CHAPITRE PREMIER
La paroisse de Saint-Vallier. — Naissance de Marie Fitzbach.
— Origine de sa famille Son enfance Elle est placée
en service à treize ans. — Séjour dans la famille de M. F.-X. Roy. — Elle se met sous la direction de l'abbé Antoine Parent. — Ses progrès dans la piété. — Elle épouse M. F.-X. Roy. — Séjour au Cap-Santé. — L'abbé Gatien — Madame Roy comme épouse et co;nme mère. — Mort de son mari. — Elle se voue à la perfection chrétienne. — Années d'épreuves Madame Roy à Saint-
Gervais, ménagère chez le curé Dufresne, — Forte direction qu'il imprime à sa piété. — Mort tragique de M. Dufresne. — Au village de Saint-Gervais. — Deuil et résignation. — Mgr Turgeon et l'Hospice de la Charité de
Québec Madame Roy et ses deux filles à Québec. —
L'heure de la Providence.
La paroisse de Saint-Vallier, située sur la rive droite du fleuve Saint-Laurent, à sept lieues environ au-dessous de Québec, doit son nom au second évêque de
cette ville, M^"^ de La Croix Chevrières de Saint-Vallier,
l'un des plus saints prélats dont s'honore le Canada et dont la charité était telle qu'il disait en mourant aux religieuses qui l'entouraient : " Mes filles, oubliez-moi après ma mort, mais n'oubliez pas mes pauvres ". L'aspect du paysage vu des hauteurs de Saint- Vallier, est doux comme une pastorale et varié comme un décor scénique. Au premier plan, c'est la belle nappe d'eau du fleuve coulant de l'ouest à l'est, large de plus d'une lieue, avec son mouvement de grands voiliers et de steamers océaniques, de goélettes, de vapeurs côtiers et autres embarcations de tout genre qui montent et des-^ cendent sans cesse. Au delà du fleuve, s'allonge en amont et en aval la fertile et gracieuse île d'Orléans avec ses collines ondulées, la plupart en culture, quelques-unes couronnées de bouquets d'érables, de bouleaux, d'épinettes et de sapins. Au delà de l'île et servant d'arrière-plan, la chaîne bleue des Laurentides^ ferme l'horizon. Sur chacune des rives du fleuve, les maisons des habitants, les unes éparses dans les champs avec leurs dépendances blanchies à la chaux, les autres groupées en villages, ont un air de propreté, de comfort et même d'élégance qui annonce une population aisée et prospère.
C'est à l'ombre du clocher de Saint- Vallier que Marie- Geneviève Fitzbach, la future fondatrice du Bon-Pasteur de Québec, passa les premières années de sa vie.
Son père, Charles Fitzbacli, était originaire du grand duché de Luxembourg, province des bords du Ehin, gouvernée aujourd'hui par un prince de Hollande. Il était venu très jeune au Canada avec un régiment recruté dans son pays et engagé au service de l'Angleterre. Ayant obtenu son licenciement, il était venu s'établir à Saint- Vallier, où il devint un modeste propriétaire du lieu. Après un premier mariage qui fut de courte durée, il épousa, en secondes noces, la fille d'un cultivateur de Saint-Michel-de-Bellechasse, Geneviève Nadeau. C'est de ce mariage que naquit Marie- Geneviève, le 16 octobre 1806. Elle manifesta dès ses plus tendres années une vive intelligence, des talents précoces, et surtout une grande inclination pour la piété. Le deuil entra vite sous cet humble toit : son père mourut quand elle n'avait que six ou sept ans, laissant une veuve avec cinq enfants, dans un état voisin de la pauvreté. L'avenir s'annonçait sous les couleurs les plus sombres ; mais la Providence veille toujours sur la veuve et l'orphelin : l'année suivante un brave et honnête cultivateur de Saint-Charles, non loin de Saint- Vallier, M. Joseph Leclerc, instruit du caractère de Madame Fitzbach, de ses excellentes qualités comme chrétienne et comme femme de ménage, la demanda en mariage et l'épousa.
C'est dans sa nouvelle paroisse de Saint-Charles que Marie-Geneviève se prépara à faire sa première com-
munion. Le curé était alors M. l'abbé Perras. Il ne tarda pas à la distinguer parmi les enfants qui fréquentaient le catéchisme. Aucun ne pouvait lui être comparé, soit pour la connaissance du texte, soit pour les explications qui lui étaient demandées. Elle fut bientôt chargée des enfants les moins avancés, et elle s'acquitta de sa tâche avec une intelligence et en même temps avec une modestie qui charmaient le bon curé.
