L* ARABIE SEPTENTRIONALE
L'Arabie des inscriptions assyriennes se réduit à la région septentrionale de l'Arabie Déserte, à l'Arabie Pétrée et à quelques parties de la montagne syrienne habitées par des tribus que la Bible de son côté range aussi sous la dénomination d'Arabes. Nous les parcourrons du nord au sud et, à partir d'un certain point, de l'est à l'ouest, tournant autour de la Syrie et de la Palestine depuis Palmyre, dans les solitudes de l'Euphralq, jusqu'à la presqu'île du Sinaï inclusivement. Toutefois, comme cette dernière région ne se sépare pas bien de l'Egypte dans le commentaire géographique de nos documents, et que ceux-ci ne la comprennent pas formellement dans l'Arabie, nous la rattachons, pour plus de commodité, à la vallée du Nil. Le présent chapitre a donc pour objet TArabie Déserte avec une lisière de montagnes à l'ouest.
La région définie n'est pas la moins intéressante à étudier dans le& annales de Ninive. Nous y rencontrerons les tribus reliées à la souche d'Abraham par Agar et Céthura, ces nations intelligentes, riches, belliqueuses ou, si l'on aime mieux, turbulentes, sur lesquelles la Bible éveille çà et là notre curiosité sans la satisfaire. Ce n'est pas que les rois d'Assur en apprennent bien long sur la plupart d entre elles, mais le peu qu'ils disent complète et met en relief les indications bibliques. Il est vrai aussi que la tribu qui occupe la plus large place dans leurs récits est une des principales du groupe. C est également celle que l'ordre de nos recherches oflFre en premier lieu, la tribu de Cédar.
§ 1 . Le Cédar,
Les données relatives au Cédar se dégagent principalement des marches d'Assurbanipal en ce pays. Le monarque en a laissé plusieurs récits, dont le principal a une ampleur, u,ne précision et une allure vive qui en fait un morceau à part dans la littérature assyrienne (f). Par malheur, si ce récit est intéressant, il est aussi, nous dit-on, passablement embrouillé.
Entendons- nous. La pièce a par elle-même» toute la clarté désirable, et la phrase n'y présente que les obscurités qui tiennent à la faiblesse générale de l'exégèse assyrienne. Sous ce rapport, elle se distingue peu des autres relations oflScielles ; en outre, ses obscurités, que nous ne dissimulerons pas, affectent des détails secondaires. Le diflScileestde saisir le rapport et la suite des faits et, ce qui
U) Fried. Delitzsch, Wo lag dos Parodies, pp. 296-301, jette un coup d'œil sur dem zum Teil mit dramattscher Lehendigkeit abgefassten, prâchtig geschriebenen Bericht von Asurbanfpals neuntem, arabischem Feldzug.
Nous avons apprécié les inscriptions assyriennes au point de vue littéraire dans notre brochure sur les Inscriptions historiques de Ninive et de Babylone, pp. 9, 10, 76-87. Cf. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes en Egypte, Assyrie et Palestine, 4« édition, t. IV, pp. 37, 38.
en est inséparable, la direction des marches. Notre tâche consiste donc à élucider le texte d'Assurbanipal à ce point de vue.
Nous suivons le récit principal quand nous n'avertissons pas du contraire. Il est cité d'après sa dernière édition, plus complète que les précédentes, dans le tome V, planches VII-X, du grand recueil britannique. Il fait partie du Prisme de Rassam, reproduit par les planches I-X. Pour les récits secondaires, on suit le texte de Georges Smith, History of Assurbanipal, pages 283-296.
Assurbanipal débute en ces termes :
(t Je marchai contre Uaitih, roi du pays d'Aribi. 11 avait manqué à la fidélité envers moi ; il n avait pas tenu compte de mes bienfaits ; il avait secoué le joug de ma
puissance Comme le pays d'ilamtu (Élam, Susiane,
il avait prêté loreille aux suggestions d'Akkad (Babylo-
nie) 11 avait confié des troupes à Abiyatih (et) à
Aimu (i), fils de Tihri, et les avait envoyées au secours de Samassumukin, mon frère (roi de Babylone), révolté contre moi. Il avait entraîné dans la révolte les habitants du paysd'Aribi, et pillé les hommes dont Assur et Istar m'avaient donné le commandement (2). »
Une seconde version, dans laquelle le nom d'Uaitih se présente sous la forme Yauiah, précise la qualification vague de roi d'Aribi, et renferme des détails utiles à noter. Elle nous apprend en premier lieu qu'Asarhaddon, père d' Assurbanipal, avait déjà ravagé les mêmes cantons, ce que du reste Asarhaddon nous dira lui-même dans un récit qui trouvera sa place plus loin.
« Yautah, fils de Khazaïl, roi du pays de Qidri..,. m'adressa des prières au sujet de ses dieux que le père qui m'a
(1) Abiyatih et Aimu sont deux personnages, et non un seul, le général Abiyaté aamuy comme l'a pensé M. Halévy {Essai sur les inscriptions du Safa, p. 306), dont l'erreur sera démontrée par des arguments palpables à la fin du paragraphe.
(2) Col. vil, 11. 83-105.
engendré avait enlevés. Je le fis jurer par le nom des grands dieux. Je lui rendis le dieu Atarsamaïn. Dans la suite, il me manqua de fidélité, il ne tint point compte de mes bienfaits et il secoua le joug de ma domination ; il cessa de venir me rendre hommage, et refusa son tribut. Il entraîna dans la révolte avec lui les gens du pays d'Aribi. Il pilla le pays de Martu (i). »
Qidri, Qadri ou Kidri, car les trois formes se rencontrent, n'est autre que Cédar, plus exactement Qêdar, modifié suivant la règle de la déclinaison assyrienne. L'identification se justifiera par la suite.
Les populations du pays de Martu maltraitées par les Arabes de Cédar sont celles d'Édom, au sud de la Palestine, celles de Moab et de Bet-Ammon, puis d'autres tribus à Teôt du Jourdain. Car on inflige « des défaites sans nombre >^ aux Arabes, dans les contrées « d'Arazan et de Khirataqaza, en Udumu (Edom), dans le territoire d'Yabrudu, en Bit- Ammani (Bet-Ammon), dans les cantons de Khaurina, en Mahaba (Moab), en Saharri, en Khargî, en Tsubiti (s).
Si le Tsubiti est TAram-Tsobâ {ii, dans Tsubiti, étant une terminaison assyrienne, comme dans Uamti, Élam), l'invasion arabe a enveloppé la Palestine depuis l'idumée jusqu'au delà des sources de l'Oronte (3). Or plusieurs considérations rendent très probable cette identification, proposée par G. Smith. Une des localités énumérées, Yabrudu, ressemble fort, comme l'observe M. Fried. Delitzsch, à Yabrud, Vleëponda de Ptolémée, au nord-est de Damas, et au pied de TAnti-Liban. Les Cédréens avaient des établissements dans le voisinage. Le Ledtscha et probablement le Hauran, en tout ou en partie, leur appartenaient (4).
(1) Cylindre B (dans Smith, Assurbanipal), col VU, U. 87-97.
(2) Col. Vn, U. 108-115.
(3) History of Assurbanipal^ pp. 259, 298.
(4) C'est une des raisons pour lesquelles nous rejetons Tidentification du
Les envahisseurs arabes campaient dans les contrées syriennes à la façon de pasteurs nomades et, mis en fuite, ils ne laissaient à brûler que des maisons de steppe (i), des tentes et des étables. On n'en conclura pas qu'ils étaient de purs bédouins et qu'ils n'avaient de demeure fixe en aucune contrée. 11 paraît que leurs campements, quand on les contemplait à l'aise, oflfraient un bel aspect. Dans le Cantique des Cantiques, l'épouse est « belle comme les tentes de fc?alomon, belle comme les pavillons de Cédar (2). » La comparaison elle-même et le parallélisme donnent une haute idée de la magnificence pastorale des Cédréens. Les Juifs jouissaient sans doute de ce spectacle lorsque les enfants de Cédar traversaient la Palestine, conduisant leurs brebis, leurs béliers, et leurs boucs » au marché phénicien (3;.
. Après la défaite des siens, Uaitih « se dérobe aux armes puissantes d'Assur et s'enfuit au loin... Il' se réfugie seul au pays de Nabaiti (4). ••
Le peuple de Nabaiti ou Nibahaiti, est uni à celui de Qidri, comme la tribu de Nabayot l'est à celle de Cédar dans la Bible, qui les rattache Tun et l'autre à la postérité d'Ismaël, comme les Nabatœi le sont aux Cedraei dans Pline
Khaurina avec le Hauran, dont le nom s'écrit aillerurs, en assyrien, Khauranu. Si le Hauran était un domaine propre aux Cédréens, ils ne l'avaient pas envahi.
(1) Cylindre B, col. VIII, 11. 3, 4.
(2) Cant, I, 5. — Les mots cités nous remettent en mémoire une observation curieuse de M. Onésime Reclus {La terre à vol d'oiseau, '6^ éd., t. I, page 473) sur un passage analogue : « Elle (Jérusalem) ne fut point l'une des grandes villes de l'Orient, mais elle avait sans doute quelque richesse, quelque puissance, quand le Juif glorifiait la cité de David, dont Dieu est l'architecte et le fondateur, et quand il s'écriait : Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob, et te^ pavillons, ô Israël f > — Tout le monde sait que les mots soulignés sont les paroles de Balaam en face du camp des Israélites dans les plaines de Moab {Nombres XXIV, 5).
(3) Ezéchiel, XXVll, 21. « L'Arabie et tous les princes de Cédar trafiquaient avec toi (avec Tyr) ; ils te fournissaient des béliers et des boucs, w
(4) Cylindre B, U. 22, 23.
i'Ancien (i). Les trois couples habitant le nord-ouest de l'Arabie, on les identifie généralement, et avec une certitude que nul ne conteste pour les deux premiers. Dans les événements actuels, Nabaiti, qui aura plus tard ses beaux jours (2), se comporte comme vassal de Qidri, ou du moins il en subit Tinfluençe supérieure. Qidri résume l'Arabie septentrionale dans les documents assyriens, comme Cédar dans Isaïe et Ézéchiel (3).
A la nouvelle des revers d'Uaitih, un prince du même nom, son neveu, qui s'était arrogé le titre -de roi ea Aribi sans lagrément d'Assurbanipal, vase soumettre à celui-ci. Mais il est retenu prisonnier et ne reparaît plus sur la scène (4). Dans la suite de l'histoire, Uaitih sera toujours celui dont il a été question en premier lieu.
Abiyatih réussit mieux dans une démarche auprès d'Assurbanipal. Vaincu en Babylonie avec son frère Aimu, qu'Uaitih avait envoyé comme lui au secours de Samassumukin, il se livre spontanément au roi de Ninive, qui, charmé de sa soumission et désireux de créer des rivalités dans le camp ennemi, le fait roi en Aribi à la place de son maître Uaitih, réfugié pour lors chez les Nabatéens (5). Abiyatih était un homme d'une vigueur remarquable, mais il savait aussi employer la ruse et, dans la circonstance, il trompait Assurbanipal ; car, de retour en son pays, on le voit ranimer la révolte et jeter de nouvelles bandes sur la Syrie (e). Un autre prince cédréen du nom d'Ammuladi, entreprend à son exemple une course de pillage.
« Ammuladi (ou Ammuladin), roi de Kidri, alla combattre les rois du pays de Martu que les grands dieux
(1) Genèse, XXV, 13. — Pline l'Ancien, Eist. nat.V, xii (xi), 1.
(2) Vers le commencement de notre ère, où les Nabatéens formèrent, sous la suzeraineté des Romains, un État puissant ayant pour capitale Pétra, ancienne possession des Iduméens, au sud de la mer Morte.
(3) Isaïe, XXI, 13-17 ; Ezéchiel, XX VU, 21.
(4) Col. Vlll, IL 1-14.
(5)lbid.,ll. 30-47.
(6)Ibid.,n.48-51.
Assur et Istar m'avaient soumis. Par la protection d'Assur (et de dix autres dieux), je le mis en déroute. On le prit vivant avec Adiya, femme d'Uaiiih, roi d'Aribi, et on l'amena en ma présence... Je lui mis un collier (i) de chien, et je le fis garder dans une cage (2). »
Il est dit ailleurs d' Adiya :
« Je vainquis les troupes d' Adiya, reine d'Aribi. Je brûlai ses tentes. Elle-même, je la pris vivante et la transportai au pays d' Assur avec le butin (s). »
Adiya doit être la femme d'Uaitihle neveu, parce que celle d'Uaitih l'oncle tombe plus tard aux mains des Assyriens.
Ainsi les Cédréens obéissaient à plusieurs princes : aux deux Uaitih, à Ammuladi, peut-être à d'autres encore. De tous les chefs, Uaitih paraît le plus puissant : son exemple entraîne la nation entière dans la révolte.
Adiya semble exercer une autorité personnelle après l'emprisonnement de son mari : elle va à la guerre comme un chef masculin. Plusieurs autres femmes jouent un rôle important chez les Arabes en ce temps-là. C'est un trait de leur nation que relèvent les annales de Ninive et qu'elles ne signalent point chez les races voisines, dont elles parlent pourtant si souvent.
On voit les chefs de Cédar agir avec une entente parfaite, comme s'ils étaient réunis en confédération sous l'autorité prépondérante d'Uaitih.
