CHAPITRE ONZIÈME
Mort de Mgr Cazeau M. l'abbé A.-A. Biais, chapelain du
Bon-Pasteur Fondations aux Etats-Unis. — Les dernières années de la Fondatrice Sa mort. — Son éloge
funèbre par le cardinal Taschereau.
L'histoire est comme la vie humaine ; elle se compose de plus de tristesses que de joies. Souvent les plus radieuses fêtes sont voisines de grands deuils : le jubilé sacerdotal de M^' Cazeau en est un remarquable exemple. A peine le monument de gloire élevé à ses rares mérites était-il achevé, que son monument funèbre se dressait dans cette même chapelle du Bon-Pasteur, à côté de l'autel resplendissant où il célébrait naguère ses noces d'or.
Déjà affaibli par de fréquentes indispositions, il s'imposa des fatigues bien au-dessus de ses forces en
s'astieignant à répondre à rënorme quantité de lettres et d'adresses qu'il reçut à l'occasion de son jubilé. Ce surcroît de besogne ajouté à ses nombreuses occupations, et venant à la suite de fortes émotions réitérées^ faillit lui être fatal. Il se rétablit cependant, et après quelques jours de repos, il continua comme d'habitude à partager son temps entre l'archevêché et le Bon- Pasteur.
Les vacances d'été qu'il alla passer au bord de la mer, où il fut entouré de soins délicats par les religieuses du couvent de la Eivière-du-Loup, parurent lui donner un regain de jeunesse. C'était plaisir de l'entendre à son retour parler de ses promenades, de ses fameuses parties de pêche au bord du fleuve, avec sa gaieté et sa vivacité d'autrefois.
Le premier janvier 1881, la chronique du Bon- Pasteur salue le nouvel an avec des actions de grâces où se mêle une pensée de crainte :
" Visite de notre Père à la communauté et chez les pénitentes. Bien des actions de grâces se sont élevées de nos cœurs pendant la sainte messe pour remercier Dieu du bon état de la santé de notre vénéré Père. Une crainte bien grande toutefois se mêle à notre joie : cette bénédiction d'un nouvel an ne sera-t-elle pas la dernière ?... Notre Père, joyeux de se voir de nouveau à la tête de sa grande famille, nous a fait connaître les souhaits de son cœur, tous pour notre bonheur, qui doit
avoir sa source dans une charité franche et cordiale ".
Deux jours après, l'annaliste ajoute : " 3 janvier, 51"''^ anniversaire de la prêtrise de M^'' Cazeau. Communion générale et grand congé ".
Hélas ! cette allégresse si universelle et si franche était à la veille de se changer en tristesses et en regrets qui durent encore !
Depuis plusieurs mois, M"" Cazeau souffrait de varices aux jambes qui l'incommodaient continuellement et lui rendaient surtout la marche pénible. Au retour d'un voyage à Montréal, où il avait été invité pour bénir le mariage d'une parente, et où il fut reçu avec un empressement extraordinaire, fêté dans les communautés et chez une foule d'amis, il éprouva une fatigue et un accablement général qui inspirèrent tout d'abord de grandes appréhensions. Ses plaies aux jambes se fermèrent, et une congestion aux poumons se déclara qui prit en peu d'heures une gravité extrême.
On était au 23 février ; deux jours après, tout espoir était perdu. La fièvre qui le consumait lui monta au cerveau et le jeta dans des accès de délire, auxquels succédaient des moments de lucidité.
" La veille de sa mort, disent les Annales, M. le chevalier Muir, notre digne fondateur, est venu visiter celui qui a si longtemps travaillé à son œuvre de miséricorde.
" — Voici Monsieur Muir, lui dit une sœur.
— " Monsieur Muir ? répéta le cher malade, c'est un brave honnête homme.
" Nous avons senti nos cœurs défaillir en voyant se détacher ces deux mains qui ont soutenu l'édifice de notre sanctification, et qui devaient, ce semble, longtemps encore rester unies pour nous couvrir de leur protection et nous affermir dans le bien.
" Les journaux donnaient chaque jour des nouvelles de l'état du malade. A chaque instant, on venait frapper à notre porte pour s'en informer : c'était le pauvre, c'était le riche, c'étaient les personnages les plus marquants qui accouraient sans distinction de croyance ou de nationalité,
A la suite d'une faiblesse alarmante, M^'^Taschereau, archevêque de Québec, avait cru prudent de lui faire administrer les derniers sacrements. Le malade accueillit avec joie et empressement cette proposition. Il répondit lui-même aux prières et présenta ses mains pour recevoir les onctions.
" La Mère supérieure vint alors nous dire qu'on allait porter le saint Viatique à notre Père. Dans quelle consternation étaient nos âmes, quand nous nous mîmes en marche pour accompagner le bon Dieu qui allait recevoir le sacrifice d'une vie qui nous était si chère et si précieuse. Le Saint- Sacre ment était porté par M^"" Dominique Eacine, un de ses bons amis, qui venait d'arriver en ville. M^'' l'archevêque, entouré de
plusieurs prêtres de l'archevêché, était agenouillé près de son grand vicaire, priant et pleurant. L'auguste cérémonie achevée, on n'entendit plus que la respiration pénible du vénéré malade et les sanglots comprimés de ses enfants. Chacune se retira ensuite pendant l'action de grâces de celui qu'on avait toujours vu s'approcher des saints mystères avec tant de recueillement et de ferveur.