La jeune Marie avait toujours eu du goût pour la piété ; mais sa première communion fut le point de départ d'une vie nouvelle. Son âme innocente et pure s'ouvrit comme un lis aux rayons du Soleil Divin, s'inonda de sa lumière, s'embrasa de ses feux. L'émotion qu'elle ressentit en s'agenouillant à la table sainte, les transports avec lesquels elle se releva, en emportant avec elle son Dieu, furent si profonds qu'ils restèrent toujours vivants dans sa mémoire. Chaque fois qu'elle communia ensuite, sa pensée se reportait à cet heureux moment, et elle se reprochait parfois de ne pas éprouver le même ébranlement, la même commotion intérieure. Il fallait la rassurer sur cela, en lui rappelant que l'absence de la dévotion sensible est souvent une épreuve que Dieu ménage pour raffermir l'âme dans la solide dévotion et lui faire chercher Dieu pour lui seul, et non pas pour ses consolations.
Cependant la gêne s'était assise au foyer domestique : le travail des parents ne suffisait pas à apporter le pain du jour. Lorsque la jeune Marie eut atteint l'âge de treize ans, sa mère la prit un matin à l'écart, et après lui avoir exposé la triste réalité, lui proposa d'entrer au service d'une honorable famille. Il faut dire qu'à cette époque, il n'en allait pas de la domesticité comme de nos jours ; on ne regardait pas comme une humiliation de servir, il y avait plus d'égalité et surtout plus de fraternité entre les divers membres de la société. De bons cultivateurs chargés de nombreuses familles, comme cela arrivait très souvent, ne craignaient pas de distribuer plusieurs de leurs enfants chez d'autres habitants où l'on manquait de bras, soit pour la culture, soit pour la tenue de la maison. D'honnêtes serviteurs étaient souvent adoptés par les maîtres et traités comme les membres de la famille. Il n'était pas rare de voir des domestiques servir ainsi pendant trente, quarante ans et plus, et quand ils étaient usés par l'âge et les infirmités, être servis à leur tour par les maîtres et entourés des meilleurs soins jusqu'à la fin de leur vie.
Treize ans... ! C'était bien jeune pour quitter le toit paternel ; aussi, bien des larmes furent versées en en franchissant le seuil ; mais l'enfant se soumit en esprit
de foi. Conduite à Québec, elle fut placée chez une respectable dame, appartenant à une des meilleures familles de la ville. Elle s'y montra d'une sagesse audessus de son âge et d'une piété qui étonnait chez une enfant. C'est que Dieu qui avait des vues particulières sur elle, lui avait fait rencontrer un directeur d'une grande expérience dans la conduite des âmes, l'abbé Antoine Parent, du séminaire de Québec. Ce saint prêtre qui remplit pendant plusieurs années les charges les plus importantes de cette institution, jouissait comme guide spirituel d'une réputation qui alla toujours grandissant jusqu'à sa mort. Il reconnut dans sa jeune pénitente une âme privilégiée que Dieu lui confiait pour la faire avancer rapidement dans la voie de la perfection. Il la suivit attentivement, l'éclaira de ses conseils et la seconda dans ses généreuses aspirations. A peine eut-elle atteint l'âge de seize ans, que sa réputation de personne de confiance était établie, et plusieurs familles se disputaient l'avantage de la posséder. C'est ce qui lui valut une position à laquelle elle n'aurait pas osé songer. Un brave et honnête marchand de la ville, M. François-Xavier Eoy, se trouvait dans un extrême embarras par suite d'une maladie de nerfs qui l'empêchait de vaquer à ses affaires ; sa femme d'une santé délicate pouvait à peine suffire à élever ses enfants. Tous deux prièrent la jeune Marie de venir partager leurs occupations. Elle se trouva bientôt chargée d'une
espèce d'intendaDce dans la maison, voyant à tout, aux affaires extérieures et intérieures, répondant aux clients, tenant les comptes, ayant soin des enfants, etc.
Un trait qui montre l'énergie de son caractère, c'est qu'elle avait appris à lire presque seule, n'ayant pas eu occasion de fréquenter les écoles. A Québec, elle paya, pendant quelc[ue temps, un élève du séminaire qui lui donna quelques leçons d'écriture, et elle apprit avec une remarquable facilité.
