut-être m'y tolérera- t-on. J'entre

donc, et je dessine. Les vieux Turcs circulent, regardent, reconnaissent le minaret et passent leur chemin. Tout semble aller à souhait, lorsqu'une troupe de gamins fond sur moi en criant baghchich ! — « Baghchich, et pourquoi? » Sur ce, nouvelles clameurs ; et puis les polissons se partagent en deux bandes : les uns. se précipitent sur les portes pour m'enfërmer, tandis que les autres, défilés derrière les colonnes, ramassent des pierres et commencent le feu. La grêle de cailloux cesse ; vingt de ces diables se déchaînent sur mes papiers pour me les arracher. Que faire? le plus sûr est de sortir tandis que les portes de bronze résistent encore à l'effort des marmots. Les gamins et les chiens, voilà les deux fléaux de l'Orient; Shakir et Nikolaki m'aideront à l'avenir à me garer des uns et des autres.

£5 septembre.

Nikolaki est un homme admirable, il a

pour me gagner la bienveillance des imans des moyens dont personne ne s'aviserait. Une manie est vite contractée; j'en ai pris une depuis que je visite les mosquées : à peine entré, je fixe les yeux en l'air, cherchant à découvrir dans les lacunes que peut laisser l'enduit des voûtes quelques indices ' de leur structure : cela me donne uoe mine étrange. Nikolaki , en homme pratique , songe à tirer parti de la drôlerie, et se rappelle, fort à propos, que les fous, aux yeux des Turcs, sont des personnages sacrés. Mon rôle désormais est trouvé : « Que cherchet-il donc à regarder ainsi? lui demandent les imans de Sainte-Sophie. — Hé ! respectezle, c'est un homme agité par Allah; le bienheureux est fou. — Mais encore, que prétend-il trouver ? — Projets de fou : il veut construire une mosquée semblable à Paris. — A Paris, une semblable mosquée? Dieu ne permettra jamais à des infidèles d'accomplir une telle œuvre; Dieu ne saurait le permettre.

— Ai —

— Quoi donc! les interrompt malicieusement, Nikolaki, cette mosquée dont vous êtes si fiers,

n'a-t-elle pas été église? Sainte-Sophie, ce sont les infidèles qui l'ont construite. — Oui, mais Dieu savait alors qu'elle reviendrait aux vrais croyants ; Allah se préparait une mosquée par leurs mains, c'est pour cela qu'il a permis aux ghiaours d'élever ces grandes voûtes. Non, à Paris, Dieu ne le permettra jamais. Décidément votre Frank est bien fou. »

La forme habituelle de ma folie consiste à grimper dans les contre-forts, dans les minarets, circuler, mesurer à la base des coupoles, me promener sur leur toiture; les bons imans m'ont souvent passé cette fantaisie comme un mouvement d'en haut; il est vrai que le baghchich venait fort en aide à la superstition. — Le baghchich, on ne saurait croire combien il rend les Turcs esprits forts. Je voulais monter au dôme de Sainte-Sophie : « La coupole doit tomber le jour où un infi-

dèle y mettra le pied, » telle fut la forme du refus que m'opposa le vieux derviche gardien des clefs. « Oui, mais si je t'offrais un bon baghchich? — Ah I combien? — Monte, conclut-il après un instant de recueillement , mais cache-toi bien , et que personne ne te voie du dehors. » Je suis monté, et la coupole n'est pas tombée : et le derviche n'en a pas témoigné h plus légère surprise ! Au lieu de surprise , c'est une impatience calculée qu'il exprime. Trois fois déjà il nous a sommés de descendre, et le baghchich l'a fléchi. Arrive enfin l'heure de la prière; et il nous enjoint pour de bon « d'aller dîner » . — « Dîner? s'écrie Nikolaki; mais ne sommes-nous pas en temps de ramazan ?» Le ramazan, c'est le grand jeûne des Turcs ; le derviche fut désarmé.

A la mosquée de Soliman, Nikolaki renonce à plaider ma folie : « Le Frank, dit-il, arrive d'un malheureux pays, arriéré, ignorant, vrai pays de ténèbres ; il cherche dans

les contrées de l'Islam la science et la lumière, -r- Et qu'est-ce donc que ce Paris d'où il vient ? — Une grande ville encore demi-sauvage; il veut y raconter les merveilles des heureuses contrées qu'habitent les croyants. — Hé bien: s'il admire tant les choses de la Turquie, que ne se fait-il musulman? — Ah] patience, il ne faut rien brusquer, »

28 septembre.

Les imans de Constantinople me paraissent plus rapaces encore que fanatiques : celui de la mosquée dite Khairieh-djami me fait aujourd'hui sur les représentations de la figure humaine les théories les moins orthodoxes. La mosquée, ancienne église de monastère, conserve de belles mosaïques représentant des personnages; : le gardien nous les montre avec enthousiasme ; à chacune il donne un nom de sa façon. « Voyez-vous cette belle tête à longue barbe? c'est Moïse ; cette autre, c'est Noé. » Le bonhomme nous fait admirer

l'expression des figures, l'éclat de la couleur : « Autrefois , me dit-il , on eût effacé ces belles choses, mais pourquoi ? Abraham, et Moïse, et Noé, ne sont-ils pas pour nous comme pour vous des prophètes ? » Le moyen de refuser le baghchich à un iman qui parle ainsi?

Autre détail. La mosquée est. en réparation, et l'entrepreneur-architecte, — un Grec, bien entendu, — m'a détaillé les conditions de son traité. Un marché à forfait, tout comme au temps des Romains ; moyennant six mille piastres, l'architecte doitnon-seulementconsolider l'édifice, mais restaurer les figures en mosaïques et remplacer les parties manquantes par de la peinture à l'huile : quelle concession aux idées des infidèles !

La pensée qui détermine les musulmans à transiger ainsi est complexe. Ils sentent qu'il faut se concilier nos bonnes grâces, cela est clair; mais, à l'endroit des anciennes églises, il se mêle à leurs ménagements politiques un scrupule assez étrange : ils ne s'en croient que

. les dépositaires. Constantinople a dans son enceinte une porte murée par où les infidèles rentreront, pour rendre ensuite les églises à leur culte. Grecs et Turcs, tous partagent ce pressentiment, et l'état actuel de la Turquie est fort loin de le dissiper. — Voici, à ce propos, une anecdote que m'a contée un ami de Fossati, l'architecte chargé sous le sultan Abd-ul-Medjid de restaurer Sainte- Sophie :

Fossati avait découvert,, en réparant le sanctuaire, d'admirables groupes de figures en mosaïque; il eût voulu les sauver, et, comme l'ordre de cacher toute figure humaine entrait formellement dans le programme de la restauration, Fossati pria le sultan de laisser fléchir en faveur d'un chef-d'œuvre la rigidité des principes. Abd-ul-Medjid se rendit en personne à Sainte-Sophie, il admira les figures mises à nu : « Elles sont belles, dit-il, cachez-les pourtant puisque notre religion les défend ; cachez-les bien , mais ne les dé-

t misez pas : car qui sait ce qui peut arriver? »

30 septembre.

Le musée de Sainte-Irène est un autre monument de cette réconciliation de fraîche date entre les musulmans et la figure humaine. Ils y rassemblent des bas-reliefs antiques et jusqu'à des statues. Ils ont même une loi, reproduction dû premier décret de la " Grèce affranchie, qui interdit d'exporter les antiquités, et qu'on n'observe guère. Je ne sais trop si les débris classiques épars dans l'Empire ou groupés autour de Sainte-Irène les touchent fort; du moins* à Sainte-Irène comme ailleurs, on compte peu de Turcs parmi leurs visiteurs assidus*

Sainte-Irène contient, à côté des sculptures antiques , une collection de vieilles armes turques : fusils à pierre, carabines à rouet, que sais -je ? Les antiques sont relégués dans

— kl —

des galeries annexes, la nef entière est réservée aux armes, et cette nef est d'une structure extraordinairement curieuse. Vite je laisse là bas-reliefs et coulevrines pour noter les dispositions de la voûte. Arrive un cavas- qui m'enjoint de cesser; j'offre un baghchich et continue. Survient un autre cavas, qui fait part du cas au caporal du poste, lequel s'esquive mystérieusement pour en référer à qui de droit. Le pauvre caporal s'est mis en tête que mon dessin de voûte est un prétexte : au fond ce sont les armes qui m'occupent, et j'évalue au profit d'un ennemi les forces de l'empire turc. Ne serais-je pas un envoyé de l'Herzégovine ? Tout let poste est en émoi, et peu s'en faut que mon zèle d'ingénieur ne me crée avec la police turque une affaire désagréable. Mon premier mouvement fut une véritable inspiration : je cherchai dans ma bourse si, les soupçons s'aggravant, j'aurais de quoi prouver mon innocence. L'affaire en resta là.

4 octobre.

La Turquie a des tronçons de chemins de fer; peut-être eût-elle fait mieux de se construire des routes. Quoi qu'il en soit, je lui sais gré d'avoir réduit pour moi le voyage d'Andrinople aux proportions d'une course de banlieue. Andrinople est pleine encore du souvenir des premiers sultans : le palais , la vieille mosquée surtout, d'une lourdeur si imposante, en disent plus sur leur compte que toutes les histoires du monde. Mais pourquoi faut-il qu'on ait remis à neuf moitié du palais en s'attachant à le rajeunir? Pourquoi faut-il aussi qu'une église de Sainte- Sophie tout en ruines, et que personne ne regarde, m'ait si fort distrait des choses que tout le monde admire ? Il ne me reste pour étudier la population que la soirée; heureusement c'est le soir que les mœurs des musulmans peuvent s'observer le mieux en temps de ramazan. Les cafés, les abords mêmes

des cafés regorgent de] monde; on se hisse sur les bancs, sur les tables, on s'accroupit et l'on fume. D'autres vont entendre Karagueuz, cette comédie d'ombres chinoises peut-être dérivée du culte des Cabires, dont la gaieté cynique passe toutes les hardiesses d'Aristophane. Les Turcs se pressent à ces représentations ; et, par une bizarrerie qui peut compter comme un trait de mœurs, y conduisent leurs enfants, les marmots qui bégaient, les filles trop jeunes encore pour porter le voile : ce petit monde rit de tout pœur. Éducation vraiment turque, qui plus tard, hélas ! se retrouvera dans la morale publique. Une distraction moins gaie peut-être, mais aussi moins affligeante, est celle des musiques orientales. Une troupe arménienne fait mon admiration : elle a pris modestement pour théâtre un café ; ses instruments sont une guitare à sons grinçants, une sorte de violon, la flûte, et le petit tambour turc. Tous jouent de mémoire, et par intervalles

le chant d'un musicien s'associe à l'orchestre. L'ensemble de la composition forme une véritable symphonie, où les morceaux s'enchaînent suivant une gradation semblable à celle de nos symphonies classiques. La mélodie, d'ordinaire vague et flottante, devient par instants dramatique et si passionnée, qu'elle n'admet pour interprète que la voix humaine. Gomme procédés, cette musique n'a rien de commun avec la nôtre. L'idée même de tonalité semble absente ; le chant monte et s'abaisse par nuances insensibles, puis la mélodie s'interrompt brusquement ou demeure suspendue. L'effet de ces arrêts est intraduisible : l'esprit, obéissant à l'impulsion reçue, s'engage dans des perspectives infinies, comme si l'Orient s'ouvrait à lui dans son immensité; peu à peu on se sent enlevé à soi-même et plongé dans une contemplation vague, entièrement étrangère à nos natures occidentales : c'est l'extase, le kief, une sensation délicieuse et comme une

échappée vers un monde inconnu. — Mais ici encore il faut que notre civilisation intervienne pour tout gâter :• imagine-t-on mon désenchantement lorsque je. reconnus, au milieu de ce concert arménien, le motif d'un de nos plus vulgaires , de nos plus impertinents quadrilles ?

Le reste de mon séjour en Europe fut consacré au Bosphore. Oserai-je l'avouer ? mon impression fut l'éblouissementbien plus que l'admiration. Cette nature dont la vie déborde, ces groupes de coteaux d'un si beau vert, ce bras de mer que les barques sillonnent, tant de mouvement et de couleur émerveille; mais on cherche par-delà cette large nappe d'eau et par-delà ces coteaux verts une issue, un lointain. Le champ de la vue a de l'ampleur, on sent trop qu'il a des bornes : tout y est trop présent, trop réel. Malgré moi, je me rappelle par contraste ces paysages grecs si arides, si nus, qui n'ont pour eux que leur lumière, mais où l'œil

plonge à travers les lointains jusque dans le bleu limpide du ciel. Affaire de goût et d'organisation peut-être.; pour moi du moins, ces vastes horizons de l'Attique, avec leurs tons dorés et l'exquise élégance de leurs lignes, paraissent répondre à une idée plus haute, un sentiment plus épuré de la beauté.

Lundi, 8 octobre.

Je quitte Constantinople muni* grâce à l'obligeante intervention qui m'a déjà valu le fîrman des mosquées, d'une série de nouveaux firmans dont voici là liste :

1 ° Un passe-port colossal (il mesure 0m, 80 sur 0m,56) marqué du chiffre ou tourah du sultan, et revêtu du sceau du grand vizir;

2° Une lettre circulaire du grand vizir à toutes les autorités ottomanes, leur expliquant le caractère et l'objet de- mon voyage ;

3° Une permission ornée du tourah, m'autorisant à requérir des chevaux de poste au tarif de l'État.

Tous ces ordres sont des chefs-d'œuvre d'écriture ; mais une idée profondément turque, c'est d'adopter pour des pièces ainsi destinées à être lues de tous une écriture que les lettrés à peine peuvent à moitié déchiffrer. Tout le monde sait lire en Turquie, mais cette écriture-là est pour tout le monde un secret. L'employé à qui on la présente laisse faire plutôt que d'avouerson ignorance. On m'a cité des kaïmakans (des sous-préfets) qui reculent devant cette écriture officielle ; et j'ai éprouvé moi-même que, partout où j'arrivai avec le chiffre du sultan, on me fit de profondes révérences, rarement essaya-t-on de lire. Était-ce délicatesse ou insuffisance , je ne sais : ce qui est sûr, c'est qu'un même firman peut servir à tout. J'ai présenté par mégarde celui des chevaux de poste à la porte des mosquées, et le firman des chevaux m'en ou vrit l'entrée ; en mé quittant Nikolaki m'a prié de le lui laisser comme souvenir : il s'en prévaudra pour exécuter des fouilles.

NICOMÉDIE. — 'LE PONT DE SANGARIUS. — N1CÉE ET BROUSSE. — LE CULTE MUSULMAN.

On se réconcilie avec les gens avant de les quitter, de même avec les paysages. J'ai dit mes griefs contre les aspects du Bosphore, qui n'ont pas répondu à ce que j'attendais : aujourd'hui, du pont du bateau qui me porte en Asie, je les admire franchement et sans réserve. Jamais le Bosphore ne m'a présenté ses silhouettes de collines sous une brume d'une aussi idéale légèreté. Rien ne rappelle en ce moment la confusion splen-

dide qu'on admire et dont je me plains. Le soleil, encore au-dessous de l'horizon, ne laisse apercevoir que des contours. L'absence de détails produit l'illusion du lointain , et le tableau gagne dans le vague dû demi-jour cette profondeur qui lui manque lorsqu'une lumière trop vive multiplie les accidents en supprimant les distances.

Jeudi, 7 octobre.

. Débuter en Asie par un trajet en chemin de fer, c'est une idée à laquelle on a peine à se faire : c'est pourtant ainsi qu'il faut aller de Scutari àNicomédie. Si du moins on avait pour compensation un site désert ou les cultures des tropiques ? mais rien, des terrains plats, «des champs de maïs, la Lombardie. Heureusement l'Asie ne tardera pas à devenir asiatique, et il ne faut pas, m'assure-t-on,

s'éloigner beaucoup de Nicomédie pour sentir

qu'on n'est plus dans le pays des chemins de fer. Nicomédie elle-même a sa physionomie

orientale : des masures de bois à portiques ouverts, étagées sur le flanc d'un coteau ; des toits, des façades d'un gris terne ; des ombres noires : la gare, au pied de cette ville turque, fait une étrange figure. Pourtant elle n'est pas là le seul témoin d'un voisinage européen ; il se produit à cette limite de la barbarie des retours inattendus vers la vie civilisées La maison où je loge est celle d'un Grec : jamais je ne vis raffinement de pro-p prêté comparable au luxe de bon'aloi de cette modeste habitation; je me crois reporté en Hollande : la transition s'opère par des contrastes de ce genre. Je me mets en quête de ruines ; à peine quelques débris d'un bain et une citerne antique rappellent l'ancienne splendeur d'une ville dont Dioclétien eût voulu faire ce que Constantin fit de Byzance : la capitale du monde romain. Je quitte bien vite cette ville trop européenne et trop moderne, à mon gré, pour m'enfoncer dans l'Asie.

