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CHAPITRE DOUZIÈME

Eetour du P. Saché à Québec Les services qu'il rend à la

communauté. — Le Bon-Pasteur à ses noces d'or. — Sa. maladie. — Sa mort. — In memoriâ œternâ Conclusion.

Les années qui suivent la mort de la Mère Fondatrice sont trop rapprochées de notre temps pour qu'il soit possible de poursuivre l'histoire de l'institution qu'elle a fondée, sans rompre sur un trop grand nombre de points le sceau du silence que la mort seule permet de lever. Cette histoire doit donc se clore sur sa tombe.

Il ne nous reste plus qu'à déposer une couronne d'immortelles sur une autre tombe qui aurait trouvé sa place au cimetière du Bon-Pasteur, si elle n'eût été réclamée par des frères qui avaient sur elle les premiers droits. On y lit le nom du P. Saché.

Pour bien saisir toutes les attaches de ce saint religieux avec le Bon-Pasteur, il faut lire tout entier sa •correspondance, que l'on conserve précieusement aux archives de la maison, et dont nous n'avons pu citer qu'une partie. Elle nous fait voir qu'aucune œuvre de sa vie ne lui fut plus à cœur, qu'il ne la perdit jamais de vue, même après de longues années d'absence, même au milieu des occupations les plus absorbantes, comme celle de maître des novices dont il fut chargé au Saut- •au-Eécollet, après son départ de Québec.

Le P. Saché était trop avancé dans la sainteté pour ne pas accepter avec empressement toutes les positions ■que ses supérieurs lui assignaient; mais il avait une prédilection pour Québec : c'est là qu'il aimait à vivre, «'est là qu'il voulait mourir. Aussi s'était-il trouvé tout heureux quand son obédience de 1881 l'avait ramené à sa chère résidence de la rue Dauphine. Avec quelle sainte allégresse il reprit ses fonctions d'autrefois, soit dans la ville et dans ses environs, soit dans les ■communautés religieuses ; mais nulle part il ne se revit •avec plus de joie, nulle part il ne prêta son ministère avec plus de satisfaction qu'au couvent dont il avait ^té le premier père spirituel, le Bon-Pasteur. Il était toujours prêt à répondre aux demandes des supérieures, les éclairait de ses conseils dans les affaires épineuses, remplissait souvent l'of&ce de confesseur extraordinaire,

prêchait des retraites aux religieuses et aux pénitentes. Ce dévouement était d'autant plus digne d'admiration que le saint vieillard, épuisé de travaux, souffrant depuis plusieurs années de la maladie atroce qui l'a condu it au tombeau et qui ne lui laissait de relâche ni le jour ni la nuit, avait parfois de la peine à se traîner. Il n'y paraissait guère cependant, tant il mettait d'énergie à triompher du mal, continuant toujours à travailler sans se plaindre, montrant à tous un visage gai, serein, où se lisait une habituelle pensée des choses divines, causant avec une j arfaite liberté, comme s'il n'avait pas été sur la croix.

" 11 passait des jours entiers au confessionnal ", écrit une des sœurs de la Charité, " toujours souriant, toujours doux et patient, et ne laissant jamais soupçonner ce que lui coûtait une si grande assiduité à son âge et avec ses infirmités. Souvent, toujours en riant, il se faisait un bandeau de son mouchoir et s'en serrait fortement les tempes, puis il continuait tranquillement son ouvrage, comme s'il eût joui de la meilleure santé ".

Au cours de l'été 1887, le provincial de la Compagnie crut le temps venu d'acquiescer à ses demandes réitérées de remettre sa charge de supérieur, et il fut remplacé par le P. Désy. On put voir alors avec quelle perfection il mit en pratique les conseils qu'il avait donnés dans la même circonstance à la fondatrice du Bon-Pasteur.

Il ne chercha qu'à s'effacer, qu'à obéir, comme s'il n'avait jamais rien été dans la Compagnie.

Les infirmités qui le minaient, augmentant de jour en jour avec ses souffrances, il dut borner l'excès de son zèle qui le portait encore à entreprendre de grandes missions, et se restreindre au ministère local ; mais il tint absolument à garder la direction des pénitentes du Bon-Pasteur, dont il s'était chargé depuis la fin de l'année 1887. Cet obscur ministère exercé à l'égard de ce qu'il y ait de plus humble et de plus délaissé sur la terre était sa suprême consolation ; car il y découvrait des trésors de vertu cachés qui le ravissaient d'autant plus qu'ils n'étaient connus que de Dieu et de lui seul.

Le ciel lui réservait une grande joie avant de mourir : ce fut de célébrer ses noces d'or qui coïncidèrent avec celles de Léon XIII. Il eut le bonheur d'en être félicité par le pape lui-même, qui lui fit parvenir par l'intermédiaire du cardinal Mazzella, ancien Père de la Compagnie de Jésus, la dépêche suivante qu'il accompagnait d'une bénédiction spéciale : " Summus Pontifex juhilans Patri Bâché juhilanti henedicit ". " Le Souverain Pontife célébrant son jubilé bénit le Père Saché qui célèbre aussi le sien ".

Nous ne poumons entrer, sans sortir de notre cadre, dans les détails de cette fête qui réunit dans un même sentiment d'estime et de reconnaissance tout le clergé et les fidèles de Québec, ayant à leur tête Son Eminence le cardinal Tasctiereau. Nous dirons seulement la part qu'y prit le Bon-Pasteur et les accents de reconnaissance attendrie qu'il fit entendre :

" Très vénéré Père,

" Demain se lèvera le cinquantième anniversaire de votre consécration sacerdotale. En cette grande solennité de votre vie, la famille tout entière de la Congrégation des Servantes du Cœur Immaculé de Marie rendra de vives actions de grâces an ciel qui a prolongé votre existence jusqu'à cette époque bénie et privilégiée. Il fait bon de vivre quand chacun de ses jours est marqué du sceau de la charité et du dévouement au service du Seigneur.

Conduire les âmes à Dieu par les sentiers de son amour, telle fut la mission que vous reçûtes en devenant fils de saint Ignace. Très bon et très vénéré Père, mieux que personne, nous savons, nous, avec quelle fidélité vous l'avez remplie cette mission sublime ; car bien des pages de votre vie se déroulent dans les annales de notre communauté. L'on vous compte au nombre de ces grands cœurs, qui, en 1850, par une merveilleuse

création de leur zèle pour le salut des âmes, ont fait surgir l'œuvre du Bon-Pasteur dans la ville de Québec. La Providence, dans une admirable pensée de prédilection pour nous, vous choisit en même temps pour être l'âme de notre œuvre naissante ; vous lui avez donné cette vitalité qu'elle devait avoir afin d'opérer efficacement le bien. Les règles et les constitutions qui régissent maintenant notre congrégation, sont la substance du docte enseignement que vous avez donné à nos Mères Fondatrices ; et ainsi vous avez posé à notre communauté la pierre fondamentale qui sert d'assise à tout institut religieux.

" Bien justement vous écriviez un jour, dans une page empreinte de la sainte dilection de Jésus-Christ :: " Le Bon-Pasteur de Québec sera toujours mon Bon- Pasteur". Oui, très vénéré Père, notre Bon-Pasteur de Québec ne laissera jamais d'être votre Bon-Pasteur, en attendant qu'il devienne là-haut l'objet de l'une de vos plus douces récompenses, un de vos plus beaux titres, de gloire.

" Nous voudrions pouvoir retracer tous les bienfaits que vous nous avez prodigués, quand votre charité s'exerçait dans le petit logis qui servit de berceau à notre institution ; on en gardera l'impérissable mémoire. Votre cœur avait des ressources intarissables, et plus d'une fois il empêcha le pain de manquer à " Sainte-

Madeleine De loin ou de près, chargé du soin de notre communauté, vous n'en demeuriez pas moins, l'égide tutélaire, et vous veilliez sur chacun de ses plus chers intérêts.

" Nous aimons ces souvenirs pleins de toutes les suavités de la religion, et qui viennent planer au-dessus de votre fête jubilaire en se reflétant sur vos premières années d'apostolat en notre pays.

" Aujourd'hui, très vénéré et très bon Père, dans le glorieux et sympathique rayonnement de votre jubilé sacerdotal, portant la triple auréole des ans, de la science et de la vertu, la famille de " votre Bon-Pasteur vous retrouve, comme autrefois, directeur spirituel des pauvres Madeleines qui viennent chercher un refuge sous son toit. Ah ! nous sommes impuissantes à reproduire un tel tableau, le ciel seul pourra le mettre dans tout son jour,

" Notre Mère Fondatrice, nos sœurs et nos chères pénitentes qui nous ont devancées dans l'éternel séjour,, s'unissent à nous sans doute en ce moment, et dans une commune et fervente prière, nous demandons que votre vie soit longue encore et comblée à jamais des ineffables grâces du Dieu tout-puissant ".

Celui qui faisait le sujet de cet hymne d'actions de grâces devait être un saint ; et si, en lisant ces pages^ il se sentit ému au-dedans de lui-même, ce fut de

cette allégresse divine dont tressaillent éternellement les esprits angéliques à la vue des merveilles que Dieu acccomplit chaque jour dans ses créatures, et s'il versa des larmes, ce fut de celles que les anges recueillent dans des coupes incorruptibles, en bénissant le Seigneur qui sait noyer dans les douceurs ineffables d'un jour les amertumes d'une longue vie

Le P. Saché ne survécut pas longtemps à sa fête jubilaire. Ce juste était mûr pour le ciel. Les derniers mois de sa vie furent une agonie continuelle endurée avec une patience et une force d'âme inaltérables.

Le 25 octobre 1889, il reçut les derniers sacrements des mains de son vieux frère d'armes et ami de cœur, le P. Vignon, et le lendemain, il entra dans le repos du Seigneur.