Au milieu de ses nombreuses occupations, elle ne négligea aucun de ses exercices de piété ; loin de là, elle s'y appliqua avec plus de ferveur et de ponctualité que jamais. Elle menait dans le monde la vie d'une religieuse, ne sortant que pour aller à l'église ou pour faire des oeuvres de charité. Chaque jour, elle était debout à quatre heures du matin, faisait une longue méditation suivie de prières vocales; puis elle allait entendre la sainte messe où elle communiait deux ou trois fois par semaine, d'après l'avis de son confesseur. Elle se livrait à de continuelles mortifications, jeûnait fréquemment, croyant pouvoir le faire sans en parler à son directeur. Elle altéra ainsi sa santé ; ce ne fut qu'alors qu'elle crut devoir s'accuser de ses imprudences, sur quoi, son confesseur lui interdit toute mortification de ce genre sans une permission explicite.
Les visites fréquentes qu'elle faisait dans les différents monastères de Québec n'avaient pas manqué de lui
inspirer la pensée de renoncer entièrement au monde et de se consacrer à Dieu dans un cloître. Elle avait sollicité son entrée à l'Hôtel-Dieu, puis aux Ursulines, en qualité de sœur converse ; mais la faiblesse de sa santé, fortement ébranlée par les jeûnes trop fréquents qu'elle s'était imposés, empêcha sa prière d'être exaucée. Il en fut de même d'une autre demande qu'elle fit à une communauté de Montréal ; Dieu avait d'autres desseins sur elle.
Une des plus chères occupations auxquelles elle se livrait, durant les heures de loisir que lui laissaient ses devoirs habituels, était de visiter les malades dans les salles de l'Hôtel-Dieu, situé à peu de distance de chez elle. Dieu voulut lui donner alors l'occasion de pratiquer l'œuvre à laquelle elle devait se dévouer plus tard. Une prostituée protestante ayant été transportée malade à l'Hôtel-Dieu, Marie Fitzbach entreprit de la ramener au devoir et d'en faire une catholique, d'après le désir des Dames religieuses qui préféraient se servir pour cela de son ministère. Elle réussit à l'instruire et à la préparer à sa première communion. Malheureusement, la veille du jour où elle devait faire abjuration, elle reçut la visite d'un parent protestant qui mit tout en œuvre pour la détourner de ses bonnes résolutions. La malheureuse ne prêta que trop l'oreille à ces conseils pervers ; elle oublia toutes ses promesses et alla se plonger de nouveau dans sa vie de désordre. Ce fut une
cruelle épreuve pour Marie Fitzbach ; mais Dieu la permit afin de préparer sa fidèle servante à bien d'autres mécomptes qu'elle devait rencontrer dans la vocation qu'il lui destinait.
Au commencement de l'année 1827, M""® Eoy dont la santé avait été de plus en plus chancelante, tomba dangereusement malade. La bonne Marie se montra admirable de dévouement. Elle l'eut rappelée à la santé si les ingénieuses inventions de la charité chrétienne pouvaient rallumer le flambeau de la vie quand il est épuisé. La mort de M""® Eoy amena un changement inattendu dans sa maison : sou mari toujours souffreteux ne se sentit plus la force de continuer ses affaires. Il mit fin à son commerce et prit des mesures pour aller s'établir dans la paroisse du Cap-Santé, sur une propriété qu'il y avait acquise. De son côté, Marie Fitzbach s'occupa à trouver un emploi dans une autre famille, ne pouvant songer, à cause de son extrême jeunesse, à continuer de demeurer chez M. Roy depuis qu'il était devenu veuf. Mais celui-ci ne tarda pas à reconnaître la grande place qu'elle occupait dans sa maison et qu'elle lui était indispensable pour la gouverner et veiller aux soins de ses enfants. Dès lors il ne songea à rien moins qu'à l'épouser, et quelques mois après, il lui en fit faire
la proposition. Une pareille offre assurait à la jeune fille une position supérieure à ce qu'elle pouvait prétendre. Elle repoussa cependant tout d'abord les avances qui lui furent faites ; car elle croyait toujours que Dieu l'appelait à la vie religieuse. Toutefois réfléchissant aux refus réitérés qu'elle avait rencontrés chaque fois qu'elle avait fait des démarches pour entrer dans une communauté, et à l'impossibilité où elle se croyait d'y jamais réussir, elle prit parti de consulter son directeur avant de prendre une résolution finale. Celui-ci, après avoir considéré toutes choses, et surtout le bien qu'elle était ■appelée à faire dans la position qui lui était offerte, ne balança pas à lui conseiller d'accepter la main de M. Roy. On reconnut bien clairement dans la suite le doigt de la Providence dans cette décision : Dieu voulait faire passer la future fondatrice du Bon-Pasteur de Québec par tous les états afin de lui donner l'occasion d'en pratiquer toutes les vertus et de pouvoir devenir un exemple comme fille, femme, épouse et mère chrétienne. Il ne fallait rien moins que cette grande expérience pour assurer le succès de l'œuvre sainte qu'elle était destinée à fonder. C'est ce qui donnait tant d'autorité à ses conseils, tant de poids à ses jugements, tant de fermeté à ses résolutions. Eût-elle été capable d'embrasser tant de misères, d'essuyer tant de larmes, de relever tant d'âmes abattues, si elle n'avait pas connu toutes les tendresses d'une mère ?