" Le samedi, 26 février, à une heure et demie du matin, M^' Cazeau rendait sa belle âme à Dieu ".
Toute la presse du pays, sans distinction de race ni de religion, se fit l'écho de la douleur publique. Nous ne voulons citer qu'un seul de ces témoignages, mais venant de bien haut, celui du plus grand de nos hommes d'Etat. Sir John-A. Macdonald, alors premier ministre du Canada, fit parvenir d'Ottawa le télégramme suivant à l'archevêque de Québec :
■ " Permettez-moi d'unir mes justes regrets à ceux de Votre Grandeur à l'occasion de la mort de notre vénéré ami, M^" Cazeau, votre vicaire général. Pour moi la perte de cet ancien et estimable ami est irréparable, et bien sincères sont les condoléances que j'offre à Votre Grandeur ".
M^"" Cazeau avait demandé par une clause de son testament d'être inhumé dans le cimetière des religieuses du Bon-Pasteur, " espérant, disait-il, que ces bonnes
sœurs et les pénitentes qui sont sous leurs soins voudront bien prier pour le repos de ma pauvre âme
Après un premier service chanté dans la cliapelle du couvent, le corps du vénérable défunt fut transporté à la basilique, où eurent lieu le 1®^ mars les funérailles solennelles au milieu d'un concours immense accouru de toutes les parties de la province.
Nous ne pouvons nous défendre de citer en entier l'oraison funèbre prononcée par l'arcbevêque, aujourd'hui cardinal Taschereau. Elle est d'une concision 4igne de Tacite, et d'une éloquence mâle et simple que n'auraient désavouée ni Bossuet, ni Fénelon :
" Dilectus Deo et hominibus, cujus memoria in henedictione est.
" Il a été chéri de Dieu et des hommes, et sa mémoire est en bénédiction. (Eccli. XLV. 1).
" Il y a un an et quelques semaines, cette basilique, remplie d'une foule recueillie, retentissait des chants joyeux du Te Deum. Aujourd'hui, ce même temple retentit de chants lugubres et de tous côtés n'offre à nos regards attristés que des signes de deuil et des inscriptions de regret.
" L'année dernière, M^' Charles-Félix Cazeau montait lui-même au saint autel pour rendre grâces à Dieu des bienfaits reçus pendant un demi-siècle de sacerdoce. Aujourd'hui, couché dans sa tombe, il réclame nos
prières et la miséricorde du souverain Juge des vivants et des morts.
" Quel est donc le secret de cet empressement avec lequel nous voulons partager cette joie d'hier et ce deuil d'aujourd'hui ? Diledus Deo et hominihus : Il a été chéri de Dieu et des hommes. Ses joies ont été les nôtres ; sa mort est un deuil public. Il disait alors avec des transports de joie : Quicl retrihuam Domino ? Que rendrai-je au Seigneur en reconnaissance de ses bienfaits sans nombre? (Ps. CXV. 12). Aujourd'hui, nous nous demandons, avec cette anxiété que doivent toujours inspirer les jugements impénétrables de Dieu : Quid retrihuet Dominus ? Qu'est-ce que le Seigneur va lui accorder ? Lui-même, du fond de sa tombe, nous répond : Retrihuet miJii Dominus secundum justitiam meam. Le Seigneur me rendra selon ma justice (Ps, XVII. 21).
" Il est Line vertu chère à Dieu et aux hommes, dont l'exercice constant peut justifier ce langage en apparence si téméraire et expliquer toutes nos joies d'hier et nos tristesses d'aujourd'hui.
" La charité, dit saint Paul, est la plus grande des vertus, major charitas (I. Cor. XIII. 13) ; c'est le lien de la perfection, vinculum perfectionis (Col. III. 14). L'apôtre bien-aimé va jusqu'à dire que c'est Dieu lui-même, Deus charitas est (I. Jean, IV. 8). Quand donc elle domine en souveraine dans un cœur, elle lui communique sa grandeur, sa perfection ; elle y imprime
comme un sceau divin qui le rend cher à Dieu et aux hommes. Or, Mes Très Chers Frères, en étudiant la vie de M^"" Cazeau, nous ne pourrons manquer d'y trouver cette vertu se manifestant sous trois formes également dignes de notre affection : la compassion, le zèle, le dévouement.
" I. — La compassion. Quelle est la misère qui n'ait touché ce cœur si sensible ? Quelle est l'infortune qu'il n'ait au moins déplorée, quand il n'a pu la soulager ? Qui comptera toutes les aumônes dont Dieu seul a été le témoin ? Mais citons quelques faits trop éclatants pour être inconnus ou oubliés.