8 octobre.

Ma première course est celle d'un ingénieur convaincu, un pèlerinage au pont du Sangarius. Nous sommes trois, Nikolaki et moi, plus un 'guide du pays; chacun a son cheval, et le cheval du guide porte les paquets en surcharge. Chacun enjambe sa bête, un jeune Turc qui m'aide à monfer m'enfonce le pied jusqu'au talon dans rétrier; et « ourourlar*» : soyons heureux. — Nous ne le fûmes pas longtemps. A peine avons-nous traversé la ville qu'une question d'argent nous arrête court : il s'agit d'une piastre, et la piastre vaut en .chiffre rond quatre sous. L'agent de l'octroi veut cette piastre comme redevance sur nos personnes ou sur nos bêtes; Nikolaki conteste, se monte, veut en référer au gouverneur. « Mais cédez donc, Nikolaki, le temps que nous perdons vaut mieux que les quatre sous. » Et Nikolaki, se retranchant dans le principe, ne défend mes

droits que de plus belle. Force m'est de prendre patience à regarder autour de moi. Les coteaux et la plaine me rappellent un site de Provence; rien qui me dépayse, rien si ce n'est l'aspect de ce qu'on appelle ici des chemins. Trois semaines de pluies ont détrempé le sol ; et la ligne qu'il nous faudra suivre n'est marquée que par des flaques de boue, d'où émergent par intervalle les cailloux d'un pavage délabré : voilà une grande route de l'empire ottoman !

Un groupe de maisons se présente, un village de Circassiens émigrés: tout est bâti en clayonnage. Vous avez vu ces grands paniers sans fond qu'on emploie dans les exercices du génie sous le nom de gabions? Ces gens-là se logent, eux et leurs bestiaux, dans degrands gabions enduits de terre grasse. Le toit lui-même est fait de menus bois que relient des brins d'osier tressé; le tout est recouvert d'une couche épaisse de chaume. C'est comme l'intermédiaire entre la tente et la

maison, l'habitation d'une race demi-sédentaire et demi-nomade ; je pense, en voyant ces singulières demeures, aux huttes des Daces figurées sur la colonne Trajane : même genre de vie, même façon de s'installer.

On atteint le lac de Sabandja et l'on en suit la rive. Panorama Superbe, dont on se sent parfois distrait par des aventures où le pittoresque n'a rien à voir. La berge s'est détrempée, et, comme le sentier qui la couronne est fort étroit, de temps à autre un éboulement vous entraîne. C'est le conducteur qui s'abat le premier dans le lac, lui, son cheval,* ses bagages et, par-dessus le tout, une motte énorme de terre. Fâcheux début: Un peu plus loin, Nikolaki suit l'exemple ; et peu s'en faut que je ne me jette à l'eau, rien que pour ne pas me singulariser. .

J'ai perdu beaucoup de temps dans ces chemins affreux. J'arrive tard à Sabandja, et tout à fait à la tombée du jour au pont de Sophon. Ce monument passait, au temps de

Justinien, pour une des plus grandes œuvres de cet empereur qui a tant bâti. L'impression en est prodigieuse. Le soleil couchant jette sur les vieilles pierres cette lumière colorée qui donne en Orient un charme inexprimable aux dernières heures du jour; les tons jaunis de la ruine* s'associent dans une harmonie parfaite au vert sombre et profond d'une végétation parasite. De jeunes chameaux venus pour se désaltérer reposent au milieu des roseaux ; leur long cou flexible se dessine sur le ciel à travers l'ouverture des arches gigantesques : rien ne manque au tableau, ni la couleur ni la vie; les chameaux semblent placés là tout exprès, je croirais presque ces grands et bizarres animaux créés pour accompagner les ruines.

Mais je ne puis m'arrêter ; la nuit presse, et il faut, sauf à revenir, chercher un gîte au village d'Ada bazar, que nous atteindrons à peine en une heure et demie de marche.

9 octobre.

Aux premiers instants dujour, je me remets en route ; on traverse une prairie basse, marécageuse, toute voilée sous un nuage de vapeurs pestilentielles ; on grimpe une colline raide, puis la vallée du Sangàrius s'ouvre à nouveau. Le pont de Justinien se dessine comme une ligne blanche dans la plaine ; et le Sangàrius, qui depuis longtemps a jugé à propos de ne plus couler sous le pont, marque au soleil levant ses méandres par un brouillard épais, pareil aux fumées d'un incendie.

Enfin je suis sous les arches, libre cette fois de les étudier à l'aise ; je m'arrête pour dessiner, et, en baissant les yeux, je m'aperçois que mes deux pieds posent sur la peau d'un serpent. C'est heureusement de la peau seule qu'il s'agit, mais le frisson calme un peu mon enthousiasme.

Le pont fut défiguré il y a dix ans par un

pacha en quête de pierres pour un moulin. Autrefois, au temps où Texier l'a relevé, le pont avait à l'une de ses têtes un arc de

triomphe* et à l'autre, une chapelle avec un escalier en spirale. L'arc de triomphe et l'escalier ont disparu ; on voit encore les restes du sanctuaire et les lambeaux d'une fresque avec des figures d'un grand style; mais la chapelle n'est qu'une ruine, et le peu qui subsiste, c'est la dureté des mortiers romains qui l'a sauvé : dix hommes en un jour n'arrachaient pas leur pierre. L'administration turque ne vous cédera pas (du moins officiellement) un moellon de ses vieux édifices, mais ses agents les débiteront sans scrupule pour en faire des moulins.

Du pont du Sangarius, je fais route vers Nicée. La vallée est entièrement plate ; mais le Sangarius s'est tant de fois déplacé dans cette plaine, qu'il Ta sillonnée en tous sens de vieux lits, dont les bords sont à pic, le sol argileux et glissant ; les petits chevaux de

ce pays-là franchissent ces obstacles sans paraître les remarquer. Puis la vallée se res-

serre, et le fleuve que nous remontons se développe dans dès gorges de la plus sévère beauté.

Est-ce affaire de prédilection professionnelle, je ne sais : aujourd'hui je n'ai d'yeux que pour les ponts. En voici à notre gauche un second, le Ghiavreh-Keupru ; mais cette fois c'est un pont où Ton passe, un pont construit par les Turcs à l'époque où il existait des routes dans l'empire. Traverseronsnous? On éprouve en Turquie la tentation de franchir une rivière dès qu'on aperçoit un pont allant d'une rive à l'autre: c'est un plaisir si rare de traverser ainsi ! Partout où l'on rencontre un pont, c'est une ruine, une arche au moins est rompue ; et si, par extraordinaire , toutes les arches subsistent, tel est l'état des pavés, qu'il vaut mieux se risquer dans l'eau. Que penser d'un pays où l'on passe à gué à vingt pas de chaque puot?

Cette fois, je ne passe ni à gué ni sur le pont; il me faut poursuivre le long de la rive gauche du Sangarius, et marcher vite pour atteindre avant la nuit Ak hissar et le lendemain Nicée.

10 octobre.

•J'ai pour Nicée toutes les recommandations possibles, et en particulier une lettre du patriarche œcuménique de Constantinople à l'adresse de l'archevêque grec. Cette lettre est un vrai monument; le style, les formes n'ont pas changé depuis le Bas-Empire.

Constantinople est qualifiée de « Nouvelle Rome », et le patriarche, s'adressant à l'évêque, emploie cette formule : « Très-vé- « néré Métropolitain de Nicée, Supérieur et « Exarque de toute la Bithynie, Cher frère « en Saint-Esprit, et collaborateur de notre « médiocrité. » Le langage de la chancellerie n'était pas plus retentissant à la cour des Paléologues.

L'archevêque est absent, et je remets à son ficaire la lettre patriarcale. Recommandation superflue, car l'excellent homme est tout dévouement, et, avant même d'être informé des dispositions du patriarche, il s'est lui-même offert à m'aider de sa connaissance des lieux et de tout son bon vouloir. Sans attendre de ma part une première démarche, il était venu spontanément me faire visite , visite un peu longue, mais si franchement obligeante que j'en garde le meilleur souvenir. 11 ne faut pas d'ailleurs se figurer les dignitaires de l'Église grecque avec de grands airs; ce sont des hommes simples, vivant de la vie de tous, et qui se distinguent à peine du commun des fidèles par la longue chevelure et un costume dont plusieurs s'affranchissent. Le fond du caractère, chez les Orientaux, est une certaine simplicité naturelle qui leur fait accepter . sans effort et remplir sans contrainte les devoirs les plus humbles. Que de fois ai-je vu, le

samedi soir, le papas grec prendre le balai, trousser ses manches et nettoyer l'Église ! Achille, au temps d'Homère, faisait bien la cuisine aux envoyés d'Âgamemnon : l'Orient est toujours le même. Le clergé se prête volontiers à cette vie modeste ; et du reste elle s'impose presque à lui, car, dans ces contrées musulmanes, ce malheureux clergé grec n'a guère hérité de l'Église byzantine que sa hiérarchie et là pompe de ses titres. Nicée est une bourgade aux deux tiers mahométane, perdue dans un coin de la ville ancienne; les provinces ecclésiastiques n'existent guère que de nom, mais toutes les traditions se conservent dans ce pays qui vit de souvenirs ; etles circonscriptions ecclésiastiques nous retracent aujourd'hui même les divisions administratives exactes aux derniers temps de l'empire grec.

Je parcours en tous sens les champs couverts et des ruines dé la Nicée byzantine, et des ruines plus récentes de la ville turque.

L'enceinte de briques est sur plusieurs points intacte; celle même de Constantinople ne saurait donner une idée aussi complète d'une ville forte sous les empereurs byzantins. Nicée conserve peu de vestiges du . Haut- Empire ; à peine les débris d'un théâtre qui n'intéressent guère qu'un archéologue de métier. Au reste, ces vestiges contrarient un peu les idées admises sur la décadence lente et progressive de l'art romain. La grandeur des pierres et la perfection de l'appareil semblent indiquer un monument des plus beaux temps ; or les pierres sont signées, et les caractères qu'elles portent ne permettent pas de les faire remonter au-delà des règnes de Dioclétien ou Constantin. L'art des constructions n'a guère dégénéré avant cette date ; . et sa chute, hâtée peut-être par le trouble qu'apporta dans l'équilibre des corporations locales la création de Constantinople, s'accomplit alors d'une façon presque soudaine»

12 octobre.

Je quitte Nicée par une matinée superbe. Le lac est sur la droite; les lointain» ont une grandeur calme, une pâleur lumineuse, et, par-dessus tout, je ne sais quel charme de fraîcheur et de jeunesse que fait valoir un premier plan de cyprès et de ruines. Sur la gauche s'étend une série de coteaux ondulés, couverts d'un fourré épais et foncé qui semble un tapis de laine verte , et dans un de leurs plis une interminable file de chameaux se développe en serpentant; je m'engage sur leurs traces. Du haut de la montée, toute la Bithynie est étalée à nos pieds ; on embrasse du regard le circuit entier du lac; et Nicée, avec ses cyprès et ses murs de brique rouge, apparaît comme un ovale sombre cerné d'un trait de vermillon : on dirait un contour de ville tracé sur une immense carte par quelque enlumineur byzantin. C'est là notre dernier coup d'œil sur Nicée. Arrivent les col

puis une autre plaine se déroule, plus sévère peut-être et d'une égale ampleur : ses horizons purs, profonds, dessinés d'un contour iranc et net, sont dignes delà campagne de Rome. L'Olympe, qu'il faut se figurer comme un massif assez obtus, forme la ligne culminante ; la neige y scintille éblouissante de blancheur; tout resplendit de lumière. Là plaine qu'encadrent ces montagnes est toute peuplée de laboureurs en costume turc: large culotte bleue, veste de laine blanche, une ceinture rouge et le bas des jambes nu. Partout des villages, et audessus de chacun d'eux un minaret à flèche

noire.

A cette splendide vallée en succède une autre non moins belle, non moins vaste, la plaine de Brousse. Celle-ci est unie comme une nappe d'eau, et ceinte d'une chaîne de collines vertes dont les teintes profondes, les ondulations fermes et soutenues rappellent les reflets et les plis d'une étoffe d'Orient. Toute

"l'Asie n'est ainsi qu'une succession d'immenses plaines dont le centre répond à l'emplacement des grandes villes ; ici le sol «t d'une fécondité merveilleuse, toutes les cultures européennes prospèrent, l'aspect est riant; vers le centre, au contraire, les plaines deviennent arides et n'éveillent plus à la pensée que la triste impression du désert.

13 octobre.

Le moment de mon arrivée à Brousse répond pour les Juifs à la fête des Tabernacles. « Vous demeurerez sous des tentes pendant sept jours, afin que votre postérité sache que j'ai fait demeurer les enfants d'Israël dans des tentes lorsque je les tirai du pays d'Egypte. » Ce précepte de Moïse, les Juifs de Brousse l'observent aujourd'hui même dans sa rigueur. Je vois devant chaque habitation juive une tente de feuillage, une sorte de tonnelle provisoire ; et tous, durant sept jours, vont camper sous ces abris aux portes

mêmes de leurs maisons. Tel est chez eux* l'attachement au précepte. Les diverses communions s'affirment ainsi les unes en lace des- autres, toutes en face de l'islamisme; et c'est bien un des traits les plus singuliers de TO rient que ce contact de tant de sociétés religieuses vivant côte à côte, dont le temps n'a pu ni changer les pratiques ni modifier le caractère.

Au reste, les Turcs de Brousse sont, avec ceuxd'Andrinople, les moins fanatiques dont je garde le souvenir : des imans vous appelleront pour vous montrer leur mosquée.

Peut-être entendrez-vous le nom d'infidèle (ghiaour), mais croyez bien que prononcé

par eux il n'implique nulle idée de mépris; il semble qu'ils reportent sur l'infidèle une part de l'affection qu'ils ont pour son baghchich ; bref, ils laissent faire, et j'ai pu grâce à leur tolérance, étudier d'assez près les monuments de leur architecture et les pratiques mêmes de leur culte.

Au point de vue de l'art, Brousse accuse nettement l'influence persane durant cette première période d'éclat où la famille des Osmanlis, maîtresse de l'Asie, se préparait à mettre le pied en Europe. Je n'en veux qu'un exemple. Près de la mosquée du sultan Mourad est une école datant elle aussi du quatorzième siècle, c'est une copie exacte des mosquées de la Perse : une cour environnée de portiques; au fond, une très-grande niche ouverte; à l'entrée , une seconde niche de même aspect, mais plus petite et formant porche. Près de la mosquée de Bayézid 1er, autre édifice semblable : on se croirait en présence des cours à portiques de la Perse moderne, ou bien des palais Sassanides dont ils continuent ou renouent la tradition.

La grande Mosquée de Brousse ne se rattache que déplus loin aux origines persanes. Elle a été en partie détruite par un tremble-' ment de terre, et depuis odieusement res-

Le lendemain, à l'heure où le spleil se lève, j'errais à travers les rues de Brousse.

Le muezzin criait de sa voix claire dans l'air

calme et tiède : « Dieu est grand. — À toile monde. — Qui aime Dieu vienne faire sa prière. — Mohammed est l'en voyédeDieu(l).» — ((A toi le monde, » ce mot surtout m'a frappé; cet hommage de la terre à Dieu Relevant à la fois de tous les minarets en face du soleil levant et devant une population en prière m'a paru d'une incomparable grandeur. Le culte musulman a ses côtés sublimes, mais il faut s'affranchir de la surprise qu'éveille la nouveauté des formes, pour arriver à les sentir.

(i) Cette formule, que j'ai dû accepter sans contrôle du musulman qui me l'a traduite, ne répond pas exactement à celle d'Abu-Mohammed-Abdallah, qu'ont reproduite Reland et d'Ohsson. J'ignore s'il y a là une variante des rites consacrés; mais j'aurais peine à croire qu'une telle formule résultât d'une interprétation fautive.

LES TURCS AU SUD DE L'OLYMPE. — LE RA- MAZAN. — POLITESSE ET BRIGANDAGE.