Le mariage eut lieu au Cap-Santé, le 17 avril 1828. M. Eoy occupait une des positions les plus enviables dans cette paroisse. A une réputation d'honorabilité parfaite venait s'ajouter l'avantage d'une fort jolie fortune qui lui permettait de vivre, sinon avec luxe, du moins avec indépendance et en faisant le bien. C'était un écueil pour la jeune compagne qu'il venait de se donner et qui se trouva placée tout à coup, sans transition, au niveau de la meilleure société du lieu ; mais la piété solide de M"'*' Eoy ne se démentit pas : elle parut aussi humble, aussi douce, aussi éloignée de toute prétention que si elle n'eût jamais changé de fortune.
La Providence qui la suivait pas à pas lui ménagea ici une grâce nouvelle, toujours en vue de sa vocation à venir. Elle avait quitté à Québec un saint directeur à qui elle devait une grande partie des progrès qu'elle avait faits dans la vie spirituelle : elle en trouva un autre au Cap-Santé qui l'égalait pour le moins en lumières, en sagesse et en expérience. C'était l'abbé Gatien, curé de la paroisse, un des prêtres les plus éminents de notre pays à cette époque. Ancien professeur de théologie au séminaire de Québec, il avait quitté l'enseignement pour se livrer à l'exercice du ministère pastoral. L'abbé Gatien a donné la mesure de sa capacité et de la variété de ses connaissances dans la belle monographie de la paroisse du Cap-Santé qu'il a écrite vers 1830 et qui a été publiée en 1884. On
ne saurait faire de lui un plus bel éloge qu'en disant qu'il était cité comme modèle des curés par M^'' Plessis, le plus grand génie de l'épiscopat canadien.
Tel était le directeur qui fut chargé de la conduite spirituelle de M"*^ Eoy durant les années qu'elle passa au Cap-Santé. Il reconnut bientôt en elle une âme fervente qui regardait au delà du terre-à-terre de la vie^ et dont le cœur était tout préparé pour les divines ascensions dont parle l'oracle inspiré : ascensiones in corde suo disposuit. Il s'appliqua à lui faire méditer et pratiquer les vertus de la femme forte, à lui en faire reproduire tous les traits dans sa conduite, à être uniquement attentive à ses devoirs, à mettre dans toutes ses actions un esprit de foi, en un mot à devenir une maîtresse de maison accomplie. On verra dans la suite combien elle sut profiter de cette sage et forte direction.
Dieu bénit son union par la naissance de trois filles,, dont les deux aînées, Séraphiue et Célina, devaient la précéder dans la vie religieuse. La dernière, Clorinde^ ne vécut que peu d'années.
Le curé du Cap-Santé pouvait toujours compter sur Roy, quand il s'agissait de quelque œuvre de piété ou de charité à accomplir. Une année que la petite vérole sévissait dans la paroisse, elle se fit la gardemalade de plusieurs personnes attaquées de la terrible maladie. L'abbé Gatien lui confiait habituellement les enfants du catéchisme les plus difficiles et les plus
gnorants. Durant les beaux jours, elle les réunissait au pied d'un bouquet d'arbres qui ombrageait la maison, ou, si le temps était mauvais, sous un vaste auvent établi dans la cour. Elle savait si bien intéresser ses auditeurs en mêlant ses leçons d'anecdotes pieuses, d'histoires et de petits amusements, que la plupart des enfants de la première communion venaient suivre son catéchisme.
La maladie dont souffrait M. Eoy alla toujours en s'aggravant et fit bientôt prévoir une mort prochaine. Il devint à la fin tout à fait infirme. Durant les cinq années qu'elle vécut avec lui, sa vie fut celle d'une sœur de charité. Elle ne le quittait que pour les occupations les plus impérieuses, se montrant toujours également attentive, d'une humeur gaie et agréable, le servant avec un iualtérable dévouement. Elle acquit ainsi cet ensemble de vertus solides que Dieu voulait en elle pour l'accomplissement de son œuvre.