On a encore dans la mémoire le beau et touchant

1 — Le P. Duguay, auteur de la Vie du P. Saché, à qui nous avons emprunté les plus précieux renseignements sur ce vénérable Père, est mort au mois de juillet dernier (1896). Cette Vie, aussi bien écrite que bien pensée, nous donne l'idée de la perte qu'a faite la Compagnie de Jésus dans la personne de ce religieux, encore dans la vigueur de l'âge et du talent.

spectacle de ses funérailles, où tout Québec était représenté pour lui rendre un dernier et éclatant témoignage de vénération, de reconnaissance et de regrets. In memoriâ œternâ erit justus. La mémoire de ce juste ne s'éteindra pas ; mais nulle part elle sera aussi impérissable qu'à l'Asile du Bon-Pasteur de Québec qui lui doit ce qu'il a de plus précieux, la meilleure part de sa vie spirituelle, c'est-à-dire, ses règles et constitutions qui n'ont eu besoin que des modifications nécessitées par le temps et le développement de l'Institut pour recevoir la haute approbation de Rome.

Nous ne saurions mieux terminer cette histoire qu'en souhaitant pour l'Institut l'accomplissement des trois vœux qu'a exprimés le P. Saché dans les conférences spirituelles qu'il donnait aux religieuses en leur expliquant les règles qu'il leur avait imposées. Il les a résumées lui-même dans une admirable lettre écrite à la Mère supérieure peu de temps après son départ de Québec en 1853 i.

" Laissez-moi vous répéter encore, disait-il, ce que je vous ai dit tant de fois sur l'esprit fondamental de votre petite maison, et ici je ne m'adresse pas seulement à la supérieure, mais encore à toutes les sœurs qui me sont également chères en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

1 — Noviciat de Saint-Joseph (du Saut-au-Récollet), 17 août 1853.

" Je suis la servante du Seigneur". Voilà ce que chacune de vous doit dire dans son cœur, avec la divina Mère de Jésus. Et parce que mon Sauveur, pour l'amour de moi s'est fait le serviteur de tous, je serai par amour pour lui la servante de tout le monde, et spécialement des pauvres âmes que la grâce amènera à la maison du Bon-Pasteur.

" Vous devez donc, mes bonnes sœurs, être humbles et dévouées comme des servantes, humbles et dévouées par charité : voilà votre esprit. C'est sur ce fondement que votre communauté doit s'appuyer, si elle veut faire le bien, remplir sa vocation. Ah ! quelle magnifique vocation I travailler à sauver les âmes les plus abandonnées, les retirer de l'enfer pour les placer au cieL Oh ! mes chères sœurs, si vous pouviez en envoyer seulement chacune une au bon Pasteur, que vous seriez bien reçues lorsque vous vous présenterez à lui ! Mais pour devenir dans les mains du Sauveur des instruments de miséricorde, il faut participer à son esprit : il faut être humbles comme lui, dévouées comme lui, charitables comme lui. D'ailleurs, le plus souvent, c'est l'esprit d'orgueil, de sensualité, d'indépendance et d'égoïsme qui a entraîné dans l'abîme celles que vous voulez sauver, il faut donc opposer à cet esprit celui de Jésus-Christ, l'esprit d'humihté, de dévouement,, da charité.

" 1^ Humilité. — Que chacune s'estime la moindre de toutes et souffre avec patience, sinon avec joie, d'être traitée comme la dernière. Aimez votre maison comme un pauvre aime sa cabane, sans penser qu'elle est ou qu'elle n'est pas au-dessus des palais, mais parce qu'elle lui convient. Eegardez toutes les autres communautés comme supérieures à la vôtre ; aimez-la, si vous le voulez, comme un enfant bien né qui aime sa pauvre mère parce que c'est sa mère, et qu'il n'y en a pas de meilleure pour lui.

" 2^ Dévouement. — La vie de toute religieuse doit être une vie de sacrifices. Vous n'avez pas besoin de sortir de votre maison pour en trouver des occasions ; bénissez-en la divine Providence, et ne les laissez pas échapper. Que le souvenir de ces sacrifices embrassés pour l'amour de Jésus sera doux sur votre lit de mort î

" 3'^ Charité. — Elle doit être le modèle de votre dévouement. Si Jésus vous a aimées jusqu'à se livrer pour vous, pourquoi ne l'aimeriez- vous pas jusqu'à vous sacrifier pour lui ? Et s'il a donné sa vie pour les âmes qu'il vous confie, que ne devez- vous pas faire pour les sauver ? La charité unira tous vos cœurs dans le Cœur Sacré de Jésus avec le Cœur Immaculé de Marie. La charité répandra une huile onctueuse, un doux parfum sur toutes les peines inséparables de cette misérable vie. Je n'en finirais pas, mes chères sœurs, si je vou-

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lais continuer sur ce sujet; mais j'aime mieux vous renvoyer aux Cœurs bénis de Jésus et de Marie, ils vous instruiront mieux que je ne le pourrais faire

Que les religieuses du Bon-Pasteur ne cessent de méditer ces célestes avis de leur premier père spirituel ; qu'elles les mettent fidèlement en pratique, et elles se maintiendront à la hauteur de leur sublime vocation, elles seront de véritables Servantes du Cœur Immaculé de Marie.

Fin

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DÉCLAEATION DE L'AUTEUR

Si nous donnons à différents personnages, dont il est parlé dans cette Histoire, le titre de ténéeablb ou de saint, nous déclarons que c'est uniquement pour nous conformer à l'usage reçu parmi les fidèles qui donnent quelquefois cette qualification aux personnes d'une piété universellement reconnue, et qu'en cela nous n'avons eu nullement l'intention de prévenir le jugement de l'Eglise.

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iCLAIRCISSEMENTS SUE, l'œUVRE DU BOJS'-PASTEUfl

Il a été facile de reconstituer avec exactitude l'histoire du Bon-Pasteur de Québec, grâce à ses Annales qui ont été tenues dès les commencements avec une régularité, un soin, où l'on reconnaît Pesprit d'ordre de la fondatrice, qu'elle avait le don de communiquer autour d'elle et qu'elle avait établi dans chaque office de sa congrégation. Outre les Annales proprement dites de la communauté qui forment plusieurs volumes in-folio, il y a une chronique spéciale pour les pénitentes, où sont entrées les notices de celles dont la conversion a été plus particulièrement éclatante, et qui après avoir donné les plus beaux exemples de vertu, sont mortes au Bon-Pasteur avec tous les signes de la prédestination, ÎSTous en extrayons quelques-unes des plus remarquables qui ne seront pas lues sans édification par les personnes qui ont pris quoique intérêt à lire Phistoire de l'Asile.

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Au mois de novembre 1851, une femme de mauvaise vie du nom de X... vint prier Madame Eoy, directrice de la communauté naissante, d'avoir pitié d'une malheureuse jeune fille qui se mourait dans une vieille masure dont le toit laissait passage libre au vent et à la pluie. Le personnel de l'Asile était déjà nombreux et le local fort petit ; car sœurs et pénitentes n'avaient d'autre logement que la maison de Saint-Vincent de Paul. Cependant, il n'y avait pas à balancer, on ne pouvait refuser l'entrée de la maison à une pauvre âme que l'enfer allait bientôt revendiquer. Le même soir donc, Marie N... fut reçue dans le bercail du Bon- Pasteur, et on lui prodigua les soins que réclamait son état ; et si la nouvelle venue ne fut pas entourée des attentions et du confortable que donne la richesse, elle eut au moins tout ce que la charité sait inventer pour soulager la souffrance. La communauté était alors dans un extrême dénuement ; il n'y avait ni couchette, ni matelas, ni infirmerie pour l'usage des malades.

Les sœurs se soumirent à toute espèce de gêne et de privations pour soigner la mourante. Contre toute prévision, elle revint à la santé. On aurait été tenté de croire que c'était pour son malheur ; car elle ne tarda pas à faire usage de ses forces pour offenser de nouveau le bon Dieu. Elle demanda avec instances de retourner dans le monde, et comme la Directrice s'y refusait avec fermeté, elle forma le projet de déserter de la maison et se mit de complot pour cela avec une compagne. L'esprit du mal était satisfait et favorisa leur évasion -, elle leur fut d'autant plus facile que de tout temps il n'y eut au Bon-Pasteur d'autre clôture que le bon vouloir de celles qui y demeurent.

Dès qu'on eut remarqué l'absence de Marie et de sa compagne, la fondatrice, Madame Koy, résolut de courir après les brebis égarées ; deux motifs l'y engageaient : d'abord le

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désir de consoler le divin Pasteur, ensuite la crainte que le bruit de cette évasion venant à se répandre dans la ville, on en prit occasion de dire que la nouvelle institution ne valait pas la peine d'être encouragée. Les Directrices avaient en ce moment plus besoin que jamais de l'appui du public ; car elles commençaient la construction de leur couvent, pour laquelle elles n'avaient d'autres ressources que leur foi en la divine Providence. Elles étaient extrêmement occupées à organiser un bazar au profit de l'Asile, de sorte que chaque sœur se trouvait surchargée de travail. N'importe, il fallait tout laisser là pour s'occuper des malheureuses brebis que le loup ravisseur entraînait pour les jeter dans l'abîme.

Sur l'indication de quelques pénitentes, la Mère Fondatrice et une autre sœur se rendirent dans une maison suspecte dont la maîtresse, une protestante, les accueillit durement, tout en leur avouant que les deux fugitives étaient dans sa maison.