Au dire d'Assurbanipal, les Cédréens étaient des pillards incorrigibles. La Bible en fait une race querelleuse et intraitable ; elle emploie leur nom comme synonyme d'injustice et de violence. « J'ai été exilé en Mosoch, j'ai habité parmi les tentes de Cédar Avec les ennemis de
(1) Ullikf en hébreu hôl, de la racine (A/i),avec aïn initial, joug.Le mot n*a pas été compris jusqu'à présent.
(2) Col. VIU, U. 15-29.
(3) Smith, Assurbanipal, p. 296, /.
la paix, j'étais pacifique. Pour une parole, ils s'armaient contre moi (i). »
La déroute des Arabes ne fut point l'œuvre des Assyriens seuls, comme on le voit par le second récit.
c< Ammuladi, roi de Qadri, qui s'était révolté comme lui (comme Uaitih), et avait pillé les rois de Martu, —
par la protection des dieux Assur, Sin, Samas, en
mon nom, (nom) qu'Assur a exalté, Kamazkhalta roi de Mahab (Moab), mon serviteur, le défit en rase campagne (2). »
Les lignes suivantes, dont deux ou trois mots sont eflfacés, semblent dire que les sujets d'Ammuladi le chargèrent de chaînes et renvoyèrent à Ninive. La version de G. Smith, il est vrai, attribue le fait au roi de Moab. Mais, dans tous les cas, ce ne fut point l'œuvre des Assyriens.
De même, il est douteux que ces derniers aient pris part aux autres combats livrés jusqu'à présent aux troupes d'Uaitih. Assurbanipal dit bien dans son premier récit : Je marchai contre Uaitih roi dArihi^ mais il dit aussi dans le second : J'envoyai contre lui mon armée qui était dans ce pays, le pays de Martu pillé par Uaitih (s). Cette armée qui opère partout, ce sont probablement les hommes de Moab, d*Ammon, d'Édom, etc., que les Assyriens comprennent dans le pays de Martu ou Akharru, et qui leur obéissaient alors. Il semble qu'on se soit soulevé en masse et simultanément, à l'instigation d'émissaires assyriens, contre les Cédréens campés çà et là, et que ceux-ci aient
(1) Psaume GXX ( VW^raie. CXIX). — Toutes les images de ce psaume sont inspirées par le souvenir de Cédar (et de Mosoch, qui lui ressemble) et par le désert. Les traits de la calomnie rappellent au poète les flèches des Cédréens, archers célèbres (Isaïe, XXl-, 16, 17) ; sa blessure brûle comme les charbons de rôtem^ sorte de genêt du désert. Le rôiem^ en tant que combustible, a de l'analogie avec le rata des arabes, espèce de tamaris qui donne des charbons d'une chaleur intense et presque sans fumée. Voir Anna Blunt. Yoyage en Arabie, traduction française, p. 91.
(2) Cylindre B, col. Vlll, 11. 31-39.
(3) Ibid., col. Vil, 11. 99, 100.
été surpris; ce qui ne serait pas arrivé, si la présence d'une armée assyrienne les avait tenus en éveil. C est tout à l'heure seulement qu'Assurbanipal va se mettre en marche pour la Syrie et pénétrer dans le Cédar. Ailleurs encore, l'emploi de la première personne exprime une action très indirecte de la part des rois d'Assyrie ; ils disent volontiers qu ils ont été là où leurs serviteurs seuls se sont trouvés. On comprendra, quand nous parlerons de l'Egypte, l'importance de la remarque pour les déductions géographiques.
Si les sujets d'Ammuladi s'étaient découragés, la masse des Cédréens n'était point vaincue. Abiyatih s'était mis à leur tète ; Nadni, roi de Nabaiti, revenu d'une première frayeur, avait cédé à ses conseils et s'était joint à lui. L'alliance s'était faite aux dépens du pays de Martu, qui fut ravagé cette fois par les Cédréens et Nabatéens réunis (i). Assurbanipal, délivré pour lors de Samassumukin, résolut de. frapper un grand coup et d'exterminer un peuple trop indépendant à son gré.
« Je convoquai mes soldats, je les fis marcher contre Abiyatih. Ils traversèrent heureusement l'Idiglat (le Tigre) et le Purat (l'Euphrate), à l'époque de leurs plus hautes eaux. Ils parcoururent des routes lointaines, franchirent de hautes montagnes, traversèrent heureusement des forêts au vaste ombrage, parmi de grands arbres, des taillis (s), des vignes de X ; ils cheminèrent heureusement par une route semée d'arbres idditi (des palmiers?). Ils allèrent dans le désert, lieu de terrible sécheresse, où l'oiseau du ciel ne vole point, à 100 kasbu-qaqqar de Ninua^ (Ninive), â la recherche d'Uaitih, roi d'Aribi, et d'Abiyatih qui marchait avec les forces de Nabaiti (2). »
Avant d'aller plus loin, fixons le sens géographique de l'extrait.
(l)Col. VIU, 11. 65-71.
(2) Col. VllI, 11. 77-96.
La contrée décrite, et qui forme une partie seulement des 100 kasbu-qaqqar, est tout entière sur la rive droite de TEuphrate. La Mésopotamie entre Ninive et TEuphrate, à part le désert de la rive gauche du Khabor, où l'on chercherait en vain de hautes montagnes et des forêts au vaste ombrage, était trop souvent foulée par les Assyriens pour être dépeinte comme un pays curieux. Ce terrain est toujours supposé connu dans les inscriptions des derniers rois. D autre part, sur la rive droite, la description d'Assurbanipal ne se vérifie que si son armée touche rAnti- Liban. De la sorte, les montagnes, les forêts, les vignobles, dont les Assyriens furent ravis, se seraient rencontrées au nord de Damas où TAnti-Liban prolonge plusieurs ramifications vers lest. Les palmeraies seraient une transition avec le désert pur et simple. Dans Thypothèse, les Assyriens ont évité le chemin direct à cause des difficultés qu'il présentait. En tenant compte des détours probables, les 100 kasbu-qaqqar (700 kilomètres tout au plus) mènent les Assyriens dans la partie du désert arabe voisine de Damas, plutôt au nord et au nord-est qu'à Test et au sud de la Damascène, où ils arriveront néanmoins après de nouvelles marches. Le Cédar toucherait ainsi la Palmyrène ou la comprendrait même dans ses limites. On peut au moins lui attribuer, en tout ou en partie, la bande herbeuse qui traverse l'Arabie septentrionale au sud de Palmyre dans la direction Damas-Bagdad, et les pâturages plus rares du Wadi Hauran (i) au sud de cette zone et au nord des immenses plaines pierreuses du Hamad. La Bible place Cédar dans le désert et les montagnes à l'orient des contrées syriennes, dans une position extrême par rapport à la Palestine, comme les îles de la Méditerranée à roccident(3). D après ces indices il s'étendait sur les plaines
(1) Ce wadi n'a rien de commun avec le mont Hauran. Nous en précisons le cours dans le paragraphe suivant {Le 3âzû).
(2) Isaïe, XLll, 10, 11. « Chantez à Jéhovah un chant nouveau ; (chantez) ses louanges de l'extrémité de la terre, (vous) qui descendez à la mer, et
que parcourent aujourd'hui les nomades Anazeh, Roala et Beni-Sakhr, à lest de TAnti-Liban et de la Daraascène. Les récits d'Assurbanipal nous diront quelle somme de territoire il a le droit de revendiquer dans les montagnes de Syrie. Telle qu'elle commence à se dégager, la situation du Cédar explique son intervention en Babylonie en faveur de Samassumukin.
Dans le dernier passage cité, nous proposons pour iddUi ou tdîti le sens de palmier, à cause de l'analogie apparente du mot avec îd, main, en assyrien et du lieu où l'arbre se rencontre, car le palmier est l'ornement principal des jardins de l'Arabie. La traduction buissons d'épines^ imaginée par d'autres sur une simple assonance avec l'hébreu âthad, est souverainement improbable. Des buissons ne valent pas la peine d'être remarqués. — Nous avons lu de nouveau, avec Fr. Lenormant (i), madbar, en un mot, signifiant désert, le groupe de signes cunéiformes également susceptible des lectures mat Mas ou mat Vas, ou encore mat Bar, qui signifieraient pays de Mas, de Vas ou de Bar. Madbar, nom commun, est préférable, parce que les autres lectures supposent, de Taveu de leurs partisans, un pays de Mas (Vas, Bar) situé à la fois sur les bords du golfe Persique, dans le voisinage de Damas et aux frontières d'Egypte (2). Ce qui se rencontre ainsi dans toutes les parties de l'Arabie, c'est le désert. On le devine du premier coup, et on en trouve la preuve dans la description qui accompagne d'ordinaire le mot. Les partisans du pays de Mas ou Vas citent à l'appui de leur opinion un adjectif dérivé, Af 05- Aa/ ou Vas-hai, qualification spéciale
ce qui la remplit; les îles et ceux qui les habitent. — Qu'il élève la voix le désert avec ses villes, et les retraites {littéralement^ les enclos) qu'habite Cédar; chantez, habitants du rocher, du haut des montagnes poussez des cris de joie. » On reviendra sur ces deux versets.
(1) Étude sur quelques parties des syllabaires cunéiformes^ p. 131.
(2) Légende dizdubar y tablette IX, col. 11, ligne 2, dans Smith, Chaldsean Genesis, 4e édition, page 248. Cf. Fried Delitzsch, Parodies, p. 242. — Cylindre de Sargon^ 1. 13.
d'une tribu arabe ; mais Mashai suppose un nom de pays comme Masha ou Mashu avec l'articulation A, étrangère à notre groupe de quelque façon qu'on le lise. Du reste, si Mas désignait tout le désert depuis TEuphrate jusqu'aux frontières d'Egypte, le dérivé Mashai, supposé qu'il pût venir de Mas, loin de déterminer une tribu particulière, serait une qualification aussi générale que celle de bédouin (homme du désert).
Assurbipal continue en ces termes :
(t Au mois de Sivan (mai), le 2zf jour, je partis de Khadatta. J'établis mon camp à Laribda, enceinte de pierres sur des citernes d'eau (i) (c'est-à-dire, enceinte protégeant des citernes). Mes soldats y prirent de l'eau pour leur usage. Ils se mirent en marche, et parcoururent un lieu de sécheresse, un lieu effrayant, jusqu'à Khurarina entre Yarki et Azalla, dans le désert (le madbar), contrée lointaine, où ne se voient pas (même) d'animaux sauvages, où l'oiseau du ciel ne fait point son nid. Je défis les gens d'Isammih, les hommes d'Aa/w(?) du dieu Atarsamaïn et les Nabatai (les Nabatéens). Je fis sur eux un butin immense, hommes, ânes, chameaux, moutons. Mes soldats parcoururent 8 kasbu-qaqqar (une bonne cinquantaine de kilomètres) en vainqueurs, et ils en revinrent heureusement. Dans Azalli, ils burent de l'eau de source. D'Azalla [variante Azalli), ils allèrent jusqu'à Quratsiti, six kasbuqaqqar (environ 40 kilomètres), par un pays de sécheresse horrible. Je cernai les hommes d!halu (?) d' Atarsamaïn et les gens deQidri, (sujets) d*Uàitih, fils de Birdadda, roi d'Aribi. A ses dieux, à sa mère, à ses..., à sa femme, à sa famille, à tous les hommes de Qidri, aux ânes, cha-
(1) Notre traduction est littérale et certaine. M. Menant traduit à tort c une forteresse de pierres au milieu des lacs ». L'erreur mérite d'être relevée, parce qu'elle s'est reproduite dans une histoire d'Assyrie publiée récemment. — L'existence du rempart en question s'explique par la nécessité de protéger les puits en cas de guerre de tribu à tribu. 11 n'arrêta point les Assyriens.
meaux et moutons, je fis* prendre le chemin de Dimasqa (Damas) (i). »
Assurbanipal fit quelques courses à la lisière du désert arabe, mais il n'eut garde de s'y enfoncer fort avant à une saison où son armée eût succombé à la chaleur et à la soif. Les bédouins eux-mêmes se rapprochent autant que possible de la montagne avec leurs troupeaux durant les mois de Tété. Damas est évidemment le quartier général des Assyriens, et la circonstance justifie l'itinéraire attribué ci-dessus à Assurbanipal.
Nous ne savons si les gensd'Isammih et les gens d'Halu du dieu Atarsamaïn formaient des divisions de Cédar. Atarsamaïn (l'Atar des cieux) était un des principaux dieux d'Uaitih, qui avait fait des démarches à Ninive pour en recouvrer la statue, enlevée précédemment par Asarhaddon. Mais le récit distingue les hommes d'halu d' Atarsamaïn des Cédréens proprement dits, bien qu'ils obéissent à Uaitih. Les Nabaili défaits dans la première tournée étaient des auxiliaires venus au secours des Cédréens. Leur présence à l'endroit où nous les trouvons n'indique pas nécessairement leur pays. Le butin peut provenir surtout des deux tribus qui les accompagnent.