La ville de Brousse n'est turque qu'à demi : son industrie, ses filatures sont aux mains des Européens ; les Anglais la visitent sans cesse, ils y vont même chasser, et j'y vis un de ces Anglais chasseurs dans le ravissement d'avoir tué un serpent. Ce concours d'Européens nuit un peu à l'effet de la ville, mais la rend singulièrement propre aux prépara* tifs d'une course dans l'Asie turque et sauvage. Il me faudra de nouveaux chevaux, un guide au fait du pays, et, avant tout, une selle

européenne, car les selles turques vous écartèlent. Tout cela, même la selle, se trouve à Brousse. J'eus un moment l'idée d'une tente ; on m'explique, — ce qui ' n'entrera jamais dans nos têtes, — que le centre de l'Asie Mineure n'est pas un pays chaud, et que l'hiver approche. Je renonce donc à la tente, et j'entre en négociation pour les chevaux et le guide. Ce fut toute une histoire, et même, si je ne me fais illusion, une histoire assez turque. Le contrat passa tour à tour par trois phases. Premier arrangement : Ibrahim jiqus loue trois chevaux, dont deux à lui, le troi-> sième à son associé Méhéraed ; un cheval sera monté parNikolaki, un par moi, le troisième portera les bagages et servira pour Ibrahim. Jusqu'ici, rien que de fort naturel. Méhémed réfléchit: « Ibrahim accompagne ses chevaux, si j'accompagnais le mien 7 — Accompagnez, Méhémed, mais sous une condition formelle : je ne vous devrai ni rétribution ni monture. » Amendement adopté.

Dans ce pays-là, vous louez un cheval, vous avez le maître en sus : son temps n'est rien/ sa peine, rien; il suit son cheval. Donc, second arrangement : Méhémed marchera à la suite, ou s'entendra avec Ibrahim pour monter à son tour. — Mais voici bien une autre idée : , Ibrahim est cordier, et son métier lui déplaît. « Si j'emportais mes outils avec moi ? chemin faisant, je trouverai à m'en défaire peut-être? x — Emportez, Ibrahim, mais s'il n'y a plus de place sur le cheval de bât, vous marcherez ? — ' Nous marcherons/ » Troisième arrangement conclu, et aussitôt on charge les outils de cordier sur la bête : ce sont de vieilles bobines, je ne sais quelles machines grossières d'une industrie en enfance, le tout vaut bien cent sous ; et pour cent sous nos deux Turcs entreprennent à pied une course de trois cents lieues à travers l'Asie ! Nos calculs d'équivalence où le travail et le temps se résolvent en argent, un Turc est incapable de les saisir. Dites-lui que sa fatigue, sa peine vaut

plus que les bobines auxquelles il les sacrifie, votre sermon est pour lui lettre close: j'ai des outils, je les emmène; la place manque sur le cheval, je vais à pied : il ne voit pas plus loin. Et ce n'est pas seulement un muletierqui raison ne ainsi, les pachas pensentde même et les affaires de l'État se mènent par des combinaisons de cette force !

15 octobre.

Nous partons, les outils de cordier prenant ainsi sur le troisième cheval la place que les conducteurs devaient tour à tour occuper. Ibrahim et Méhémed marchent devant leurs bêtes; nous les voyons de dos, nous les verrons de dos durant toufrle trajet : Ibrahim et Méhémed vus de dos, voilà pour moi le premier plan de tout paysage asiatique. Méhémed est grand et bel homme, borgne malheureusement ; il a été bachi-bouzouk, porte le turban par acquit de conscience et garde de la vie de soldat un certain air dégagé pour un

Turc. Ibrahim, lui, est le Turc pur sang : un petit vieillot à teint noir et coiffé d'un gros turban; lourd, toujours endormi. Tous deux se tiennent par la main, ou plutôt s'accrochent par le petit doigt, façon de donner le bras habituelle chez les Turcs, mais assez drôle.

Le commencement du voyage est beau comme tous les débuts : bêtes et gens, y compris les Turcs, forment l'association la plus exemplaire ; il n'y a rien que ces braves gens ne fassent pour m'être agréable : c'est une cigarette qu'ils me présentent, une châtaigne qu'ils me ramassent et qu'il me faut croquer toute crue pour être poli à mon tour. Leur empressement émane d'un sentiment qui leur fait honneur: je leur ai, au départ, avancé quelque argent pour s'équiper; ils se croient liés envers moi, et la reconnaissance est chose sacrée chez les Turcs. Ils ne savent comment me la témoigner. « Nous vous suivrions, me disent-ils, à l'autre bout du monde ; » et je

crois que le sentiment exprimé sous cette hyperbole orientale est sincère : allez en demander autant d'un cocher de Paris ou d'un garçon d'auberge.

Cependant nous sommes en train de faire fausse route. Nous voulons aller à Koutahia, et nous arrivons la nuit tombante à Dimbos, qui n'est pas du tout sur le chemin. Tous les hommes du village sont au khan, où ils se rattrapent, à fumer force narghilés et boire force café, du jeûne que le ramazan leur avait imposé durant le jour. Le ramazan, comme chacun sait, n'est pas seulement le carême des Turcs, c'est aussi leur carnaval : j'étais bien aise de savoir l'idée que la masse des Turcs se fait de cet usage. L'occasion était belle, je la saisis; et ma conclusion fut qu'ils pratiquent le ramazan machinalement, sans y attacher la moindre idée d'expiation, le moindre sens sérieux : c'est la règle, on s'y conforme. « Quatre cents prophètes, paraîtil, ont prescrit de l'observer. » — Prescrit,

soit; mais pourquoi? personne n'a songé même à se poser la question. L'un des assistants, et qui paraissait des plus instruits, a pourtant une raison: « Mahomet perdit un jour son chameau, et passa quarante jours à courir après lui sans boire ni manger; puis il prescrivit un jeûne en mémoire de ses propres privations, c'est le ramazan : pendant quarante jours, de l'aube au coucher du soleil, on ne doit ni manger ni boire. — Mais fumer? l'interrompisje, comment Mahomet l'a-t-il défendu ? on ne fumait pas au temps du Prophète. — Hé quoi? Mahomet na-t-il pas défendu de boire? et fumer, n'est-ce donc pas boire ? » Ceci paraît de la casuistique, c'est bien plutôt de la grammaire : fumer se dit en turc « boire la fumée » (tutun itchmek). C'est là, sauf erreur, une preuve de l'influence que les mots peuvent exercer sur la vie.

Au reste, les subtilités de cas de conscience rentrent assez dans le tempérament religieux des Turcs , la pratique du ramazan tout en-

tière en est un frappant exemple. Le jour, on jeûne d'un jeûne absolu, le soir et avant le lever du soleil on se dédommage, Dieu merci. Voilà l'inévitable effet des préceptes trop absolus, qui mettent une formule stricte à la » place de la conscience : le devoir cesse là où s'arrête le précepte ; au delà tout est permis, çt la conscience n'a rien à voir dans la conduite.

Le ramazan se célèbre avec éclat jusque dans les plus modestes hameaux : ici, comme à Constantinople ou à Brousse, la galerie du minaret resta toute la nuit illuminée; et, bien longtemps avant le jour, je me sentis éveiller par la plus jolie aubade. Un chanteur turc faisait le tour du village pour rappeler aux croyants qu'ils doivent, avant « qu'un fil noir ne se distingue d'un fil blanc » avoir mangé, bu — et fumé — pour toute la journée.

Son chant se compose de petites phrases à trois ou quatre mesures alternant avec quatre

ou cinq coups d'un petit tambour; il frappe la peau du dessus, et maintient contre celle du dessous . un marteau à manche flexible qui tremblote en cadence, et dont les coups légers et répétés donnent un accompagne-, ment aussi vif qu'imprévu. Nikolaki ne paraît goûter qu'à demi ce genre de beauté trop matinale à son gré ; il se frotte les yeux, veut pour quelques parahs faire taire le chanteur, et semble tout scandalisé de l'intérêt que j'attache « à ces niaiseries » . J'obtiens de lui, pourtant, qu'il me traduise le plus gros de la chanson. Le fond en est la sympathie que le voyageur inspire aux hommes de-TOriént. On souhaite au voyageur la vitesse de l'oiseau dans l'air, du poisson dans les eaux, que les montagnes pour lui deviennent plaines, etc.; et l'on termine, bien entendu, en se recommandant à son baghchich.

Quand le chanteur eut quitté la chambre du khan, je ne £us m 'empêcher de sortir pour le suivre de l'œil et l'entendre encore.

La nuit était superbe. La clarté de la lune se jouait dans le feuillage des platanes, et les coups rhythmés du tambour semblaient se perdre dans leur grande oiftbre noire; ce roulement saccadé , cette mélodie qui, comme tous les airs orientaux, ne finit jamais à la tonique, prenaient dans le silence de la nuit un incroyable caractère de profondeur et de tristesse.

16 octobre.

J'essaie de profiter du réveil pour hâter ledépart : impossible, le Turc est de sa nature paresseux. Je me fâche, et j'en suis pour mes frais ; il y a près de deux heures que le soleil brille, lorsque nous nous mettons en route. Nous avons devant nous l'Olympe, dont la crête est blanche de neige, mais qui se montre trop riant pour éveiller l'idée d'une grande montagne. Nous laissons à gauche la vallée d'Aïneh-Gœl, plus belle que celle de Brousse, unie comme elle, et s'éva-

nouissant elle aussi dans un horizon de lumière ; nous nous engageons dans l'Olympe ; mon projet est de le franchir pour arriver à Koutahia par un chemin moins battu, par la vallée du Rhyndacus.

, Lorsque vous voyagez en montagne, placez les paysans sur le chapitre du brigandage; il est rare qu'ils n'aient pas quelque histoire au moins originale à vous conter. Pour moi, qui n'ai pourtant nulle envie de me faire brigand, j'ai un faible pour ces sortes d'histoires, et si j'osais aller au fond de ma pensée, je trouverais à l'endroit des brigands grecs quelque chose qui ressemble à la sympathie. C'est à Athènes, il y a dix ans, que j'ai commencé à les connaître. Une domestique grecque venait de nous offrir le café et le glyco : « Cette fille, me dit mon hôte, est nièce du klephte le plus en renom de l'Attique, etfière, je vous jure, d'être nièce d'un tel oncle. Sa vie n'est qu'un acte incessant de haute bienfaisance. Ce que les voyageurs

riches ont de trop, il le distribue aux pauvres. Une jeune fille indigente est à marier? il la dote. Et admirez son désintéressement : cette nièce que voici, ne sera dotée qu'à «on tour, comme les autres : rien de plus; l'oncle aurait honte d'associer des calculs de famille à ses combinaisons égalitaires. Il a fait récemment une bonne prise : il songe à fonder un cou* vent; en attendant, il fait repeindre une chapelle de Saint-Georges. » Le saint homme ! Hé bien ! la Bithynie n'est pas demeurée audessous de l'Attique : elle s'honorait, il y a quelques années à peine, de posséder , sous le nom de Lefteri, un digne émule de mon niveleur athénien. Lefteri passait le jour à guetter la poste, et, la nuit, il parcourait les villages pour connaître toutes les misères et y pourvoir. L'œuvre des dots, lui aussi la pratiquait. S'il rencontrait un paysan : « Combien de chevaux? combien de moutons? — Tu mérites mieux : achète d'autres moutons, d'autres chevaux à mes frais. » Et sa carrière

de dévouement se partageait ainsi , au péril continuel de la vie, entre la recherche des fortunes mal placées et celle des misères imméritées. Réformateur incompris, le gouvernement turc a mis à prix la tête de Lefteri, et Lefteri a fini tristement.

Les brigands, ici, sont des personnages» l'autorité compte avec eux; témoin un certain Spanovangeli, à qui la paix fut demandée comme à un souverain. Spanovangeli prit jour avec le pacha de Brousse : on traita de puissance à puissance. Chacun vint au rendez-vous suivi d'une escorte ; les escortes se tinrent à distance, Spanovangeli présenta au pacha de la bière, des cigares de la Havane et du fromage frais : offres, promesses, tout fut superflu, le brigand demeura inflexible. <k Je veux, dit-il, passer dans la montagne ce qui me reste de temps à vivre. #» Et il l'habite encore, mais paisible et jouissant de son passé au sein d'une population qui le vénère. — Un brigand de l'Athos, que j'ai* vu,

n'a pas fait tant de façons : les offres du gouvernement l'ont touché, et il est à présent gendarme. Voilà, je dois l'avouer, un brigand sans principes. Mais, par bonheur, de tels exemples sont rares dans la corporation, et presque tous ont à cœur de justifier le respect dont l'opinion les entoure.

Ces brigands, l'opinion sera toujours pour eux : je ne sais quoi, dans leur vie d'aventures, parle à l'imagination des Grecs. Un habitant français d'Athènes m'assurait s'être vu présenter M. N** sous le titre « d'ancien chef de brigands » . Et pour ma part, un mien hôte d'Égine me disait avec tout le sang-froid du monde : « Vous me croyez un honnête homme, je pense? Que la Grèce retombe sous le joug des Turcs, et je cours à la montagne. Les klephtes ont été pendant trois siècles nos seuls défenseurs contre l'oppression musulmane ; ce sçnt eux qui, au jour où l'empire grec se relèvera, frapperont les plus rudes coups. » Et neuf Grecs sur dix partagent à

l'endroit des klephtes les sentiments de mon hôte d'Égine.

Je marche ainsi x au milieu des récits et des souvenirs du brigandage, jusqu'à un bourg du nom de Baba sultan . Les chemins sont affreux : on s'y traîne plus qu'on ne marche ; peut-être les chevaux résisteront-ils à la fatigue, mais quelles lenteurs ! De «guerre lasse, j'abandonne le projet de remonter la vallée du Rhyndacus, -et cherche un passage plus, praticable en me rabattant sur Aïneh- Gœl. — : J'ai perdu mon temps, si l'on ne compte comme utilisés que les instants où l'on avance ; j'ai du moins assisté à l'une des manifestations les plus curieuses de l'esprit grec, son invincible attachement à la vie d'aventures. Du temps d'Homère, la profession de pirate était en honneur chez les Grecs ; les Grecs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au temps d'Homère.

4 heures du soir.

À partir d'Aïneh-Gœl, le chemin semblé

une grande route : on y voit circuler des charrettes à roues pleines, des arabahs attelés de grands bœufs noirs, dignes et calmes comme leurs maîtres. Le joug qui les couple est trèslong, ce qui rend moins sensible l'inégalité d'allure au milieu des ornières. Malheureusement pour nos oreilles* l'usage de la graisse à roues est inconnu en ce pays-ci : la roue crie sur l'essieu d'un grincement à mettre en fuite l'Européen le moins nerveux ; le Turc subit de grandes journées de cette infernale musique sans songer même à faire taire l'instrument qui la donne.

6 heures et demie.

Nous sommes à l'heure de la prière : sur tous les points de la plaine, les paysans s'arrêtent, quittent leurs attelages et tournent le regard vers la Mecque. Cette vaste et magnifique vallée est bien le plus digne lieu d'adoration , le Turc s'y comporte comme à la mosquée même : on le voit se prosterner le

front à terre; on dirait que l'idée de Dieu l'isole de tout ce qui l'entoure. Je l'approche; pas. un coup d'oeil, pas un mouvement; le Turc, dominé par la pensée religieuse, s'abîme en elle, chez lui toute la vie matérielle semble se suspendre pour faire place à la contemplation des grandeurs d'Allah. Je n'imagine pas, pour ma part, une telle puissance de la pensée chez des âmes vulgaires. Non, le Turc n'est pas, il ne peut être une organisation inférieure ; c'est une nature différente de la nôtre, c'est un autre homme, tci même, nous ne pénétrons qu'à demi la nuance du sentiment qui l'absorbe. Mais qu'importe ? la vue de ces croyants en extase, cette belle plaine transformée aux derniers instants du jour en un immense lieu de prière, n'en éveillent pas moins une impression profonde d'admiration et de respect.