M. Eoy mourut le 15 septembre 1833. Ce fut un grand deuil pour sa jeune veuve qui lui était d'autant plus attachée qu'il était un excellent époux, et que sa longue maladie avait exigé plus de soins, plus d'assiduité et de dévouement. Cette mort acheva de la détacher du monde et de la tourner tout entière vers les choses de l'éternité. Elle ne vécut plus que pour ses devoirs de chrétienne et de mère, partageant tout son temps entre la prière, l'éducation de ses enfants et les œuvres
de charité. Cela ne lui fit cependant rien négliger de la belle ordonnance qu'elle avait établie dans son ménage. Tout s'y faisait avec la plus stricte économie, mais en même temps avec une tenue, une propreté si exquise^ qu'elles frappaient au premier coup d'œil. Elle n'aurait jamais souffert un vêtement déchiré, ni un linge de table maculé, ni même un meuble hors de sa place. Son, attention sur ce point était poussée à un tel degré qu'aux yeux de bien des gens elle aurait pu être regardée comme trop minutieuse ; mais elle avait cou-, tume de dire que ces soins des choses extérieures portaient à avoir les mêmes soucis pour les choses de l'âme.
M""^ Eoy n'avait que vingt-six ans lorsqu'elle perdit son mari. Avec les avantages dont elle jouissait, uneposition honorable dans la paroisse, beaucoup d'esprit naturel, un caractère vif et enjoué, et surtout un talent reconnu comme femme de ménage, elle ne pouvait manquer d'être recherchée. Elle le fut en effet par différents partis ; mais elle refusa d'y prêter la moindre attention. Pour couper court à toute hésitation, elle fit vœu de ne plus jamais se marier.
Son amour pour la vie intérieure s'était accru avec la solitude dans laquelle elle se renfermait de plus en
plus et que lui permettait la libre disposition qu'elle avait d'elle-même et d'une grande partie de son temps.. Outre les heures qu'elle consacrait à la prière durant le jour, elle y donnait une partie des nuits, souvent jusqu'à quatre et cinq heures consécutives. Une personne qu'elle avait prise à son service, s'en étant aperçue, craignit qu'elle n'altérât sa santé par ses, veilles prolongées et crut devoir en avertir son confesseur. Celui-ci lui prescrivit alors d'abréger ces heures dérobées à son sommeil. La pieuse veuve obéit mais, s'en dédommagea durant le jour, en employant à la prière et à de pieuses lectures tout le temps qui n'était pas absolument requis aux soins de sa maison. Les, livres dont elle aimait le plus à méditer la doctrine et à savourer l'onction, étaient V Imitation de Jésus- Christ Le combat spirituel, V Introduction à la vie dévote et la Vie des saints. Ces lectures étaient pour elle une nourriture céleste, une manne mystérieuse qui lui, donnait comme un avant-goût du ciel.
De l'amour divin surgit comme une fleur naturelle l'amour du prochain. La charité envers les membres, souffrants de Jésus-Christ était un besoin pour l'âmeaimante de notre pieuse veuve. Cette charité s'était développée de plus en plus au contact du crucifix, dans les entretiens intimes avec Celui qui est venu allumer' le feu sur la terre pour guérir les âmes et aussi soulagerles corps. La visite des pauvres prenait une large part.
dans les occupations de W^^ Eoy. Elle faisait toutes les aumônes que lui permettaient ses moyens ; et quand il y avait dans le voisinage des malades qui avaient besoin d'être veillés la nuit, personne n'était plus empressé qu'elle à offrir ses services. Personne, non plus, n'était plus habile qu'elle à les soigner, car elle s'y était habituée de longue main durant les heures de jour et de nuit qu'elle avait passées auprès de son mari.
Son esprit de foi lui faisait voir si vivement Jésus- Christ dans les pauvres que, du moment qu'elle en voyait entrer un, sa figure s'épanouissait. Elle allait au-devant de lui, l'interrogeait sur ses misères, le consolait, l'assistait ; et s'il avait besoin de nourriture, elle l'invitait à s'asseoir à table et le servait elle-même. Elle appelait ses filles et leur faisait partager avec elle ses pieux offices, afin de les accoutumer aux grands devoirs de la charité. Les deux aînées avouèrent plus tard que ce fut principalement dans ces enseignements et ces exemples qu'elles puisèrent la vocation de sœur de la charité à laquelle Dieu les a appelées.
Cependant, toute grande que fut sa charité pour les misères qui sont l'apanage de notre pauvre humanité, c'était surtout l'aumône spirituelle qu'elle aimait à répandre, les sages conseils, les pieuses exhortations pour ramener dans le devoir ceux qui s'en écartaient. Elle garda chez elle pendant quatre mois une malheu-
reuse jeune fille qui avait été une cause de scandales par les désordres auxquels elle s'était abandonnée. M""^ Eoy l'entoura de soins si maternels mêlés de sages avis et de prières faites en commun, qu'elle réussit à la convertir et à en faire une bonne chrétienne. C'est ainsi qu'elle faisait l'apprentissage de l'œuvre du Bon-Pasteur qu'elle allait bientôt entreprendre.