Les Cédréens et leurs alliés sont massés sur différents points auxquels les Assyriens ne parviennent qu'en cheminant par un horrible désert. D'autre part, les Cédréens, bientôt vaincus une troisième fois, se retireront dans le mont Ledscha, sud-est de Damas, comme dans leur fort. Nous croyons en conséquence que les Assyriens côtoient du nord au sud le versant oriental du Ledscha et du Hauran, prolongement du Ledscha, ayant à leur gauche la plaine du Harra et plus à l'est le mont Safa (s), qui for-
(1) Col. Vm, 1. 9(5 - Col. IX, 1. 12.
(2) Le Safa est un massif volcanique et montagneux de 1200 kilomètres carrés. Quelques terrains argileux où s'amasse un peu d'eau dans les années pluvieuses en limitent la base au nord-ouest et au sud-est. En dehors de
ment une zone très large et impraticable. La route qu'ils suivent est ainsi caractérisée sur la carte annexée à la relation du docteur Wetzstein: Plaine déserte ^sans pierres ^mais stérile à cause du manque cC eau [i). A l'est de cette plaine, qui se rétrécit vers le sud entre le Hauran et le liarra, tant d'hommes et de troupeaux ne subsisteraient pas à la fin de mai ou au commencement de juin, ni même à aucune saison de Tannée. — Du lieu où il opère, Assurbanipal dirige naturellement sur Damas le butin en destination de Ninive.
Remarquons le nom de Rhurar-ina^ [ina probablement terminaison de pluriel ou autre suffixe), qui se ramène bien à la racine sémitique khur, d'où l'hébreu khôr^ trou, grotte. Khurarina, les grottes, désigne-t-il une ville souterraine, du genre de Khibikké et Tel-Saf, que M.Wetzstein signale au sud-est du Hauran (2) ? Khaurîna, où les Cédréens furent battus au commencement de la guerre, est susceptible du même sens. Situé plus à Touest, Khaurîna, par le nom qu'il porte, invite à le chercher sur la rive gauche du lac de Génézareth, où se trouvent principalement les anciennes cités souterraines 1 3).
Assurbanipal ne tarde pas à se remettre en campagne.
« Au mois d'Abu (juillet), le troisième jour, je partis de Dimasqa (Damas). Je fis, en marchant toute une nuit, 6 kas-
ces étendues, la seule végétation du Safa est un lichen blanchâtre. A l'ouest et au sud du Safa, s'étend le désert du Harra ou le pat/s brûlé, redouté des bédouins. C'est une plaine remplie d'un sable très fin où l'on enfonce comme dans un lac. Le Harra est impraticable aux chevaux et aux dromadaires. L'homme s'y aventure seulement après les pluies, qui forment une crolite à sa surface. Voir Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle , t. IX, pp. 702-704
(1) Reisebericht ûber Hauran und die Trachonen.
(2) Op. cit., p. 48. Cf. Socin-Bàdeker, Palestine et Syrie (traduction française, p. 434.
(3) Wetzslein, op. cit., pp. 44 et suivantes. Cf. Socin-Bàdeker, op. cit. p. 423. — Voir, plus haut, nos observations sur le groupe de contrées et de localités dans lequel figure Khaurina.
L'ASIE OCGIDBNTALB. 8
bu-qaqqar, et j'allai jusqu'à Khulkhuliti, dans le pays de Khukkurina, montagne diflScile (i). »
Khulkhuliti a été heureusement identifié par M. Fried. Delitzsch avec Khulkhulé sur le versant oriental d'un prolongement du Ledscha, à quarante kilomètres au sudest de Damas.
La contrée à laquelle se rattache Khulkhuliti est désignée sous le nom de Khukkhurina ou Khuhkhuruna^ probablement un DQot sémitique signifiant enfoncementy précipices. Il semble renfermer les trois éléments khukkur-în (ou ww)-a, în ou un étant une terminaison de pluriel et a une désinence ajoutée à la forme locale par l'assyrien, comme dans Mahabba, Moab. Khukkur se rapporterait à la racine kh-q-r, creuser, malgré le k au lieu de q. Les Assyriens en effet ne rendent pas fidèlement l'articulation q, ainsi que le prouvent Kidri et Qadri transcrivant l'un et l'autre Qêdar.De la racine kh-q-r^ les Hébreux ont formé mèkhqâr^ employé au pluriel (mekhqerê érêts^ les abîmes de la terre) analogue à Khukkurina dans notre interprétation. Celle-ci, on le pense bien, est une simple conjecture. Toutefois l'identité du Khukkurina et du Ledscha qui se prouve par d'autres arguments, lui donne quelque valeur.
Reprenons le récit d'Assurbanipal.
« J'atteignis les hommes di^halu d'Abiyatih, fils de Tihri, du pays de Kidri. Je les défis, je m'emparai de leurs dépouilles. Par la volonté d'Assur et d'Istar, mes maîtres, je pris dans ce combat Abiyatih et Ayammu (variante Aimu), fils de Tihri. Je leur mis les fers aux mains et aux pieds; je les emmenai au pays d'Assur avec le butin de leur pays (2). »
Après la bataille de Khulkhuliti, les fuyards Cédréens, nous dit Assurbanipal, se réfugient dans le Khukkurina, bien que, d'après lui, Khulkhuliti appartienne à ce pays.
{l)Col. IX, n. 9-14.
(2) Col. IX, 11 16-S^.
La contradiction apparente s'explique par la situation du champ de bataille, assez bas, sur le versant de la montagne et à l'entrée du pays.
Halu est un objet fait de bois en tout ou en partie. Le déterminatif aphone qui le précède, quand il est exprimé par un idéogramme, le dit clairement. En outre, le mot a de l'analogie avec ôhèl^ tente, en hébreu. Les hommes d'halu seraient- ils des hommes de tente, des bédouins proprement dits? — Ce sens est plus probable que celui d'homme d'arc, auquel oh s'arrêterait volontiers, quand on se rappelle que les Cédréens étaient des archers renommés (i).
Cependant les Cédréens, bientôt remis de leur frayeur, s'obstinèrent dans la résistance.
« Les fuyards qui s'étaient dérobés à mes armes furent épouvantés. Ils se retranchèrent dans le Khukkurina, montagne diflScile. Dans les villes (ou localités) de Mankhabhi, d'Apparu, de Tinuquri, deZayaûran (ou Zayasamran), de Marqana, de Sadatin, dlnzikarmi, de Tahna, d'Irrana, tous lieux de citernes et de sources, j'établis des gardes. Je leur enlevai (aux gens de Kidri) les eaux vivifiantes, je privai leur bouche de boisson. Ils expirèrent dans une soif extrême. Ceux qui restaient tuèrent leurs chameaux et leur bétail. Pressés par la soif, ils burent le sang et Turine (2). Parmi ceux qui s'enfuirent dans les montagnes, y entrèrent et y prirent refuge, ^as un seul n'échappa ; pas un coupable ne se déroba à ma main. Ma main s'empara de leurs lieux de refuge (s). »
Si Khukkurina signifie enfoncements, abîmes, il caractérise à merveille la contrée où se réfugièrent les Cédréens,
(1) Isaïe, XXI, 16. Encore un an, et c'en est fait de la gloire de Cédar ; le nombre des puissants archers de Cédar sera réduit à peu de chose.
(2) Littéralement : des eaux de parsu. Parsu est l'équivalent de l'hébreu pérés^ excrément, de la même racine pr-s {Ss=ssch). Le mot n'a pas été compris par les traducteurs précédents.
(3} Col. IX, U. 25-41.
la contrée montagneuse limitrophe de la Damascène au sud, dans la direction du Hauran. C'est la Trachonitide ou TApre-pays des Grecs, le Ledscha actuel, une région volcanique très tourmentée. « L'épaisseur des matières fondues qui se sont épanchées sur les argiles et les calcaires est évalué© à 200 mètres ; l'œuvre des intempéries sur les roches friables, les fissures et les grandes crevasses produites par la contraction des laves, les trous de fumerolles, les vides produits par des explosions de gaz, ont découpé l'immense cheire en un labyrinthe de défilés, où maintes fois des fugitifs ont trouvé lin asile : de là le nom moderne de Ledja, ou refuge, qu'a reçu la contrée (i). »
On ignore si la dénomination de Khukkurina se bornait au Ledscha, district de treize lieues de long sur huit ou neuf de large, ou si elle comprenait aussi le mont Hauran qui en forme le prolongement au sud et qu'elle caractériserait avec une égale justesse. Le Hauran est un enchevêtrement de montagnes, où des grottes profondes, l'une d'elles assez vaste pour abriter quatre mille hommes, servaient de retraites à des tribus pillardes dans Tantiquité (3).
L'eau est peu abondante dans le Ledscha et le Hauran. La population actuelle, bien que clairsemée, y subsisterait difficilement, si elle négligeait de tenir les citernes
(1) Elisée Reclus. Nouvelle Géographie universelle, t. IX, p. 699.
(2) Le passage où Strabon (XVI, n, 20} donne ces renseignements mérite d'être cité.
« Au delà de la Damascène (au sud), se trouve ce qu'on appelle les deux Trachônes (Tpà^wveç, régions âpres, raboteuses), et puis, dans la direction de l'Arabie et de l'iturée, un pêle-mêle de montagnes d'accès difficile, avec des grottes profondes, dont l'une peut recevoir jusqu'à quatre mille hommes dans les incursions qui infestent la Damascène de plusieurs côtés. »
M. C. Mûller, le savant éditeur de Strabon et des autres géographes grecs dans la collection Didot, prend les trachônes pour deux collines, d'après une ancienne glose. Ce sont au contraire deux districts. L'inscription du temple de Mismié, dans le Ledscha, copiée par le voyageur Burck-
remplies pour les mois de sécheresse (i). Rien d'étonnant^ par conséquent, que les Cédréens, massés sur quelques points avec un immense bétail, aient souffert toutes les horreurs de la soif. Le manque d'eau était toujours à craindre pour eux en cas de blocus. Sous Nabuchodonosor, ils périront derechef par la soif (2}.
Le Ledscha appartenait aux Cédréens : il ne leur servit pas seulement de refuge temporaire. Leurs bataillons en déroute n'y auraient jamais pénétré, si le pays avait été au pouvoir dun autre peuple. Car on en défend l'entrée avec une extrême facilité : en 1839, cinq mille hommes en interdirent l'accès à l'armée égyptienne, qui avait fait trembler Constantinople, et soutinrent contre elle un siège de neuf mois. Les Turcs y échouèrent de môme en 1851. — La Bible confirme notre induction. Elle parle des rochers où habitent les Cédréens (3) et montre ceux-ci fuyant, après leur défaite sous Nabuchodonosor, vers le territoire de Têma, aux confins du Ledscha à lest (4). Possédaient-ils en plus le Hauran proprement dit ? Nous ne saurions le leur accorder tout entier. Il faut en réser-
hardt et vérifiée par le consul Wetzstein, attribue à la localité le tilre de chef'lieudutrachône, arfTpo'/(.rùULT, toù TpÔLytùvo^. Le Ledscha était donc le trachône par excellence,le seul qui existât au point de vue administratif. Le second n*a jamais eu de population fixe : il est fréquenté par les pasteurs durant le printemps seulement. M. Wetzstein le retrouve dans le massif du Safa, de formation identique à celle du Ledscha, au sud-est de Damas, à la place que lui assigne Strabon, dont les termes excluent les montagnes de riturée du côté de la Palestine, et celles du Hauran du côté de l'Arabie. Voir Wetzstein,, Reisebericht ûber Hauran und die Trachonen^ pp. 36, 37.
(1) Socin-Bàdeker, Palestine et Syrie, pp. 424, 444.
(2) Isaîe, XXI, 14.
(3) Ibid., xLii, 11. « Qu'ils élèvent la voix le désert et ses villes, les enclos (les plis de la montagne h qu'habite Cédar ; — que les habitants du rocher poussent des cris du h^ut des montagnes. » Le parallélisme entre Cédar et les habitants du rocher est évident.
(4) Ibid. XXI, 11. « Portez de Teau à la rencontre de ceux qui ont soif ; habitants de Té ma, allez avec des aliments à la rencontre des fuyards. » Il 8*agit des fugitifs de Cédar. il existe encore de nos jours une localité de Têma au lieu indiqué.
ver au moins une partie pour la tribu d'Azor, proche de Cédar et riche comme lui en troupeaux de toute sorte, qui habitait des montagnes inaccessibles , des grottes profondes, et qui trouverait difficilement place ailleurs, à moins que le peuple d'Azor et celui de Cédar ne soient identiques (i) .