Nous passerons la nuit à Tchitli. Ici, plus de khan, et nous sommes fort heureux de trouver l'hospitalité chez un parent de

Méhémed. La maison, bâtie de troncs d'arbres couchés, ressemble de tout point à un chalet des Alpes. L'accueil est cordial, trop cordial à mon gré, car les politesses se prolongent fort avant dans la nuit, et je préférerais quelques heures de repos à des démonstrations si répétées. On grille le café en notre honneur, on l'écrase, on le prend; on recommence, et puis on recommence encore; et la soirée se passe ainsi. Griller le café, le broyer et le boire en fumant, c'est toute la vie d'un Turc, l'unique distraction de ses longues soirées. Exempt de besoins, le Turc travaille peu ; dès lors point de fatigue, point de sommeil : la nuit arrive trop tôt , et l'on éprouve la même peine pour l'arracher le soir à ses veillées interminables, où le tirer au matin d'Un engourdissement rêveur qu'il voudrait éterniser.

Je disais tout à l'heure que le Turc nous est impénétrable, et pourtant, plus je vois ces figures de Turcs, plus il me semble

qu'elles peuvent se résumer en un trait : le Turc est un être paresseux. La paresse, elle est si bien le fond de sa nature qu'elle ex* plique tout en lui, son langage sentencieux, sa démarche traînante, son air indifférent et solennel , et, ce qui me paraît plus significatif encore, le principe même de sa politesse. La suprême politesse pour cette race indolente consiste à vous éviter une fatigue. Descendez-vous un escalier, vite on vous soutient par le bras pour vous épargner jusqu'au poids de votre personne. Vous offre-t-on une cigarette, il est plus poli de vous la donner faite que de vous la laisser faire ; et , pour pousser la logique jusqu'au bout, un Turc se croirait en faute s'il vous laissait la peine d'allumer la cigarette qu'il vous présente : il vous l'offre allumée, — et il faut accepter! — Mais je reviens à la soirée de Tchilli.

Je trouve là l'idéal réalisé de cette sorte de politesse. Nous sommes accroupis à là turque autour d'un feu darr de sapin qui

brûle au milieu de l'aire : Turcs et chrétiens, tous ont, selon l'usage du pays, quitté leurs, chaussures. Un jeune Turc, depuis un quart d'heure , était occupé à casser des noisettes entre ses dents; il ne les mangeait pas, et je devinais bien que le digne jeune homme prenait à mon intention la peine de les ouvrir. Mais quelle n'est pas ma surprise , lorsque je le vois ramasser entre ses deux mains les amandes, les déposer dans le talon de sa pantoufle et me les présenter ainsi? — Des noisettes dans le talon d'une pantoufle! il y a des répugnances que les Orientaux ne sentiront jamais. Ayez un verre et laissez-le à la portée d'un Levantin, vous ne parviendrez pas à l'empêcher d'y boire. Se voir présenter des figues dans un mouchoir, cela se remarque à peine, et l'on aurait tort de s'effaroucher, car l'idée de mouchoir n'est point du tout Scelle que nos habitudes lui donnent. Peur un furc, pour un Grec même, sauf de rares exceptions, cet accessoire est un pur

ornement et l'imagination seule nous prévient cette fois contre le mode de présentation. — Au reste, l'éducation fait tout en matière d'usages; que de choses dans les nôtres dont ces braves Orientaux riraient à bon droit si l'on souriait en Orient! Ne soyons pas trop sévères sur ce point pour les Turcs, car ils sont attachés aux formes, cent fois plus que nous-mêmes; les livres de civilité font la moitié de leur littérature, et peut-être la balance bien établie ne pencherait-elle pas, sur le terrain des convenances, du côté qu'on suppose.

l'hospitalité a l'intérieur de la presqu'île. LES ODAS.

17 octobre.

Je retombe dans les récits de brigandage» Est-ce une secrète affection pour les klephtes qui me met ainsi sur leur piste ? Je ne sais, mais il semble que leurs aventures me poursuivent. A peine en route, je rencontre un jeune Grec. Nikolaki le salue de ce salut si bien Grec quoique les mots en soient d'origine turque : « Ti kabari?» (Quelle nouvelle? (1)

(i) Kabari n'est autre chose que le mot turc haber (nouvelle).

— Et le Grec s'empresse de débiter une histoire. Son histoire est à faire dresser les cheyeux: un voyageur frank vient d'être laissé pour mort par son drogman qui, après l'avoir assommé, lui a pris son argent. Bien entendu le drogman n'est pas Grec, c'est un affreux Juif. Le Frank conserve encore un reste de vie, et nous allons le rencontrer sur notre route. — Je m'informe pour lui porter secours : aucun Turc n'a connaissance du fait. Moi, je commence à connaître assez mes Grecs pour m'alarmer modérément : « Mensonge de Grec, dis-je à Nikolaki; il n'est rien que vo.s compatriotes n'inventent. Combien de Grecs, qui en 1830 n'étaient pas nés, m'ont conté leurs souvenirs personnels de la guerre de l'Indépendance ! » Cependant Nikolaki, pour qui mes doutes semblent presque une insulte à l'honneur national, me fait les représentations humanitaires les plus touchantes : « Hé quoi ! ce Frank dont vous faites si bon marché est peut-être un des vôtres,

un Français. » — Enfin nous rencontrons à une lieue de là, couché par terre et démigris, une espèce d'aventurier que son camarade a rossé à coups de pierres. Et voilà une histoire tragique qui va faire son chemin En attendant, nous poursuivons le nôtre.

Un Turc du pays suit notre direction, nous lui disons notre alerte, « Les brigands, répond-il, ne les craignez pas ici; nous en avons eu, et de terribles, mais nous sommes gouvernés par un pacha qui sait les mettre à la raison. » Houssni-Pacha (c'est son nom) paraît à ces braves gens le génie incarné de la police. Le Turc est reconnaissant; aussi Houssni-Pacha, de son vivant, a sa légende tout comme Salomon ou Haroun-al-R«tchid ont eu la leur après leur mort. J'aurais voulu la recueillir dans son ensemble, je n'en ai pu saisir qu'un épisode ; le voici :

Une vieille femme avait un figuier dont les fruits disparaissaient chaque nuit. Elle va consulter le pacha : « Achète une oque

d'ocgeV'et mets un grain dans chaque figue. . Et puis, s'il en manque encore, viens m'avertir. » Le jour même, la prescription mystérieuse est exécutée : et dès le lendemain, la vieille femme se représente au konak; de nouvelles figues ont disparu. — « Bien, » dit le pacha ; puis il se rend au marché et lé parcourt de boutique en boutique comme

s'il voulait acheter des figues. — (Un pacha marchandant des figues au bazar!) — Le reste se devine: le voleur est trahi par les grains d'orge. Vous vous attendez à le voir mettre en accusation? Point du tout: on l'attache sur la place publique une figue pendue à son fez, et condamné aux piqûres des guêpes jusqu'au coucher du soleil.' — Celte anecdote est vraie ou ne l'est pas. peu importe; c'est ainsi du moins que les Turcs conçoivent l'instruction d'un procès et la pénalité ; que l'on juge d'après cela de l'avenir réservé à notre Code civil en Turquie. Ces petites histoires sont au fond plus significa-

tives qu'elles ne semblent. J'en ai laissé par ma faute échapper un bien grand nombre : j'ai trop compté sur ma mémoire; puis je craignais en les écrivant d'éveiller la défiance de mes hôtes, et, s'il faut tout avouer, j'avais peur de me perdre dans l'estime de mon drogman. Nikolaki, c'est là son seul défaut, ne sent pas assez la portée et le sérieux de ces drôleries, il est blasé: « Vous écrivez ça? » 11 ne voit pas que le fond de la nature humaine ne se trahit que dans ces historiettes qu'il dédaigne.

Je suis un instant distrait de la légende d'Houssni-Pacha par un spectacle de dévastation systématique : les Turcs brûlent une forêt; il viendra, disent-ils, l'an prochain de jeunes pousses que brouteront leurs troupeaux. Mais quel dégât pour un si mince profit ! le fait est qu'ils détruisent par désœuvrement : ils sont là, accroupis sur leurs talons, à regarder, les progrès de la flamme, et cela les distrait, tout comme d'écouter l'eau qui

bouillonne dans un narghilé. Détruire pour détruire, cette idée m'a toujours révolté, et elle est dans le sang des hommes de l'Orient. Partout on en veut aux arbres : on les brûle en Grèce, on les brûle ici, on les brûle en Syrie. Partout où je traverserai une forêt, je dois m'attendre à voir des arbres charbonnés, témoins de cette fureur de détruire; il semble que la ruine de cette malheureuse Turquie ne soit pas assez prompte à son gré, il faut qu'elle porte elle-même la main sur le peu de richesses qui lui restent.

Au reste, tout est contradiction chez ces hommes ignorants et superstitieux ; à côté des forêts qu'ils brûlent à plaisir, vous en verrez d'autres qu'ils vénèrent. Voici précisément sur notre chemin un de ces bois sacrés. Nul n'y couperait un rameau; les arbres périssent de vieillesse sans qu'on ose même en enlever les débris; ou, si l'on y met la cognée, c'est pour un usage saint, l'entretien des mosquées. Les Grecs aussi, m'assure Ni-

kolàki, ont dans la Macédoine de ces bois inviolables ; une petite chapelle en occupe le centre, et nul n'y touche. C'est, de part et d'autre, la tradition vivante des bois sacrés des païens. Le paganisme a changé de forme, mais il s'est comme attaché à ce sol où il prit autrefois naissance; ses souvenirs et ses pratiques ont envahi l'islamisme lui-même.

8 heures du soir.

Le village où nous logerons s'appelle Mourad-Déré; il est construit tout entier en troncs de sapins couchés, avec des toits d'écorce : il a l'aspect d'un grand chantier de bois . *

Comme installation, nous inaugurons le régime des odas. Je ne connaissais encore que l'hospitalité intéressée du khan, l'auberge, — ou bien la réception purement f>ri- ' vée. L'oda n'est ni l'une ni l'autre : gratuite comme l'hospitalité privée, elle est publique comme celle du khan. Le mot oda veut dire

« une chambre » ; c'est une chambre ouverte

par la pieuse munificence d'un riche Turc à

tout étranger, sans distinction de classe ou de religion: qu'il soit musulman ou chrétien , mendiant ou pacha, l'étranger y trouve gratuitement la nourriture et l'abri. Le Turc ne conçoit ni l'étude désintéressée ni la curiosité vagabonde; pour lui, tout voyageur est un .pèlerin ou bien un malheureux qui cherche loin de sa patrie d'autres moyens d'existence; aussi toutes les sympathies du Turc sont pour le voyageur, et l'une des œuvres les plus méritoires de l'islamisme consiste à lui venir en aide. Telle est la pensée du musulman qui consacre par la fondation d'une oda son pèlerinage de la Mecque. L'oda une fois créée, la famille du fondateur l'entretient de génération en génération ; l'abandonner serait s'exposer au mépris public. — Pour nous, à dater d'aujourd'hui, nous sommes voués aux odas ; des khans, il n'y en a plus sur notre roule que dans des villes de l'importance de

Koutahia ou de Konieh ; partout ailleurs, il faut nous résoudre à être à la charge des propriétaires d'odas, qui n'acceptent rien pour les hommes et seulement le prix de l'orge pour les chevaux. — Il est vrai qu'à défaut du maître, enfants ou domestiques acceptent de bonne grâce , qu'enfin le maître se décide à prendre de légers présents en tabac, en café : de la poudre surtout. Si bien qu'atout compter l'hospitalité gratuite des odas coûte beaucoup plus que le régime des khans; je ne connais rien de ruineux comme ce qui est gratuit.

L'aspect d'une oda est ordinairement modeste : une salle à parois nues avec un plafond en rondins de bois brut. Point de tables, point de sièges et encore moins de lits ; des nattes ou des tapis pour tout mobilier, et comme vaisselle, une rangée de narghilés. Bien des odas manquent du nécessaire; vous trouverez des odas sans portes, sans cheminées et surtout sans vitres: nulle part une oda sans narghilés ou sans chibouks. Ici l'on

\it du superflu, il console de ce qui manque à l'utile. Mais faut-il s'arrêter à de pareilles misères en face d'une institution qui fait si grand honneur à l'esprit hospitalier des Turcs? Reconnaissons-le, sous quelque forme modeste qu'elle se réalise, la création d'une oda est pour un riche musulman un luxe de bon aloi, une turquerie comme il faut.

Les détails de la réception dans une oda sont éternellement les mêmes d'un bout de l'Asie Mineure à l'autre . Le maître de l'oda vous attend à la porte et vous aide à descendre de vos montures. Des saluts d'abord : « Bienvenu. — Heureusement trouvé. — Fasse Allah que le jour vous soit heureux. — Daigne Allah vous entendre, etc. » Nous voici introduits. L'oda est pleine de Turcs accroupis en tailleurs et fumant comme des Suisses: personne ne bouge. On s'accroupit soi-même, on roule une cigarette, et l'on se tait. Alors commence la série des saluts. On les fait individuels en portant, tour à tour, à

l'intention de chacun, la main droite à son front. À chaque salut : «Bienvenu. — Bien trouvé. » Cela donne en turc un petit murmure sourd qui court assez bizarrement d'un coin de la salleà l'autre, et que suit un silence profond. Dix minutes se passent, puis une question survient telle que celle-ci : « D'où êtes- vous? Les chemins sont-ils sûrs?» Et nous, à notre tour: « Y a-t-ildes ruines? » Réponse: « Var (il y en a); » — ou bien: « tchok (beaucoup) ; » le Turc n'est pas bavard. N'essayez pas d'obtenir de lui des détails: ne concevant pas l'intérêt que vous y prenez, il ne précise rien; parfois une hyperbole orientale lui échappe; une explication, jamais. Chiffre moyen, un monosyllabe s'entend de quart d'heure en quart d'heure; et le temps s'écoule avec plus de dépense de tabac que d'esprit jusqu'à l'heure du repas.

Le dîner a l'aspect grave d'une cérémonie religieuse. Le maître de Toda le préside en personne ; au reste, il ne quitte jamais ses

hôtes : sa vie se passe à l'oda avec l'étranger; l'étranger, c'est pour lui sa famille, son centre, tout enfin; il a bien, dans un harem séparé, une autre famille, mais de celle-là il ne se soucie guère. Revenons à son dîner.

Un serviteur coiffé du turban s'avance lentement, solennellement, portant sur la tête le large plateau où le repas est préparé. Il le dépose sur une petite table, une sorte d'escabeau d'un demi-pied de hauteur. Le plat de résistance est une marmite de lait aigre, ou bien une montagne de riz accommodé d'un peu de graisse ou d'huile, qu'on nomme pilaf; le domestique range autour du plateau des galettes qui serviront en guise de pains. Quelquefois des cuillers de bois; mais des fourchettes? Je ne crois pas qu'il y ait de mot pour rendre cette idée dans la langue uirque.

Ces préparatifs terminés, le maître de l'oda s'installe et ses hôtes suivent l'exemple, tout le monde vient s'accroupir autour de la ga-

melle, sans ordre, sans classement : l'effendi à côté de ses muletiers, un officier en tenue en face d'un mendiant déguenillé; j'ai vu même le domestique qui a porté le plat s'y attabler avec les autres. D'ordinaire pourtant, l'homme de service se tient debout. Il vous passe l'eau dans une écuelle, hélas! commune à tous, ou bien prend de nouvelles galettes et vous les jette, seule façon d'offrir qui soit connue en Orient. Toute cette mise en scène est patriarcale au dernier point. Rien de pittoresque comme ce tas de mangeurs pêle-mêle, péchant au plat à belles mains et s'étouffant de bouchées énormes; je n'éprouve qu'un regret, c'est de faire moimême partie du tas.

Le repas dure peu; tout le monde se groupe ensuite autour de la cheminée s'il y a une cheminée, le plus souvent autour d'un feu de sapin qui éclaire la chambre en la chauffant; la population entière y vient contempler le ghiaour: on entre, on sort,

une continuelle navette. Deux fois dans la soirée, à cause du ramaïan, tout le monde y afflue : on y vient fumer avant la prière, fumer après: c'est le cercle du village. Le maître de Toda offre à tous le café, nous l'offrons à uotre tour. Nous montrons nos firmans : chacun y contemple le chiffre du sultan; on l'embrasse, on le pose sur sa tête, on l'adore presque, et il rejaillit sur nos personnes quelque chose de cette superstitieuse vénération. Nikolaki sait le goût des Turcs pour les longues histoires, et il en a toujours une prête ; quel dommage que cela se débite dans la langue turque que j'entends si mal ! 11 s'explique d'une façon un peu tiède et traînante, les détails positifs sont multipliés à l'excès, les mots parah et gourouch reviennent trop souvent ; mais quel fonds d'observation ! Et quelle étrange attitude que celle de ce public en turban! Ils sommeillent en écoutant, leur imagination divague et flotte suivant les vicissitudes du récit ; ils se lais-

sent bercer, c'est le kief. Et Nikolaki, qui sait tout le bonheur qu'il leur procure, ne cesse de conter devant un auditoire rêvant les yeux ouverts dans le ravissement de l'extase.