*' En 1847, les enfants de la fidèle Irlande, fuyant devant la peste et la famine, venaient par milliers aborder sur nos rivages. Mais l'ange de la mort les suivit à travers l'immensité de l'Océan. Grand nombre moururent dans la traversée et furent ensevelis dans la mer ; d'autres plus nombreux encore foulèrent le sol de ce continent où ils espéraient trouver une nouvelle patrie. Mais combien n'y trouvèrent qu'un tombeau ! Des familles entières disparurent ; d'autres furent cruellement décimées; des orphelins nombreux restèrent privés de tout appui. Un jour, un charitable citoyen en rencontra un qui pleurait amèrement dans les rues de cette ville. Où sont vos parents, dit-il ? — Morts. — Et vos frères et sœurs ? — Morts. — Where is your home ? — L'enfant, à ce mot qui réveille dans son
cœur plus vivement que jamais le souvenir et le sen-. timent des joies de la famille, s'écrie : Home ! Sir, ... home ! ... I have no tiome ! ... On en comptait plus de six cents qui auraient pu dire comme le prophète royal ; Pater meus et mater mea dereliquerunt me. Mon père et ma mère m'ont été enlevés. (Ps. XXVI. 10).
" Mais consolez-vous, pauvres orphelins, la charité ne meurt pas : charitas numquam excidit (I. Cor, XIII, 8). La religion, comme une bonne mère, va vous adopter ; elle vous donnera dans le ciel un Père qui ne meurt point, et vous pourrez dire avec le même prophète : le Seigneur m'a élevé à la dignité de son enfant : Dominus autem assumpsit me.
" Dieu, Mes Chers Prères, fait tout en ce monde ; mais il se sert des causes secondes pour opérer les merveilles de sa charité et de sa miséricorde. 11 gouverne son Eglise par un chef visible, en qui il met sa puissance et sa lumière ; il sanctifie et sauve les âmes par les dispen-. sateurs de ses mystères à qui il accorde mission et pouvoir ; de même, quand il adopte les orphelins, il met au cœur de celui qui doit le représenter visiblement sur la terre, il met, dis-je, une étincelle de cette charité qui est Dieu même, Deus charitas est.
" Le cœur déjà si compatissant de M^'' Cazeau reçoit une ardeur nouvelle quand le premier pasteur de ce diocèse lui confie la mission de pourvoir au sort do ces infortunés enfants. Il les réunit dans un asile commun.
fait appel à toutes les familles chrétiennes du diocèse, qui s'empressent de venir réclamer l'honneur et le bonheur d'accueillir sous leur toit Jésus-Christ dans la personne de ces pauvres orphelins ; et, en peu de temps, tous ont trouvé dans une nouvelle famille créée par la charité, les affections et les joies de cette autre famille formée par la nature et que l'impitoyable mort avait anéantie. Mais ne croyons pas que cette prompte séparation ait brisé les liens qui attachaient le cœur paternel de M^'" Cazeau à ceux que, jusqu'à son dernier soupir, il a toujours aimé à appeler ses fils et ses filles.
" Il n'a cessé de correspondre avec eux, de s'intéresser à leur sort, de compatir à leurs malheurs et de prendre part à leurs joies. Plusieurs lui confiaient le produit de leurs modestes épargnes, qu'il faisait valoir de son mieux, afin de leur assurer une ressource dans l'infortune. Leurs enfants avaient aussi leur part dans cette affection paternelle. Comme le saint homme Job il pouvait bien s'appeler Pater pauperum, le père de ces pauvres orphelins. (Job, XXIX. 16).
" Dans les quatre grands incendies qui ont réduit en cendres des parties considérables de cette ville, M^' Cazeau a déployé toutes les ressources de son énergie et de son expérience des affaires, pour aider à rendre aussi efficaces que possible les secours que lâ charité publique avait accordés aux victimes de ces catastrophes.
" II. — Le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes sont une autre forme de la charité, et M"' Cazeau ne pouvait manquer d'en être embrasé.
Ordonné prêtre pour être chapelain de la Congrégation des hommes à la Haute-Ville, il voulut célébrer sa première messe dans leur église, et pendant dix-neuf années, il s'appliqua à conserver et à augmenter dans -cette pieuse association les traditions toujours vivantes de pieté et de dévotion à Marie.
" En 1832 et 1834, et vingt ans plus tard, le choléra vint exercer des ravages dans notre ville ; M^' Cazeau se prodigua pour porter aux mourants les consolations de la religion.
" Notre-Seigneur vit toujours dans son Eglise. Comme pontife, il vit dans ses prêtres ; comme docteur, il enseigne par ceux qu'il envoie porter sa parole ; comme chef de son Eglise, il la gouverne par le moyen de ceux qu'il a revêtus de son autorité.