Comme celles-ci refusaient de se montrer, la zélée fondatrice demanda qu'on lui permît de pénétrer dans les appartements on elles étaient réfugiées. Chose remarquable, pas une des neuf malheureuses présentes ne s'y opposa. Au contraire, elles disaient hautement qu'elles enviaient le sort de celles qu'on prenait tant de soin de ramener au bien. Quelques-unes allèrent même jusqu'à dire qu'elles voudraient bien être dans la maison de refuge. Les sœurs les y invitèrent de grand cœur ; et l'on reconnut plus tard que Dieu avait béni leurs charitables exhortations : la maîtresse protestante rentra en elle-même, vint demander son admission au Bon-Pasteur, acheva de s'y convertir, fut baptisée sous condition, et donna des marques si évidentes de persévérance qu'on crut pouvoir l'envoyer en qualité de domestique dans une des missions de l'Institut, où elle continua à édifier par

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sa bonne conduite en même temps qu'à se rendre utile par son travail.

La nommée X... se convertit également, ainsi que la compagne d'évasion de Marie N... ; toutes deux s'établirent honnêtement dans le monde.

Dans l'espérance d'échapper aux recherches des sœurs, Marie N... s'était» cachée sous un lit, d'où elle s'obstinait à ne pas sortir, malgré leurs supplications. Alors Mme Roy, animée d'une force que pouvait seule lui donner sa grande charité pour l'âme de cette pauvre malheureuse, l'en arracha en dépit de toutes ses résistances. Prenant ensuite un ton d'autorité, elle lui ordonna de marcher devant elle, et la ramena ainsi à l'Asile, quoiqu'elle protestât ne vouloir point y rester. La Mère Fondatrice lui fit comprendre que de nouvelles tentatives d'évasion seraient inutiles, car les Directrices profiteraient de ce qu'elle n'était pas encore majeure pour la dénoncer à la police qui la leur ramènerait.

Cette infortunée jeune fille était née de parents inconnus et avait été déposée autour des révérendes Mères de l'Hôtel- Dieu qui l'avaient placée dans une famille de cultivateurs de Saint-Joachim. Elle y fut élevée jusqu'à l'âge de seize ans, que ses protecteurs la mirent en service. Cette condition est trop souvent l'écueil où l'innocence vient faire un triste naufrage ; ce fut aussi celui où échoua la vertu de Marie qui, la première faute coLnmise, tomba de chute en chute jusqu'au fond de l'abîme. Son jeune âge, sa rare beauté lui promettaient pour longtemps l'enivrement des passions. Seule au monde, elle n'était pas retenue par la crainte de déshonorer des parents respectables. Mais la Providence n'abandonna pas cette pauvre délaissée malgré ses désordres, et l'on vient de voir les moyens dont elle se servit pour la ramener au port du salut.

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La première année que Marie passa dans l'Asile fut loin de lui être méritoire pour le ciel. Elle paraissait devoir être incorrigible, s'étudiait à se montrer désagréable, à donner de mauvais conseils à ses compagnes, se laissait emporter à son caractère violent qu'elle ne cherchait nullement à dompter. Il lui arrivait même de faire des scènes où elle s'oubliait au point de lancer des malédictions contre ses bienfaitrices et contre tous ceux qui l'entendaient. Il était bien à craindre qu'en abusant ainsi de tous les moyens de salut qui lui étaient offerts, elle ne tarît enfin la source des miséricordes divines ; mais les prières qui se faisaient pour elle furent plus fortes que ses infidélités et lui obtinrent une grâce de conversion. Par caprice, ou plutôt par une disposition de la Providence, elle voulut apprendre à lire. Après qu'elle eut reçu les premières leçons, on lui mit entre les mains la Vie de la Bienheureuse Marguerite- Marie. Elle eut bientôt parcouru le volume tout entier et en fut profondément émue.

En voyant le grand amour dont le divin Sauveur brûle pour les hommes, et le désir qu'il a d'en être aimé, son âme si longtemps insensible se fondit dans un saint amour, et elle se prit à regretter son indifférence envers un Dieu si bon. Persuadée que son plus sûr asile était le Cœur blessé du Dieu fait homme par amour pour nous, elle s'y réfugia et s'y enflamma d'une sainte ardeur pour la prière. Dès qu'elle s'agenouillait à la chapelle, elle se représentait à l'esprit le Sacré Cœur de Jésus ouvert et ensanglanté, puis, dans son imagination, elle se faisait toute petite et se plongeait dans cet abîme de tendresse ; c'était toute sa prière, mais elle était belle et ne pouvait manquer de lui valoir des fruits nouveaux de conversion. Bientôt, elle fut toute transformée et excella dans les vertus d'une véritable pénitente. Ce qui

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étonnait surtout en elle quand on se rappelait son passé, c'était sa grande douceur et son esprit de mortification.

On devine facilement quels durent être ses efforts pour vaincre ses mauvais penchants, et particulièrement son caractère emporté qu'elle avait réussi à dominer à ce point, que ceux qui ne la connaissaient pas auraient pu croire qu'elle était née avec une âme douce et naturellement portée à la condescendance. Dans les commencements de sa conversion, elle disait volontiers les combats intérieurs qu'elle avait à livrer 5 mais plus tard, quand elle fut plus avancée dans la perfection, elle n'en laissait rien soupçonner, afin de ne perdre aucun de ses mérites.

Les pénitentes d'alors qui étaient employées à la couture, avaient la pieuse habitude de mettre devant leurs yeux un tableau sur lequel étaient représentées les quatorze stations du chemin de la croix, et tout en travaillant, elles faisaient à haute voix les prières de ce saint exercice. Sans doute qu'elles ne gagnaient pas les indulgences qui y sont attachées, mais leur esprit occupé des souffrances de Notre-Seigneur était moins exposé à se reporter vers des souvenirs dangereux. Quand on demandait à Marie de vouloir bien aller chercher ce tableau du chemin de la croix, son premier mouvement était de s'indigner et de répondre par un refus, mais elle se hâtait de réprimer cette tentation d'impatience, et elle se levait avec un aimable sourire en disant : "Oui, ma sœur, j'y vais avec le plus grand plaisir ".

Quant à sa mortification, elle devint extraordinaire et habituelle. Les pénitentes occupaient en ce temps-là la partie de la maison de Saint- Vincent de Paul qui sert aujourd'hui d'office à quelques-unes des sœurs converses ; c'était la salle commune et en même temps le réfectoire des pénitentes. Comme il n'y avait pas encore d'infirmerie, une autre péni-

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tente, nommée Madeleine-Céline qui était alors gravement malade, avait prié ses maîtresses de faire descendre son lit du dortoir dans cette salle pour se distraire de l'ennui qu'elle éprouvait de passer les journées toute seule ; on avait acquiescé à sa demande, et un jour que ses campagnes prenaient leur repas, la pauvre souffrante sollicita la permission de réciter quelques prières les bras en croix. En entendant cela, la petite Madeleine (c'est ainsi qu'on l'appelait habituellement) éclata en sanglots et dit tout bas : " Cette pauvre Céline, si bonne, si pieuse, fait des pénitences toute malade qu'elle est, et moi " ! A partir de ce moment elle redoubla ses mortifications. A ses repas, elle ne prenait presque jamais de thé ou de café, mais de l'eau froide 5 et afin qu'on ne s'aperçut pas de cette privation, elle avait prié la religieuse qui servait à table de verser quelques gouttes de thé ou de café dans sa tasse, afin de changer la couleur de l'eau. Quand elle voyait qu'on préparait quelque dessert pour le dîner, elle allait demander à la sœur de service de ne pas lui en donner et de faire comme si elle l'oubliait, afin de se mettre par là à l'abri de la tentation de vaine gloire. Ses jeûnes étaient très fréquents, et, outre cette mortification, il n'était pas rare qu'elle priât la Directrice de lui prêter un cilice, austérité en usage dans la communauté naissante 5 elle le porta à diverses reprises pendant neuf jours entiers. Quelques mois avant sa mort (six mois ou à peu près), elle ne l'ôta plus que pour demander la permission de le remettre. Alors pour la dispenser de réitérer sa demande, la Directrice lui dit de porter ce cilice jusqu'à ce qu'elle lui donnât un ordre contraire. Madeleine remercia et garda la cruelle ceinture pendant longtemps, car on avait oublié de lui dire d'interrompre cette pénitence 3 elle souffrait beaucoup ; sa chair était toute

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déchirée, et cependant pas un soupir, pas une plainte ne s'échappait de ses lèvres.

A la lin, se sentant faiblir, elle se crut obligée d'avertir sa maîtresse, tout en ajoutant qu'elle était prête à garder l'instrument de pénitence si on le lui conseillait. Inutile de dire que la Directrice fut profondément affligée de son oubli et qu'elle se hâta de mettre un terme à cette austérité. L'exemple donné en cette occasion par la petite Madeleine est bien propre à confondre la lâcheté de certaines âmes qui s'effrayent des moindres souffrances et reculent devant les plus légères pratiques d'austérité.

Notre jeune pénitente était d'un naturel fort gai, et elle avait le talent d'égayer tout le monde les jours de congé mais après sa conversion, son attrait la portant plus à prier qu'à s'amuser, elle eût préféré passer la plus grande partie des temps libres à la chapelle. Elle prit là-dessus l'avis de son confesseur qui l'engagea à sacrifier ses dévotions à la charité. Alors elle n'hésita pas à se livrer au jeu, bien que ses soupirs allassent tous vers le tabernacle.

La petite Madeleine ne fut pas moins édifiante en maladie qu'en santé 5 sa douceur et son aimable gaieté ne se démentirent jamais. Elle continua même à pratiquer certaines mortifications dont ses souffrances auraient dû la dispenser. Souvent la nuit, quand elle croyait que ses voisines étaient endormies, elle quittait son lit pour se coucher sur le plancher 5 d'autres fois, elle écartait la paille de son lit pour s'étendre sur la dure.

Au milieu de ses souffrances souvent aiguës, elle ne fit jamais entendre la moindre parole d'impatience ou de plainte, et paraissait toujours très reconnaissante des plus petits services qu'on lui rendait.