Je n'en finirais pas avec les odas; elles résument pour moi la vie orientale tout entière : la dignité turque s'y étale en plein sous des baillons ; une lumière rouge de résine éclaire ces loques et joue dans le tableau comme sur une toile de Rembrandt; curiosité, besoin de pittoresque, tous nos instincts d'Occidentaux y trouvent leur compte. Mais on se lasse à la fin des plus belles choses. Ces soirées, si originales, si remplies, paraissent longues à des gens harassés ; et bien des fois, n'en pouvant plus de fatigue, j'ai dû m'isoler du cercle et présenter à mes hôtes des excuses qu'heureusement ils ont toujours prises en bonne part. « Yoldjou, » réplique-t-on : cela veut dire voyageur ; vous êtes voyageur, ce mot répond à tout : tout vous est permis,

dormez tout à votre aise. — J'étends alors une couverture à terre et me roule dans une autre ; Nikolaki me fait, avec des brides et des étrivières, un oreiller élastique et fort agréable ; et je m'endors à la lueur mourante de la flamme résineuse et au ronflement sourd des narghilés.

18 octobre.

Avant de quitter Toda, il nous faut accepter la collation qui nous est offerte, le temps se passe, et, au moment du départ, il est grand jour. Tout le village, y compris les chiens, se met à notre suite : on nous fait la conduite tout comme des enfants européens à un ours ou quelque autre bête rare. « Où peut-il aller, le ghiaour?Que va-t-il faire? » — Et Nikolaki, pour éviter de mettre la cupidité en éveil, n'imagine rien de mieux que de nous faire passer pour des ouvriers allant chercher de la besogne à Koutahia ; nous tâcherons de nous occuper dans les travaux d'un chemin

de fer. Voilà qui est bien inventé ! Et, au fait, je ne serais qu'à moitié surpris d'entendre parler chemins de fer à Koutahia. Des chemins de fer lorsqu'il n'y a point de routes, c'est l'histoire de toute la Turquie: elle prend en tout la civilisation à rebours. La civilisation turque, c'est un édifice commencé par la toiture et dont les fondements n'existent pas encore ; la Turquie à l'européenne, elle ressemble à ces paysannes prétentieuses qui portent des plumes et des gants sales lorsqu'elles ignorent encore l'usage des bas et du mouchoir.

Je chemine ainsi, perdu dans les nuages et les comparaisons rebattues ; mes guides m'en font brusquement sortir en me montrant tout près de moi un gros village, un village en troncs de sapin couchés, absolument semblable à Murad-Déré : c'est Dudurgha. L'entrée en est barrée par deux Turcs en discussion et la foule des gamins qui les regardent. On dit que les Turcs ne se mettent pas en

colère? Demandez-le à ceux-ci : la langue turque n'est pas assez riche pour les défrayer d'insultes ; ils font à la langue grecque un emprunt qui, contenant l'allusion à des in- . fortunes domestiques, doit être pour les Turcs d'un effet particulièrement désagréable. J'ignore si mes démoniaques sont de sang turc, mais à coup sûr ils ont bien le type osmanli ; ceux qui les connaissent me les donnent pour de vrais Turcs, et cela prête à leurs fureurs une nouveauté inattendue.

La rue de Dudurgha est littéralement encombrée de fûts de colonnes, tombeaux, supports de sarcophages à symboles chrétiens : « Où a-t-on trouvé cela? — Loin. — De quel côté? — Partout. — L'endroit d'où viennent ces pierres, quelqu'un m'yconduirat-il bien? — Qui sait? — En rencontreronsnous sur la route? — Ttchallah! (s'il plaît à Dieu). » Voilà un second échantillon, et un échantillon bien authentique, de la conversation turque. Nous cherchons ; faut-il s'é-

tonner que nous n'ayons pas trouvé ? Nos recherches nous conduisent, vers les dernières heures du jour, à l'oda de Karask.

19 octobre.

Sont-ce les délices des odas qui amollissent mes conducteurs, ou bien est-ce que le feu de leur premier enthousiasme commence à s'éteindre ? à dater de ce moment leur zèle se ralentit, ils deviennent paresseux. Méhémed consent encore à se lever, et cela s'explique : Méhémed, qui m'a dit ses origines, n'est qu'à demi Turc ; mais Ibrahim ! Ibrahim est un triple, un quadruple Turc; je le crois né le turban sur la tête et il a la mine de cette figure de Kara-gueuz qu'on voit jouer de si piteux rôles dans les ombres chinoises du ramazan : aussi c'est toujours Ibrahim qui nous attarde. Impossible de le faire lever pour soigner les chevaux : il bâille, se retourne comme une brochette de kébab chez un rôtisseur turc ; un coup de pied à gauche,

un coup de poing à droite, tant pis pour qui s'est couché près de lui sur la natte ; et puis il se rendort. Ni Ibrahim ni même Méhéined. ne comprendront jamais qu'on songe à gagner du temps, que le temps ait sa valeur et qu'il faille l'épargner. Aussi l'idée de deux opérations simultanées passe leur intelligence , et ils sont si bien incapables de la concevoir, qu'ils me donnent chaque matin, avant le jour, la récréation d'un petit dialogue tel que ceci : « Ibrahim, Méhémed, les chevaux ont* ils l'orge? — Oui. — Hé bien ! il faut s'occuper de faire à manger aux hommes ? — Ah ! me répondent-ils invariablement, on y avisera, mais quand les chevaux auront mangé 1 » — Certes, il faut être muni d'une forte dose de patience pour tolérer ces naïvetés turques. — Et puis, quand les chevaux « auront mangé» , ce sera la même naïveté à subir sous une autre forme : « Le manger des hommes se fait ? — Oui. — Et que fait-on ? — Le pain. — Et le pilaf? — Ah! tchélébi, quand le pain

sera cuit î » Voilà les Turcs ; chaque jour je m'évertue à leur faire entrer dans la tête qu'on abrégerait en préparant le déjeuner tandis que les chevaux mangent, et l'idée se refuse à pénétrer ; ils prennent mes représentations en pitié. Qu'y faire ? c'est leur nature. Cette nature apathique, elle se trahit chez eux dans les moindres détails de la vie : je la saisis, ce mè semble, jusque dans la façon dont ils se saluent : « Sabah Allah khaïr ola (que par Allah la matinée vous soit bonne)! » Des gens qui pour se dire bonjour s'engagent dans un discours de pareille longueur, ces gens-là se jugent eux-mêmes et leur formule dit tout leur caractère.

20 octobre.

Le soleil brille depuis une grande heure ; enfin nous partons. Autour de Karask, la contrée est boisée encore, mais nous touchons à la limite des forêts. Peu à peu le paysage s'attriste, il devient nu ; les collines

marneuses prennent des contoiirs arrondis et mous : c'est un désert qui s'étend. à nos yeux, et un désert d'une mortelle tristesse. Pas un arbre sur ces montagnes de glaise, à peine quelques brins d'herbe chétive. Le ciel est froid : froid et triste comme l'aspect même de la contrée. Les hommes ont une mine sauvage ; les chiens , dont la civilisation marche partout de pair avec celle des Turcs, prennent des allures féroces. L'hospitalité, qui se sent toujours de l'état plus ou moins prospère de celui qui la donne, devient mesquine, à ce point qu'on nous marchande un fagot pour nous remettre du froid de la journée. Et nous ne sommes pas à cinq lieues d'une contrée où l'on incendie les forêts à plaisir ! Telle est la déplorable condition de l'empire turc. Tout moyen de transport y fait défaut; une crête de collines est infranchissable aux chariots, et chaque vallée se «trouve ainsi réduite aux strictes ressources de sa production individuelle :

on manque de bois à deux pas des forêts, et quelquefois de grain à deux journées des pays qui en regorgent.

L'argile n'a fait qu'apparaître; nous atteignons un sol pierreux, plus stérile s'il se peut que les marnes de Karask : à Seydoumar on ne voit plus que des maisons de pierre; des toits plats les surmontent, et, sur ces toits, les paysans amoncellent, en meules malheureusement bien maigres, leur provision de fourrage. Ces pauvres gens, dont le moral reflète la misère, se montrent les plus incultes que j'aie rencontrés. Je prie Nikolaki de leur demander un renseignement : « Hé ! que voulez- vous de ces gens-là ? ce sont des bœufs. » Quoi qu'il en coûte aux idées de charité d'accepter un tel jugement, l'opinion de Nikolaki sur les habitants de Seydoumar n'est que trop fondéç. Leur village contient quelques vestiges antiques : des fragments de colonnes, un chapiteau d'époque romaine, des pieds de sarcophages :

personne ne sait d'où cela provient. Aux abords est une butte qui parait artificielle. Au delà le sol devient entièrement calcaire et le paysage offre pour un instant l'aspect exact des plaines de la Champagne. Puis la roche passe par des transitions continues à l'aspect d'un marbre rouge ou violet; sur quelques points, le marbre prend une teinte verte, et l'on arrive à Koutahia. .

KOUTAHIA ET jEZANl.

Koutahia présente, sans le moindre mélange d'éléments occidentaux, l'aspect sombre, triste, silencieux d'une ville turque. L'arrivée d'un étranger en costume frankest tout un événement. Les gamins courent appeler leur mère pour observer à travers le grillage d'une fenêtrele ghiaour à son passage. Puis la porte s'entre-bàille mystérieusement derrière lui, et s'il n'en sort pas une grêle de pierres jetées par les marmots, tout au moins il s'en échappe un vague chuchotement où les accents -du mépris se mêlent à ceux de la

surprise. Dans la rue, les femmes rajustent à votre approche le chiffon qui leur sert de voile, s'appliquent le nez à la muraille et vous tournent agréablement le dos. Du reste, pour être turques, les femmes de Koutahia n'échappent pas au démon de la curiosité : le mécréant à peine passé, elles se retournent, le contemplent et marmottent à son adresse quelques mots aimables, la qualification de chien ou tout autr'e de même genre qu'il est censé ne pas entendre.

Je me rends au bazar. Le bazar même a l'air morne malgré sa prodigieuse animation. La foule y circule bariolée, mais calme et contemplative : c'est bien cette fois l'Asie. Les galeries sont par places barbouillées de badigeon, avec des arabesques franches, hardies, un peu incorrectes et violentes de couleur, mais harmonieuses et vraiment orientales : l'Europe, ici, n'a rien gâté, et Dieu préserve Koutahia de son invasion. Les peintres de Koutahia sont encore sauvages,

mais ils ne sont que sauvages : au contact des Européens ils deviendront barbares.

Chemin faisant, une petite chapelle s'offre à moi : elle contient un tombeau, et les barreaux sont enveloppés, littéralement emmaillotés de loques, de guenilles de toute couleur et de toute date. Il paraît que la chapelle abrite les restes de quelque saint personnage, et les chiffons sont des ex-voto. Est-on malade, il suffit pour guérir de faire déposer au tombeau d'un de ces saints de l'islamisme un lambeau de ses vêtements : le remède est infaillible. — Autre usage. A deux pas de ma tombe de santon, je rencontre mon Ibrahim tout absorbé par une pratiqué pieuse : il distribue du pain aux chiens, en évitant bien entendu de laisser tomber une miette à terre, car le pain est sacré. Cette œuvre de charité porte bonheur et même, m'assure-t-il, suffit pour vous relever d'un vœu; que ne suffit-elle donc à les calmer eux-mêmes, ces maudits chiens? Ibrahim

a beau les accabler de ses bienfaits, ils en veulent encore plus à ma personne qu'à ses pains : sans compter que les gamins prêtant main-forte aux chiens achèvent de me mettre au supplice. Force me sera de réclamer un , cavas pour me défendre de tout ce monde hargneux; me voici donc condamné à faire visite au pacha, c'est-à-dire m'habiller et me rendre au konak; total, une heure et demie à perdre; j'enrage: que de choses on verrait en une heure et demie dans une ville telle que Ko'utahia ! Bref, je prends mon parti, et me présente tout endimanché à la porte du konak. Le pacha descendait le perron pour sortir; il me donne rendez-vous après la prière. C'est un grand vieillard maigre, boutonné jusqu'au cou dans le palelot de la Réforme, et qui paraît assez bonhomme. « Au reste, ajoutet-il, je préfère vous entretenir le soir; pendant le jour, nous souffrons trop du jeûne que le ramazan nous impose; à la nuit, j'aurai l'esprit plus libre. » — Donc, seconde

démarche à faire au konak. Mais, cette fois, je regarde mes habits comme suffisamment exhibés, j'ai constaté que le pacha n'y fait nulle attention, et je me risque à affronter pour la seconde fois l'Excellence en simple costume de voyage. C'est ce que j'aurais dû faire tout d'abord. « Yoldjou, » je suis voyageur; ce mot d'excuse m'eût épargné l'ennui et les retards d'un déballage.

Le palais du gouverneur, le konak, est, — suivant un lype d'ailleurs presque invariable dans tout l'empire, — une grande maison de bois à deux étages, une baraque colossale toute blanchie au lait de chaux, et qui n'a pour elle que l'ampleur des dimensions. Le rez-de-chaussée contient un escalier mpnumentaïet des corps de garde. Au dessus, une immense salle publique occupe tout le centre de l'édifice, et les divers services se rangent à droite et à gauche de ce vaisseau comme des cellules le long d'un cloître. Le salon de réception du pacha est un cabinet

de fonctionnaire fort modeste et tout à fait à l'européenne : un fauteuil pour le pacha, et des divans de serge pour le public. Un seul détail est oriental : le bureau n'a pour toute table qu'un petit guéridon portant un encrier et une sonnette; et le pacha, pour s'éclairer et lire ses dépêches, se sert d'un vrai cierge d'église debout sur un candélabre qui pose à terre.

Après les compliments d'usage, le pacha nous fait asseoir, nous lui présentons les lirmans et lui disons notre affaire. On parle du degré de sécurité des chemins, des antiquités mêmes, qu'il paraît assez bien connaître. Il nous recommande chaudement les ruines de Tchavdir-Hissar qu'il a vues et dont il nous fait un tableau enthousiaste; le pacha n'exagère pas, car Tchavdir n'est autre chose qu'iEzaiii. Pendant que nous causons ainsi, cinquante personnes peut-être, accroupies, couchées même et fumant comme en pleine rue, remplissent la salle des pas per-

dus et attendent leur tour d'audience; nous prenons congé du pacha; demain nous parcourrons librement la ville avec le cavas qu'il nous donne pour guide et pour escorte.

20 octobre.

Le premier soin de mon cavas est de me faire visiter une fabrique de faïence. Les fabriques, dans des pays sans industrie, frappent l'imagination, et ce sont les premières choses qu'un Oriental songe à montrer au voyageur. Celles de Koutahia ont été ce-

lèbres : aujourd'hui, on se borne à confectionner de menus objets à couverte verdâtre et sans dessins. Tout dégénère; et, du reste, les faïences de Koutahia n'ont jamais valu ni celles de la Perse ni même celles de Brousse : elles sopt relativement pâles, le bleu clair v domine et en rend l'effet indécis. J'ai pu me rendre compte de leur infériorité par les revêtements intérieurs de deux mosquées, celles de Rustem-Pacha et de

Kurd-Aleo-Pacha. — Une troisième mosquée mérite seule une mention, Takkandjil^F- Djami : c'est une basilique fort ancienne, sur laquelle les Turcs ont jeté tant bien que mal des voûtes.

Je monte à la citadelle. Des pierres de l'enceinte hellénique subsistent encore.