Notre-Seigneur n'épargne pas les croix à ceux qui veulent le suivre de près dans les voies de la perfection : <îar le chemin qu'il suit devant eux est celui du Calvaire. Il voulut détacher davantage sa servante des -choses de la terre en permettant qu'elle fut plongée tout à coup dans un état voisin de l'indigence. Les tuteurs deé deux enfants que M. Roy avaient eus de son premier mariage les ayant pris à leurs charges, exigèrent la part qui leur revenait de l'héritage paternel, ce qui emportait presque toute la fortune dont disposait M""^ Eoy. Il ne lui resta qu'une toute petite Tente pour elle et ses enfants. Elle se soumit à cette ■épreuve avec une résignation qui fit éclater sa vertu. Elle n'en continua pas moins à chérir ces deux enfants comme les siens. Plus tard, tous deux s'étant trouvés dans des circonstances difficiles, eurent recours à ses bontés. Leur propre mère ne les eût pas accueillis avec plus de bienveillance et d'affection. L'Asile du Bon- Pasteur était alors établi et la fondatrice en était la
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supérieure. Elle profita de l'influence dont elle jouissait pour leur venir en aide, et elle réussit à les secourir efficacement. Les deux enfants lui en gardèrent une reconnaissance éternelle.
Lors de la tournée épiscopale que fit M^"" Signay^ archevêque de Québec, au Cap-Santé en 1840, M°^® Eoy s'adressa, pour gagner l'indulgence de la visite, à l'un des prêtres qui accompagnaient le prélat, l'abbé Dufresne, curé de Saint-Gervais, homme d'un talent remarquable et d'une plus rare vertu. Elle lui ouvrit son intérieur et lui parla incidemment de Tétat de gêne où elle se trouvait. Sachant qu'il était à la recherche d'une ménagère, elle lui offrit ses services en cette qualité. Par ce moyen, elle pourrait subvenir à l'éducation de ses filles,, et surtout, vivre plus retirée du monde ; cet état de dépendance lui fournirait l'occasion de pratiquer l'abnégation et la vertu d'obéissance. L'abbé Dufresne, qui avait reconnu dans sa pénitente une sainteté déjà avancée, accéda à sa demande. MJ^^ Eoy sortit du confessionnal dans le ravissement. Elle mit ordre à sesaffaires au Cap-Santé, et à l'automne de la même année, elle alla elle-même placer ses trois filles au pensionnat de la Congrégation de Notre-Dame, à la Pointe-aux-
Trembles, puis elle vint prendre l'exercice de ses fonctions au presbytère de Saint-Gervais.
A partir de ce moment, elle embrassa la vie d'une religieuse. Kenonçant à tout vêtement qui pouvait sentir la mondanité, elle se coupa les cheveux et se vêtit d'habits noirs de la coupe la plus sévère. Elle ne sortait jamais du presbytère sans la permission du curé, communiait quatre ou cinq fois par semaine, et pratiquait beaucoup de jeûnes et d'austérités que son directeur paraissait lui permettre avec assez de facilité, étant lui-même très rigide dans la pratique de ses dévotions. Sa santé fut un peu affectée par suite de tant de mortifications, et elle dut les interrompre de temps en temps.
Des différents directeurs qu'elle avait eus, aucun ne l'avait fait marcher dans des sentiers plus âpres, n'avait exigé d'elle autant de sacrifices, un plus complet détachement. C'est qu'il lui en reconnaissait la force et lui en savait le courage. En directeur expérimenté dans la conduite des âmes, il lui préparait de nouveaux degrés dans l'échelle de la perfection. Sa vigilance à la reprendre pour la corriger des moindres défauts, des plus légères imperfections, ne se démentait jamais. Ceux qui ont connu la " Mère Fondatrice" se rappellent quels étaient l'entrain et la vivacité de son caractère, la finesse innée de son esprit, la promptitude et la justesse de ses réparties. Si, dans les conversations qu'elle avait en présence de M. Dufresne, elle laissait
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échapper quelques saillies, ou seulement une remarque qui pût être interprétée comme une atteinte à la charité, le curé se redressait avec un air d'autorité, et jetant sur elle un regard sévère, il lui disait cette seule parole : Madame I Ce seul mot lui allait plus au cœur, l'humiliait davantage que les plus amers reproches. Elle en restait interdite. Aussi, est-il difficile de se figurer l'attention qu'elle apportait dans ses discours, pour ne pas provoquer de nouveau cette apostrophe. M""® Eoy n'en avait que plus de vénération et d'attachement pour le digne pasteur qui la voulait si parfaite.
