JAN
INTRODUCTION
Le pèlerin de la Terre-Sainte qui s'approche de Nazareth par la route de Jérusalem, rencontre à droite un petit village composé de quelques misérables masures, situé au pied de la montagne du petit Hermon. C'est tout ce qui reste aujourd'hui de la florissante bourgade de Naïm qui rappelle un des plus beaux miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est là aussi qu'eut lieu l'immortelle scène de Madeleine aux pieds de Jésus pendant le festin de Simon le Pharisien.
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Parmi la foule qui entourait les convives, " se trouva une femme connue de toute la ville pour ses désordres. Au bruit de la venue du Christ elle était accourue, parée comme d'ordinaire, et tenant un vase de parfums. Elle pénétra jusqu'au Seigneur et debout près de lui r écouta en silence. Mais bientôt la parole du Fils de Marie toucha la pécheresse, elle se mit à pleurer sur les pieds du Maître, les baisa, les essuya de ses cheveux, et brisant le vase d'albâtre, les baigna de parfums. . . Et Jésus, s' adressant au pharisien, lui dit :
" Simon, voyez-vous cette femme ?
" Je suis entré dans votre maison ; vous ne m'avez point donné d'eau pour mes pieds ; elle au contraire a lavé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés de ses cheveux.
" Vous ne m'avez point donné de baiser ; elle au contraire depuis mon entrée n'a cessé de baiser mes pieds.
" Vous n'avez pas oint d'huile ma tête ; elle au contraire a baigné mes pieds de parfums.
" C'est pourquoi, je vous le dis, beaucoup de
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péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé ^ ".
Marie-Madeleine se releva purifiée, le coeur inondé de joie, portant sur son front une couronne tressée par Jésus-Christ lui-même, la couronne du divin repentir, de l'innocence retrouvée. D'infâme pécheresse, elle était devenue un chef-d'oeuvre de grâce, le modèle des âmes repentantes, l'amie privilégiée de Jésus, admise à s'asseoir à ses pieds pour écouter ses intimes enseignements, enfin celle de qui le Maître a dit cette parole qui retentit encore à travers les siècles : " Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera pas ôtée ". Depuis lors, le bon Pasteur n'a cessé de courir après la brebis égarée, de la charger sur ses épaules et de la ramener au bercail. Le monde a été témoin de ce phénomène dont le paganisme n'avait pas eu le soupçon : la charité divine s'est penchée vers le crime couché dans la fange, l'a relevé, l'a embrassé avec amour, a soigné toutes ses blessures, celles de l'âme plus hideuses que
1 — L'abbé Fouard, Vie de Jésus-Christ, tome I, p. 336 et suivantes.
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celles du corps, l'a guéri, et enfin l'a associé à sa gloire.
De toutes les oeuvres de charité inspirées par le christianisme, aucune n'est plus sublime, et par conséquent moins comprise, que celle qui se dévoue à la guérison des maladies les plus honteuses de l'âme. En est-il de comparable à celle de la femme déchue qui s'est oubliée elle-même, qui a foulé aux pieds ce qu'elle avait de plus précieux, sa vertu, et qui a roulé d'abîme en abîme jusqu'aux antres de la débauche ? Au sortir de l'enfance, elle était pure, elle était sainte, digne de marchera la suite des vierges qui accompagnent l'Agneau. Elle a peut-être passé une partie de sa jeunesse dans l'innocence et la piété ; mais un jour funeste est venu, l'heure de la tentation, que sais-je ? une occasion imprévue, le luxe, la vanité ; elle n'y a point résisté, son pied a heurté contre la pierre du scandale, et elle est tombée. Depuis lors, son front a été marqué d'un stigmate qui ne s'efface plus, celui du déshonneur. Tout le monde l'a montrée du doigt, l'a regardée avec mépris, l'a évitée comme une lépreuse.
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Désespérée, elle s'est enfuie du toit paternel, d'où les siens même la repoussaient. Qui peut dire ensuite la longue chaîne de ses égarements, de ses années passées dans le vice ? Mais la foi ne s'est pas éteinte en elle, le remords la poursuit toujours. Elle voudrait renoncer au péché, retourner à Dieu, à la vertu, mais où trouver un refuge ? où chercher des moyens d'existence ? Elle ne peut songer à retourner dans sa famille ; les siens qu'elle a déshonorés lui interdiraient l'entrée du foyer paternel. Ira-telle sans recommandation demander du travail, essayer d'entrer au service de quelque famille honnête ? On sait d'avance l'accueil qui l'attend : au moindre soupçon de sa honte, toutes les portes sont fermées devant elle. La voilà donc errante par les chemins, sans asile, sans avenir, en proie à toutes les ignominies, n'ayant d'autre alternative que de mourir de faim ou de retourner dans les bouges du vice. Qui peut peindre l'horreur de la situation de cette pauvre femme déchue, ainsi abandonnée, rejetée de Dieu et des hommes ? Il faut plus qu'une parole humaine pour dire son désespoir, il faut les accents d'un prophète.
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" 0 vous tous qui passez par le chemin, s'écrie Jérémie, regardez, et voyez s'il est une douleur comme ma douleur, parce que le Seigneur m'a dévasté, selon sa parole, au jour de sa colère et de sa fureur.
Il a envoyé du ciel le feu dans mes os, et ce feu m'a dévoré ; il a tendu un filet devant mes pieds, et il m'a fait tomber ; il m'a désolé et durant tout le jour il m'a accablé de douleurs.