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La maladie de langueur dont elle souffrait fit des progrès journaliers et on ne fut pas longtemps sans constater que la mort n'était pas loin. Madeleine était soumise et résignée à tout ce que Dieu pouvait exiger d'elle ; néanmoins, elle ne cessait de demander une grande grâce avant de quitter la terre : c'était de prolonger sa vie pour qu'elle pût assister à la profession des sept premières religieuses de l'Institut. Ce désir était trop pieux pour que le ciel ne daignât pas le réaliser. Le matin de cette solennité, quoiqu'elle fût excessivement faible, elle se fit transporter par ses compagnes dans un coin de la chapelle, d'où, sans être remarquée, elle pouvait voir l'autel et la cérémonie. Sa joie fut inexprimable quand elle vit les sœurs sous leur costume religieux, et ses sanglot», éclatèrent à force d'émotions au moment où elle les entendit, prononcer leurs vœux.

De ce jour elle n'attendit plus rien sur la terre et n'eut d'aspirations que pour le ciel. Une joie suprême lui fut cependant réservée : Mgr Baillargeon, qui avait été averti, par les sœurs de la haute vertu de la jeune mourante, voulut lui-même lui apporter le viatique et recevoir sa consécration à Dieu. En présence de Jésus-Hostie, elle fit le vœu des sœurs consacrées, c'est-à-dire de vivre et de mourir dans cet asile de la pénitence, y ajoutant les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. L'assistance fut vivement émue en lui entendant prononcer son serment de fidélité au Seigneur d'une voix mourante, mais que la ferveur de l'amour divin rendait claire et sonore. L'expression douce et calme de son front faisait penser aux saintes du ciel. Sa respiration haletante, sa gorge desséchée Pempêchaient presque de parler. L'infirmière lui suggérait de pieuses pensées, des oraisons jaculatoires, auxquelles elle acquiesçait par des regards ou

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par des signes. Un moment elle réunit ses forces et balbutia ces mots : " Oh ! si je le tenais " !

— " Quoi, lui demanda l'infirmière ?

— " Ah ! repartit la mourante d'une voix entrecoupée, c'est le temps que je veux dire, que ne se hâte-t-il de finir pour moi ".

Puis, un instant après, craignant d'avoir mal édifié, elle ajouta :

" Je ne m'impatiente pas. Dieu merci, oh ! non, mais j'ai hâte d'aller au ciel ". Alors, pour l'éprouver et la prémunir contre les surprises d'une vaine présomption, la supérieure lui dit : Ma pauvre enfant, vous paraissez bien certaine d'aller en paradis, avez-vous donc oublié que vos péchés vous en ont mille fois rendue indigne " ?

— Non, ma Mère, répliqua-t-elle, je ne l'ai pas oublié ; mais je sais aussi que le pardon a été promis à l'amour, et le bon Dieu sait bien que je l'aime " ! Pendant qu'elle parlait ainsi, son âme semblait passer dans ses paroles.

Ce fut dans ces admirables dispositions qu'elle rendit le dernier soupir, laissant après elle un parfum de vertus qui embaume encore aujourd'hui l'Asile du Bon-Pasteur.

La petite Madeleine y avait passé cinq ans. Elle est avec Madeleine-Céline, dont nous raconterons plus loin la conversion, le plus beau modèle qui puisse être proposé aux pénitentes.

On se rappelle le bel et touchant éloge que faisait le P. Saché de la pénitente consacrée, Madeleine Saint Patrice, en apprenant les détails de sa sainte mort. Cet apôtre, si consommé en toutes vertus, si éclairé des lumières d'en haut, dont la parole a toujours été regardée avec raison au Bon-

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Pasteur comme un oracle, voyait dans la mort de cette pénitente tous les signes de la prédestination. Le jugement de cet homme de Dieu est trop remarquable, trop consolant, trop propre à en encourager d'autres, pour que nous ne le rapportions pas de nouveau ici :

" En lisant, disait-il, les circonstances si édifiantes de la mort de votre bonne pénitente, Madeleine Saint-Patrice, ces paroles de l'Ecriture : " Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ", me sont venues naturellement à l'esprit. Oui, heureux ceux qui meurent dans le Seigneur, et par conséquent, heureuses celles qui meurent au Bon-Pasteur 5 car peut-on mourir au Bon-Pasteur et ne pas mourir dans le Seigneur !

" J'ai remarqué avec plaisir qu'elle était décédée un mercredi, jour consacré à Saint-Joseph, patron de la bonne mort, la veille de la fête de tous les saints. N'a-t-elle pas eu l'avantage de la célébrer dans le ciel " ?

C'est ainsi que s'exprimait le P. Saché en parlant de la mort de celle qu'il appelait " la bonne Margaret ". Comment, après le jugement d'un si grand serviteur de Dieu, ne pas voir en elle une amie de Dieu, une prédestinée. Voici ce que disent d'elle les Annales du Bon-Pasteur :

Margaret H... était native d'Irlande. Elle avait émigré toute jeune au Canada avec plusieurs de ses compatriotes et s'était mise au service d'une dame de la ville, laquelle était étrangère à tout sentiment de pitié et de commisération. Margaret souffrit pendant quelque temps, mais sa maîtresse ayant un jour ajouté les coups aux reproches et aux paroles outrageantes, la pauvre servante sortit de la maison, sans savoir oii elle dirigeait ses pas.

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Le tentateur trouva l'occasion favorable pour faire une nouvelle conquête, et il mit sur son chemin une femme de mauvaise vie. Cette femme voyant une belle jeune fille errer à l'aventure avec tous les signes d'une agitation extrême,, s'arrêtant de fois à autre pour interroger l'espace, en laissant échapper de profonds soupirs et en essuyant ses larmes, marcha droit au-devant d'elle et lui demanda, avec un air de compassion, où elle allait et quelle était la cause de ses chagrins. Margaret, tout heureuse de rencontrer une personne qui lui parlât avec bonté et lui témoignât de la sympathie, n'hésita pas à la mettre au fait de sa triste situation. L'étrangère lui offrit alors de la prendre à son service et la conduisit dans sa maison. L'infortunée jeune fille ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'elle avait été victime d'un honteux guet-apens et qu'elle était dans un lieu de perdition. Son désespoir fut extrême ; mais que faire, où aller? Elle ne connaissait personne ; elle était sansaucune expérience et n'avait pas le moindre moyen de subsistance. Quelle affreuse position ! Combien d'autres, à sa. place, seraient tombées, et tombées sans avoir le courage de se relever ! Ah ! le poète qui s'appelait l'enfant du siècle, a. bien eu raison de s'écrier :

" Pauvreté ! Pauvreté! c'est toi la courtisane, C'est toi qui dans ce bouge as conduit cette enfant.

Hélas ! qui peut savoir pour quelle destinée, En lui donnant du pain, peut-être elle était née ? D'un être sans pudeur, ce n'est pas là le front. Rien d'impur ne germait sous cette fraîche aurore.

Ce qui l'a dégradée, hélas ! c'est la misère ".

La maîtresse de maison eut beau mettre tout en œuvre pour retenir la pauvre Margaret, elle eut beau lui représenter sou&

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les plus belles couleurs la vie mondaine avec tous les attraits du luxe, de la vanité, des plaisirs, elle ne put étoufiPer les remords de sa conscience.

La Providence n'abandonne pas les malheureux qui Fimplorent. Margaret l'invoqua et elle vint à son secours. Elle lui fit en peu de temps franchir les portes de cet enfer. Une honnête personne à qui elle se confia, lui apprit qu'il existait à Québec une maison de refuge. Elle vint solliciter son entrée et fut admise.

De ce moment elle ne songea plus qu'à travailler sérieusement au salut de son âme. Douée d'un tempérament nerveux^ elle était prompte et irascible, un mot de contrariété lui faisait monter le rouge au visage. Elle mit toute son énergie à vaincre cette impétuosité, et elle y réussit à ce point qu'elle devint un modèle de patience et de douceur. Si, dans les commencements, il lui arrivait de laisser échapper quelques paroles un peu aigres, elle en demandait pardon sur-le-champ j sinon, on la voyait le soir pendant l'examen de conscience^ quitter doucement sa place et aller s'agenouiller auprès de la compagne qu'elle avait offensée et la supplier de lui pardonner.

Son esprit de componction n'était pas moins admirable que sa douceur : elle pleura tous les jours de sa vie le malheur qu'elle avait eu de passer quelque temps dans un lieu où Dieu était tant offensé. Mais c'était surtout pendant ses oraisons, et encore plus lorsqu'elle recevait le divin Jésus dans son cœur, que ses larmes coulaient plus amères et plus abondantes au souvenir de son infidélité.

Elle avait une tendre piété envers la sainte Vierge et une dévotion particulière pour la récitation de son chapelet. On la voyait souvent aller prier au pied de la statue de Marie

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Immaculée, et il était facile de lire sur ses traits avec quelle ferveur, quelle intime confiance, elle s'adressait à la clémente Mère de notre Sauveur. Aux heures de travail, durant lesquelles elle S'appliquait à ne perdre aucun instant, afin de se rendre utile autant que possible à la maison, ses lèvres murmuraient presque toujours quelques prières, et elle était la première à se joindre à celles qui se faisaient en commun.

Telle fut la vie de Madeleine Saint-Patrice pendant neuf ans et trois mois et demi qu'elle vécut dans l'Asile.

Vers la fin de l'été de 1860, elle commença à se sentir faible et souffrante ; elle n'en continua jDas moins sa besogne accoutumée avec énergie et courage, travaillant à la buanderie les jours de blanchissage et s'occupant les autres jours d'ouvrages de tricot ou de couture.

Le 15 octobre, elle fut soudainement prise d'une attaque de paralysie qui la conduisit en peu d'heures aux portes du tombeau. Au moment où elle fut frappée, on lui demanda si elle ne serait pas bien aise de se confesser ; elle répondit en souriant qu'elle croyait par la grâce de Dieu n'avoir aucun 3)éché sur la conscience, que cependant elle serait contente «de voir son confesseur pour recevoir la grâce de l'absolution, 3e remercier et lui dire combien les religieuses étaient bonnes 'ét afîectueuses.