La bonté du saint curé était d'ailleurs inépuisable, et il prenait à elle et à ses enfants, un intérêt qui la touchait profondément. La pieuse veuve se répandait chaque jour en actions de grâces envers la Providence, qui lui avait ouvert un asile si bien approprié à sa situation, où elle se trouvait si proche du ciel. Mais ce temps de pure félicité, qui lui paraissait comme une vision du Thabor, ne dura que deux ans et demi. Un tragique événement aussi foudroyant qu'imprévu y mit soudainement fin, et la plongea dans la dernière désolation.
On était au printemps de 1843 ; la fonte des neiges s'était faite avec une rapidité inaccoutumée et avait gonflé extiaordinairement les rivières et les cours d'eau. Le 27 avril, le curé de Saint-Gervais fut appelé auprès d'un malade, à une extrémité de la paroisse. Comme il
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s'en revenait, après avoir administré les sacrements au moribond, il fut forcé de quitter sa voiture pour traverser un torrent qui, en temps ordinaire, n'est qu'un filet d'eau coulant entre deux rives encaissées ; mais alors il était débordé et roulait des vagues impétueuses, avec des glaçons et des débris détachés de son cours. La légère embarcation montée par le curé était conduite par deux hommes probablement peu expérimentés ; avant qu'elle eût atteint le côté opposé, elle fut entraînée par le courant, ballotée en tous sens, et menacée d'être engloutie. M. Dufresne épouvanté, voyant que l'embarcation approchait du rivage, s'élança pour saisir quelques branches d'arbrisseaux qui se trouvaient à sa portée. La secousse qu'il donna à la nacelle, en s'y cramponnant, la fit chavirer. Les deux hommes précipités à l'eau parvinrent à gagner terre un peu plus loin, après avoir couru les plus grands dangers. M. Dufresne se tint quelque temps accroché aux broussailles; mais transi de froid et épuisé de fatigue, il fut entraîné par le courant avant qu'on eût pu l'assister. Le bruit de la catastrophe se répandit comme la foudre. De promptes et actives recherches furent faites ; mais ce ne fut que le lendemain que le corps du curé fut retrouvé et transporté au presbytère.
Kien ne peut exprimer le chagrin et la désolation des paroissiens de Saint-Gervais qui vénéraient et chérissaient leur pasteur comme un saint. Mais nul ne
ressentit ce coup autant que M""^ Eoy qui perdait à la fois un guide et un protecteur. Toute l'économie de son existence se trouva renversée, ses moyens beaucoup diminués par suite de l'obligation où elle se voyait de vivre à ses propres et uniques dépens, l'éducation de ses filles au couvent interrompue, mais surtout sa vie de retraite à l'ombre du sanctuaire changée pour une existence plus rapprochée du monde, où elle serait désormais privée des conseils de son incomparable directeur : ce sont là de ces épreuves qui jettent l'âme dans une agonie où elle croit voir approcher le calice de Gethsémani.
Aux heures les plus sombres, quand elle se sentait défaillir, sa suprême consolation était d'aller passer des heures dans l'église, agenouillée près de la tombe où dormait le saint pasteur, de prier pour lui, ou plutôt de le prier de demander à Dieu pour elle la force de continuer son pèlerinage terrestre, en en portant les croix pour sa sanctification.
La desserte de la cure de Saint-Gervais fut confiée au vicaire, l'abbé Amable Marco ux, jusqu'à l'automne de la même année, qu'il fut remplacé par un nouveau curé, l'abbé Montminy. M""® Eoy dut alors aller prendre logement au village, dans une maison dont elle fit peu de temps après l'acquisition. Elle fit venir auprès d'elle ses trois filles du couvent de Saint- François, où elle les avait placées l'année précédente, à cause de sa
proximité de Saint-Gervais ; et, afin de continuer leur instruction, elle prit comme pensionnaire une institutrice anglaise qui leur enseigna sa langue en même temps que le français, tout en faisant l'école à quelques enfants du voisinage.