Un butin immense récompensa les Assyriens des fatigues essuyées dans un si rude pays. Assurbanipal en rend compte dans un langage par trop hyperbolique :
a J'emmenai au pays d'Assur la population mâle et femelle, avec des bœufs et des moutons sans nombre. J'en remplis tout le pays qu'Assur m'a confié ; je répandis dans toute son étendue les chameaux à l'égal des moutons. Dans mon pays, on vendit les chameaux pour un demi-X d'argent par tète au marché (3). »
La monnaie X, représentée par un idéogramme de sens certain bien que Ja lecture en reste jusqu'à présent inconnue, est le soixantième de la mine, laquelle pèse environ 500 grammes. Assurbanipal emploie sans doute une expression proverbiale, comme qui dirait : on vendait les chameaux pour rien. On admettra aussi que les chameaux de Cédar arrivèrent à Ninive en mauvais état. Néanmoins le butin de Cédar, malgré toutes les exagéra-
(1) Jérémie, xlix, 28-31. « Concernant Cédar et les royaumes d'Azor, ainsi parle Jéhova : levez-vous, marchez contre Cédar et dévastez les orientaux (par rapport à la Palestine). Leurs tentes et leurs troupeaux seront pris ; leurs pavillons, tous leurs effets, leurs chameaux, on les leur enlèvera. On pousse des cris de frayeur autour d'eux : fuyez, sauvez-vous, entrez dans des demeures profondes^ habitants d'Azor : c'est la parole de Jéhova... Levez-vous, marchez contre un peuple plein de sécurité, qui habite avec confiance, à l'écart. »
D'après Isaïe (xlii, 11), les Cédréens habitent des lieux enfermés, dans les montagnes, des hhâtsêrim^ de la racine kh-isr, Azor, qu'il faudrait transcrire Khâtsôr, dérive de la même racine.On le considérerait à bon droit comme un collectif équivalent au pluriel khâtsêrim, et on en conclurait que^dans Jérémie, Cédar et Azor sont synonymes. Dans l'hypothèse, Cé/ar et les royaumes d'Azor formeraient hendiadys. Le passage ainsi interprété a une allure plus naturelle.
(2) CoL IX, U. 43-49.
tions des rapports officiels, a dû être extraordinaire. La Bible, quoique plus sobre, donne pareillement une haute idée de Topulence de cette tribu. Le désert ne suffisait pas à une nation si riche: ses énormes troupeaux de moutons supposent qu'outre les steppes de TArabie euphratienne, elle possédait une partie considérable de la montagne au sud de Damas (i).
Cependant la défaite d'Abiyatih n avait pas abattu la nation entière ; Uaitih résistait toujours. Il était bloqué par Farmée d'Assurbanipal ou par ses alliés dans une position inexpugnable. Mais la famine et la révolte de ses sujets, réduits à manger leurs enfants, l'obligèrent à se rendre (2). Assurbanipal ne parle que de la famine : il ne dit point qu'Uaitih et ses gens aient souffert de la soif, quoiqu'il insiste volontiers sur ce point au cas échéant. Ils s'étaient par conséquent retranchés dans un lieu bien fourni d'eau. La circonstance indique plutôt la montagne que le désert, surtout au milieu ou à la fin de Tété. Il semble donc qu'Assurbanipal n'ait pas dépassé le Hauran au sud, et que les Nabatéens aient alors échappé à sa visite.
Les richesses de Cédar, l'étendue de son territoire, ses invasions en Syrie, son rôle dans les affaires de Babylone, sa résistance désespérée aux Assyriens, révèlent un peuple puissant et doué d'une énergie remarquable. D'autre part, les Gédréens ont des défauts qui les rendent incommodes pour leurs voisins. Ce sont de vrais enfants d'Ismaël, s'en prenant à tous et en butte à l'animadversion de tous (3). Le caractère des Ismaélites, peint d'un trait si vigoureux dans la Bible, se traduit en acte dans les récits d'Assurbanipal. Celui-ci se venge cruellement sur les chefs de Cédar des ennuis qu'ils lui ont causés. Il fait de sa propre main une
(1) Des tribus purement nomades dans TArabie septentrionale sont dans rimpossibilité d'avoir de grands troupeaux de moutons. Voir Wetzstein, op. ctï., p. 89.
(2) Col. IX, 11. 53-59. 90-102.
^3) Genèse, xvi, 12.
blessure à Uaitih; il l'attelle à son char avec trois princes d'Élam dans le triomphe qu'il se décerne à Ninive. Il est vrai qu'en langage assyrien, cela s'appelle user de clémence (i). Abiyatih, avec Aimu, son frère et son compagnon inséparable, est écorché vif. Enfin Assurbanipal chante la défaite de Cédar dans un style dithyrambique dont ses annales et celles des autres rois n'ofirent- point un second exemple (2). Il regarde évidemment comme le plus intéressant de ses exploits la réduction de cette nation indomptable.
Cependant les Cédréens n'étaient pas anéantis. Cinquante ans plus tard, on les retrouve au comble de la prospérité. Mais leurs immenses troupeaux excitent alors la convoitise des Babyloniens, qui pillent l'Asie à leur tour après la ruine de Ninive. Le passage de Jérémie relatif à cette seconde catastrophe de Cédar a été cité dans une note ci-dessus (3).
Non seulement les Cédréens possédaient des demeures fixes, ils avaient encore des villes fortes. Cela ressort des lignes d'Asarhaddon qui suivent :
(1) Col. IX, 11. 103.114; col X, 11. 17.30.
(2) Col. X, 11. 1-5. — M. Halévy (Essai sur l^s inscriptions du Sa fa, p. 306) a fondu eh un seul personnage les deux frères Abiyatih et Aimu. (Le dernier nom est exprimé par les trois caractères a-a mu.) a L'armée auxiliaire, dit-il, était commandée par le général Abiyâté aamu. » Plusieurs fois, à la vérité, les deux noms se suivent immédiatement, sans être unis par la conjonction w~ et. Mais ils sont précédés Tun et l'autre du clou vertical qui indique les noms propres d'hommes et,dan8 le texte assyrien de la phrase qui énonce leur genre de mort, Abiyatih est séparé d'Aimu par plusieurs mots. Le même savant, par une sorte de compensation, dédouble Uaiti, le personnage principal. Car il hésite pour ce nom (Ibid.) entre les deux lectures Uâtê et Samatêf lectures qui seraient également plausibles, n'était la variante Yaûtah (Ya-uta-h), dans le récit du cylindre B, laquelle ne comporte pas la lecture Sam pour le premier caractère. Uaitih (Halévy, Uâtê) et Yaûtah ont identiquement la même histoire et ne font qu'un. Pour hésiter entre les lectures Uâtê et Samatê, il faut ne pas s'apercevoir de l'identité d'Uaitih et de Yaûtah et en faire deux. M Halévy s'est égaré à la suite de M. Menant, Annales des mis d'Assyrie,^, 271.
(3) Page 147.
« Adumu est une ville forte du pays d'Aribi que Sinakhiirba (Sennachérib), le père qui m'a engendré, avait prise (i). »
Il s'agit d'une ville. Ainsi, quoi qu'en aient pensé plusieurs traducteurs, Adumu n'a rien à faire avec le pays d'Édom, dont le nom s'écrit ailleurs Udumu dans les inscriptions assyriennes. M. Halévy(2) rapproche Adumu, avec plus de vraisemblance, d'Udume près de Yabrud, au nord-est de Damas, si le pays d'Aribi, ce qui. est presque certain, désigne ici le Cédar.
Le prisme d'Asarhaddon offre après ces mots quatre lignes presque eflFacées. Mais le peu qui en reste et la suite du récit en indiquent le contenu : elles disent que Sennachérib avait enlevé et transporté en Assyrie les dieux d' Adumu. Abattu par ce malheur, toujours regardé comme une extrême calamité chez les anciens Arabes, Khazaïlu (Hazaël), le roi auquel appartenait Adumu, s'humilia profondément.
« Il vint avec ses riches présents à Ninua (Ninive), ville de ma seigneurie, et me baisa les pieds. Il me supplia de lui rendre ses dieux. Je le traitai avec bienveillance. Je réparai ces dieux ; je fis inscrire dessus la puissance d'Assur et l'écriture de mon nom, et je les lui donnai. J'établis reine sur eux (sur les hommes d'Aribi) Tabua, élevée dans mon palais. Je la renvoyai dans son pays avec ses dieux. J ajoutai soixante chameaux au tribut fixé auparavant par mon père, et je leur en imposai l'obligation. Khazaïlu ayant accompli sa destinée, je fis asseoir sur son trône Yahlu son fils. J'ajoutai au tribut de son père 10 mines (5 kilogrammes) d'or, 1000 grandes pierres, 50 chameaux, 1000 kunzi(f) de plantes aromatiques, et lui en imposai l'obligation (s). »
Nous avons dit qu'ici Aribi signifiait Cédar comme au
(1) Prisme A d'Asarhaddon^ col. IV, 1. 55-57.
(2) Essai sur les inscriptions du Sa fa, p. 305. (3)' Prisme A d'Asarhaddon, col. V, 11. 4-24.
commencement du grand récit d'Assurbanipal. Et, en effet,le Khazaïlu dont il est ici question doit être le prince de ce nom ancêtre des Uaitih, qu'Assurbanipal, fils d'Asarhaddon, suppose connu par des relations antérieures avec l'Assyrie.
Le rôle de Tabua est diflScile à préciser. Venait-elle en Arabie comme épouse principale de Khazaïlu ou de son héritier présomptif, avec le titre de reine ? Était-elle investie d'une autorité personnelle ? La seconde hypothèse est aussi admissible que la première. Car les Cédréens obéissaient à plusieurs chefs, et les faits ne tarderont pas à prouver que la loisalique était inconnue en Arabie. Tabua n'était pas une femme quelconque, du harem d'Assarhaddon, mais une Cédréenne, puisque les dieux de Khazaïlu sont aussi ses dieux et qu'on la renvoie dans son pays. Elle n'est pas non plus le seul exemple d'un prince étranger élevé à la cour du roi d'Assyrie, puisque Sennachérib met sur le trône à Babylone, un Bilibus, originaire de cette ville et nourri depuis son enfance dans le palais de Ninive (i).
Parmi les articles réclamés, notons les mille grandes, ou plutôt les mille gigantesques pierres, car l'épithète gasru qualifie toujours une force ou une grandeur extraordinaire. Puisque la prestation est exigée comme tribut utile en temps de paix, non comme châtiment à ^la suite d'une révolte ou d'une résistance opiniâtre, il faut la regarder comme une contribution naturelle du peuple que Ton en grevait. Les Cédréens savaient donc extraire la pierre des carrières et la livrer dans les conditions voulues, ce qu'eussent fait difficilement des bédouins errants.
Un pareil impôt se trouve conforme au goût d'Asarhaddon, qui requérait de même pour la fourniture et le transport de lourds matériaux de construction vingt-deux rois de la côte de la Méditerranée et de l'île de Chypre (2).
(1) Cylindre de Bellino, ligne 13.
(2) Le passage relatant la chose a été cité dans l'article précédent.
Les pierres étaient probablement destinées à Babylone où Asarhaddon construisit des édifices. Dans la supposition, le transport s'en trouvait facilité par le voisinage de TEuphrate. — On ignore sur quoi repose la traduction singulière mi/te pierres précieuses , dans un récent volume sur l'histoire d* Assyrie, que nous recevons au moment de livrer ces pages à l'impression.
Le sol cédrêen fournissait néanmoins des produits remarquables, à en juger par le dernier article de la liste, les essences aromatiques. Cela rappelle les marchands ismaélites auxquels Joseph fui vendu par ses frères et qui venant du canton de Galaad, situé au delà du Jourdain et proche' de Cédar, transportaient en Egypte, à dos de chameaux, de la résine, du- baume et du ladanum. Il est possible que ces marchands fussent des Cédréens (i). Le trait révèle du moins que les Ismaélites ou les tribus congénères . de ces parages s'adonnaient au commerce, et que leurs caravanes parcouraient l'Asie occidentale aussi bien que celles des Phéniciens. Pour l'instinct mercantile, le livre de Baruch met les enfants d'Agar sur la même ligne que les fils de Chanaan : il les représente les uns et les autres courbés vers la terre, insouciants des intérêts d'un ordre supérieur, que les descendants de Jacob négligent moins, mais dont ils ne s'inquiètent pas assez non plus (2).
Cependant les Ismaélites étaient surtout pasteurs. On vient de le voir en ce qui concerne Cédar. Leurs voisins de Yetur, de Naphîs et de Nodab possédaient pareillement d'immenses troupeaux. Deux passages des Paralipomèdes contiennent d'intéressants détails sur ces trois tribus et sur une quatrième, les Agréons, que nous croyons être les mêmes que les Cédréens. Nous en transcrivons le
(1) lis sont nommés tour à tour Ismaélites et Madlanites dans la Genèse. Les Madlanites n'étaient pas à proprement parler Ismaélites. Les noms ne renseignent donc pas exactement sur la nationalité des marchands.
(2) Baruch, m, 22, 23.
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texte, qui fixe des points de repère pour nos recherches ultérieures.
« Les fils deRuben et do Gad, la demi-tribu deManassé, firent la guerre aux Agréons (Hagrîm). Yehur, Naphîs et Nodab secoururent ceux-ci. Les Agréens avec tous leurs alliés furent livrés dans leurs mains. Ils s'emparèrent de leurs troupeaux, cinquante mille chameaux, deux cent cinquante mille brebis, deux mille ânes, et de cent mille hommes. Et ils habitèrent à leur place jusqu'à la captivité (i). »
L'autre passage fixe la situation des Agréens, à Test du pays de Galaad et par conséquent au nord du royaume d'Ammon.
« (Les fils de Ruben) firent la guerre contre les Agréens aux jours de Saûl,et ceux-ci tombèrent dans leurs mains. Ils (les Rubénites) habitèrent leurs tentes (les établissements des Agréens), dans toute la contrée à Test de Galaad (2). ».
D'autre part, les indications de Strabon déterminent le séjour des Ituréens/^Ye^wrj, au commencement de notre ère dans l'angle de l'Hermon et de l'Anti- Liban, au sudouest de Damas, au nord de Manassé et des sources du Jourdain (s).