Deux semaines se passèrent au milieu des plus grandes ; souffrances que la sainte malade endura avec une patience «et une résignation admirables, accompagnées de sentiments 'de piété, d'acquiescement à la volonté de Dieu et d'élans d'amour divin qui remplissaient d'édification tous ceux qui ■approchaient de sa couche funèbre.

C'est après avoir appris les détails de sa sainte mort que le P. Saché qui, l'ayant longtemps dirigée, avait vu au fond

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de son âme, exprimait la pensée si consolante qu'elle était entrée presque aussitôt après son décès en possession du bonheur des élus.

Madeleine Saint-Patrice vit toujours dans les souvenirs du Bon-Pasteur avec l'auréole de sainteté que lui a placée au front cette main vénérable.

La vie de la jeune convertie dont nous avons maintenant à parler a été écrite par l'abbé Auclair, ancien curé de Notre- Dame de Québec, qui a eu une très large part dans sa conversion. Aucune pénitente n'a laissé au Bon-Basteur un souvenir aussi profond que cette enfant, connue dans l'Asile sous le nom de Madeleine-Céline.

" Vers la fin de juillet 1852, raconte l'abbé Auclair, dont nous condensons le récit, je faisais une de mes visites à la prison de Québec. En entrant dans la salle des femmes, je vis qu'une nouvelle malheureuse était venue augmenter le nombre de ces pauvres égarées. Je remarquai chez elle une grande propreté, un regard intelligent, un maintien modeste^ en un mot, ce quelque chose qui dénote une éducation qu'on ne rencontre pas ordinairement en pareil lieu.

" En faisant une visite à chacune d'elles, son tour vint ; je lui adressai alors quelques mots en bien mauvais anglais, auxquels elle répondit : " Je suis protestante. Monsieur ". Sur cette déclaration, je passai outre, laissant à Dieu le soin d'inspirer cette âme et de faire briller à ses yeux les lumières, de l'éternelle vérité.

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" Continuant ma ronde autour de la salle, je m'aperçus que cette jeune personne me suivait du regard avec quelques signes d'intérêt; et quand vint le moment de partir, elle manifesta le désir de me parler. Je l'écoutai volontiers ; malheureusement, son langage ne m'étant pas très familier, je ne saisis qu'imparfaitement ce qu'elle tenait à me raconter. Elle fit donc appeler, comme interprète, la gardienne des salles; alors, elle me mit au courant de ses malheurs et de ses déplorables égarements. Bien que je fusse prévenu en sa faveur, je fus cependant étonné de tant de franchise et de simplicité dans une personne étrangère à ma langue, à ma croyance, et en présence d'une interlocutrice elle-même catholique. L'infortunée n'avait alors que dix- sept ans, ... et déjà elle avait suivi tous les désirs d'un cœur corrompu.

" Sa profonde douleur, ses regrets, ses larmes abondantes firent sur moi une vive impression. Elle alla jusqu'à m'exp rimer le désir de se faire catholique, si c'était encore possible, disait-elle, après tous ses égarements.

A cette proposition inattendue, une certaine défiance vint refroidir mon zèle; je trouvai brusque et rapide son changement de pensées et de sentiments, son mépris pour une religion à laquelle elle m'avait paru si fortement attachée. Je résolus d'agir avec prudence et discrétion. " Le bon Dieu ne vous manquera pas ", lui dis-je, et je sortis de l'appartement.

" Tant de fois déjà j'avais entendu, de la part de ces infortunées, des propos de conversion qui n'avaient point eu de suites salutaires, que j'étais naturellement disposé à la défiance.

Je ne laissai pas cependant de m'intéresser à l'âme de cette enfant, et de demander à Dieu avec ardeur de la détacher des plaisirs funestes et trompeurs qui l'avaient séduite.

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Mon peu de foi en ses prétendues dispositions ne subit aucun changement dans les visites que j'eus occasion de lui faire, pendant les quelques jours qui suivirent notre première •entrevue. Je sentais en moi un je ne sais quoi qui m'empêchait de me prononcer sur les destinées de cette âme. Etait-ce l'avertissement que le Saint-Esprit nous donne par la bouche d'un des plus fidèles serviteurs de Dieu : " Prenez garde qu'on ne vous séduise par les illusions de certaines paroles mielleuses et mensongères " ! C'est ce que la suite fera voir.

" A quelque temps de là, étant à distribuer des paroles de consolation aux pauvres affligés de la prison, je fus abordé par ma jeune protestante qui me pria de m'intéresser à elle, afin d'obtenir son élargissement avant l'époque fixée pour sa mise en liberté. Elle trouvait, disait-elle, l'occasion de s'en retourner chez son père, aux Etats-Unis ; son beau-frère, arrivé d'Angleterre, avait la complaisance de se charger des frais du voyage. Je pris donc des informations auprès de la gardienne qui me parla en effet d'un visiteur étranger qui semblait s'intéresser vivement au sort de la jeune infortunée. Cet incident me fit croire à la réalité du projet de voyage, et je ne sais ce qui me poussa à faire des démarches en sa faveur auprès des autorités. Son désir fut exaucé. J'écrivis au charitable parent que sa belle-sœur était libre et pouvait à l'instant se rendre dans sa famille.

" Hélas ! j'étais le jouet d'un honteux complot ! La jeune fille, ainsi libérée, était réellement en possession d'une somme de vingt piastres, mais le généreux et soi-disant beau-frère qui l'en avait gratifiée, était son infâme corrupteur ! j'avais été l'instrument involontaire d'une vilaine intrigue ! Je regrettai, mais trop tard, de ne m'être pas tenu dans les bornes de mon premier acte de prudence et de sage réserve.

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" Cependant, comme mon infidèle néophyte n'était pas encore disparue, je lui fis part des nouvelles instructions qua j'avais obtenues sur son compte, et j'essayai de la retenir sur le bord du précipice dans lequel elle allait retomber. Hélas 1 rien de tout ce que je pus lui dire n'entra dans son cœurl Méprisant ma voix, qu'elle aurait dû respecter puisque c'était celle de Dieu, elle nia tout, et voulut me faire croire à son départ pour les Etats-Unis.

" Afin de m'assurer que j'avais déjoué le calcul du ravisseur, je la fis conduire jusqu'au steamboat de Montréal, ayant eu soin de la faire garder à vue jusqu'au moment du départ du bateau. Mais j'en fus quitte pour les frais d'une nouvelle pièce : le scélérat, demeurant au port de Québec, retrouva sa complice de vie dissipée et de honteux égarements ; dès le lendemain, la prétendue voyageuse paradait dans les rues dela ville. J'en fus informé le jour même, et un peu confus de ma trop grande crédulité, je mis en oubli, comme tant d'autres velléités de ce genre, un projet de conversion dont les suites avaient été si trompeuses.

Quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis le dernier incident que je viens de raconter, lorsqu'un soir parut à la porte de l'hospice du Bon-Pasteur, pour les filles repenties, une jeune personne dont les facultés étaient momentanément troublées par les excès de l'intempérance.

"Elle frappe à coups redoublés et demande à voir la supérieure. Le cœur de celle-ci, plus grand que ne l'est sa maison, se brise à la pensée de refuser une nouvelle pénitente qui paraît avoir un si grand besoin de secours. Déjà le médecin avait manifesté quelque inquiétude, sur le trop grand nombre de personnes qui habitaient la maison. La pauvre supérieure fait donc dire à la malheureuse jeune fille qu'elle

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ne peut l'admettre ; celle-ci insiste fortement et ajoute qu'elle ne partira certainement pas sans voir la supérieure. Enfin, autant pour s'en débarrasser que pour tout autre motif, celle-ci se rend auprès d'elle et lui répète qu'il est impossible de la recevoir. Alors, des larmes abondantes jaillissent de ses yéux, et elle renouvelle sa promesse de conversion : " Si Monsieur Auclair était ici, dit-elle, il obtiendrait bien, lui, mon entrée ; il m'a connue à la prison et il a voulu me faire du bien ".

" En entendant nommer le curé de Québec, la supérieure est ébranlée I elle réfléchit, puis elle se décide à accorder à la jeune fille l'hospitalité pour la nuit. Peut-être, se dit-elle, cet acte de charité env ers une protestante pourra être la source de bons et généreux sentiments ?

" Le lendemain la jeune tille complètement revenue à ellemême renouvela son désir de rompre avec cette malheureuse liberté qui n'avait été pour elle qu'un véritable esclavage, et elle implora la faveur de vivre désormais sous le toit protecteur de l'Asile. Pleine d'esprit et de talent, elle définit si bien sa situation, donna de si belles couleurs à ses projets d'amendement, que les bonnes sœurs se décidèrent à l'accueillir, malgré tous les obstacles, malgré les injonctions réitérées du médecin de ne pas encombrer la maison. Nous l'appellerons désormais Céline : nom qu'elle reçut à son entrée dans la salle des pénitentes.

Voilà donc notre Céline installée parmi ses nouvelles compagnes, la plupart autrefois égarées comme elle, mais aujourd'hui revenues au devoir, et toutes disposées à lui en montrer le chemin. Elle est initiée, dès les premiers jours, à l'étude de la doctrine catholique ; et, chose étonnante pour une personne étrangère à notre langue, deux mois s'étaient à

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peine écoulés, qu'elle possédait parfaitement son catéchisme en français et parlait assez bien pour tenir conversation.

" J'avais complètement oublié la mésaventure de la prison, lorsque trois semaines plus tard, je fus agréablement surpris de revoir au Bon-Pasteur cette infortunée qui m'avait si fort intéressé par le récit trop réel de ses misères.

" Bon courage, chère enfant ! lui dis-je ; jetez le passé dans l'oubli, abandonnez l'avenir à la Providence que vous apprendrez à connaître ici, et consacrez le présent à la fidélité ".