" Mais il est un titre qu'il aime à se donner souvent: Je suis, dit-il, le bon Pasteur : Ego mm pastor bonus. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis, Bonus pastor animam suam dat pvo ovihus suis. (Jean, X. 11). Quand une de ses brebis s'est égarée, il s'empresse de la chercher, et quand il l'a trouvée, il la prend sur ses épaules et la rapporte au bercail. Notre-Seigneur, comme vous le savez, Mes Chers Frères, a suscité au
milieu de nous une pieuse communauté, par le moyen de laquelle il exerce dans cette ville cette fonction de bon Pasteur pour ramener au bercail de la justice et de^ la sainteté de pauvres brebis que des passions désordonnées ont flétries, mais que la grâce appelle au repentir. Dans cet Asile se trouvent donc réunis, d'un côté, ce qu'il y a de plus pur, et de l'autre ce que le monde repousse, dédaigne et voudrait laisser périr éternellement. Pendant près d'un quart de siècle,, M^' Cazeau a prodigué les efforts de son zèle dans cet établissement, d'un côté, en faisant avancer dans les voies de la perfection religieuse les âmes d'élite à qui Notre-Seigneur confie la difficile mais admirable mission de travailler à la conversion des pauvres pécheresses, et de l'autre, en achevant par ses instructions ce que la. grâce de Dieu avait commencé dans les âmes dévoyées qu'il appelle à faire pénitence.
" Il y a dix jours (dimanche le 20 février), il célébrait sa dernière messe dans la chapelle du Bon-Pasteur, donnait la sainte communion aux religieuses et à un certain nombre de pénitentes, prêchait en français et en anglais sur la charité, donnait la bénédiction du Sainte- Sacrement, et continuait jusqu'à l'Angelus du soir à entendre les confessions à peine interrompues dans le cours de la journée par ces saints exercices. Voilà en un seul jour à la fois le couronnement et le tableau desfêtes et dimanches de vingt-cinq ans, sans compter que^
deux fois par semaine, il consacrait au moins une demijournée à entendre des confessions. Quand on lui proposait de lui donner de l'aide, il répondait comme un avare à qui l'on tenterait de ravir une partie de son trésor. Oui, trésor ; non des biens de ce monde, car M^"" Cazeau, loin d'accepter le juste salaire de son travail, donnait à cette maison tout ce dont il pouvait encore disposer après ses continuelles aumônes. Bon pasteur qui, à l'exemple de Jésus- Christ, donne sa vie pour les âmes confiées à ses soins, animam suam dat 'pro ovihus suis !
" Dans son testament, en retour de tant de sacrifices divers, il ne demande qu'une seule grâce, c'est de reposer dans le cimetière de la communauté, au pied de la croix qui abrite tant de saintes religieuses qu'il a dirigées dans les voies de la perfection, instruites par ses paroles et par ses exemples, consolées et fortifiées à l'heure de la mort.
" Ce n'est pas sans raison qu'au jour de ses noces d'or, M'"" Cazeau a été salué dans cette maison comme le meilleur, le plus vénéré, le plus aimé des Pères.
" III. — Je vous ai signalé le dévouement de M^'' Cazeau à l'Eglise du Canada. Il y aura bientôt cinquante-six ans que, choisi par M^"" Plessis, d'illustre mémoire, il est au service du diocèse de Québec, ou plutôt de toute l'Eglise du Canada. A cette époque reculée, ce diocèse s'étendait de l'Atlantique
au Pacifique, et depuis, M^'' Cazeau a vu se former une multitude de missions, de paroisses, d'évêchës et de provinces ecclésiastiques. Les archives font foi qu'il a pris une part active à toutes ces opérations, en aidant les six archevêques qui ont occupé le trône pontifical pendant ce grand demi-siècle. Vicaire général pendant trente ans, il a été le représentant, le conseiller et le bras droit des premiers pasteurs de ce diocèse. A quatre reprises il a été nommé administrateur. Depuis dix ans je l'ai vu à l'œuvre ; j'ai pu connaître à fond son habileté dans les affaires, sa prudence consommée, son expérience admirable, sa mémoire prodigieuse des hommes, des lieux, des questions, son art de débrouiller les affaires les plus difficiles, cet esprit de conciliation mêlée de fermeté qui finissait par faire accepter ses jugements. Travailleur infatigable, liomme d'un dévouement inépuisable, il ne saurait être mieux comparé qu'à cette lampe du sanctuaire qui se consume jour et nuit devant nos tabernacles pour rendre hommage à Jésus et diriger les pas de ceux qui viennent l'adorer dans son temple. Avec tout cela il était d'une humilité qui lui faisait dire un jour en répondant à une adresse : " Je ne suis qu'un serviteur inutile". (Luc, XYII. 10).
" Quand M^' Eoncetti vint en 1875 visiter cette province, il admira tant de belles qualités du cœur et de l'esprit ; il recommanda à l'immortel Pie IX, comme
digne d'un titre spécial d'honneur, ce prêtre vertueux, zélé, depuis si longtemps dévoué au service de l'Eglise du Canada, et ce pontife s'empressa de le nommer Prélat Domestique, en lui rendant ce beau témoignage dans le bref du 25 septembre 1875 : " Nous voulons couronner d'honneur ce prêtre qui jouit de l'estime que lui attire son mérite, afin que couronné de l'auréole que nous déposons sur sa tête, il brille avec plus d'éclat
" Voilà, Mes Chers Frères, celui pour qui nous versons en ce moment nos larmes avec nos prières. Vos cœurs vous en diront toujours plus que mes faibles paroles et achèveront ce portrait que je n'ai pu qu'ébaucher.