Les trois tribus de Manassé, de Gad et de Ruben occupant, dans Tordre où nous les nommons, la rive du Jourdain, depuis sa source orientale jusqu'à la mer Morte, le territoire des tribus étrangères dépossédées par elles
(1)7 Parai, v, 19^1.
(2) Ibid., 10.
(3) D'après Strabon (XVI, n, 20), les Ituréens habitent des montagnes au sud de la Damascène et en même temps voisines de Chalcis, au nordouest de Damas. M. C. Mûller, qui marque les Ituréens aux sources de TAbaiia ou Amana (dans Tatlas de Strabon, carte Xll), concilie les deux données. On n'a aucune raison de les diviser et d'en placer une partie dans le mont Hauran (Wetzstein, p. 99). Au neuvième siècle avant Jésus- Christ, Assurnatsirpal rencontre un pays de Yatur, beaucoup plus au nord, sur le bas Oronte. Voir plus haut, p. 49.
se cherchera naturellement plus à Test. Les Ituréens, au nord du royaume d'Israël, et les Agréens, au nord du royaume d'Ammon, en occupent les extrémités. Naphîs et Nodab se marqueraient donc avec une grande probabilité dans la région intermédiaire sur le yersant oriental de THermon. Les brigands arabes que Strabon place dans le voisinage des Ituréens, seraient bien un reste de ces deux nations.
Les Ituréens avaient donc survécu aux désastres essuyés pendant le règne de Saûl, ce qui suppose que les Israélites les avaient dépossédés en partie seulement. Semblables à leurs frères de Cédar et dignes fils d'Ismaël, ils se distinguaient par leur goût pour le brigandage (i).
Les Agréens s'étaient également maintenus. Du moins pense-t-on les retrouver dans les 'A/paîoi, Agraei, d'Ératosthène (2).
Les Agréens (en hébreu Hagrî^ pluriel Hagr%m) des Paralipomènes doivent être des Ismaélites, désignés par un dérivé de Hagar (Agar), nom de la mère d'Ismaël (s). Nous croirions même volontiers que les Hagrîm ne font qu'un avec les Cédréens (4). Comme ceux-ci, ils constituent une tribu importante à Test des montagnes de Galaad ; comme Cédar encore, si leur identification avec les Agraei d'Ératosthène et de Strabon est fondée, leur situation les rapproche de la Babylonie plus qu'aucune autre nation arabe. — Le nomd'Hagrîm dans un sens restreint, pour désigner la plus puissante des tribus rattachées à la souche d'Agar, répugne aussi* peu qu'Z?raé7 appliqué à dix seulement des tribus hébraïques. Il est vrai que Pline l'Ancien fait deux peuples distincts des Cédréens et des Agréens, mais il
(1) strabon, XVI, 11,20.
(2) Cité par Strabon, XVI, iv, 2. Ératosthène florissait vers 230 avant Jéfius-Christ.
(3) Le livre de Baruch désigne les Ismaélites sous le nom de fils d'Agar.
(4) EisU naU V, xiifxi), 1; VI, xxxii (xxxm), 11, 16, 19.
suppose un changement de situation trop étrange pour être accepté sur son seul témoignage : il place les Cédréens près de la mer Rouge au sud-ouest des Nabatéens. De plus, ses Agréens habitaient l'Arabie méridionale.
Les Hébreux, disent les Paralipomènes, habitèrent les territoires enlevés aux Agréens et à leurs alliés jusqu'à la captivité de Ninive. Les Ismaélites rentrèrent-ils alors dans leurs anciens établissements ? La chose est plus que probable. On se demande également si les progrès de Cédar en Syrie sous les Sargonides ne tiennent pas en partie à la dissolution du royaume d'Israël. Quoi qu'il en soit, les immenses richesses de Cédar à cette époque et son influence sur Nabayôt, pays lointain pour les Assyriens en comparaison de Cédar, donnent à penser que son territoire se prolongeait vers le sud dans la montagne de Syrie.
§ 2. Le Bâzû.
Immédiatement après l'histoire de ses relations avec Hazaël et le Cédar, Asarhaddon décrit une longue marche dans l'Arabie Déserte, donnant des détails sur la nature du sol, mais en termes assez obscurs jusqu'à présent. Voici la traduction du passage, à laquelle nous espérons avoir fait faire quelque progrès :
f( Le pays de Bâzû dont le site est lointain : une marche par plaines OiabaUj, terrain de X, lieu de sécheresse. Je laissai derrière moi et franchis 140 kasbu-qaqqar (environ 900 kilomètres) de bas-fonds fbatsi), de pâturages (puqudtuj, et de pierres bouche d'antilope ; 20 kasbuqaqqar (environ 130 kilomètres) de serpents et de scorpions qui couvraient le sol comme des sauterelles ; vingt kasbu qaqqar de pays de Ma^w (ou du pays deKhazû, nom propre), montagne de pierre X. Cette contrée où depuis les jours reculés (c'est-à-dire, jamais), aucun roi parmi mes prédécesseurs n'était allé, .par la volonté
d'Assur mon maître, je m'y rendis, je tuai huit rois qui se trouvaient dans ce canton. J'emmenai leurs dieux, leurs effets, leurs biens et leurs sujets au pays d'Assur. Layali, roi de la ville de Yadih, qui avait fui devant mes armes, apprit l'enlèvement de ses dieux. Il vint à Ninua (Ninive), ville de ma royauté, et me baisa les pieds. Je le traitai avec clémence et prononçai son pardon. Sur ses dieux, que j'avais enlevés, j'inscrivis la puissance du dieu Assur ; je les lui rendis et lui soumis ce pays de Bâzi (variante Bâtsi) ; Je lui imposai un tribut à payer à ma seigneurie (i). >»
La relation qui offre la variante Bâtsi nomme les huit rois tués avec les villes ou villages qu'ils gouvernaient :
« Kîsu, roi de Khaldili ; Akbaru, roi de Napiati (la syllabe Na est douteuse) ; Mansaku, roi de Magalâni ; Yapah, reine de Dihtâni ; Khabisu, roi de Qadasih ; Nikhara, roideGahpâni ; Baïlu, reine d'Ikhilu; Khabanamru, roi de Budah (î). »
Asarhaddon ne dit point en propres termes et on ne lit DuUe part, à notre connaissance, que le Bâzû (Bâzi, Bâtsi) fasse partie de l'Arabie, mais personne que nous sachions n'en a douté jusqu'à présent.
D'abord les noms propres indiquent un canton syrien ou arabe. Un des rois ou scheiks de Bâzû porte le nom bien connu d'Akbar, qui signifie le grand en arabe. Une des reines est nommée Yapa, qui s'explique par l'arabe et d'autres langues sémitiques et signifierait c^i^^mp^w^e, belle. Il en est de môme de Qadasih, que Ton a rapproché de Qadès, la sainte, nom de plusieurs villes en Syrie (3). Ani, élément composant de trois autres noms de localités dans le groupe, pourrait signifier fontaine, qui se dit en arabe et dans les dialectes congénères hairiy génitif déterminé en
(1) Prisme A d' Asarhaddon, col. 111, 11. 25 52.
(2; Prisme brisé d' Asarhaddon, col. V, 11 19-22.
(3) Halévy, Es^ai sur les inscriptions du Safa^ p. 306.
arabe haini. Magalâni serait le magal de la fontaine et ainsi de suite. En Arabie, remplacement d'un village est le plus souvent déterminé par une fontaine ou par la facilité de creuser un puits.
Les traits les plus clairs de la description assignent pareillement le Bâzû à TArabie. Ce district lointain est nouveau pour les Assyriens (ii. Nous en jugeons par le tonde la narration, qui prétend évidemment révéler les curiosités d'un pays inconnu, comme l'Arabie, dont les Assyriens n'avaient point jusque-là dépassé la lisière à Test de la Syrie. Le Bâzû se trouve au terme d'une marche très longue à travers une région déserte où Ton rencontre des espaces qui fourmillent de scorpions et de petits serpents, des plaines et des montagnes pierreuses d'une nature remarquable. Ces traits particuliers indiquent l'Arabie, et dans l'Arabie une partie située au delà de la plaine du Hamad septentrional, littéralement jonchée de pierres, au delà des massifs volcaniques du Safa et du Harra de Syrie, voisins du Ledscha et du Hauran. A moins qu'on ne préfère chercher le Bâzû, suivant la route actuelle du pèlerinage persan à la Mecque, au sud-est du Hamad, où des montagnes de granit rose et d'autres roches d'aspect extraordinaire frappent si vivement le regard des voyageurs.
D'autres détails méritent également notre attention, parce qu'ils achèvent la description générale de l'Arabie déserte.
Le mot nabaliy faute d'un meilleur terme, se traduirait avec assez d'exactitude plaine côtière. Car on le rencontre désignant des terrains bas voisins d'une mer ou d'un
(1) Les notions de géographie qui nous guident dans nos recherches sur le Bâzû sont puisées dans les ouvrages suivants : Palgrave, Une année de voyage dans P Arabie cen^ra/e, traduction française de Jonvaux ; lady Blunt, Voyage en Arabie, trad. fr. de Derome ; Wilfrid Blunt, Notes sur la géographie physique de r Arabie du nord, Bxxpplément à l'ouvrage précédent; Huber, Voyage dans l'Arabie centrale, dans le Bulletin db la Société DE GEOGRAPHIE de Paris, 3« et 4e trimestres de 1884, 1*^ trimestre de 1885 ; Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle^ tome IX.
fleuve. On a lu dans le chapitre précédent un extrait d'Assurbanipal où il se dit des plages du littoral en Phônicie (i). Sennachérib appelle nabali un terrain obtenu par Texhaussement d'un fonds submergé au bord d'un fleuve (2) ; il appelle du même nom la plaine comprise entre le Tigre et TEuphrate à la hauteur d'Opis (3).
Dans le cas présent, nabali ne s'applique-t-il pas soit à la rive droite de rEuphrate,soit encore aux plaines creusées par les wadis arabes, soit enfin au rivage du golfe Persique?Car il est peu probable qu'Asarhaddon comprenne dans la description la plaine de Mésopotamie, trop familière aux Assyriens contemporains ; nous doutons aussi qu'il mesure la distance parcourue à compter de sa capitale, le terrain mesuré étant précisément le terrain décrit.
On n'enfrevoit ni le sens, ni même la lecture de l'expression « terrain de X », dans l'énumération : nabali, terrain de X, lieu de sécheresse. 11 se peut que chacune des appellations qualifie à un point de vue particulier l'ensemble du pays traversé. Les caractères des diverses régions sont énoncés dans le développement suivant, qui range les lieux parcourus sous trois catégories, dont la première, « 140 kasbu-qaqqar de bâtsi, puqudtu, pierres bouche d'antilope », est de loin la plus importante.
M. Fried. Delitzsch traduit très heureusement, à notre avis, le mot bâtsi par marais, bourbier. Nabuchodonosor en effet raconte que des monticules s'étaient formés dans l'enceinte d'un temple effondré et que des mares (batsi ou hazaj s'y étaient répandues (4). Le sens est confirmé par le rapprochement de batsi avec les mots hébreux bots et bitsah, de la même racine et signifiant bourbier, marais..
(1) Page 73.
(2) Cylindre de Bellino, 1. 49.
(3) BnlL inscription, no 4, 1. 62.
(4) Cylindre de Senkereh, col. 1, 11. 12-15. Cf. Fried. Delitzsch, dans la Zeitschrift fur Keilschriftforschung de Fritz Hommel, cahier de janvier 1885, p. 93.
Toutefois on oublie de nous dire où se trouvent tant de marais dans un pays aussi sec que TArabie. En attendant une explication plus autorisée, nous identifions les bâtsi avec les wadis, ces lits de rivières et de fleuves intermittents qui sillonnent TArabie, comme les cours d'eau permanents serpentent dans les autres paj^s. Les wadis se dessèchent en été, et ne présentent bientôt plus que çà et là des mares d'eau stagnante ou des fonds boueux. Ce sont surtout ceux qui se jettent dans TEuphrate, et que les Assyrio-Babyloniens connaissaient le mieux, qui présentent l'aspect de marécages durant Tété. Le nom de bâtsi, qui leur convient parfaitement, se sera étendu par analogie au reste des wadis, même à ceux dont le fond est d ordinaire sec. C'est ainsi que les Hébreux et les Assyriens nommaient ruisseau d'Egypte le Wadi-el-Arisch, où il n'ya presque jamais deau (i).
Si bâtsi désigne réellement les wadis, on connaît déjà le sens de deux termes sur les trois qui constituent la somme de 140 kasbu qaqqar, puisque le troisième est au moins compris dans le sens général de sol pierreux (2). Partant de ces données, on déduira le sens du second terme, puqudtu, qui signifiera probablement pâturages, steppe. Les pâturages constituent en effet, avec les wadis et les plaines jonchées de pierres, la physionomie générale de l'Arabie Déserte en dehors des montagnes, qu'Asarhaddon aura évitées le plus possible.
Notre interprétation, confirmée par une liste lexicographique où figurent des plantes de pwgwrf^M, et qui définit ce terme par une périphrase renfermant le mot akil, champ,
(1) Asarhaddon plaisante agréablement là-dessus dans un passage cité plus loin.