L'enceinte byzantine en briques est intacte, et Ton y voit, incorporés avec toute l'habileté imaginable, de précieux débris d'une fortification antérieure. Les tours se montrent si multipliées, que l'intervalle d'une tour à l'autre est inférieur à l'épaisseur même des tours. Enfin, par une circonstance qui se retrouve et à Nicée et à Constantinople, les tours ne font pas corps avec la muraille même : on sent que les courtines furent élevées à la hâte pour répondre au besoin de clore la ville, et qu'ensuite les tours de flanquement furent ajoutées une à une, selon les ressources disponibles. Cette belle forteresse est peut-être un des plus curieux mo-

numents de l'art de la défense dans une contrée où la tradition antique s'est le plus longtemps maintenue. J'y reste jusqu'à la chute du jour. L'éclat des ruines semble d'abord terni ; puis le soleil, en se plongeant dans un lointain de feu, réchauffe peu à peu le rouge effacé des vieux murs; des échappées sur la plaine s'encadrent dans leurs brèches. Du sommet des tours, on embrasse la ville turque tout entière, avec ses toits plats de terre jaune où la lumière semble glisser, ses rues tortueuses, ses maisons basses, et par intervalle la flèche d'un minaret qui se lance vers le ciel. Triste travers de notre caractère français : le sentiment de l'admiration se mêle malgré moi d'une irrésistible impression de ridicule. Un coup de vent a renversé toutes les flèches des minarets, et elles viennent d'être refaites à neuf. Le reflet du fer-blanc éveille l'idée d'un éteignoir : un éteignoir énorme porté sur un chandelier colossal, voilà le

minaret; est-ce donc bien le symbole de l'islamisme? Et je quitte sur cette question bizarre Tune des plus belles scènes dont je garde le souvenir.

21 octobre.

On selle les chevaux; puis mes Turcs se rappellent qu'ils ont hier ouvert tous les paquets pour en tirer mes habits, et c'est au moment de les charger qu'ils songent à les refaire. Je vais, pour me donner patience, jeter un dernier coup d'œil au bazar. Les gamins jouent : ce sont d'affreux polissons, soit; je leur arracherais volontiers les oreilles, soit encore; mais, il faut l'avouer, leur air éveillé contraste avec la lourdeur somnolente des vieux Turcs, On voit de petites figures qui pétillent d'intelligence. Est-ce pour ces races de l'Orient une loi particulière de développement? l'effet du climat ou d'une éducation à part? ou bien est-ce qu'entre l'enfance et l'âge mûr se

placent des influences abrutissantes telles que l'opium ? ce qu'il faut avouer, c'est qu'un marmot ture est « un petit homme » : le mot kutchuk adam, sous lequel on désigne un enfant en langue turque, ne veut pas dire autre chose, et le mot est d'une parfaite justesse. J'entre avec P&kolaki pour déjeuner dans une de ces cuisines turques dont les fourneaux, disposés en étalage sur la rue, rappellent ceux des restaurants de Pompéi : c'est un enfant de sept ans qui fait le service, et il s'en acquitte avec une entente, un sérieux, un calme irréprochables. Partout j'ai vu l'enfant turc sous cet aspect: raisonnable bien avant l'âge, et méchant plutôt qu'espiègle, « un petit homme » enfin.

— Le£ enfants grecs ou arméniens n'ont pas à beaucoup près cette maturité hâtive; et tout juste un enfant arménien va s'offrir en ce moment comme contraste. Je sors.

« D'où venez -vous? me dit-il en m'accostant.

— De Constantinople. — Vous n'avez pas

pour moi une lettre de mon parrain?» — Je ne crois pas qu'un enfant turc m'eût adressé pareille demande. Au fait, j'ai bien vu une bonne vieille demander en pleine France au facteur de la poste si son neveu qui est soldat va prochainement lui écrire ?

Enfin les chevaux sont prêts et nous pouvons nous mettre en route. Mon programme est de gagner Afium-Kara-Hissar en faisant un crochet sur ^Ezani ; mieux eût valu le visiter avant d'arriver à Koutahia, mais il est trop tard. Nous voyageons de compagnie avec des paysans de Tchavdir: ces Turcs s'offrent à nous guider un instant, et nous content les légendes de leurs ruines, l'origine des colonnes d'JSzani. Il y avait, paraîtil, des brigands dans la contrée, et les gens du pays n'ont rien imaginé de mieux, pour se soustraire à leurs vexations, que d'élever les colonnes et se loger sur leurs sommets. Je ne m'attendais guère à cette explication ; et pourtant, à bien y réfléchir, elle peut

contenir un fond de vérité : peut-être se conserve-t-il quelque histoire de stylite au fond de eette légende; n'a-t-on pas vu la cellule d'un saaton sur les colonnes du temple de Jupiter Olympien d'Athènes? Quoi qu'il en soit, les histoires aident à gravir les roches schisteuses, et le panorama qu'on embrasse de leur sommet achève de faire oublier la fatigue : quels lointains ! on découvre jusqu'à six plans de collines, dont le pied baigne dans une atmosphère bleuâtre; leurs crêtes se découpent sur cette vapeur légère en contours purs comme ceux des lointains de l'Attique. Mes guides se sentent à l'aise au milieu de cette grande nature : aucune trace de vie civilisée n'y comprime leurs instincts sauvages, ils se plaisent à faire vibrer de cris inarticulés l'espace qui s'ouvre de toutes parts ; je les vois ramassés pour la course se précipiter devant eux à l'aventure et par bonds, dans une hilarité béate et inconsciente; tournoyer, lutter de vitesse, et

puis s'arrêter court en poussant un hurlement rauque. Jamais l'homme ne m'était apparu sous des traits plus semblables à ceux de l'animal du désert. Le Turc, et surtout le Turc du centre, a quelque chose de la bête fauve, il en partage à des degrés divers tous les instincts : une sorte de mélange de timidité et de rudesse lui est commun avec elle; il en reprend à l'occasion le cri farouche, il en retrouve l'allure souple et libre : singulière race, qui ne sort de son calme de mort que pour s'abandonner, par accès et comme par des retours imprévus, aux transports désordonnés de la vie sauvage.

Bientôt le paysage s'assombrit, et en même temps la gaieté se calme ; on s'engage à travers des coteaux sans physionomie, tachetés d'une maigre végétation de genévriers ; puis, aux derniers rayons du jour, la plaine d'iEzani se dévoile brusquement dans toute son ampleur. Le Rhyndacus, qui l'arrose, ondule et scintille comme un mince filet d'argent.

Les ruines s'étalent sur ses rives au milieu d'un bouquet de verdure; et, par-delà les ruines, les «lignes bleues de l'horizon planent dans la profondeur du ciel. Tout est inondé de cette chaude lumière qui semble rajeunir chaque soir les terres classiques de la vieille Asie.

Pendant près de deux heures, nous cheminons dans la plaine avant d'atteindre iEzani; il est nuit noire au moment de notre arrivée : « Où est l'oda? — Près. — Est-ce cette maison? — Non. — Laquelle? — Une autre. » — Je marche ainsi de ruelle en ruelle, m'égarant dans une cour, m'enfonçant dans un cul-de-sac, harcelé par les chiens, insulté par les gens. Et toujours l'oda est « près ». — Affreuses brutes ! Ces paysans qui dès leur enfance n'ont cessé de voir l'oda de leur village n'imaginent pas qu'un étranger en puisse ignorer le chemin. — Enfin je la découvre. Une douzaine de Turcs y attendent l'heure de la prière, et leur entrevue ne

modifie point ma première impression : au physique, le trait dominant de leur physionomie est une mâchoire colos^le; au moral, une complète indifférence à tout. Pour* tant, rendons-leur justice : ils m'ont appris à leur tour, sur le compte des édifices d'iEzani, une nouvelle légende, mais moins originale que la première. Tout cela fut bâti par des géants qui avaient soixantedix piques de hauteur et vivaient un temps proportionné à leur taille. Ces géants ont enfoui dans les ruines des trésors, et l'idée fixe de nos hôtes est que nous venons pour les découvrir. Aux yeux de tous les Turcs, les ruines sont des mines de trésors, et les Européens voyagent à leur recherche. «Sans doute, disent-ils, vos devanciers furent rebutés par l'insuccès, car il y a trois ans au moins que nous n'avons vu de Franks à Tchavdir. »

22 octobre.

Le jour à peine levé, je cours aux ruines;

je franchis le Rhyndacus, et j'ai le temple devant moi. À peine le sommet des colonnes commence à s'illuminer d'une lueur rosée, qui glisse par degrés le long des fûts et prête à leurs marbres vieillis un éclat calme d'une surprenante douceur.

Le temple est d'un beau style, mais postérieur à cet instant d'exquise mesure qui marque la perfection de l'art grec. On sent une recherche de légèreté. Les colonnes paraissent grêles , et l'entablement si original qui les couronnait ne peut être jugé, car la frise et la corniche sont à terre.

Le théâtre forme, avec le stade adossé à la scène, un ensemble heureux et neuf. Les pierres se sont teintées d'un jaune rougeâtre ; une végétation vigoureuse croit dans leurs interstices; en ce moment, des chèvres paissent l'herbe des gradins, et, pour compléter le tableau, une bande de grues se repose sur r arrière-scène. C'est un accompagnement à ravir de voir sur la crête de la

vieille muraille ces grands oiseaux allonger sur le ciel leur silhouette élégante et fine. Notre approche met les oiseaux en fuite et les chèvres en déroute ; et Nikolaki, qui joue la comédie au syllogos de Salonique, se prend à débiter une tirade dramatique en grec moderne sur la scène même, qui retentissait il y a quinze siècles des vers de Sophocle ou de Ménandre. Les moindres flexions de la voix se distinguent jusqu'aux derniers gradins; la sonorité de ces théâtres grecs est merveilleuse.

A l'arrière des gradins du théâtre s'étend le cimetière antique. Chaque stèle figure une porte avec ses panneaux et sa ferrure, se détachant sur un fond de pierre brut et rugueux. L'idée est évidente : on a voulu rappeler l'entrée d'une grotte sépulcrale; et peut-être cette imitation des sépultures creusées dans le roc est-elle un souvenir de la contrée d'où les habitants d'JSzani tiraient leur origine.

Une dernière ruine, dont je dois l'indication au pacha de Koutahia, est celle d'un barrage construit à l'époque romaine pour protéger JSzani contre les inondations. C'est une jetée revêtue de pierres colossales et percée seulement d'une arche étroite. Lors des crues, l'eau s'accumule derrière cette jetée , l'amont de la vallée se transforme en un lac, et l'eau s'écoule ensuite graduellement par l'orifice étroit qui lui est laissé. Le monument est curieux; mais une chose plus remarquable, à coup sûr, c'est qu'un Turc l'ait observé et m'en ait fait la théorie.

23 octobre.

Les gens d'yEzani m'assiègent de leurs antiquailles : dix Turcs m'entourent, tenant qui, un vieux sou, qui, une pierre gravée. J'ai la faiblesse de faire quelques achats. Et, en vérité, l'on se défend difficilement du plaisir de recueillir sur les lieux mêmes ces vieilles monnaies locales qui jettent tant de

jour sur la personnalité des cités antiques. On m'en offre qui furent frappées à iEzani, d'autres à Koutahia; l'effigie qu'elles présentent est ici celle d'une impératrice, là celle d'une fille d'empereur que le sénat de Koutahia ou d'iËzani entend librement honorer. Je crois voir revivre dans ces souvenirs le reflet des libertés municipales sous l'Empire romain ; je me laisse voler, et continue ma route. C'est un danger réel que la fantaisie de collectionner. Je songe que cette plaine où je marche recèle ces médailles, ces camées dont on est venu m'offrir les rebuts à l'oda; et ma vue se fixe involontairement à terre : à chaque instant, je crois voir briller une médaille, une pierre gravée; et je me surprends à fureter comme un juif en quête de bric-àbrac; je regarde dans un coin, au lieu d'embrasser le pays par ses grands côtés. Bientôt, si je n'y prends garde, il n'y aura plus d'Asie, rien que des camées ébréchés et de vieux sous.

— Cependant la plaine s'étend devant nous, riante et animée. Les paysans labourent; je me trompe, les paysannes, car ce sont ici les femmes qui font le plus gros et le plus pénible des travaux des champs. Elles mènent la charrue, le visage couvert de grands voiles blancs, presque toujours sous l'œil jaloux d'un mari qui les surveille accroupi dans un coin du champ et fumant son chibouk. Quelques-uns de ces fainéants nous arrêtent et nous questionnent sur le pays où nous allons et l'objet du voyage. — Cette fois Nikolaki imagine de nous faire passer pour médecins ; et ce sera notre profession jusqu'au terme du voyage; cela nous fait respecter, sans éveiller la cupidité par des idées de richesse. Que de fois j'ai pratiqué la médecine, administrant à l'un de la mie de pain, à l'autre de l'eau claire ! Et qui sait? peut-être ai-je opéré moi aussi des guérisons? Mes débuts seuls furent pénibles, à cause de l'incrédulité des guides : ils me riaient au nez, les

misérables, avec un sans-gêne inouï. Je leur ai prouvé depuis, non-seulement que leur rire était inconvenant, mais que je suis bien et dûment un médecin ; et ils furent si bien convaincus que j'eus l'honneur décompter mon Kara gueuz d'Ibrahim au nombre de mes malades. Je me suis vengé en le traitant; mais, le premier jour, je fus vraiment vexé de son fou rire. J'avais tort, car il faut singulièrement connaître les Turcs pour pénétrer leur pensée et discerner en eux la naïveté de lîinsolence. Les Turcs sont enfants! Prononcez devant eux un mot français, et les voilà riant, riant aux larmes, riant à se pâmer. J'ai cru bien des fois qu'ils se divertissaient à mes dépens : ils riaient d'un mot turc mal prononcé, d'une consonnance inaccoutumée; le rire de l'enfance chez des gens dont les passions n'en ont guère la candeur.

Nous atteignons ainsi, médecins encore méconnus, les limites de la plaine dont

iEzani est le centre; nous retombons dans les genévriers, et nous cherchons un gîte à la prochaine oda.

TRAJET d';EZANI A KARA-HISSAR. — L'ESPRIT . ÉGALITAIRE DES TURCS.

Encore des odas ! 11 y a quinze jours à peine que j'ai vu la première, j'étais émerveillé alors; aujourd'hui, je me rappelle avec regret ces bons khans bien délabrés, bien sales, mais où l'on se loge pour son argent, où l'on mange à son heure, à sa faim, sans avoir de politesses ni à subir, ni à rendre, où l'on est libre! Hélas, j'ai pour longtemps encore à vivre de ce régime ; qui me délivrera des odas? L'hospitalité de l'Orient est une belle et noble chose, mais quelle gêne ! La

politesse turque est trop imparfaite pour vous mettre à Taise, on y sent trop l'homme à demi dégrossi , préoccupé sans cesse de l'honneur qu'il vous fait ou qu'il reçoit de vous. Une oda, c'est un salon prétentieux et guindé*, peuplé de gens sans souliers et en haillons : une torture régulièrement préparée pour remettre chaque soir le voyageur de dix heures j de marche dans un pays infernal. Se figuret-on le supplice d'attendre, épuisé de fatigue et de faim , qu'il plaise au maître de l'oda de servir son dîner, puis s'attabler à la ga- j melle, côte à côte avec ses muletiers, puisant ! chacun de ses mains noires dans un éternel plat de riz? Si encore on-me donnait le temps de me rassasier de ce bienheureux riz? — Maladroit, je le suis en tout temps, mais mille fois plus encore lorsque je mange avec les mains; j'essaie de me servir de la galette flexible qui remplace le pain pour me garantir les doigts de la graissé, et cela se résout en temps perdu , c'est-à-dire en bou-

chées perdues. Je laisse mon voisin avaler ma part, et je vois enlever pour les femmes le restant du riz avant même d'y avoir goûté; je meurs de faim. Et puis, au moral, c'est un autre supplice : il faut sans cesse s'observer en face de ces gens dont la susceptibilité semble (comme partout d'ailleurs) le premier signe d'une éducation incomplète. Ne parlez pas à table une autre langue que la leur, vos paroles seraient prises pour des appréciations malveillantes du repas; vous fait-on attendre, ne prononcez même pas le nom du dîner, ce serait insinuer au maître de l'oda qu'il tarde à vous l'offrir. Surtout ne touchez pas à vos provisions,, ce serait lui dire que son hospitalité est insuffisante, ce serait l'insulter. N'écrivez rien au début de la réception , vos notes seraient suspectes. — Et voilà en deux mots la contre-partie du caractère turc, la susceptibilité de ces sauvages qui tout à l'heure vous riaient au nez sans1 ver-

gogne.