Au bout d'une année, grâce à son esprit d'ordre et d'industrie, M"^^ Eoy avait fait quelques économies, qui permirent à ses deux iîlles aînées d'aller achever leur éducation à l'Hôpital-Général de Québec. Dans leur absence, il ne lui restait d'autre compagnie que sa dernière enfant, sa petite Clorinde, le Beujamin de la famille, qu'elle aimait à l'adoration et en qui se développaient de merveilleuses dispositions, beaucoup de talents, avec une âme généreuse et surtout une piété ardente. La pauvre mère ne soupçonnait pas que cette frêle plante qu'elle cultivait avec tant de soins, allait bientôt pencher la tête, pâlir et disparaître. L'enfant fut attaquée d'une maladie de langueur qui la conduisit lentement au tombeau à l'âge de quatorze ans et quelques mois. Ses deux sœurs aînées, rappelées du pensionnat, vinrent soutenir leur mère défaillante au pied de cette nouvelle croix. Sa douleur fut si profonde qu'elle en tomba dangereusement malade et qu'elle fut longtemps à l'extrémité. Les soins affectueux de ses deux filles la ramenèrent à la vie.
Ce cruel sacrifice, que M""' Eoy avait accepté avec la résignation d'une vraie chrétienne, ne tarda pas à être
récompensé. Depuis qu'elle était devenue veuve, elle avait toujours senti le désir de se consacrer Dieu dans quelque maison religieuse, et elle espérait pouvoir mettre son dessein à exécution, dès qu'elle aurait pourvu au sort des deux filles qui lui restaient. Dieu qui avait sur cette famille des desseins de bénédiction, inspira aux deux enfants la même inclination que leur mère. Dès leur enfance elles avaient senti de l'attrait pour le service des pauvres ; toutes deux sollicitèrent et obtinrent leur admission au couvent de la Providence de Montréal, fondé quelques années auparavant par une pieuse veuve. Madame Gamelin. Dès lors, M""® Eoy devenait libre et pouvait réaliser son vœu le plus cher.
Depuis quelque temps, M^"^ Turgeon, coadjuteur de l'archevêque de Québec, faisait des démarches auprès des sœurs de la charité de Montréal pour les engager à établir une maison de leur institut dans la ville de Québec. Après bien des pourparlers, il y réussit en 1849, et l'Hospice de la Charité, qui depuis a pris un si grand développement, fut ouvert le 22 d'août de cette année.
Au mois de février précédent, M. Montminy, curé de Saint-Gervais, étant mort subitement, l'évêque de Québec avait nommé pour desservant de la paroisse l'abbé Proulx, l'un des prêtres les plus remarquables de son clergé qui fut ensuite successivement curé de Québec, de Sainte-Marie-de-la-Beauce et vicaire général du diocèse. M""- Eoy trouva en lui un conseiller dont
la sagesse et les lumières la reportaient au temps de l'abbé Dufresne. C'était surtout aux recommanda-^ tions qu'il avait données à ses deux filles, que celles-ci devaient la réponse favorable qu'elles avaient reçue des supérieures de la Providence de Montréal. Toutes deux étaient occupées à faire leurs derniers préparatifs pour entrer au noviciat de cette communauté, quand survint l'incident que nous allons raconter.
M^" ïurgeon qui avait très à cœur l'avenir de l'hospice qu'il venait d'établir à Québec, ayant appris que. deux jeunes filles de Saint-Gervais se proposaient d'embrasser la vie religieuse, en écrivit à l'abbé Proulx. H le chargea d'attirer leur attention sur sa communauté, de leur faire remarquer que c'était une fondation relevant du diocèse auquel elles appartenaient, et qui avait pour but les œuvres de charité comme la Providence de Montréal. Cette suggestion, appuyée des avis d'un homme tel que l'abbé Proulx, fut un trait de lumière pour les deux jeunes filles. Elles reconnurent les paroles d'en haut dans cette invitation de leur premier pasteur et elles n'hésitèrent point. Le 7 septembre suivant, elles entraient au noviciat de l'Hospice de la Charité de Québec, dont elles furent les premières novices. Deux ans après, elles faisaient leurs vœux de profession, l'aînée sous le nom de sœur Marie de Bon-Secours, la seconde sous celui de sœur Marie de Saint-Pierre.
Quelques semaines après l'entrée de ses filles au noviciat, M™® Eoy avait mis ordre à ses affaires à Saint- Gervais, vendu sa propriété, et était venue prendre un appartement à l'Hospice de la Charité. Peu de temps après, elle demanda son entrée au noviciat ; mais la révérende Mère Mallet, supérieure de la communauté, et ses conseillères, crurent devoir retarder son admission, dans la crainte que la nature n'eût trop de part dans son désir, attendu que cela lui permettrait de rejoindre ses filles au noviciat. La pieuse mère se soumit à cette décision avec la simplicité d'un enfant, bien que ce fût pour elle le plus douloureux sacrifice ; elle se renferma dans le petit cénacle qu'elle s'était fait au couvent, et attendit dans le silence et la prière l'heure de Dieu. Cette heure était à la veille de sonner ; mais elle devait l'entraîner dans une direction bien différente de ce qu'elle avait prévu.