" Quelque profondes qu'eussent été les misères de Céline, elles n'avaient duré relativement qu'un temps assez limité, pour lui laisser intacts l'esprit et les talents dont Dieu l'avait douée.

^' Mais une chose apporta du retard à son admission aux sacrements: ce fut son caractère irascible, et pour ainsi dire, indomptable, surtout dans les premiers mois de son séjour à l'Asile. Elle était d'une humeur bouillante et impétueuse, d'une nature violente et prime-sautière ; ce ne fut qu'à force de prières, d'épreuves et de combats qu'elle parvint à se rendre supportable dans la maison. Mais aussi, comme tous les cœurs prompts à s'emporter, celui de Céline ne conservait aucun vestige de rancune.

" A cette louable qualité, elle joignait une franchise parfaite : c'était au point qu'on n'a pas souvenir que Céline ait jamais déguisé la vérité durant son séjour à l'hospice. Cette sincérité amenait l'aveu instantané de ses fautes, malheureusement fréquentes, et un prompt repentir. Plus d'une fois, on fut tenté de la congédier à cause de ce caractère incompatible avec la vie de communauté ; mais toujours, elle sut gagner son pardon, par une bonne volonté qui ne lui fit jamais défaut, pour se relever après ses chutes.

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C'est une règle dans la maison de n'admettre les filles repenties aux sacrements qu'après plusieurs mois d'épreuves, et l'expérience a souvent fait voir toute la sagesse de cette prudente mesure. On conçoit facilement qu'avec les dispositions défectueuses qu'on vient de reconnaître, Céline dut avoir besoin d'une double épreuve. Aussi ne fut-ce que le 30 mars 1853, neuf longs mois après son arrivée, qu'elle fut admise à faire son abjuration.

" Oh ! avec quels transports d'allégresse elle en apprit la consolante nouvelle ! Quelle sainte préparation elle fit pour ce jour si impatiemment attendu ! Qu'elle fut belle et solennelle pour la communauté, cette journée qui gagna à la foi une hérétique, à Dieu une conscience égarée, au ciel une âme marquée du sceau de la perdition !

" De même que parmi les habitants du ciel, il y eut dans la famille du Bon-Pasteur une grande réjouissance sur le retour de cette autre Madeleine.

Céline reçut le saint baptême de la main de ce même prêtre qui avait reçu ses premiers aveux d'une manière si providentielle, et qui avait continué à garder cette âme dans le chemin du vrai. A lui seul de dire combien son cœur d'apôtre se sentit heureux, lorsqu'il vit que ses plus chers désirs étaient accomplis ! Avec quel bonheur il introduisit dans le sein de l'église catholique, cette enfant qui eut tant de combats à soutenir pour se vaincre pendant les neuf mois qui précédèrent la touchante cérémonie de son abjuration !

L'âme de Céline était désormais ouverte aux sentiments de toutes les vertus. Ses pensées, ses désirs, sa volonté, tout son être était acquis à Jésus. Et sa dévotion à Marie se manifestait par des prières ferventes et par un tressaillement de joie, chaque fois que le nom béni de cette tendre Mère était prononcé.

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" Céline reçut la divine Eucharistie le lendemain de son abjuration, et quelques jours plus tard, Mgr Turgeon, archevêque de Québec, daigna lui administrer la confirmation. Tous ces bienfaits de notre religion opérèrent en elle de véritables merveilles. L'effet en était si frappant que, plusieurs mois après, elle déclara elle-même que depuis son baptême, non seulement elle n'avait point succombé à cette grande faiblesse humaine qui l'avait autrefois entraînée au fond du précipice, mais que jamais le moindre souvenir de ses plaisirs criminels ne s'était présenté à son imagination.

" Pour juger mieux encore des vertus que dut pratiquer Céline avec le caractère que nous lui connaissons, disons quelques mots de la vie que mènent au Bon-Pasteur les pénitentes qui y sont admises. C'est une vie de communauté, par conséquent, vie d'obéissance de tous les instants. On y travaille toute la journée, toujours dans un profond silence, excepté dans les deux heures de récréation accordées par la règle. A chaque heure qui sonne à l'horloge, ce silence est interrompu par quelque prière faite à haute voix. Une pénitente, tout en continuant son ouvrage, prononce les paroles suivantes :

" Encore une heure d'écoulée !

" Encore un pas vers la mort et l'éternité ! " Pour les pécheurs endurcis, c'est un pas de plus vers l'enfer ! " Pour les justes pénitents, c'est un pas de plus vers le ciel ! " Mes sœurs, offrons l'heure qui commence à la T. S. Trinité ! " Loué, adoré, aimé soit J.-C. au Très Saint-Sacrement de l'autel I " A jamais" !

" Cette belle pratique de piété, qui se répète à chaqu© heure du jour, est suivie du chant d'un cantique.

Puis à ces prières et à ces saints cantiques, succède encore le silence, temps si propre à la méditation de la.

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divine semence jetée tout à l'heure dans l'âme de ces repentantes ! Voilà donc la vie du Bon-Pasteur : prières, silence, travail incessant, chacune selon ses forces et ses facultés. Là, on ne fait quoi que ce soit sans une permission spéciale ; on ne doit pas même aller boire une simple gorgée d'eau sans cet acte préliminaire.

" Eh bien ! je le demande, quand on a vécu jusque-là avec toutes ses libertés, combien ne doit-il pas coûter de peines aux pénitentes, dont la nature est si mal préjDarée à un pareil genre de vie? Peut-on voir, là, quelque autre intérêt que celui de l'âme, quelque autre motif que celui de gagner le ciel à tout prix?

" Voilà la retraite où Céline vécut pendant plus de deux ans. Et tous ces règlements si minutieux, si nécessaires à la vie commune, elle sut les observer aussi exactement que possible, malgré quelques misères inhérentes à la pauvre humanité. En suivant cette manière de vivre, elle put parvenir à un degré de perfection bien extraordinaire pour une personne de son caractère. Nous en verrons les preuves dans ce qui va suivre.

" Tout en appréciant les mo3'^ens de salut dont on vient de parler, il ne faut pas croire, de prime abord, à l'impeccabilité dans l'Asile du Bon-Pasteur. Oh î non. Sous ce toit béni, comme au grand air du monde, l'ennemi du salut parvient quelquefois et les tentations n'y sont pas inconnues. Sur plus de cinquante pénitentes passées par l'hospice, il n'en est pas une qui n'ait eu à soutenir les combats les plus terribles, les tempêtes les plus violentes ; et ce n'est qu'à ces épreuves qu'on a pu reconnaître celles qui devaient persévérer. La grande tentation, celle qui doit conduire à toutes les autres, c'est le désir de quitter la maison. On a vu, surtout les pre-

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mières années de l'hospice, des actes d'un courage admirable chez certaines pénitentes bien déterminées à ne point abandonner leur retraite. Quelques détails sur ces restes de misères nous feront voir combien il est difficile parfois aux bonnes sœurs d'obtenir le beau succès qui couronne leur œuvre si méritoire.

" Une jeune pénitente vint un jour trouver la supérieure et lui dit : Ma Mère, je suis tentée de sortir ; mais je souhaite ardemment ne pas succomber. Quand cette tentation survient, je serais capable de me lancer du troisième étage, et n'importe par quelle issue ! Ces attaques si violentes se manifestent par une vive impatience ... Eh bien ! quand vous me verrez dans cette triste disposition, ayez donc la charité de me faire attacher. Je prends la résolution de me souvenir de ma bonne volonté d'aujourd'hui, car je veux vaincre à tout prix ".

Elle fut écoutée : à la première violence qu'on aperçut, on la lia selon son désir ; et Satan, honteux de sa défaite, prit la fuite. Une autre de ces infortunées faisait à la supérieure le récit d'une semblable tentation, qui se réitérait à chaque instant ; et, comme il arrive ordinairement en pareil cas, la pauvre affligée reçut les avis et les encouragements que nécessitait son pénible état. Mais au lieu d'être chassée, la tentation revint plus persistante que jamais. Que fit donc la malheureuse pénitente ? Elle prépara un paquet de ses vêtements, manteau, chapeau, chaussures, puis l'instant d'après, elle se présenta devant la supérieure, en lui disant : " Ma Mère, veuillez donner ce paquet à la première pauvre venue, sinon je le jette dans la rue! Quand il me sera impossible de succomber à la tentation de partir, alors je saurai résister ". Elle avait vaincu. C'était une grande vie-

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toire. Il est si dur en effet de combattre contre soi-même T Le bras qui frappe alors est si proche parent du cœur qui prescrit et reçoit les coups !

Revenons à Céline, et disons qu'elle n'échappa pas à cette tentation commune à toutes les autres pénitentes. Cependant comme elle avait un grand respect pour la supérieure, elle se sentait incapable de partir malgré sa volonté. Le tentateur, au fait de cette faiblesse, lui suggéra un expédient dont elle se servit malheureusement trop bien. Céline se jeta à la désobéissance ; et pendant quelques jours, ses maîtresses ne purent trouver le moyen de lui faire observer le règlement de la maison. Elle alla même, un jour, jusqu'à être la cause d'un grand désordre dans la salle, par des colères feintes ou réelles, et par des actes de violence contre l'une de ses compagnes. Ce stratagème était imaginé pour forcer la supérieure à la chasser de l'Asile. Céline elle-même en fit l'aveu dans la suite. Le conseil délibéra donc sur ce qu'il était prudent de faire en pareille circonstance. " Mieux vaudrait peut-être^ disait-on, éloigner ce sujet de l'hospice, tout en travaillant, par d'autres moyens, au salut de son âme " ? " Telle était la pensée des bonnes sœurs, si fières de leur jeune convertie avant ces jours d'épreuves. En attendant une décision, Céline fut séquestrée, et l'on me fit venir à l'hospice dans l'espérance que je serais encore l'instrument dont Dieu se servirait pour ramener au sentiment du devoir l'âme qui cherchait à s'en écarter.