" Du haut de cette chaire, au jour de ses noces d'or,, un illustre prélat adressait à M^' Cazeau ces paroles : " Quand approchera l'heure du départ, dites avec confiance ces paroles du grand apôtre saint Paul : " J'ai combattu le bon combat ; je touche à la fin de ma carrière ; j'ai conservé la foi ; il ne me reste plus qu'à attendre la couronne de justice que le juste Juge m'accordera, je l'espère, au jour où il m'appellera à lui ".
" Celui qui vous parle en ce moment, Mes Chers Frères, peut rendre témoignage de la reconnaissance, de la confiance, et j'oserais dire, de la joie, avec lesquelles M^"" Cazeau, quelques jours avant sa mort, accueillit la proposition qui lui fut faite de recevoir les sacrements, qui annoncent et préparent le grand voyage du temps.
à l'éternité. Le serviteur bon et fidèle n'avait pas enfoui son talent. Comme le divin Maître, il avait passé en faisant le bien, pertransiit henefaciendo. (Act. X. 38). Il pouvait dire avec le prophète royal : Je me suis réjoui de la parole qui vient de m'être dite : ITous allons entrer dans la maison du Seigneur, Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi in domum Domini ihimus. (Ps. CXXI. 1).
" Toutefois, Mes Chers Frères, si nous voulons lui témoigner cette affection dont il a été si digne ; si sa mémoire doit être en bénédiction au milieu de nous, faisons-nous un devoir d'implorer pour lui les miséricordes de ce grand Dieu qui juge les justices mêmes et dont les jugements sont un abîme impénétrable, Judicia tua ahyssus multa. (Ps. XXXV. 7). Tout à l'heure vous allez entendre l'Eglise faisant pour les morts cette prière, qui est aussi une leçon pour les vivants : " 0 Dieu, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur, car quel est l'homme qui sera trouvé juste devant vous, si vous ne lui faites miséricorde ? I^on intres in judicium cum servo tuo, Domine ". En accomplissant fidèlement ce devoir de charité et de reconnaissance, nous lui prouverons qu'il a été bien véritablement chéri de Dieu et des hommes et que sa mémoire est en bénédiction parmi nous".
Une magnifique croix en porphyre rose érigée sur un socle en granit marque aujourd'hui la tombe de
M^' Cazeaii dans le cimetière du Bon - Pasteur, où dorment autour de lui du sommeil des justes soixantedix-neuf religieuses, dont la dernière, une ancienne, la bonne sœur Marie de Saint-Michel, vient de trouver la mort dans l'exercice même de la charité
L'admiration publique a voulu perpétuer la mémoire de M^' Cazeau par un monument digne de son mérite qui se voit actuellement dans la chapelle du couvent. Il est placé dans le chœur, du côté de l'évangile. C'est un superbe obélisque en marbre blanc, d'un goût et d'un travail exquis, portant l'inscription suivante sur un écusson orné de guirlandes d'or :
A Mgr C.-F. Cazeau Vicaire général Prélat Dom. de Sa Sainteté ^^é 1807, décédé 1881.
Hommage reconnaissant de
ses contemporains.
Parmi le clergé de Québec, il y avait peu de prêtres qui eussent pris autant d'intérêt à l'œuvre du Bon- Pasteur que M. l'abbé André- Albert Biais, alors professeur de droit canon à l'université Laval, aujourd'hui
1 — La sœm^ Saint-Michel a été renversée et blessée mortellement par un cheval en se rendant à l'Hôtei-Dieu, où l'avait demandée une de ses protégées mourante.
évêque de Eimouski. Il avait souvent remplacé au couvent M^' Cazeau, quand celui-ci était retenu à rarchevêché par un surcroît d'ouvrage, ou appelé à remplir quelque mission hors de la ville. Les services qu'il avait rendus en ces circonstances avaient donné lieu d'apprécier sa science, son habileté et sa prudence dans la conduite des âmes.
A la mort de M" Cazeau, il n'y eut qu'une voix pour l'appeler à la direction du Bon-Pasteur, où il jouissait déjà d'un prestige et d'une autorité incontestés. Un an devait cependant s'écouler avant qu'il fût libre d'accepter cette charge. Dans l'intervalle, elle fut remplie par un prêtre d'âge et d'expérience, M. l'abbé J.-B*^-Wallaston Biais, actuellement curé de Saint-Laurent, dans l'île d'Orléans. Sous sa direction et sous celle de son successeur, l'Institut du Bon-Pasteur a achevé de prendre à peu près tout le développement qu'il a atteint aujourd'hui.
Outre la maison-mère et ses deux succursales à Québec, l'Hospice Saint-Charles et celui de la Miséricorde, l'Institut compte seize maisons d'éducation, treize au Canada : Fraserville, Lotbinière, Chicoutimi, Notre- Dame - des - Laurentides, Saint - Sylvestre, Champlain, Saint-Laurent, l'Islet, Saint-George-d'Aubert-Gallion, Charlesbourg, Matane, Saint- Isidore, Saint -Pierre -de- Montmagny, et trois aux Etats-Unis : Biddeford et Yan-Buren, dans le Maine, Lawrence, dans le Massachusetts.