(2) La lecture abui pi tsabiti, pierres bouche de gazelle, est établie dans la revue de Fritz Hommel, cahier de janvier, p. 93, par M. Fiied. Delitzsch, qui n'ose se prononcer sur la nature de la pierre indiquée. Depuis, un autre savant a traduit pierres précieuses. Des pierres précieuses caractérisant l'aspect extérieur d'une route de vingt-sept lieues, est-ce chose vraisemblable ?
est aussi très naturelle grammaticalement (i). Le verbe assyrien paqadu, de la môme racine, signifie mener, conduire, diriger. Puqudtu est donc le lieu où Ton mène, où Ton dirige les troupeaux. C'est par le même procédé de dérivation que l'hébreu ràhô, etTassyrien râhu passent du sens de mener à celui de faire paître. L'hébreu midbar et l'assyrien madbar signifient, exactement comme puqudtu, le lieu où l'on fait marcher le bétail.
Nous sommes dans l'incertitude en ce qui concerne le mot khazu. Nous hésitons à en faire un nom propre, malgré les autorités qui nous y invitent, parce qu'il est le dernier terme d'une série de terrains définis par des noms communs ou des équivalents de noms communs. ^
Bâzû fait fonction de nom propre; mais, par lui-même, il semble être une appellation commune empruntée à l'idiome assyrien, plutôt que le nom indigène du pays qu'il désigne. 11 se présente sous la forme Bâtsi, et coïncide alors avec le nom commun bâtsi, que M. Fried. Delitzsch a si heureusement traduit bas-fonds, marais, et qui d'après les considérations précédentes doit s'entendre des wadis arabes. Asarhaddon raconte qu'il donna à Layali ce district de Bâtsi, employant ledéterminatif 6-(? pour le distinguer des autres bâtsi qu'il a rencontrés. Nous n'avons pas souvenance qu'on dise jamais en assyrien avec un vrai nom propre, par exemple : ce pays de Sidon, pour signifier simplement le pays de Sidon dont on aurait parlé précédemment. Notre manière de voir se confirme par des analogies. Tous les assyriologues connaissent les appellations de pays de Mikhri, pays d'Irini, employées comme noms propres de cantons fertiles en arbres nommés mikhri et irini. Il est clair que ces considérations sont indépendantes du sens particulier du mot bâtsi : elles supposent seulement qu'il est nom commun.
(l) Voir Cuneifomi Inscr. of W. A., t. Il, pi. 41, n^ JO, 11. 5i-63, et Strassmaier, Alpkab. Yerzeichniss, n*» 7122,où le texte est complété. Pour la lecture puqudtu et non pukûtu, voir loc, cit, 1. 61, et dans le même tome, pi. 23, 1. 37, 38, e f., pi. 35, 1. 35 ; cf. Strassmaier, n^ 7123.
Après cela, ridentification de Bâzû et Khazu avec les noms bibliques Buz et Khazôy désignant, le premier la patrie d'un des amis de Job, généralement placée dans les environs d'Édom, et le second une contrée située soit en Syrie sur TEuphrate soit en Mésopotamie, paraîtra fort chanceuse, et Ton s'étonnera qu'elle ait servi de fil conducteur à un savant distingué dans l'étude dn récit d'Asarhaddon ; car Bâzû est un terme purement assyrien qui n'a rien à faire avec la nomenclature biblique. 11 en est de même selon toute probabilité de Khazu. Mais, quoi qu'il en soit du dernier, l'identification est compromise, parce qu'elle tire sa Jorce de deux rapprochements parallèles Bazu-Buz, Khazu Khazô, dont l'un est supprimé. Observons encore que l'analogie des sons, dépourvue de faits à l'appui, est un signe équivoque d'identité. Outre qu'il y a des ressemblances fortuites, l'assyrien, qui transcrit les vocables étrangers avec plus ou moins d'exactitude, est porté à en créer de fausses.
Pour deviner la marche d'Asarhaddon , il faut connaître le tracé des principaux wadis de l'Arabie septentrionale ; car ces dépressions humides sont les routes naturelles du désert, moins à cause de leurs flots passagers que des puits qu'on y trouve plus nombreux qu'ailleurs.
Parmi les wadis qui aboutissent à TEuphrate, il suffit de signaler le Wadi Hauran et TErmek ; les autres naissent à une trop petite distance de l'Euphrate et n'eussent pas mené Asarhaddon assez loin, pour qu'on tienne spécialement compte d'aucun d'eux en traitant la question préseute. Mais, si on en considère l'ensemble et qu'on y joigne les terrains marécageux en dehors des wadis, la rive arabe du bas Euphrate se nommera à bon droit une contrée de bâtsi.
LeWadi Hauran traverse l'Arabie septentrionale depuis le Harra, à Test du mont Hauran, jusqu'à l'Euphrate. Son point de jonction avec le fleuve est sur le 34®-parallèle. La carte des époux Blunt lui donne une longueur approxi*
mative de 300 kilomètres. A la saison des pluies, il forme une succession d'étangs sur tout son parcours. Il côtoie des pâturages qui le séparent du Hamad au sud, et dans lesquels des pasteurs Anazeh tiennent actuellement leurs quartiers d'hiver. Dans l'antiquité reculée, les steppes du Wadi Hauran doivent avoir appartenu aux fils de Cédar. Ceux-ci étaient en bons termes avec Asarhaddon.
L'Ermek ou Roummen est sans conteste le plus remarquable des wadis arabes. C'est le lit d'un ancien fleuve qui se formait, au centre de l'Arabie, des eaux de diverses rivières issues des montagnes riveraines de la mer Rouge, et qui allait lui-même porter son tribut à l'Euphrate ou au golfe Persique ; car ce golfe s'avançait jadis beaucoup plus avant dans les terres. L'Ermek aboutit aujourd'hui au Schat-el- Arab en face de Bassora. Il roule encore une assez grande quantité deau à la saison des pluies, mais il a rarement la force d'atteindre son embouchure ; le plus souvent il se perd dans les sables à une grande distance de là. Cependant il se maintient constamment humide dans son cours moyen. La connaissance de l'Ermek en Europe est due aux renseignements que M. Wetzstein, consul de Prusse à Damas, a recueillis de la bouche des chefs de caravanes et confrontés avec les indications des géographes arabes. M. Wetzstein a publié le résultat de ses recherches ejj 1865 (i).
A l'ouest de l'Ermek, et parallèle à sa cavité, une ligne de citernes et de puits, construits dans des dépressions isolées et dans le fond de divers wadis, marque les étapes d'une route qui de Mesched-Ali, sur le lac de Nedschef, au sud de la Babylonie, mène au Dschebel Schammar, en traversant leHamad et le grand Nefûd.Les puits et les réservoirs dont la route est actuellement pourvue ont été construits au IX® siècle par Zobéideh, veuve du calife Haroun-
(li Dans le journal géographique de BerMa, Zeitschrift fur a/lgem. Erd' kunde, an. 1865, pp. 1. 241, 408, cité par Vivien de Saint- Martin, Histoire de la géographie^ p. 529, note 2.
al-Raschid, mais elle était suivie avant ce temps-là par les pèlerins de Bagdad et de la Perse à la Mecque, et il ne faut pas douter .qu'elle ne soit une des plus anciennes voies de communication de l'Arabie. Elle est relativement bien fournie d'eau en automne et en hiver, comme aussi en général les wadis tributaires de l'Euphrate.
Une route du même genre, coupant la précédente, va de Suk-es-Schiokh sur l'Euphrate, un peu au-dessus de son confluent avec le Tigre,jusqu'à Meskakeh, à l'extrémité du Wadi Sirhan, dont il va être parlé. Une autre, dont il a été fait mention précédemment, mène de l'Euphrate en Syrie suivant la ligne Bagdad-Damas, en coupant le Wadi Hauran C'est par elle que se fait actuellement le service des dépêches entre les deux villes.
Plusieurs wadis concourent dans la vallée de Rukhbeh au pied du mont Safa, à l'ouest du Hamad, dans lequel ils prennent naissance. Le Rukhbeh se transforme en lac et en lagunes en hiver ; un certain nombre d'étangs se forment également alors sur le cours inférieur des wadis. A la fin de Thiver, le lac et les étangs sont remplacés par des marais ; aux marais succèdent enfin des pâturages, que les bédouins se disputent au printemps. Le Rukhbeh et les pentes voisines sont donc habités durant une partie de l'année.
A l'ouest encore, et plus au sud, le Wadi Rayel descend du mont Hauran suivant une direction nord-est sud-ouest et va à la rencontre du Wadi Sirhan, qu'il rejoint à l'entrée du désert. Le Wadi Rayel offre à la fin de son cours les mêmes caractères que les précédents.
La cavité du Wadi Sirhan, large en moyenne d'une douzaine de kilomètres, se relève, sur une longueur de 70 lieues, jusqu'aux oasis du Dschof et de Meskakah, à l'altitude d'environ 600 mètres. M. Blunt affirme que les puits du Sirhan sont nombreux et bien fournis ; il pense même qu'il s'y forme çà et là des étangs à la saison des pluies : il en juge par la végétation relativement riche en plusieurs
endroits au mois de janvier. L'indication de M. Blunt se trouve confirmée par la relation de M. Huber : « Ce jour-là, (le 21 mai, tandis que M. Blunt vit le Sirhan en décembre et janvier), nous rentrâmes de nouveau dans le Ouâdi Sirhan (près de Kaf), et je contemplai un spectacle magnifique. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, le sol parfaitement uni était recouvert d'une légère couche de sel d'une blancheur éblouissante. Laissant ce terrain à gauche, nous le contournâmes pendant trois heures. 11 ne fallait pas songera le traverser ; car, au-dessous de la couche de sel, la terre restait humide, excessivement glissante, et les chameaux ne pouvaient y marcher Outre
le danger de glisser et de faire une chute, toujours dangereuse sur un chameau, on risque de tomber dans un des trous fangeux recouverts d'une couche de sel très mince, qui sont nombreux dans ces marais. » Au témoignage de M. Paigrave, le Dschof, fond d'un ancien lac aussi bien que Meskakeh, est un canton très frais et très fertile : il possède des citernes, des puits et des ruisseaux nombreux. Meskakeh est inférieur au Dschof. M. Paigrave visita les deux oasis au mois de juillet. Madame Blunt, qui les vit en hiver, en parle en termes moins favorables.
En deçà du Dschof,la solitude du wadi n'est interrompue que par les deux villages de Kaf et d'Itherj, comptant chacun deux cents habitants, à vingt-cinq lieues du territoire syrien, et par quelques agglomérations encore plus insignifiantes. Mais la fréquence des puits dans la vallée témoigne d'une population plus considérable autrefois. La diminution tient au dessèchement graduel du wadi que les habitants constatent par leur expérience. Le phénomène se produit également dans plusieurs autres régions de l'Arabie. Aloasisde Dschobba dans le gnmd Nefûd,on sait encore par la tradition locale que l'on occupe le lit d'un . lac desséché, et les voyageurs instruits qui ont visité la Palmyrène sont généralement d'accord que ses eaux ne suffiraient plus à l'alimentation d'une cité populeuse comme
celle d'Odenat et de Zénobie. Oq admettra donc comme chose vraisemblable qu'au commencement du septième siècle avant notre ère, au temps d'Asarhaddon, la pénurie d'eau potable, obstacle principal des marches en Arabie, se faisait moins sentir que de nos jours. L*aspect général du pays n'a point changé pour cela. L'Arabie était dès lors un pays de sécheresse, ou plus littéralement de soif horrible.
On considérera pareillement les circonstances politiques, qui favorisèrent les courses des Assyriens en Arabie sous Asarhaddon beaucoup plus que sous les princes qui régnèrent avant et après lui. Asarhaddon exerça un pouvoir paisible en Babylonie et en Chaldée jusqu'au golfe Persique, tandis que son aïeul Sargon, son père Sennachérib et son fils Assurbanipal n'en furent maîtres que par intervalles. Ainsi rapproché de l'Arabie, comment un roi d'Assyrie n'aurait-il pas eu l'idée d'en soumettre successivement les tribus et d'arriver de proche en proche au centre de la péninsule, où les cantons du Dschebel Schammar et du Nedsched offraient sans doute alors comme aujourd'hui une riche proie aux conquérants assez forts pour s'en emparer ? De semblables aspirations étaient plus naturelles chez les Sargonides que chez les rois antérieurs, parce que les Assyriens, gênés à l'est par le développement du royaume de Médie, s'attachaient alors de préférence à TAsie occidentale. — Mener Asarhaddon de Babylone directement dans le désert arabe est une hypothèse d'autant plus plausible que sa marche est décrite en termes tout autres que celle d'Assurbanipal sur le Cédar, par la Syrie orientale, en venant de Ninive.
Les plans que l'on prête ici à Asarhaddon ne supposent pas des connaissances géographiques invraisemblables chez les Assyriens. Pour la langue et les idées, ils formaient un seul et même peuple avec les Babyloniens et les Chaldéens, limitrophes des Arabes sur une grande ligne de frontières ; ils avaient de plus soumis plusieurs tribus de
ces derniers, de sorte que leurs géographes, car il s'en trouvait chez eux qui s'occupaient de l'étude des pays étrangers, étaient à même d'obtenir des informations sur Jes chemins de l'Arabie, sur ses peuples, sur les époques de l'année où elle se prête le mieux à une invasion.