En paraissant devant moi, Céline tomba à genoux ; mais, contre son ordinaire, pas une larme ne vint manifester son repentir. Je sentis alors qu'il y avait un projet arrêté chez elle, et qu'en conséquence, il fallait frapper un grand coup. Je lui fis une réprimande des plus sévères sur son passé et

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sur sa conduite présente, lui montrant l'extrême danger auquel elle s'exposait. Je lui rappelai la miséricorde de Dieu à son égard, miséricorde dont elle abusait si indignement et dont elle aurait à rendre un compte rigoureux. Je déroulai devant ses yeux la longue liste des bienfaits du Seigneur, grâces qu'elle allait fouler à ses pieds, si elle continuait cette vie de rébellion et de péché. Enfin je la conduisis à la salle commune des pénitentes, et, la faisant mettre à genoux, je lui ordonnai de demander pardon aux maîtresses qu'elle avait contristées et aux pénitentes qui avaient été scandalisées de sa mauvaise conduite. Tout cela terminé, je lui annonçai, en présence de ses compagnes, qu'on allait procéder à un sérieux examen sur cette afiPaire, qu'on ne prétendait pas voir se renouveler à l'avenir. Ces dernières paroles, dites à dessein, et qui laissaient un doute sur la possibilité de séjourner dans la maison, déterminèrent une scène des plus déchirantes. J'avoue qu'il me fallut refouler toute espèce de sensibilité apparente pour me contenir. A cette idée que Céline pouvait être renvoyée, toutes les pénitentes se jetèrent à mes pieds pour implorer son pardon. Toutes s'offrirent à faire une forte pénitence pour le lui mériter. L'une voulait coucher sur le plancher pendant une semaine 5 l'autre jeûner au pain et à l'eau durant un mois ; une troisième garder un silence absolu le temps qu'on l'exigerait ; pas une qui n'offrit son contingent de générosité en faveur de la coupable. " Si elle part, disaient-elles, tout est perdu ! Son baptême, sa communion, sa confirmation ! C'est l'abîme pour elle " ! On se figure aisément qu'une pareille démonstration se termina par une absolution sans appel. Ce fut la supérieure qui eut le dernier mot, et il fut solennel I " Céline, ma fille chérie, lui dit-elle, en la relevant avec bonté

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et la conduisant à sa place, je vous rends vos droits ; restez avec nous ; vous n'aurez aucune punition. Pour vous, nos pénitentes, remarquez bien ceci, ajouta-t-elle : " Si quelqu'une de vous osait rappeler à Céline un seul mot de ce qui vient de se passer aujourd'hui, c'est à celle-là que je réserve une pénitence qu'elle n'oubliera de sa vie 5 c'est un pardon sans ressouvenir" !

" Cet acte d'entière miséricorde, sans mélange de punition, dompta le caractère de Céline, comme elle le dit elle-même. Là, vinrent se briser son orgueil, son emportement, ses violences. Ce fut sa dernière tentation sérieuse 5 depuis lors sa conversion fut parfaite.

" Pauvre enfant ! elle venait d'expérimenter toute la vérité de ces paroles de V Imitation : " Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si retiré, où les tentations et les adversités ne se trouvent ".

" Malgré les quelques faiblesses que l'on vient de raconter, Céline, dès qu'elle eut fait sa première communion, avait gagné l'entière confiance de ses supérieures. Aussi lui avait-on confié le soin et l'instruction d'une jeune protestante, nouvellement admise, et qui demandait à se faire catholique. Bien que malade d'une consomption qui s'était déclarée quelques jours après sa terrible tentation, Céline s'acquitta de sa tâche de catéchiste avec toute l'attention d'une mère et tout le zèle d'une nouvelle convertie. Son succès fut d'autant plus fructueux qu'elle avait passé ellemême par toutes les voies de sa néophyte, et que sa propre expérience lui dictait tout ce qu'il fallait faire pour arriver au but.

La maladie de Céline faisait des progrès assez lents. Cette consomption traîna quinze mois à peu près, et jusqu'à son

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dernier soupir, notre pénitente fut fidèle à sa mission d'évangéliser sa petite protégée. Huit jours avant sa mort, elle la faisait approcher de son lit pour lui donner des conseils ou la reprendre si elle était tombée dans quelques fautes.

" Durant cette longue suite de mois passés dans les souffrances, Céline conserva une patience inaltérable, malgré sa nature portée à la colère, avant son baptisé, comme elle le disait. Jamais une plainte, jamais un murmure sur ses douleurs, sur la nourriture, sur aucune de ces choses qui sont si propres à rendre une malade irascible. Elle passait ses nuits à tousser sans pouvoir dormir.

— Céline, lui disait-on un jour, que faites-vous durant ces longues nuits d'insomnie ? Ne vous ennuyez-vous pas ainsi sans repos, sans sommeil? — Je prépare ma mort d'avance, répondit-elle avec un aimable sourire. A neuf heures, temps du coucher, j'invite mon ange gardien à veiller avec moi : nous nous renfermons dans les plaies de Notre-Seigneur pour jusqu'au lendemain ; puis, de cette sorte, tous les battements de mon cœur sont pour le bon Dieu ! C'est lui qui souffre avec moi ! C'est lui aussi qui soulage mes douleurs !

" Sur les dernières semaines de sa vie, on découvrit chez elle une pieuse industrie pour augmenter ses pénitences. On s'aperçut qu'elle trouvait moyen de déranger la paille de son lit, en sorte que son pauvre corps, déjà demi-squelette, reposait sur la dure ; pratique qu'on jugea sagement à propos de lui interdire.

" Elle eut une grande confusion d'avoir été surprise en cette sainte extravagance ; mais elle obéit avec simplicité aux ordres de ses supérieures, où sa ferveur et sa résignation parurent d'une manière frappante.

" La supérieure lui demanda un jour : Pourriez-vous dire, chère enfant, ce que vous avez fait à Dieu pour mériter la

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grâce de votre conversion " ? Céline ne répondit pas, mais parut faire, par des soupirs et des regards significatifs, de pénibles réflexions sur son malheureux passé. Cette question l'avait bien vivement frappée. Le lendemain, elle dit à la supérietire qu'elle avait trouvé la raison, la véritable, la seule raison de son retour au Bon- Pasteur ; puis elle raconta ce qui suit :

" Je suis née en Angleterre de parents essentiellement protestants. Ma famille était à l'aise ; nous étions trois enfants ; il y avait chez nous plusieurs servantes, dont l'une^ chargée des enfants, était une jeune Irlandaise catholique de quatorze ou quinze ans ; moi-même je comptais alors quatre ou cinq années d'âge.

" La bonne, à l'insu de nos parents, apprenait à ma petite sœur et à moi de courtes prières catholiques, telles que " le signe de la croix, la Salutation Angélique, 0 Marie conçue

sans péché ... ". Nous aimions beaucoup ces prières ; mais une servante protestante s'en étant aperçue, en avertit ma mère qui chassa la jeune Irlandaise et punit ses petites tilles de la manière la plus sévère. Moi, je fus bien malade de chagrin au départ de notre bonne, à laquelle j'étais très attachée. Le médecin déclara à ma mère que j'allais mourir si elle ne rappelait la servante. La crainte de me perdre fit que ma mère reprit à la maison celle qui en avait été si indignement chassée 5 et malgré la défense la plus absolue, la chère Irlandaise continua à nous faire réciter les mêmes prières qu'elle nous avait enseignées. Je m'y étais tellement habituée que je ne les ai jamais oubliées.

^' Et ces prières, le signe de la croix, Je vous salue, Marie, 0 Marie conçue sans péché, je les ai toujours récitées de temps en temps, surtout lorsque j'avais quelque peine, quelques

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remords ... et, les heures de remords n'ont pas manqué dans ma vie !

"Je me souviens, ajouta-t-elle en se couvrant le visage de ses mains, d'avoir dit ces prières jusque dans les lieux de perdition... La voilà, ma Mère, la cause heureuse de ma conversion ! C'est cette prière à la sainte Vierge qui m'a sauvée " !

" Céline a été reconnaissante envers cette bonne Mère, car la dévotion à Marie était devenue pour elle une espèce de sainte passion.

" La lettre qui va suivre a été composée par elle-même; lorsque le médecin eut déclaré la maladie mortelle. Cette lettre, datée de ses derniers jours, est pour son père qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer et de chérir, comme on va le voir dans ses propres expressions :

" Québec, octobre 1854.

"Au plus cher et au plus tendre des pères,

" C'est de son lit de douleurs que votre indigne enfant, autrefois votre fille bien-aimée, se permet de vous adresser «quelques lignes. Je le fais, cher papa, parce que je crois de :mon devoir, avant de quitter cette vallée de larmes, de vous îfaire connaître mon bonheur présent. Oui, après tous mes ^égarements, j'ai trouvé un lieu de repos, j'ai pris le joug du -Seigneur, et je trouve le fardeau bien léger, pendant que les «chaînes du péché étaient si pesantes 1 Bien cher papa, votre •enfant prodigue vient se jeter à vos pieds pour vous demander un pardon qu'elle ose espérer, malgré tout le mal qu'elle a fait à votre cœur paternel. Je suis dans la ferme croyance que mon Père du ciel m'a déjà pardonné ; car c'est par l'intercession de sa divine Mère que j'ai sollicité ma grâce et

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qu'il ne fut jamais dit qu'aucun de ceux qui ont eu recours à elle ait été abandonné.

" Cher papa, je sais que ces quelques paroles doivent vous paraître bien étranges 5 mais expliquons-nous : votre enfant n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois : je suis " catholique romaine ".