De tous les couvents établis depuis 1881, celui de Biddeford est le plus important par le nombre des élèves. Fondé eu 1882, il a toujours vu ses classes s'agrandir ; et le nombre des enfants qui les fréquentent a dépassé cette année (1896) le chiffre de 1100.
Si les couvents établis au Canada font un bien qui ne se calcule pas, ceux des Etats-Unis en accomplissent un plus grand encore car ils vont au-devant de besoins beaucoup plus pressants ; nos compatriotes d'origine française, en faveur de qui ces couvents ont été fondés, étant, en général, loin d'être aussi bien pourvus qu'au Canada de moyens d'instruction religieuse et profane.
L'apostolat qu'exercent aux Etats-Unis nos communautés canadiennes, est doublé d'une mission patriotique toute particulière : celle de conserver la langue et les traditions nationales chez nos frères émigrés qui vivent par groupes isolés au milieu d'autres races. Les succès qu'on a obtenus réalisent les meilleures espérances.
Il y a un certain nombre d'années, les groupes canadiens-français des Etats-Unis, même les plus importants, semblaient destinés à une absorption inévitable ; mais il n'en est plus de même aujourd'hui ; leur physionomie a changé sous l'action des communautés religieuses établies parmi eux et dirigées par un clergé intelligent
et zélé qui comprend le génie de notre peuple. Plusieurs de ces centres sont devenus l'image fidèle et comme la reproduction des meilleures paroisses de notre province, sous le rapport de la régularité, de l'instruction, de l'attachement à la langue et aux traditions.
La communauté du Bon-Pasteur de Québec, de fondation récente, n'a pas été une des premières, mais n'est pas non plus une des dernières, dans le travail d'organisation et de cohésion nationale qui s'opère chez nos compatriotes de la république voisine. On peut juger de l'importance et de l'intérêt qu'attache notre Institut à ses trois missions des Etats-Unis, par le fait qu'il n'y entretient pas moins de cinquante - cinq religieuses destinées à l'enseignement de la jeunesse.
Une des scènes dont on a le mieux conservé la mémoire à la maison-mère, est celle où fut décidée la fondation du premier couvent du Bon - Pasteur aux Etats-Unis. La Mère Fondatrice que la communauté entourait d'autant plus de vénération qu'elle la voyait approcher de l'éternité, et dont les avis étaient d'autant mieux écoutés qu'elle y mettait plus de réserve, avait hésité et prié longtemps avant de donner son adhésion à cette tentative qui sortait du cadre ordinaire des fondations : l'Institut était si jeune, les sujets encore peu nombreux, la situation où allaient se trouver les missionnaires si différente de ce qui existait au Canada. La perspective qui s'ouvrait était si pleine d'obscurité, les
écueils si nombreux dans un pays étranger, où les mœurs et les habitudes sont si en dehors des nôtres, où l'on respire une atmosphère d'indépendance universelle, que la vénérable Mère était restée interdite à la première proposition qui lui fut faite d'une fondation. Elle demanda plusieurs jours de réflexion et de colloque devant Dieu avant de se prononcer. On lui avait assigné depuis quelque temps une petite cellule au troisième étage du couvent. Un matin, la supérieure et une de ses assistantes, étant montées chez elle pour la consulter, la trouvèrent en prière, la figure toute rayonnante de joie :
Dieu le veut I leur dit-elle, d'un air inspiré ; il nous bénira d'aller au secours de tant de familles de Biddeford qui nous supplient de nous y fixer pour instruire leurs enfants ".
Lorsque les premières missionnaires de Biddeford vinrent lui faire leurs adieux au moment du départ, elle les bénit avec effusion et leur réitéra les mêmes promesses avec un accent d'inspiration dont elles furent frappées et qui les remplit de consolation.
Les années s'accumulaient sur cette chère et vénérée Mère ; mais si elles s'appesantissaient sur ses épaules, elles ne pesaient pas sur son esprit qui resta jusqu'à
la fin alerte, lucide, prime-sautier, avec cette nuance d'humour qui donnait à sa conversation un charme infini ; ce qui faisait dire en badinant à un spirituel causeur de ses amis qu'elle avait plus d'esprit à elle seule que toute la communauté.
Durant les dernières années de sa vie, la difficulté qu'elle avait de marcher l'obligeait de garder presque toujours sa cellule. Elle n'en sortait guère que pour se rendre à la chapelle, où elle assistait aux principaux exercices, après quoi elle continuait de prier devant le Saint-Sacrement, parfois durant des heures entières.
De retour dans sa chambre, elle entremêlait ses pieuses lectures, ses chapelets et autres exercices de piété, de travaux à l'aiguille, qu'elle remplaçait par le tricot quand sa vue était fatiguée. Elle se serait fait un scrupule de perdre une minute qu'elle eût cru dérober aux pauvres pour qui elle travaillait toujours. On conserve à la communauté des ouvrages de couture qu'elle acheva la veille même de sa mort qui fut presque subite, et ces ouvrages sont faits avec la même perfection qu'aux plus beaux jours- de sa vie, quand elle n'était surpassée par personne dans le fini de l'exécution.