On ne s attend pas à ce qu'Asarhaddon enlève à l'Arabie Déserte un riche butin, ni qu'il impose un tribut considérable aux peuplades qu'il y trouve. Aussi parle-t-il de ces choses en termes d'un vague fort significatif après les évaluations précises des grosses redevances de Cédar dans le récit précédent. Évidemment le Bâzû avait peu d'importance. On dirait qu'Asarhaddon s'est proposé avant tout d'aflBrmer son empire sur ces vastes solitudes et de les parcourir en maître.
On ne s'imaginera pas non plus qu'il fût accompagné d'une nombreuse armée : il y avait peu de résistance à craindre, et les Assyriens le savaient, si les belliqueuses tribus des montagnes syriennes, pour lors soumises, étaient tenues en respect par d'autres troupes.
Enfin ce serait une erreur de mettre bout à bout les 180 kasbu-qaqqar, quelque chose comme 1250 kilomètres, total des marches, et de reculer le Bâzû jusqu'au fond de la péninsule arabique. L'inscription donne seulement à " entendre que le Bâzû se rencontra, à une grande distance, au cours d'une ronde de 250 lieues dans le désert. Si l'entreprise se rattache aux conquêtes antérieures à Test de la Syrie, le Bâzû s'identifie d'une façon plausible avec le Dschof et Meskakeh, les deux principales oasis de l'Arabie Déserte, qui communiquent avec le mont Hauran et laDamascène par le Sirhan. Si Ton suppose qu'Asarhaddon a remonté le Wadi Hauran, qu'il a gagné ensuite le Rayel et le Sirhan, qu'il est revenu à Babylone en suivant d'abord la route du Dschof et Meskakeh à Suk-es- Schiokh, et, arrivé au point de jonction, celle des pèlerins de Bagdad, on obtient la somme ronde de 180 kasbuqaqqar de marches, sans sortir de la vraisemblance. Par-
courir en moyenne deux lieues et demie par jour, durant trois mois, depuis la mi-novembre jusqu'à la mi-février, alors que l'eau est relativement abondante, est chose fort possible sur le parcours tracé, pour une petite armée équipée à l'arabe et guidée par des hommes qui auraient pratiqué le désert. L'aspect du pays, caractérisé sur une si grande étendue par des étangs, indique qu'Asarhaddon avait bien pris son temps pour s'engager dans ces vastes solitudes. Il a eu du reste le moyen de se ravitailler par le Wadi Rayel en se rapprochant de la Syrie ; il a pu également se ménager la rencontre d'un convoi de vivres au retour. Il est vrai que le rapport officiel ne le dit point. Mais les historiographes royaux n'entrent jamais dans pareils détails : ilâ suppriment tout ce qui est indifférent ou peu favorable à la gloire de leur maître, au risque de tronquer le récit d'une façon parfois désagréable pour le lecteur moderne.
Les exploits d'Asarhaddon ainsi conçus n'égalent pas en hardiesse ceux des princes arabes contemporains qui luttent probablement contre les difficultés d'un sol plus desséché. En avril 1880, Mohammed-ibn-Raschid, sultan du Dschebel îSchammar, partit de Hail dans l'Arabie centrale; traversa le redoutable désert du grand Nefûd, franchit le Sirhan, alla battre des tribus dans le Hamad, et pénétra ensuite dans le mont Hauran jusqu'à }3osra, d'où il regagna le Schammar, en passant nécessairement encore une fois par le Nefûd. — Nous ne parlerons pas d'une course célèbre de Khaled, lieutenant d'Abou-Bekr, à travers les solitudes arabiques depuis la Mecque jusqu'à Palmyre et l'Euphrate, en évitant la Syrie, parce que sa marche, effectuée dans un de ces moments critiques où l'on hasarde tout, ne saurait servir de base à une appréciation.
Le pays de Bâzû ou de Batsi, le pays des bas-fonds ou des étangs, s'identifierait-il d'une manière plausible avec le Dschof ? On en jugera par les rapports des voyageurs qui ont visité l'oasis.
M. Palgrave, nous l'avons dit, en donne une idée très avantageuse : il en fait une sorte de paradis terrestre. A l'entendre, les jardins du Dschof seraient sans pareils en Arabie. Plus fertiles que les plantations du Nedsched et du Dschebel Schammar, ces magnifiques oasis de l'Arabie centrale, ils surpassent infiniment celles de l'Hedschaz et des provinces voisines. Ils sont riches en palmiers-dattiers, arbres inférieurs pour les fruits à ceux de l'Hasa (sur le golfe Persique), mais préférables à ceux de TÉgypte, de l'Afrique et de la vallée du Tigre. Les pêches et les abricots, les raisins et les figues, qui abondent dans les vergers du Dschof, surpassent en saveur et en beauté ceux de Syrie et de Palestine. Pour compléter le tableau, le célèbre voyageur montre la campagne couverte de blé, de plantes potagères, de melons, etc. ; car les jardins sont compris en majeure partie dans l'enceinte de la ville principale, nommée Dschof comme l'oasis, et formée par la réunion de huit anciens villages. Cette végétation splendide est due à laction bienfaisante d'une foule de petits ruisseaux qui sillonnent les jardins et les champs. Voilà pour le Dschof proprement dit. L'oasis jumelle de Meskakeh, à trois lieues de distance, est inférieure pour le commerce et l'agriculture et rivalise néanmoins avec sa voisine pour le nombre des habitants. La population totale des deux cantons s'élèverait à quarante mille âmes.
M"*® Blunt,qui avait lu les descriptions de M. Palgrave et se représentait le Dschof comme une vaste région couverte de culture, se trouva fort désappointée quand elle y arriva. Il n'y a rien, dit-elle, au dehors de la ville, à peine quelques pièces de terre carrées, d'un demi-acre environ, verdies par de jeunes pousses de céréales. A la campagne comme dans les jardins de la ville, l'irrigation se pratique à l'eau de puits. Néanmoins quelques filets d'eau courent à travers les cultures, disposés de manière à former comme des quartiers de galette. Si l'on excepte la ville et les rares champs cultivés, l'oasis est une plaine de sable, parsemée
çà et là de bas-fonds argileux qui retiennent l'eau des pluies, et se reconnaissent à une croûte de sel qui les couvre, quand Teau a disparu. En général l'eau s'y rencontre à quelques pieds au-dessous du sol. D'après M^^ Blunt, Meskakeh, plus peuplé que Dschof, a des jardins intérieurs d'une surface double et une campagne plus fertile. Meskakeh, ainsi que Dschof, s'élève dans un large bassin entouré de collines de grès. M. Wilfrid Blunt estime la population des deux cantons réunis à huit mille âmes. Les renseignements de M. Huber confirment les données de monsieur et de madame Blunt. Le voyageur français observe néanmoins que le Dschof décline, et que les historiens arabes lui attribuent de Timportance dans l'antiquité.
Un point acquis, malgré des contradictions qui tiennent sans doute en partie à ce que les voyageurs cités ont séjourné dans l'oasis à des saisons différentes, c est que le Dschof, avec Meskakeh, se nommerait à juste titre pays de bas-fonds, en assyrien, batsi. En outre, la description la moins favorable, celle de M°»® Blunt, laisse place à huit ou neuf établissements modestes, tels qu'on se figure les principautés des huit scbeiks de l'Arabie Déserte tués par Asarhaddon, surtout si l'on considère le progrès du dessèchement et la fertilité décroissante depuis vingt-six siècles. On ajouterait au besoin aux deux oasis les localités du Sirhan proprement dit, dont le Dschof est séparé à Touest par un plateau de médiocre étendue.
§ 3. Nabayôt, Massa ^ Saba, et autres tribus.
L'ordre géographique nous ramène au Nabaiti, que des considérations précédentes nous ont porté à identifier avec le Nabayôt biblique et avec la Nabatée des Grecs et des Latins.
Au commencement de l'ère chrétienne, la Nabatée avait
pour centre la ville de Pétra, en hébreu Séla, ancienne capitale du royaume d'Édom, dont les ruines attestent encore aujourd'hui la magnificence, à mi-chemin, et un peu à lest, entre la pointe de la mer Morte et celle du golfe d'Akaba. Elle comprenait la rive orientale de la mer Rouge jusqu'au delà du port de Leucê-Comê sur le25« parallèle, et s'étendait aussi très loin à l'intérieur de la périinsule. LesNabatéens possédaient également plusietirs îlots de la mer Rouge. Telles sont les données de Strabon, que le déchiffrement des inscriptions nabatéennes a justifiées (]). M. Huber a trouvé des inscriptions nabatéennes de ce temps à Mâdain Salekh, à 18 lieues environ de la côte, vers le tl^ degré de latitude.
Le premier livre des Machabées place encore les Nabatéens dans les déserts au sud du Hauran(2).
Mais dans le principe, quoique riches (s), ils avaient un territoire plus restreint. Outre que Pétra appartenait aux Édomites, plusieurs autres tribus, dont la Bible et les documents assyriens attestent l'existence, partageaient avec eux le domaine que Strabon leur assigne sur les bords du golfe d'Akaba et de la mer Rouge. Cette considération, la liaison intime des Nabatéens avec Cédar au septième siècle avant notre èré,et la donnée du livre des Machabées circonscrivent leur territoire primitif entre le royaume d'Ammon et le Hauran, à l'est des tribus de Gad et de Manassé transjordanien.
(1) strabon, XVI. iv, 18-27. — Cf. Ph. Berger, dans les Comptes rendus DBS SÉANCES DK l' ACADÉMIE DES iNSCRiPTioNs,juillet-septembre 1884, n° viii, Nouvelles inscriptions nabatéennes, p. 391,
(2) V, 24-28. « Judas Machabée et Joftathan, son frère, passèrent le Jourdain et cheminèrent trois jours dans le désert. Ils rencontrèrent les Nabatéens, les traitèrent en amis et leur racontèrent tout ce qui était arrivé à leurs frères en Galaad : que plusieurs d'entre eux avaient été pris à Bossora
et à Bosor » Le récit de Judas et de Jonathan terminé, Tauteur ajoute :
Judas et son armée changèrent subitement de direction dans le désert, ils se portèrent sur Bosor, etc. » Le mont Galaad est situé au sud- ouest du mont Hauran, et les steppes où l'armée juive rencontre les Nabatéens sont de toute nécessité celles que nous indiquons.
(3) Isaïe, LX, 7.
Près des Nabatéens,se rangent les Mashai que les assyriologues identifient avec la tribu ismaélite de Massa dans la Bible. Le document cunéiforme qui donne le principal renseignement sur les Mashai appartient à une catégorie particulière : c'est un rapport au roi de Ninive sur l'état des affaires en Arabie. On y lit ce qui suit :
«• Au roi des pays, mon maître, ton serviteur Nabusumisir. Que Nabu et Marduk donnent au maître de*s pays, à mon maître, de longs jours, de nombreuses années, un sceptre prospère, un trône stable.
» Conformément à l'ordre que m'a donné mon maître en ces termes : toute nouvelle que tu entendras concernant les gens d'Arabi, tu m en feras le rapport, fje communique ce qui suit).
* w Après ton départ de chez les gens de Nibahaiti, Malikkamaru, fils d'Ammihutahu, homme de Mashu (exprimé par l'adjectif i^fa,v/?û^;, marcha contre eux, tua des hommes et fit du butin. Je mandai l'un d'entre eux (t) et il vint dans la ville du roi (Ninive ou une autre capitale d'Assyrie) Maintenant je l'envoie au roi mon maître. Le roi entendra ce qu'il dit (2). »
Les documents de ce genre sont malheureusement encore trop rares. Exhumés en plus grand nombre et bien compris, ils deviendraient une précieuse source d'informations sur l'empire assyrien. A la différence des inscriptions histo- . riques, destinées à immortaliser les roisj ils constituaient des renseignements pour la direction de la guerre et de la politique extérieure, et devaient dire la vérité sans addition ni réticence (3).
Ils révèlent un vaste système de surveillance, rayonnant
(l)Ces mots ont été traduits : un d'entre eux qui échappa, mais usizibu {s à prononcer sch)^ lr« ou 3« personne du singulier, est essentiellement transitif. Il signifie d'ordinaire je sauvai ou il sauva, sens qui ne convient pas ici. Le sens fondamental n'est il pas^'e tirai de ? On passerait de là aux significations dérivées : je sauvai , Je fis venir, /appelai de.
(2) Cuneiform Inscriptions of '^est, Asia^ t. IV, pi. 54, no 1.
• (3) M. Pinches a étudié plusieurs de ces pièces dans les Transactions of the Society of bibU archeology, t. VI, pp. 209-243.
de Ninive dans les diverses parties de l'Asie occidentale. Les éclaireurs envoient leurs dépêches à des correspondants centraux. Ceux-ci en donnent communication au roi dans des formes consacrées et, à ce qu'il semble, par l'intermédiaire d'officiers d'un ordre plus intime. Le rapport cité fait part d'une dépêche unique, et sert en même temps de billet d'introduction pour l'émissaire nabatéen ; d'autres pièces reproduisent ou résument une série d'informations ou des renseignements venus de plusieurs côtés.