" Le joug de mes iniquités s'est levé ; le Seigneur les a roulées dans sa main, et il les a imposées sur mon cou ; ma force a été abattue, et le Seigneur m'a livré à une main que je ne pourrai fuir ". (Jér. 1. 12-14.)
Non, elle ne peut pas elle-même fuir son désespoir, la charité chrétienne seule peut l'en délivrer ; car bien que toute autre demeure lui refuse son abri, il est une demeure préférable à toutes les autres qui lui est offerte, c'est celle du Bon-Pasteur.
" Les fondements de cette demeure furent posés au jour et à l'heure où le Christ, sur le Calvaire, fut pour nos péchés abandonné par son Père, pour que sa détresse suprême servît
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un jour de consolation à toutes les âmes désolées. A cette heure-là, il y avait, nous dit, saint Jean, debout au pied de la croix de Jésus, Marie sa mère, et Marie-Madeleine (St Jean, XIX, 25). Quelle indicible grandeur n'y a-t-il pas dans ce tableau : Marie, la plus pure de toutes les vierges, et Marie, pécheresse repentante, tendrement unies au pied de la croix ! Ce n'était certes pas là une rencontre de hasard : c'était bien plutôt la révélation de l'union que l'Eglise établirait plus tard entre les vierges consacrées à Dieu, dont Marie était le type, et les pécheresses repentantes, dont la conversion était prophétiquement annoncée par celle de Madeleine. C'était la mise à néant, par l'autorité du Sacré Cœur de Jésus, de l'injuste sentence de flétrissure perpétuelle que le monde maintient contre la femme déchue, même alors qu'elle se repent. C'était l'affirmation solennelle de l'irrésistible pouvoir de la pénitence qui répare les désastres que le péché a dû causer dans les âmes, de la réhabilitation du pécheur et de son retour à tous les droits de l'innocence lorsqu'il s'est vraiment repenti.
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" C'est de cette grande leçon que l'Eglise a tiré ses couvents du Bon-Pasteur, où de faibles et nobles jeunes filles, des vierges consacrées au Seigneur, vivent en communauté avec celles qui furent un jour les plus vils rebuts de l'humanité^".
Il faut remonter jusqu'au XIF°^^ siècle pour trouver l'origine de ces admirables institutions. Elles fleurirent d'abord en France, puis en Allemagne et en Italie.
Mais ce fut surtout au XVIP^^^ siècle qu'elles prirent un développement considérable ; il en surgit sous divers noms dans la plupart des provinces de France. Une seule cependant fut établie sur des bases vraiment solides et durables : ce fut celle que fonda, en 1641, le P. Eudes, sous le nom de Notre - Dame du Refuge, appelée ensuite Notre-Dame de Charité. Cette congrégation, quoique peu nombreuse, survécut à la Révolution comme les grands ordres monastiques. De nos jours,
] — Discours de Mgr Conroy, délégué du Saint-Siège, sur V œuvre des Religieuses du Bon- Pasteur, prononcé à Ottawa^ le 25 novembre 1877.
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grâce à l'influence d'une femme évidemment suscitée de Dieu, la Mère Marie de Sainte- Euphrasie Pelletier, elle a pris un développement extraordinaire. La congrégation de Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur d'Angers compte aujourd'hui plus de deux cents monastères répandus dans toutes les parties du monde.
Au Canada, la première institution en faveur des filles repentantes fut fondée à Montréal au milieu du siècle dernier par la Vénérable Mère d'Youville, fondatrice de la Congrégation des Sœurs de la Charité. Toutefois, ce n'était pour cette congrégation qu'une œuvre accessoire. Le 21 juin 1844, l'œuvi^e fut établie définitivement à Montréal par la Congrégation de Notre - Dame de Charité du Bon - Pasteur d'Angers. A Québec, ce ne fut qu'en 1849 que prit naissance une institution régulière du même genre. L'instrument dont Dieu se servit pour cette fondation qui a prospéré au delà de toutes les prévisions, fut une pieuse veuve d'une humble condition. Madame François- Xavier Roy, qui prit en religion le nom de
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Sœur Marie du Sacré-Cœur. Dieu la choisit sans fortune, sans influence dans le monde, sans grande instruction, afin de rendre parfaitement évidente l'action de sa providence qui, avec les plus faibles moyens, opère de grandes choses. Aujourd'hui, après quarante-sept ans seulement d'existence, l'Asile du Bon-Pasteur de Québec, reconnu par l'Eglise sous le titre de Congrégation des Servantes du Cœur Immaculé de Marie, ne compte pas moins de dix-neuf maisons établies tant au Canada que dans les Etats-Unis. On verra par les pages qui vont suivre, comment ce grain de sénevé, planté par la main de la Providence sur le rocher de Québec, a germé, poussé, grandi ; comment il s'est développé au point d'être devenu un grand arbre, à l'ombre duquel viennent s'abriter les oiseaux du ciel.
Cette Histoire du Bon-Pasteur de Québec est composée d'après les annales tenues depuis sa fondation et d'après les témoignages les plus authentiques, qui ont été d'autant plus faciles à recueillir que l'origine de cette fondation est encore rapprochée de nous. On peut donc en
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garantir l'exactitude dans les moindres détails. Sa lecture offrira, nous l'espérons, une double utilité : d'abord de retremper les membres de l'Institut dans l'esprit de leur vocation, ensuite d'édifier les âmes pieuses, parmi lesquelles il s'en trouvera peut-être qui se sentiront inspirées de vouer leur existence à ramener à Dieu les brebis égarées, à l'exemple du divin Pasteur.
Québec, ce 11 janvier 1896.
Quarante-septième anniversaire de la fondation de