Qu'on lise à côté de cela le portrait que fait l'Esprit- Saint de la femme forte :
" Elle est d'un prix qui l'emporte sur toutes les pierreries.
" Le cœur de son époux se confie en elle, et il voit l'abondance s'accroître dans sa maison.
" Elle travaille le lin et la laine, et le conseil préside à l'ouvrage de ses mains.
" Elle a compris et vu que ses œuvres sont bonnes ; sa lampe ne s'est pas éteinte durant la nuit.
" Elle a porté la main à la quenouille, et ses doigts ont tourné le fuseau.
" Elle a ouvert sa main au pauvre, elle a tendu ses deux mains vers l'indigent.
" Elle est revêtue de force et de beauté, et son dernier jour sera plein de joie ".
Ne trouve-t-on pas chacun de ces traits de la femme forte fidèlement reproduits dans la vie de la fondatrice du Bon-Pasteur.
Le temps n'était pas éloigné où elle allait recevoir la récompense de sa longue vie de mérites. On put le pressentir au cours de l'année 1884, à l'altération de ses traits, à une débilité générale et à l'aggravation d'une affection d'asthme dont elle souffrait depuis longtemps. Dans cet état d'affaissement, la moindre maladie pouvait l'enlever. Elle atteignit toutefois sans accident jusqu'aux premiers jours de mars 1885 ; mais, le 9 de ce mois, l'annaliste du couvent écrit :
" Aujourd'hui, lundi, à sa première visite, notre médecin, M. le D Vallée, a déclaré que notre chère Mère Fondatrice, malade depuis quelques jours, est
menacée de coDgestion de poumons. Jusqu'à ce moment, l'état de notre vénérée Mère ne nous avait inspiré aucune inquiétude, habituées que nous étions à la voir faible et oppressée par suite de l'asthme. Le médecin avait été le premier à nous rassurer. Grande fut notre surprise en l'entendant parler de l'administration des sacrements pour ce soir même. Notre anxiété est d'autant plus vive que notre révérende Mère supérieure générale (Saint- Vincent de Paul) est absente depuis trois jours, en visite annuelle chez nos sœurs de Saint- George-de-la-Beauce. Notre première pensée fut de lui annoncer la triste nouvelle par voie télégraphique; malheureusement les communications de ce genre ne se font pas dans cette partie de la Beauce.
" Mère Fondatrice elle-même dit qu'elle va mourir, et sa joie est grande, ce qui est un terrible contraste avec l'émotion générale. Ayant demandé quel jour notre Mère supérieure doit revenir. — Mercredi, dit-on. — Oh ! peut-être trop tard, répond la chère malade.
" A 7 heures du soir, seconde visite du médecin qui constate un danger de plus en plus imminent. Après son départ, notre bien-aimée malade réclame la visite de M. le chapelain. " Je dois être administrée, je crois ", disait-elle, et son calme est imperturbable.
" A 8 heures, la cloched es observances, au lieu de nous annoncer la prière du soir, nous convie à la chapelle pour accompagner le Dieu de l'Eucharistie
allant se donner en viatique à notre malade. Cet acte solennel avait cette fois un caractère plus imposant. Toutes les âmes étaient confondues dans un même sentiment, tous les cœurs soupiraient une même prière ardente. Il était facile de constater qu'un même amour réunissait les enfants au chevet de leur première Mère.
" La chambre étant trop étroite, quelques-unes de nous seulement avaient pu y pénétrer; les autres se rangèrent, partie dans le corridor, partie dans l'infirmerie avoisinante. Il était beau de voir cette multitude de cierges allumés semblables à autant d'étoiles scintillantes, et tout naturellement on se reportait à la couronne brillante qui attend notre Mère. Le grand nombre d'âmes qu'elle a gagnées au divin Maître, devra être autant d'astres qui illumineront son trône dans la céleste patrie.
" A sa famille du Bon-Pasteur, notre chère malade voyait réunies quatre religieuses de l'Hospice de la Charité de Québec. D'abord, l'une de ses filles, sœur Saint-Pierre, supérieure de l'Hospice Saint-Joseph-dela-Délivrance, à Lévis ; nous l'avions envoyé chercher après la première visite du médecin ; puis la révérend© Mère Marie du Sacré-Cœur, assistante générale des dites Sœurs de la Charité ; aussi les sœurs Saint- Jean l'Evangéliste, dépositaire générale, et Saint- Vital, de l'Hospice de Lévis.
V " 9.45 heures du soir. Nous voyons arriver avec un
grand plaisir l'autre fille de notre bien-aimée Mère Fondatrice, sœur Marie de Bon-Secours, supérieure des Eeligieuses de la Charité à Saint-Nicolas. Un télégramme lui avait été expédié à 5 heures.
"10, mardi. La nuit a été souffrante pour notre vénérée malade, mais sans rien d'extraordinaire toutefois. Nous avions quelque espoir même, quand, à sa première visite ce matin, le médecin nous l'a enlevé en nous disant que s'il y avait changement, c'était pour le plus mal ...