Si, du moins, on trouvait là quelque gaieté et quelque entrain? Mais non; on se meurt dans ces réceptions bienveillantes mais froides, où nul courant ne circule, nulle pensée ne s'échange, nul sentiment, nulle impression. L'idée même de la conversation est absolument étrangère au Turc. Non pas que le Turc manque de finesse, il en est doué autant et plus que bien des Européens ; ses proverbes témoignent d'un bon sens qui n'a rien de vulgaire : ce qui lui fait absolument défaut, c'est l'esprit. Concevez-vous, en effet, que l'esprit, ce don de prêter une grâce insaisissable et légère aux mille riens de la vie, se développe dans une société d'où la femme est exclue? Supposez les Turcs les gens les mieux doués du monde , leurs réunions d'hommes seront fatalement des cercles ou des corps de garde; les égards, les imperceptibles nuances de la pensée ne trouvent point'ici leur place : à quoi bon cet effort aimable et futile? On tombe si l'on se déride

dans la plaisanterie de Kara gueuz, et si l'on est sérieux (le Turc Test presque toujours) on se rabat au langage terre à terre des affaires, La supériorité des nations occidentales, c'est d'avoir su faire à la femme sa place dans la société : là est le secret de leur exquise élégance et de cette distinction de formes qui n'appartient qu'à elles seules.

— Il faut s'ennuyer bien fort pour en venir à de pareilles réflexions dans une société

de vingt personnes. Et que faire, en effet, si Ton ne rêve creux, dans ces réunions où tout le monde se lait et bâille? Je m'y désole; Nikolaki s'y ennuie ; Méhémed même , qui nous enseigne soigneusement les minuties de cette politesse du monde turc, paraît s'y plaire modérément. Il n'y a que ce petit vieillot d'Ibrahim qui s'y sente à Taise, mais il est là comme le poisson dans l'eau : c'est plaisir de le voir trôner sous son énorme turban au milieu des anciens du village, et se donner des airs d'importance que sa mine

d'ombre chinoise et ses mouvements de figure articulée empreignent d'une suprême drôlerie; c'est heureux, car cette caricature vivante nous fait parfois oublier les privations et les ennuis.

La susceptibilité des Turcs, cette sorte de jalousie qui leur fait revendiquer des autres les égards qui leur sont dus, a pour contrepartie, et peut-être pour correctif, un incroyable esprit égalitaire. Nous arrivons dans une oda; tous les notables sont présents: l'iman, le maire, — car les Turcs ont aussi des maires; — nos muletiers s'installent au milieu d'eux, à la première place qu'ils trouvent libre , et cela sans la moindre façon , sans que pour personne ce sans-gêne paraisse étrange ou déplacé. Un jour, je ne sais trop à quel propos , je fais observer à mes muletiers qu'ils usent à mon égard de procédés peu respectueux, et que leurs familiarités excèdent la limite de ce que les usages européens tolèrent ; leur réponse eût fait envie à

un membre de la Convention : « Nous vous devons le soin et la conduite de vos chevaux, nous ferons notre devoir. Vous êtes voyageur, nous sommes vos keradji, nous ne sommes pas vos esclaves; nos fonctions remplies, nous ne vous devons rien. » — Hé oui, en Turquie un homme est bien l'égal d'un autre homme ; il n'existe du pacha au keradji ni différence d'éducation rii supériorité de savoir; tout le monde ou à peu près connaît l'écriture et le Koran, mais rien que le Koran et l'écriture. Aussi, de1 la plus infime des positions on voit un Turc s'élever aux plus hautes dignités de l'État; rien n'est changé que le costume. Un hammal, un portefaix que vous quittez ne soupçonnera jamais la plaisanterie sous une formule d'adieu telle que celle-ci : « Sois heureux, puisses-tu devenir grand vizir. » — « itchallah, » va-til vous répondre, c'est-à-dire : « S'il plaît à Dieu! » Tous ont les mêmes manières; vous" verrez un colonel en uniforme revenir du

marché une épaule de mouton à la main . Toul le monde fraternise et on ne se gêne pour personne. Lors de ma visite, le pacha de Koutahia fît appeler un sergent chef de poste, et le sergent se présenta devant le pacha la tunique à demi ajustée. Le « vous » , qui se glisse déjà dans la langue des Grecs, ne pénétrera point dans la langue, ou du moins la langue usuelle des Turcs. Jamais un Turc, — j'entends un vrai Turc, — n'imaginera qu'on puisse vous inviter sans faire asseoir vos muletiers à la table. Et les Grecs mêmes ne le comprennent guère. Que de fois ai-je fait la guerre à Nikolaki lorsqu'il s'obstinait à faire vivre, même dans les khans où l'on * est libre, tout le monde à la gamelle! « Que voulez-vous? me disait-il ; ces gens-là, dès qu'ils ont rompu le pain avec vous, vous sont dévoués à. la mort, et nous avons à chaque instant besoin d'eux pour nous défendre. Et puis..., et puis c'est mon caractère ainsi.-» C'était aussi la fraternité homérique, c'est

la simplicité de mœurs des vieux temps ; Thorame primitif est partout le même.

Le Turc, comme tous les hommes peu cultivés, ne connaît pas le sentiment du respect, ou plutôt il ne l'éprouve qu'à l'endroit de la force physique. Un ambassadeur de petite taille n'aura jamais, quelle que puisse être sa valeur personnelle, de crédit à la Porte. Vous parlez avec un ministre ; arrive un Albanais, un de ces grands Albanais stupides, mais plus forts que des Turcs et de mine imposante : vite le ministre vous laisse là; que votre affaire se termine si elle peut, en attendant il traite celle de l'Albanais. — Au fait, le Turc a raison à sa manière. S'il ne respecte que la force physique, c'est qu'il ne conçoit qu'elle. Gardons-nous bien, dans la déférence que parfois il nous témoigne, de voir un hommage à notre supériorité intellectuelle; ce n'est pas devant la civilisation des Occidentaux que le Turc s'incline, mais devant la force matérielle dont ils dis* posent.

24 octobre.

Il me faut, à trois reprises, réclamer qu'on apprête les chevaux pour partir. « Vous êtes bien en retard , dis-je à mes hommes , et je comptais me mettre en route de meilleure heure. — Nous étions fatigués. » Pas d'autre excuse : nouvel exemple du sans-gêne de ces demi-sauvages.

La journée commence mal ; ce sera, je crois, une des étapes tristes du voyage. Je veux visiter Abia (l'ancienne Apia) ; et me voilà, au bout d'une heure, égaré, littéralement perdu dans une forêt de pins chétifs et rabougris, au milieu d'un pays où rien ne rappelle le passage de l'homme. Je me sens moralement dépaysé au dernier point : ce que je trouve ici de plus humain, c'est une volée de corbeaux passant à grands cris sur ma tête ; je suis tout surpris, tout émerveillé d'entendre, au milieu de gens qui ressemblent si

peu à nous par les idées, les manières et la langue, des corbeaux qui croassent comme les nôtres.

Pour comble de malheur, Àbia ne répond nullement à mon attente. Toutes ces villes grecques ont été si méthodiquement, si consciencieusement dévastées, qu'il faut un effort d'imagination archéologique pour y voir quelque chose ; trois petites arches d'un pont, un piédestal d'assez beau style, je l'avoue, et quelques menus vestiges ne suffisent pas à m'indemniser de ma peine. Pourquoi me suis-je aventuré là? La faute, je la rejette sur la carte, qui place à tort cette ville antique sur ma route; la vraie faute est à moi, qui l'aurais été chercher loin de ma route alors même que toutes les cartes du monde l'auraient marquée à sa vraie place.

Le village, bâti sur le revers d'un coteau, semble n'avoir pour habitants qu'une bande de polissons qui s'attroupent à nos trousses. Personne dans les maisons; à l'oda, per-

sonne: tout le monde est aux champs. Nous nous abritons pour une collation sous le portique de l'oda; et tous les gamins nous entourent, indignés d'assister à un repas en plein jour pendant les jeûnes du ramazan. Qu'eût-ce été s'ils avaient su de quelle viande esj fait le saucisson dont Nikolaki et moi dévorions un morceau? — Nous offrons de nos provisions (je ne dis pas du saucisson) à nos keradji, que la fatigue dispensait bien du jeûne : l'horreur de la viande ou de la graisse de porc leur fait tout refuser, tout, sauf des sardines ; — et il faut voir dans quel état ils les mettent en plongeant leurs gros doigts dans la boîte ! —J'ai rencontré bien des Turcs buvant du vin; un plus grand nombre boivent de l'eau-de-vie r.mais un Turc qui mange du cochon, cela n'existe pas, je crois.

D'Âbia nous gagnons Kurd-kalé; et là, pour couronner la série de nos infortunes, il faut passer la nuit, qui est froide, sous un portique ouvert à tous les vents.

24 octobre.

Nous avons dormi en plein air, c'est vrai ; mais toute la nuit notre hôte fit entretenir à notre intention un bon feu ; c'est ainsi qu'on sauve dans ce pays la transition entre la vie d'été sous les portiques et la vie d'hiver dans la chambre. Le maître de l'oda se montre dans toutes ses manières homme bienveillant et délicat ; le matin, avant que personne ne soit sorti de l'oda, il offre le café à tous; voici même une merveille de politesse : il l'offre d'abord aux étrangers ; et, comme il y a toujours dans nos jugements une part de satisfaction ou de rancune, si je trouve ce Turc tant à mon goût, c'est qu'il a commencé par moi.

Le café pris, il m'est permis de visiter les ruines; et, pour mettre le comble à la prévenance, le maître de l'oda, s'excusant sur son âge, m'offre de lui-même son fils pour m'y conduire. Nous gravissons d'abord un pic

isolé dans la plaine, qui paraît remplacement d'un poste d'observation romain. La plate-forme est défendue par une double enceinte de murs, et couronnée par deux grandes ailes de bâtiment où Ton distingue les distributions d'une caserne antique. L'emplacement du poste était des plus heureux ; c'est un lieu fait pour être défendu, et sans doute le site de quelque acropole phrygienne. Il domine de toutes parts un steppe dont on n'entrevoit pas les bornes ; on s'y sent isolé dans l'espace, et comme écrasé par la grandeur sévère de ces plaines jaunâtres, sans arbres, aussi vastes que les horizons de la mer. J'admire. Pendant ce temps, (Niko laki dort à l'ombre d'un pan de mur; le guide lance des pierres et les suit de l'œil sur le flanc de la montagne ; un jeune pâtre, un peu plus loin, jette aussi des pierres qui bondissent dans la plaine. Jeter des pierres, c'est la grande distraction de l'Asiatique. Il y a je ne sais quel charme naïf à les voir rouler,

ricocher, s'arrêter et puis rouler encore : la contagion me saisit ; et, en face de cette nature qui semble porter à d'autres idées, je me surprends à faire rouler des pierres. On jouit si rarement de cette grande liberté de la vie orientale, qu'on éprouve le besoin d'en user, fût-ce même pour des sottises.

En descendant, je m'arrête près d'une carrière de marbre d'où l'on dit que sont sortis les matériaux'd'iEzani. Le fait est au moins vraisemblable ; le marbre est bien le même : même blancheur azurée, même grain, même aspect: On distingue sur les parois de l'excavation la trace des instruments tranchants. Aux abords, quelques pierres dégrossies, abandonnées comme rebuts ; dans la carrière même, un fût de colonne à demi extrait, déjà arrondi en cylindre, et qu'on a laissé sur place à cause d'une veine dangereuse. Point d'inscriptions, point de marques de carrière.

Enfin, le guide nous mène à la fontaine,

où sont réunis plusieurs fragments antiques. Malheureusement la fontaine occupe le centre du village ; tout le monde accourt ; il se fait autour de rtia personne un cercle de plus de cinquante Turcs : ah ! comme on s'entretient de moi ! Tout absorbé par une représentation de charrue grecque sur un bas-relief, je n'écoute que d'une oreille et ne saisis de la conversation à voix basse qu'un mot , mais celui-là revient sans cesse, et Ton devine que c'est ghiaour. Une patte humaine s'applique lourdement sur l'arrière de ma tête et prend à la poignée le chapeau du ghiaour; et puis le chapeau circule de main en main en provoquant partout des exclamations de surprise. Un second Turc m'arrache le pau de mon paletot pour en examiner l'étoffe. Cet autre en veut à mon fusil ; je le lui mets dans la main, — il faut toujours témoigner de la confiance aux Orientaux, — et je le lui explique. C'est un fusil à bascule. Dès qu'ils voient l'arme se briser en deuk et puis se ré-

tablir toute chargée, un cri s'échappe de toutes les bouches : « Dieu est puissant ! » Rien n'étonne ces bons Turcs comme nos armes; le revolver est vaguement connu d'eux, le fusil à bascule est une nouveauté pour tous. On le fait passer comme tout à l'heure le chapeau ; sa légèreté les surprend. « Est-il anglais? » me dit l'un d'eux. La question ainsi posée m'humilia dans mon amour-propre de Français. Mais, pour me remettre d'une impression pénible qui se trahissait malgré moi : « Les Français sont bons, continue-t-il ; je les ai vus au feu et j'ai combattu avec eux en Crimée ; nous leur savons gré de leur vieille alliance. » On devine quel retour d'émotion dut accompagner cet éloge, ce souvenir, recueilli en pleine Asie presque au lendemain de nos défaites.

En somme, cette population de Kurd-kalé est une population bienveillante, et j'étais préparé à la sympathie pour elle, au sortir des pays sauvages qui ont nom Abia ou JEzani.

A quoi tient ici la supériorité? A cette circonstance, je crois, que le village est situé sur une grande ligne de commerce. Les caravanes passent par Kurd-kalé pour aller de Kara-hissar à Koutahia, c'est-à-dire de Konieh ou de Bagdad à Constantinople ; et le contact de figures étrangères, élargit toujours les idées.

Vers midi, nous prenons, nous aussi, cette grande voie des caravanes, et nous cheminons vers Kara-hissar. La route est une simple bande de terre frayée sur cinquante mètres de largeur par les pas des chameaux. Jamais on ne la répare; lorsqu'elle se défonce, le voyageur en est quitte pour passer au large. La seule attention des Turcs est de lui ménager de l'eau sur son trajet : la route est toute jalonnée de puits ou de fontaines, créations pieuses des musulmans, qui considèrent l'eau comme le plus grand bienfait dans ces immenses plaines brûlantes. Les puits s'annoncent au loin par leur long balancier, dont

une extrémité porte un seau primitif et l'autre un contre-poids. Les fontaines sont toutes ornées de sarcophages servant de vasques; des cippes ou des stèles complètent la décoration; et, par une conformité qui doit tenir à quelque, tradition des anciens cultes, la plupart des stèles que j'ai rencontrées en Phrygie, de Kodtahia à Kara-hissar, ont une physionomie commune; elles simulent une baie surmontée d'un arc outre-passé en fer à cheval,. encadrant un bas-relief partout le même : deux lions qui se regardent. L'un d'eux tient le pied sur une proie; l'autre griffe, il la lève pour écarter son adversaire : à première vue, on dirait deux moutons se donnant la main. Nous touchons au moment où ce singulier symbole devient rare , il est temps de le. recueillir. Quel en est le sens? Je l'ignore : peut-être doit-on voir dans ces lions, animaux de Cybèle, un souvenir de l'antique divinité de la Phrygie.

25 octobre.

Ici encore ce sont les femmes qui labourent. Et je reconnais dans la charrue qu'elles dirigent celle même du bas-relief de Kurdkalé : le soc en bois à double yersant, un manche unique , deux bœufs attelés aux deux extrémités d'une longue traverse; tout eu Asie est tradition.

La plaine est nue : pas un arbre , pas un buisson ; nue à ce point que, si je viens à perdre la baguette qui me sert de cravache, il faudra m'en passer. Les caravanes seules viennent par intervalles nous distraire de la désolante monotonie des lieux: les chameaux marchent lentement, d'un pas égal, faisant < tinter leur clochette de fer; on voit jusqu'à deux cents de ces énormes bêtes se développer processionnellement en une interminable file. Chacun porte à l'arrière^de son bât une longe qui va saisir au museau le chameau qui le suit ; leschameauxs'avancentainsi un par un, .

et le chamelier en personne, monté sur un petit âne noir de Bagdad, ouvre la marche : la première longe est attachée à son bras gauche. Tout le monde, sauf l'âne, parait triste, ennuyé, endormi; mais l'âne fait mon bonheur. Rien d'élégant et de fin comme sa petite mine éveillée sous ses longues oreilles droites; on sent qu'il accepte sans la prendre au sérieux sa dignité de chef de file ; et son air malicieusement bonhomme fait valoir par le plus joli des contrastes la lourdeur soleil* nelle du vieux Jure barbu qui le monte. Autour de la caravane, les jeunes chameaux gambadent près de leurs mères ; les jeunes chameaux et l'âne, je ne vois que chez eux une lueur d'intelligence : l'âne surtout est adorable.