" Pardon, cher papa, pardon pour la démarche que j'ai dû faire sans votre avis ! Mais je suis assurée que si vous eussiez été ici et qu'on vous eût raconté une partie de mon histoire, vous n'auriez pas réprouvé ma manière d'agir, mais que vous auriez le premier pris part à mon bonheur. Avant de changer de religion, soyez certain que je me suis convaincue que ce n'est que dans la foi catholique que l'on trouve la paix, cette paix que le monde ne donne pas, mais qui vient de Dieu et de sa sainte épouse, la sainte Eglise ; cette paix véritable qui fait mépriser les vanités, les honneurs et les richesses de ce monde trompeur. Tous ces biens temporels passent au moment de la mort, parce que tout cela était pour la satisfaction du corps. Pour l'âme, elle s'en ira paraître au jugement suprême de Dieu, avec ses bonnes œuvres ou ses mauvaises actions, pour être récompensée ou punie selon ses mérites. 0 affreux tourments ! 0 flammes plus affreuses encore qui n'auront jamais de fin, qui dureront aussi longtemps que Dieu sera Dieu (as long as God is God) ! Quel sujet de méditation pour un pauvre pécheur ... !

" J'avais essayé plusieurs fois de me convertir et d'abandonner mes désordres^ chez mon oncle, où je restais, et à l'asile protestant de la Madeleine à Montréal ; mais c'était en vain ; je demeurais la même. Enfin le bon Pasteur vint à moi lorsque j'étais la plus délaissée, et me porta sur ses épaules à son bercail. Là, je devins enfant de Dieu et héritière du royaume du ciel en recevant le saint baptême. O

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papa, qu'il est délicieux de goûter les douceurs de la grâce de Jésus-Christ qui a donné sa vie pour nous î Cher papa, je suis trop faible pour continuer à vous parler comme je le voudrais sur cette matière. Mais c'est votre fille mourante qui vient vous conjurer d'ouvrir à la lumière et à la grâce vos yeux et votre cœur qui ont vieilli dans l'erreur, et de penser que je pars bientôt pour aller vous attendre dans une autre vie.

Oh ! quel surcroît à mon bonheur présent, si du moins en mourant si jeune, je pouvais croire qu'il me sera donné de jouir dans le ciel de la compagnie de mes bons et tendres parents, après en avoir été si longtemps séparée. Mais aussi quel chagrin pour mon pauvre cœur si malade de laisser ce monde avec la pensée de ne les jamais revoir dans l'autre. Oh ! non, mon espérance est tout entière en l'intercession de la bienheureuse Vierge que je prie avec ferveur pour votre conversion. Et je suis certaine de l'obtenir, parce que j'ai l'espoir que vous invoquerez cette bonne Mère, afin qu'elle intercède pour vous auprès de son divin Fils. Impossible d'aller plus loin, je ne suis plus capable.

"Je demande pardon à tous mes parents du déshonneur que j'ai causé à la famille par ma mauvaise conduite. Oh! cher papa, ils sont heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! Moi, je meurs de la sorte. Je ne manque de rien comme chrétienne. A la place du meilleur des pères selon la nature, j'ai ici le plus tendre des pères en Jésus-Christ. C'est à ce bon père après Dieu que je dois ma conversion. Je n'en finirais point, s'il me fallait dire tout ce que je lui dois. J'avais perdu, bien jeune, ma bonne maman ; mais Dieu m'a donné ici une mère si tendre pour moi, que je n'ai point d'expression pour parler du bien qu'elle m'a fait. J'ai donc tout ce qu'on peut désirer sur la terre.

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^' Cher papa, j'ai encore une grâce à vous demander, et c'est la dernière, car je ne vivrai plus quand vous recevrez cette lettre. Cette faveur, ce serait, si l'occasion s'en présente jamais, de vouloir bien faire une visite à ce père et à cette mère dont je viens de vous parler, pour les remercier du soin qu'ils ont prodigué à votre enfant lorsqu'elle était égarée et abandonnée.

" Adieu cher papa, adieu pour toujours !

" Je demeure votre désobéissante, mais repentante fille

" Céline vit venir avec un calme parfait les derniers moments de son existence. Sa ferveur augmentait à mesure qu'elle approchait de cette heure suprême, et elle s'y préparait par tous les exercices delà componction. Elle n'était plus maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle pensait au jour glorieux de l'éternité, où il lui serait donné de voir et de posséder Celui qui est le souverain Bien, la Beauté éternelle et incréée qu'on regrette toujours d'avoir aimée trop tard, quand on a passé un seul jour loin de son amour.

Quelques jours avant sa mort, elle demanda les sacrements qu'elle reçut avec une piété vraiment angélique et un saint désir de voir son âme affranchie des liens du corps, pour être unie à Dieu et le louer éternellement dans le ciel. Elle voyait arriver avec joie ce jour, et disait avec un grand saint : ^' Oui, nous avons un Dieu bien miséricordieux ".

" Enfin, on crut devoir lui accorder la grâce d'être consacrée; grade qui n'était pas encore institué dans la maison, comme c'est la coutume de le faire pour les pénitentes les plus exemplaires dans les hospices de ce genre. La cérémonie se fit en présence du Très Saint-Sacrement qu'elle aillait recevoir pour la seconde fois en Viatique devant toute

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la communauté et un certain nombre de personnes séculières venues pour la circonstance.

" Deux sœurs, la supérieure et l'assistante, étaient agenouillées à sa tête, un cierge à la main. Après quelques paroles du prêtre administrateur, Céline prononça d'une voix demi-morte la formule suivante :

" Je, Céline, désirant assurer ma persévérance et mourir en union avec les saints Cœurs de Jésus, mon aimable Sauveur, de Marie, ma bonne Mère, avec l'esprit de saint Joseph, protecteur, et de sainte Madeleine, patronne de cet asile» m'engage à demeurer dans cette maison pendant une année, à dater d'aujourd'hui, 19 octobre 1854, et promets d'en suivre fidèlement les pieux exercices.

De plus, je fais vœu de garder la chasteté pendant le même espace de temps, espérant et désirant que ce vœu se prolonge pendant toute l'éternité ! Ainsi soit-il".

" En foi de quoi je signe la présente déclaration".

''Céline".

Lorsqu'elle arriva à ces paroles : " Je fais vœu de garder la " chasteté ", il y eut chez elle un effort de voix énergique et un accent tellement aflfecté qu'un sanglot général éclata dans toute l'assistance. Puis chacun se retira pour laisser la mourante à ses ineffables consolations !

" Le peu de jours qu'il lui restait à vivre furent passés dans la résignation la plus chrétienne, occupée sans cesse à méditer les courtes aspirations qu'on lui suggérait de temps en temps pour sa nourriture spirituelle.

" Le 25 octobre 1854, sur les huit heures et demie du soir^ Céline éprouva une faiblesse qui fut le signe avant-coureur de la mort. Toute la communauté, sœurs et pénitentes,.

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s'assembla autour de la mourante, qui tenait dans ses mains défaillantes son Christ renversé, et sur sa poitrine, sa statue de la Vierge.

" Vers les neuf heures, on remarqua sur sa figure un léger mouvement qu'elle n'avait pas coutume de faire dans ses autres faiblesses. Sentant visiblement que c'était l'instant suprême, la supérieure lui dit : " Oui, ma chère enfant, encore une minute et vous serez au ciel avec Jésus et Marie " ! Céline entendait encore ; elle ouvrit les yeux, les porta sur toutes celles qui l'entouraient comme si elle eût cherché à les fixer sur quelqu'une en particulier. Ils tombèrent et se déposèrent sur la petite protégée, la jeune protestante qu'elle avait dirigée, comme pour se bien assurer qu'elle la laissait en sûreté dans l'Asile et l'inviter à y mourir comme elle.

Puis, ranimant un reste de vigueur, elle fit un dernier effort pour disjoindre ses mains tremblantes qu'elle éleva avec ses regards vers le ciel ...

" Elle avait cessé de vivre !

" Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! Heureuse Céline d'avoir pu expier ses fautes sur la terre, de s'être mise à la recherche de la vertu, d'avoir connu Dieu et de l'avoir préféré à tout !

" Bénie soit la divine miséricorde qui ouvre une voie de salut aux âmes égarées ! Bénie soit Marie, le refuge des pécheurs, qui leur obtient la grâce de la conversion et le bonheur de réparer les tristes égarements de leur vie, par une mort véritablement chrétienne " !

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Si la vie de chacune des pénitentes qui sont venues jusqu'à ce jour réclamer un refuge et trouver le salut à l'Asile du Bon- Pasteur était mise par écrit, leur ensemble formerait des volumes considérables où l'on verrait éclater, d'une part, la miséricorde divine qui ne se lasse jamais de poursuivre le pécheur, de l'autre, la misère du pauvre cœur humain qui, après s'être épuisé au service du monde, ne rapporte que l'horreur de son état et des blessures qui ne sauraient être cicatrisées que par l'huile du repentir. On y admirerait, comme dans les notices qu'on vient de lire, des coups extraordinaires de la grâce où se montre avec évidence le doigt de Dieu, des merveilles de conversion et de persévérance, dont les Directrices de l'Asile ont été et sont encore les heureux témoins.

Nous devons cependant nous arrêter ici, et passer sous silence une foule de faits remarquables et pleins d'édification, afin de ne pas donner à cet ouvrage des proportions qu'il ne comporte pas. Au surplus, nous en avons dit assez pour faire voir quels fruits abondants de vie a déjà produits la jeune institution dont ces pages contiennent l'histoire, et combien elle est appelée à en produire encore dans l'avenir. Il suffit que le reste soit connu de Dieu qui ne laisse aucun mérite sans récompense.

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r Le E. P. Ls Saché, S. J., de 1850 à 1853.

2° M. l'abbé J.-B. Ferland, de 1853 à 1856.

3° M. le grand vicaire C.-F. Cazeau, de 1856 à 188L

4° M. l'abbé W. Biais, actuellement curé de Saint-Laurent,

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