Transmettre ces sortes de messages, se disait en assyrien saparu. Le nom d'agent correspondant se dirait, d'après la règle générale, ^apzVw. Or sapiru, avec un synonyme, aklu, figure dans un passage déjà cité où nous l'avons traduit, après M. Oppert, mais d'une manière dubitative, lettré. On voit maintenant que ce sens n'est pas fondamental. Lesapiru, chargé de prendre et de communiquer des renseignements sur les pays lointains, était sans doute un lettré ; c'était spécialement un homme versé dans la géographie, mais son nom considéré en lui-même signifie rapporteur, informateur. Le texte où se rencontre le mot sapiru et qu'on relira plus loin j ustifiera notre interprétation, bien qu'il ne nous l'ait point suggérée par luimême précédemment.
On ignore à quel roi s'adresse la lettre sur les affaires d'Arabie. Les faits qu'elle signale n'en méritent pas moins d'être remarqués. Le Nabaiti a été visité par les Assyriens et leur est soumis. Après le départ des Assyriens, les Nabatéens ont à souffrir les ravages de leurs frères de Mashu. Les Mashai avaient donc une certaine importance, à moins que le Nabaiti, réduit à un état de faiblesse extraordinaire par suite d'une lutte inégale avec les Assyriens, ne se trouvât à la merci du premier venu. Semblables aux tribus de l'Arabie méridionale qui les ont absorbés depuis, les Ismaélites se pillaient donc les uns les autres comme ils dévalisaient les peuples de parenté plus éloignée qu'ils entouraient.
Deux autres passages rattachent les Mashai à un groupe de tribus habitant la plupart au sud de la Palestine.
« Les Mashai, les Timai, les Sabahai Khaipai, les
Badanai, Khattiai, les Idibahilai, de la région du soleil couchant, dont personne ne connaissait le séjour, » se présentent « d'un commun accord » à Teglatphalasar II, et lui oflfrent un tribut de chameaux, de chamelles et d'essences aromatiques (t).
Les Khaipai ou Khayapai forment le trait d'union avec un autre groupe de tribus visité par Sargon. Les deux groupes n'en forment donc qu'un seul. Écoutons Sargon :
« Les gens de Tamudi, d'Ibadidi, de Marsimani, les Khaipai, Arabes lointains, habitants du désert, que ni homme aklu ni homme sapiru ne connaissait, qui n'avaient jamais apporté leur tribut aux rois mes pères, par la protection d'Assur mon maître, je les exterminai. J'enlevai ceux qui restèrent et les établis dans la ville (ou pays) de Samirina (2). »
Disons-le en passant, Sargon nous trompe au moins en ce qui concerne les Khaipai, parfaitement connus avant lui de Teglatphalasar 11 et de ses scribes. Ou bien, le souvenir des Khaipai s'était il perdu à Ninive en une quinzaine d'années? Quoi qu'il en soit, les formules analogues qui se lisent dans d'autres inscriptions sont rendues fort suspectes par un exemple si frappant.
Le lieu de séjour des Arabes dont il s'agit est circonscrit dans les limites assez précises par plusieurs considérations. D'abord les Arabes du soleil couchant sont par excellence ceux qui habitent au sud de la Palestine. Ensuite les Mashai, voisins des Nabatéens, indiquent la même région ; la tribu d'idibihlu, ou un de ses scheiks, est chargée d'une sorte de surveillance relativement à rÉgypte{3); enfin
(1) Cun, Inscr. of West. Asia, t. \\\ 11. 38-40.
(2) Botta, Le monument de Ninive, textes, pi. 75, 11. 3-6.
(3) Tablette de Teglatphalasar, 11, 1. 56.
le pays de Sa'babu (Saba) doit être, parmi plusieurs de ce nom, celui que la Bible et Strabon placent au sud des Iduméens et des Nabatéens (i). Car la défaite infligée par Sargon à Kbanunu, roi de Gaza, décide « Pirhu (Pharaon), roi de Mutsuri (Egypte), Samsî, reine da pays d'Aribi, et Itamara, roi des Sababai (Sabéens) » ,à s'acquitter de leur tribut (2). L'eflfet produit sur les deux princes arabes, dont l'un est de notre groupe, les suppose rapprochés du théâtre de l'événement : à grande distance, ils se seraient sentis suffisamment protégés par le désert. Le roi d'Egypte, le roi de Saba et la reine Samsî paient un tribut à*isbi (herbes odoriférantes?), de chevaux et de chameaux. Le roi d'Egypte seul doit avoir donné des chevaux ; car, si notre mémoire est fidèle, jamais les Assyriens ne parlent de chevaux chez les Arabes du nord, les seuls avec lesquels ils aient eu des relations.
Les passages de Teglatphalasar II et de Sargon ont fourni la matière de plusieurs parallèles entre les données assyriennes et les données bibliques. M. Fried. Delitzsch rapproche Idibahilu ou Idibihlu, Mashu, Khaipu, des noms bibliques Edbeël et Massa, qui désignent des tribus ismaélites et Epha (s), peuplade madianite. 11 retrouverait volontiers Badanu dans le Badanatha de Pline l'Ancien, au sud des Nabatéens, dans le voisinage de la mer Rouge et de la Thamudène, avec laquelle M. Schrader identifie le district de Tamudi, dévasté par Sargon. Les Thamudites, suivant les indications de Ptolémée, séjournaient à lest et à quelque distance du golfe d'Akaba.
La coïncidence de tant de noms justifie l'ensemble des
(1) strabon place distinctement des Sabéens, 2a6arot, au nord (XVI, iv
' 21) et au sud (XVI, iv, 19), dans l'Arabie Heureuse, qui pour lui comprend le Hedschaz.
(2) Fastes,L 27.
(3) Epha, en hébreu, comprand les consonnes aïn, yod, phé. Le atn hébraïque est rendu de la mê ne manière en assyrien, dans Khumri, Omri, et KhazUi, Gaza.
L'ASIE OCCIDEKTALK* IQ
rapprochements. Ainsi, d'après les textes cunéiformes et d'après la Bible (i),les tribus ismaélites se seraient avancées à l'ouest très près de l'Egypte.
Ici encore on rencontre des reines arabes, Samsî (2) et Zabibi (s), la dernière nommée à l'occasion d'un tribut payéàTeglatphalasarlI, sans plus d'indications. Le nom de Samsî inspire à Teglatphalasar un jeu de mots dont on appréciera le mérite : « Samsî qui avait transgressé le serment de Samas (4). » Samas, génitif Samsiy est le dieu Soleil.
Les reines arabes qui figurent dans les inscriptions cunéiformes, sont au nombre de six : Adiya et Tabua en Cédar, Yapa et Baïlu en Bâzu, Samsî dans le voisinage d'Édom et de la baie d'Akaba, Zabibi dans un district inconnu. Deux autres princesses arabes sont célèbres dans l'histoire : la reine de Saba, dans l'Arabie méridionale, qui vint à Jérusalem attirée parla réputation de Salomon, et Zénobie, la fameuse reine de Palmyre.
Ces faits et d'autres plus récents tendent à prouver que, si Mahomet a soustrait la femme arabe à la tyrannie de certains usages barbares,il est aussi vrai que la polygamie, consacrée dans le Coran, l'a dépouillée d'une considération et d'une dignité particulière dont elle jouissait avant lui (5). Ainsi qu'on l'a fait observer après Fox Talbot, les documents assyriens parlent de femmes souveraines en Arabie seulement. Le trait semble donc caractéristique.
§ 4. Les Pseudo- Arabes.
Nous terminons le présent chapitre par un mot sur une classe d'hommes désignée sous le nom de gens à'urbi ou
(1) Genèse, xxv, 18,
(2) Faites, 1. 27 .Cf. Cun. Inscr. ofWesU Asia, 1. 111, pi. 10, n. 2, 1. 30.
(3) Tablette de Teglatphalasar H, col. 2, 1. 54.
(4) Layard, Inscriptions; pi. 73, 1. 16.
(5) Cf. Basset, La poésie arabe anté-islamique, pp. 33 et suiv.
gens urbiy car les deux interprétations sont possibles, et que plusieurs assyriologues prennent à tort pour des Arabes.
Sennachérib dit dans l'histoire du siège de Jérusalem : « Les hommes urbi et les principaux de ses sujets, qu'il avait introduits (Ézéchias) dans sa ville royale d'Ursalimmu pour la défendre, penchèrent pour le (paiement du) tribut (i). »
Sennachérib encore termine ainsi Thistoire d'une guerre en Babylonie et en Chaldée\" « Par la puissance d'Assur, mon maître, j'attaquai et pris 89 villes fortes, entoyrées de rempart, au pays de Kaldi (Chaldée), ainsi que 800 petites villes de leur voisinage et j'emportai leurs dépouilles. Je fis sortir et réduisis en captivité les hommes urbi yles hommes d'Aramu (les Araméens du basEuphrate), les hommes de Kaldu (les Chaldéens) qui se trouvaient dans les villes d'Arku, Nipur, Kis, Kharsakkalama, Kûti, ainsi que les habitants coupables de révolte (s). »
Assurbanipal raconte qu'ayant pris Sapibil, capitale du Gambulu, dans les lagunes à l'embouchure des fleuves, sur le golfe Persique, il emmena captifs à Assur tous les princes du pays « avec les hommes urbi, les hommes de tibî, les hommes (habitants en général) de Gambuli (s). »
Sur ces renseignements, les seuls que l'on possède, M. Fried. Delitzsch définit le sens du mot urbi comme suit :
c< Outre le mot Arab, qui sert à désigner le pays et le royaume d'Arabie, on rencontre dans les textes cunéiformes un autre nom, Urbi, employé pour les Arabes qui erraient dans le désert en dehors du royaume d'Arabie proprement dit. »
M. Schrader traduit également urbi, arabe, mais il ne
(1) Prisme de Taylor, col. 3, 11. 31-32.
(2) Ibid., col. 1, U. 37-39.
(3) Prisme I de Eassam, col. 3, U. 54-67.
précise pas davantage et avec raison ; car, le mot signifiât-il arabe, qu'on n'aurait encore aucune raison de l'appliquer par excellence aux bédouins, puisque les hommes urbi se rencontrent toujours dans les villes.
Pour notre compte, nous hésitons plus que jamais à reconnaître le sens proposé, parce qu'on ne trouve point les hommes urbi en territoire arabe, mais en trois autres pays et invariablement dans des villes assiégées. Traduire au dernier endroit : « Les Urbi qui attaquaient les gens de Gambuli » , c'est commettre un contre-sens palpable, c'est supposer qu'Assurbanipal se soucie de châtier les oppresseurs d'un peuple qu'il extermine. On arrive à ce sens en partant de l'idée qu'homme de tibt signifie homme de combat, homme d'attaque. L'idée nous paraît juste, mais il fallait en conclure seulement que les hommes d'urbi sont quelque chose d'analogue. M. Schrader se trouvait plus près de la vérité lorsqu'il en faisait des soldats de garnison. Ils étaient plus que cela, peut-être des chefs de garnison, puisqu'ils prennent part au conseil du roi à Jérusalem, et que l'inscription les nomme seuls avec les te^fôfrfamçw^t, c'est-à-dire, les plus hommes de qualité, les oEpio-rot, à Jérusalem (i). Dans le passage visé, une expression comme les Arabes et les 'principaux sujets d'Ézéchias formerait une disparate choquante. Au surplus personne ne s'attendait à rencontrer les Arabes dans l'armée d'Ézéchias. Leur présence est à la vérité moins étonnante en Babylonie, où les Cédréens pouvaient intervenir sous Sennachérib, de même qu'ils intervinrent de fait sous Assurbanipal. Mais alors les urbi,loin d'être les Arabes nomades par excellence, appartiendraient à la seule nation qui puisse former ce qu'on appelle, à tort ou à raison, le royaume d'Arabie proprement dit. Cependant, en Babylonie encore, on trouve les urbi dans cinq villes assiégées, et la coïncidence est
(1) n est même possible que tsàbi damqûti soit une simple épithète de amiliurbif les hommes urbi.
surprenante. Si Ton nous oppose que les urbi sont suivis des Araméens et des Chaldéens, et qu*il est naturel d'en faire également une tribu, nous répondrons que le tout à notre avis signifie : « Les hommes urbi, tant Araméens que Chaldéens. »
Nous abandonnons à regret une interprétation qui montrait les Arabes sous un jour nouveau et en faisait des gens allant vendre leur courage et leur sang à qui voulait les prendre à son service.
LA presqu'île du SINAI ET LA VALLÉE DU NIL.
§ 1 . VArisch et la presquUe du Sinaï.
Quelques années après son expédition en Bâzû, Asarhaddon mène un corps de troupes au sud de la Palestine, dans le désert limité à l'ouest par la Wadi el-Arisch, tributaire de la Méditerranée, désigné par les Assyriens et les Juifs sous le nom de nakhal Mutsur, nakkal Mitsraïm, ou ruisseau d'Egypte. Asarhaddon visita ces lieux après avoir assiégé Tyr, au cours de sa dixième campagne, dont G. Smith et M. Boscawen ont mal à propos étendu le théâtre à la vallée du Nil jusqu'en Ethiopie.
Le texte d'Asarhaddon est très mutilé, et les interprétations des deux savants anglais reposent sur des interpolations arbitraires. Il importe donc de lire le récit tel qu'il s'oflfre avec ses lacunes, rendues plus affligeantes encore par les incertitudes de Texégèse assyrienne. Voici le morceau traduit ligne par ligne.
<c 1. Dans ma 10® campagne
2 ma face vers
3 hommes du pays de Kûsî et du pays de
Mutsur.