Nous avions devant nous depuis quelque temps un pli de terrain, et je croyais derrière ce monticule entendre le son des clochettes de fer : je me figurais l'approche d'une caravane ; et Dieu merci, Ton a le temps de

se garer d'une caravane : c'est la poste. Tout à coup nous nous voyons enveloppés d'une vingtaine de chevaux ou de mulets au galop; les uns portent les dépêches, d'autres l'argent des impôts, tous courent à fond de train, . poussés par un gendarme et trois cavaliers endiablés. Nul moyen de se détourner, et nos efforts pour nous dégager mettent le désordre dans le convoi. Nous sommes fort innocents, mais il faut au souvari de la poste une victime ; et, sans mot dire, il applique un vigoureux coup de courbache sur le dos de notre pauvre vieillot d'agoyate. Ibrahim l'accepte la figure un peu contractée, et pourtant sans récriminer. Nous continuons la route; Ibrahim cause, tout le monde cause, mais de l'aventure pas un mot: encore un trait du caractère turc.

.A vrai dire, on abuse de la courbache dans l'empire du sultan : la police se fait à coups de courbache ; c'est dans ce pays à population si mêlée la seule langue que tous enten-

dent : et l'usage en est fort bien reçu, il est entré dans les mœurs. Les coureurs qui devancent à pied les tramways de Constantinople font ranger les gens (à commencer par les dames) à coups de courbache. De la courbache partout, c'est le correctif de l'égalité des hommes en Turquie; le salut du souvari à Ibrahim a vexé tout le monde, mais n'a surpris personne. Le gouvernement turc peut se résumer -ainsi : permission absolue de tout faire, jusqu'au moment de l'abus, que la courbache arrête et comprime. De l'époque des satrapes à celle des pachas, la courbache a toujours régi l'Orient. Rien n'est simple comme la théorie séculaire de ces monarchies orientales; nulle part plus de liberté que sous ces gouvernements absolus, mais gare l'excès et la courbache !

26 octobre.

Haïret, où nous passons la nuit, contient un beau khan disposé en forme de basilique,

et dont les nefs sont grandes et spacieuses comme celles de nos églises ; mais ce khan tombe en ruines, aujourd'hui les Turcs y abritent leurs troupeaux : rien ne fait plus vivement sentir la décadence de l'islamisme que cet abandon même des monuments de l'hospitalité, autrefois si sacrés pour eux.

Autre détail fâcheux* Des Turcs, que je croyais les sincères amis des animaux, ces mêmes Turcs qui ménagent dans leurs murs <de jardins des abris aux oiseaux, font ici lutter à coups de têtes de malheureux béliers. Les deux bêtes engagées appartiennent à des maîtres différents , et chaque combattant est l'enjeu de son maître. Ces béliers lutteurs s'appellent des pehlevans ; il y a, paraît-il, des chevaux pehlevans et même des chameaux pehlevans. On me souhaite une occasion d'assister àleurs assauts ; et franchement je me soucie peu du spectacle.

Je quitte Haïret et ses pehlevans. Le paysage, toujours immense et nu, prend peu à peu du

mouvement et de la vie; des rochers à pic se projettent sur le fond de la plaine en contours saccadés et fantastiques. Il y a là de l'ampleur, un aspect sévère, une grandeur étrange et sauvage; je reconnais dans ces lignes hardies, dans ces formes heurtées et légèrement incorrectes, l'idéal que je m'étais fait presque enfant des sites' imposants de l'ancienne Asie; mais tout cela grandi, et vivifié d'un éclat de lumière que rien ne m'eût fait alors pressentir : j'ai sous les yeux les rochers de Kara-hissar.

AFIUM-KARA-HISSAR.

Ma première rencontre à Kara-hissar est celle d'un gendarme turc corrigeant sa femme, Le Turc, pour se mettre plus à Taise, Ta traînée parles cheveux hors de la maison, et la sermonne en pleine rue avec accompagnement de plat de sabre. Qu'un Turc batte sa femme, rien d'extraordinaire, c'est une Satisfaction permise par le Koran à tout mari mécontent. Avait-elle mérité la leçon? je le veux: bien qu'au fond, pour ces recluses du harem, l'évasion me paraisse de bonne guerre. Ici, ce ne sont pas les acteurs que

j'admire, mais la galerie. Les voisins, éveillés par les cris, sont venus contempler la scène; ils se sont installés chacun sur le seuil de sa porte, jambes croisées et fumant. Cette lutte, ils la regardent du même œil qu'un combat de pehlevans: cela les distrait; « et puis, pensent-ils, c'est d'un bon exemple : aujourd'hui le tour du voisin, demain peut-être viendra mon tour : la femme a besoin de temps à autre d'une leçon. » — Je prends ma part du spectacle, et me rends au#khan par les ruelles du bazar.

Le bazar est superbe de désordre et de couleur. C'est le type des bazars délabrés et tortueux de l'Orient, un pêle-mêle de galeries mal couvertes où chaque point de vue faif un tableau. Des perches jetées d'une boutique à l'autre portent en guise de toit ici des planches disjointes et pourries, là des nattes usées qui pondent en loques. Le soleil jette un rayon dans chaque interstice et découpe su rie ciel les lambeaux de la toiture en taches

d'un noir épais et roùgeàtre. Les ruelles, éclairées d'une lumière diffuse, mais chaude et pénétrante, resplendissent de l'éclat mobile des costumes ; une fourmilière humaine s'y presse et s'y agité dans un silence étrange ; de temps à autre une file de chameaux traverse la ruelle, le cou relevé avec un air de fierté stupide, et promenant de haut sur la foule le regard indifférent des Osmanlis. Je passerais ici ma vie, mais il faut à présent me contenter d'entrevoir; il me reste, pour compléter la reconnaissance de Kara-hissar, à gravir le gigantesque rocher noir qui porté * la citadelle et donne son nom à la ville.

De tous côtés, le rocher se dresse à pic ; on se croirait en face des Météores de Thessalie.L'escalierjest presque détruit, et, comme pour ajouter aux difficultés, un orage vient de s'abattre sur Kara-hissar; le trachyte mouillé glisse; enfin un vent à enlever les pierres menace à chaque instant de m'entraîner : je ne ferais qu'un bond jusqu'à terre,

tant les parois sont rai des. Arrivé au sommet, je parcours, en me cramponnant comme je peux contre le vent, l'amas .de décombres accumulé sur la plate- forme. La citadelle est déserte. Les murs crénelés, de loin si imposants, ne sont de près que des ruines. Peutêtre une partie de l'enceinte remonte-t-elle aux temps byzantins, la masse est turque; mais ce qui n'est probablement ni turc ni byzantin, c'est une série d'entailles, de gradins, de citernes: ces coupures irrégulières, où la roche est attaquée avec une vigueur toute 9 pélasgique, rappellent par une analogie frappante celles de la colline de Pnyx ; on y reconnaît à je ne sais quelle rudesse primitive l'accent d'une haute antiquité et la trace évidente de quelque acropole phrygienne.

A quelle hauteur suis-je au-dessus de la plaine? on dit à quatre cents mètres, et je veux le croire : c'est un plaisir que j'apprécie peu, de connaître l'altitude'de mapersonne; apparemment un sens me manque, les An-

glais Font pour moi. La grandeur du panorama me préoccupe en ce moment bien davantage, et surtout l'aspect de cette ville turque vue tout entière à vol d'oiseau. Les maisons * ont pour toiture une aire de terre jaune;, presque toutes possèdent des salles ouvertes, des galeries, des portiques à piliers de bois. Le soleil, qui sort d'un nuage de pluie, jette sur ces terrasses une lumière blanche qui les détache sur le vide noir et profond des por- . tiques. Les maisons, par un jeu de perspective, semblent siéchelonner les unes au-dessus des autres; et de grandes artères, se dessinant en lignes sinueuses sur les amas de cabanes, mettent une sorte d'ordre dans cette incroyable confusion. Vers Konieh, le regard se perd sur des plaines unies et immenses où ne croît que l'opium; l'aspect d'une mer calme n'est ni plus uniforme ni plus large que cette vue sur la vallée de Kara-hissar.

Je descends : descente plus affreuse encore que la montée, et je rencontre au pied du

rocher, sous un ayant-toit de maison turque r un lion de marbre bien réellement grec, mais dont les faux airs de chien caniche trahissent un artiste de bas étage et une époque de décadence. Près du lion est une tête antique d'Hercule Farnèse : même grandeur, copie exacte. Pour peu d'argent, je pourrais acheter tout cela et de plus une tête de Jupiter en marbre ; mais qu'en faire? Une porte entre-bàillée me tire fort à propos de mes idées d'acquisitions en me laissant entrevoir, au fond d'une cour, certains débris byzantins qui rentrent en plein dans mes études. La cour est celle d'un harem ; le Turc, moyennant quelque argent, me laisse entrer. Puis ma présence, mes mesures, tout l'importune; il lui semble que le séjour prolongé d'un infidèle souille sa demeure,

il me somme de me retirer. Mais mon drogman est avec moi : « Nikolaki, lui dis-je, il me faut terminer à tout prix. — Vous terminerez. » Sur ce, Nikolaki pique d'un mot

mon Turc au vif; voilà une discussion engagée, elle Turc ne songe pk:s à moi. « Travaillez, fait Nikolaki, je l'amuse ! » Et il l'amuse ainsi jusqu'au moment où le Turc se résout à conclure par des coups de bâton. Nikolaki m'a gagné trois grands quarts d'heure. Et chaque jour il invente à mon profit quelque artifice de ce genre : Nikolaki est unique.

Au résumé, nous sommes dehors; le travail est plus ou moins fini, il faut le regarder comme bon et retourner au gîte.

Il est onze heures et demie à la turque, ce qui, en cette saison, peut correspondre à cinq heures du soir; personne dans les rues, toutes les boutiques closes : Kara*hissar semble une ville abandonnée. Le soir arrive et les cafés s'ouvrent, mais point de musiciens ; demain nous n'aurons plus pour nous réveiller le petit tambour et la chanson des Turcs de l'Olympe: tout est silencieux, grave et comme engourdi dans un sommeil de mort. Ce centre de l'Asie Mineure est d'une

désespérante tristesse; les nuits mêmes du ramazan sont désolées ; ou si parfois un éclair de gaieté les traverse, la gaieté ici nes'exprime plus par des chants : ce sont des hurlements sauvages, les cris d'un réveil convulsif jetés par intervalles dans le calme d'une ville morte, et plus sinistres mille fois que son silence même,

27 octobre.

Le soleil plonge de haut dans les rues de Kara-hissar, et la -ville est encore déserte ; j'erre au milieu de cette solitude sans rencontrer d'autres êtres animés que des chiens errants, et sans arriver à découvrir un monument de quelque valeur, une ruine d'un réel intérêt: des fragments, toujours des fragments. Ici un chapiteau, un fût de colonne antique, jeté en guise de borne au coin d'une masure; là un reste de bas-relief, encastré les pieds en haut dans un mur; et partout des chiens que le costume européen

met en fureur. Le costume européen, je dis trop : c'est le chapeau de feutre qui les exaspère ; c'est aussi le chapeau qui attroupe les Turcs ; c'est le chapeau qu'on faisait passer de main en main sur la place de Kurd- . kalé : le chapeau, c'est en ce pays le jrai signe du ghiaour, il y faut renoncer ; ma première acquisition dès l'ouverture du bazar sera celle d'un fèz.

Me voici coiffé d'un fèz ; et, dès cet instant, chiens ou marmots cessent d'aboyer. Le contraste de leur indifférence avec les rages de la veille est frappant : hier, en montant à la citadelle à travers les ruelles de la vieille ville, j'étais à chaque pas salué d'une grêle de pierres, ou bien de ces compliments turcs dont le plus innocent est l'épithète de chien. Aujourd'hui, pas une pierre, pas un. nom de kieupek ou de ghiaour n'est lancé à mon adresse: je triomphe; mais une émeute, une véritable émeute dont j'ai la maladresse de fournir l'occasion, va bien vite me rappeler

qu'il ne suffit pas de renoncer au chapeau pour se mettre à l'abri des insultes.

La scène se passe au bazar. Nikolaki achète nos provisions, moi je les porte; j'ai à la main quelques fruits, des figues, des raisins, posés sur un paquet de ces galettes flexibles dont les élégants de la Turquie font usage pour se préserver les doigts en mangeant. Une guêpe en veut à mes raisins et peut-être à ma personne, elle se pose; je prends du bout des doigts une miette de galette, une simple miette pour me garantir des piqûres, je saisis la guêpe et l'écrase sous mon pied. Il n'y a pas là, semble-t-il, de quoi mettre une ville en émoi. Et pourtant les marchands turcs se précipitent sur moi avec des cris furieux; ils me pressent, me bousculent. « Hé! que vous ai-je fait ?» — Nouvelles clameurs et plus sauvages encore. Le revolver au poing j'arrive à peine à les contenir. Enfin je songe au pain ! Le pain, j'en ai vu ramasser religieusement les miettes à la fin des repas turcs;

c'est pour les recueillir, ces malheureuses miettes, que la nappe se met sous la table ; tout cela me revient à la fois à la pensée. Le pain est sacré ; une miette en est allée à terre ! bien plus, elle est allée sous le pied d'un gbiaour: l'exaspération ne connaît plus de bornes. Heureusement les Turcs sont accourus sans armes; on parlemente ; cette fois encore Nikolaki arrange tout. J'en suis quitte pour des malédictions et, ce qui me touche davantage, une bosse au front et mon paletot tout en pièces.

La soirée se passe au khan, et le khan de Kara-hissar est un peu une dépendance du bazar; on y rencontre, au milieu des caravaneurs Arméniens Ou Persans, des Grecs originaires de la ville qui exercent leur commerce dans des cellules de voyageurs. Ils m'appellent, m'offrent le café, je suis des leurs. Aucun d'eux ne comprend le grec; je m'en étonne, et l'explication me surprend plus encore. Le grec, ils l'ont désappris par

force lors de l'invasion turque : Othman a fait couper la langue à tous ceux, hommes ou femmes, qui parlaient le grec. «Tignpre ce qu'a de vrai la tradition de ce supplice , mais à coup sûr les ancêtres de nos hôtes ne leur ont point légué leur mutisme; on se rompt la tête à causer. Politique, finances, tribunaux même, tout passe en revue. Un grand procès se plaide en ce moment : Dimitri gagnera- t-il? Et les Grecs de mettre en balarice, non les droits de Dimitri et ceux de l'adversaire, mais les baghchichs que chacun d'eux peut offrir à ses juges. Je m'indigne. «• Quelle idée, me dit l'un d'eux, vous faites-vous donc de la justice turque? Tout se vend ici, mon cher hôte; et le juge, pour savoir à qui donner raison , se contente de compter les piastres

des parties. Voulez-vous connaître le recrutement et les garanties des juges? écoutez cette histoire.

« Ali est épicier; pendant deux ans il a

' fourni de sucre le harem du pacha. Un certain jour, Ali, pressé d'argent, vient réclamer le prix de son sucre : « Combien te dois-je? — Mille piastres. — Mais tu sais bien, mon pauvre Ali, qu'un pacha ne paie pas ses dettes sur son argent ; veux-tu une place? Tiens, je te nomme juge de paix, tu vendras des arrêts jusqu'à concurrence de la somme. »

Et l'anecdote d'Ali, qui est un récit populaire ayant cours, n'offre, hélas! que l'expression trop juste de l'état de ce triste pays. On y change les lois; il faudrait avant tout réformer ceux qui les appliquent ; mais le moyen d'en trouver de meilleurs? l'opinion est pervertie et la masse de la population des villes est complice. C'est un métier d'être témoin, une spéculation d'être juge. La vénalité de la justice, telle est la grande plaie de la Turquie ; la ruine entière du pays en découle. Le paysan, qui ne peut acheter les arrêts, doit chaque automne se laisser enle-

ver sans mot dire le plus net de sa récolte, * sous prétexte de dîme, par les fermiers du fisc. Veut-il se plaindre ? le fermier des impôts, qui est plus riche, aura toujours la justice pour lui. Travaillez donc sous un pareil régime! Le Turc a peu de besoins : un oignon, une pastèque, un peu de riz lui suffît ; il préfère son repos au risque d'une spoliation, il cultive juste pour vivre : et, quand yient une mauvaise récole, il meurt de faim.

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