" Le E. P. Saché ne tarda pas à venir visiter notre digne malade qui avait commencé sous sa sage et pieuse direction l'œuvre du Bon-Pasteur. Notre vénérée Mère avec une joie indicible lui annonça qu'elle s'en allait au ciel où elle n'oublierait pas d'exalter son charitable dévouement et de solliciter un des plus beaux trônes pour lui.
" Le saint religieux fut visiblement affecté et dit à notre première Mère : " Je vous connais pour une fidèle commissionnaire ; vous m'obtiendrez de mériter ce trône — " Ah ! il est gagné depuis longtemps " répliqua-t-elle.
"11, mercredi. Même prostration inquiétante.
" L'honorable M. Chauveau, shérif de Montréal, parent de Mère Fondatrice, est accouru auprès d'elle à la nouvelle de sa prompte et dangereuse maladie. Comme il se tenait à l'écart, notre révérende chère
Mère dont les paupières sont constamment appesanties, a demandé si le digne monsieur était là. Vite il s'est rapproché, disant : " Vous êtes entourée de tant d'anges que je m'éloigne ". La vive repartie a été : " Mais vous aussi vous êtes un bon ange ".
Tout faisait présager que la vénérée Mère n'avait plus que peu de temps à vivre. Dieu, cependant, se laissa toucher, sans doute par les prières ferventes et continuelles qui lui furent adressées, et il prolongea ses jours pendant quelques mois encore. Après une assez longue convalescence, elle put se lever, se rendre ensuite de temps en temps à la chapelle, faire quelques travaux de couture entre ses exercices de piété, en un mot, reprendre le cours de sa vie ordinaire.
Les Annales du couvent nous révèlent quelles furent les dispositions d'âme de cette chère Mère durant ces derniers jours de son existence :
" Ses désirs, tant pour la vie que pour la mort, n'ont d'autre règle que la soumission à la volonté divine ; toutefois, il lui tarde d'aller jouir de la vue de Dieu. Il faudrait avoir un cœur comme le sien pour être capable de rendre ses paroles enflammées quand elle parle du ciel ".
Au commencement de juin, elle fit une retraite de huit jours pour se préparer à sa fête patronale, celle du Sacré-Cœur qui tombait cette année-là le 14 juin. Le 21 suivant, elle eut la force d'assister au conseil de la communauté.
" Après avoir délibéré au sujet des novices, les mères vocales allaient se retirer quand la Mère Fondatrice a, demandé la permission de parler, et s'est exprimée à peu près dans les termes suivants : " Mes chères sœurs, mes jours sont comptés, et si je ne suis par partie pour l'éternité lors de ma grande maladie, ce départ n'est différé que de quelques semaines, de quelques mois au plus. Toujours est-il que je désire mourir comme une sainte pénitente, et j'ai bien souvent scandalisé la communauté par mes jugements téméraires, mes critiques des supérieures. Ah ! oui, mes sœurs, je vous ai donné de bien mauvais exemples que je vous supplie de me pardonner et de ne jamais suivre. C'est un si grand péché que le jugement téméraire ; je l'ai compris pendant la retraite que je viens de faire, plutôt que pendant ma maladie où je n'avais guère la force de rentrer en moi-même. Je vous conjure donc de me pardonner, de prier pour que ma mort soit aussi édifiante que celle de plusieurs de nos bonnes pénitentes, de prier aussi pour que mon purgatoire soit un peu abrégé. Oh ! oui, il sera rigoureux ; mais j'ai toujours aimé le bon Dieu de^
tout mon cœur, aussi, ai-je plutôt péché par la tête que par le cœur
" La voix de la vénérée Mère était émue ; toutes, nous étions aussi édifiées qu'attendries, et en réponse à cette expression d'humilité, notre Mère supérieure alla l'embrasser, ce que chacune des sœurs vocales fit à son tour. Puisse un si bel exemple n'être pas stérile " !
A l'ouverture de la grande retraite annuelle de la communauté qui se fit au mois d'août, la Mère Fondatrice entreprit de la suivre, et elle eut assez de courage pour assister à la plupart des instructions du prédicateur; mais de telles fatigues étaient au-dessus de ses forces. Les chaleurs de l'été achevèrent de l'accabler,, elle sentit un invincible besoin de dormir : c'était le sommeil de la mort.
Elle s'alita, tomba dans une espèce de léthargie durant laquelle on lui donna l'extrême-onction, les dernières indulgences, et elle s'endormit réellement dans le Seigneur du sommeil des prédestinés le l*"" septembre 1885, à une heure et demie de l'après-midi, à l'âge de 79 ans et 11 mois.
Toutes les classes de la société, particulièrement le clergé et les congrégations religieuses, s'associèrent au deuil inconsolable de la communauté. Les témoignages de sympathie et de condoléances, accompagnés des plus grands éloges pour la vénérée défunte, vinrent de toutes parts en si grand nombre qu'il faut renoncer à les citer.
Ils sont admirablement résumés d'ailleurs dans l'oraison funèbre prononcée par M^" l'archevêque, aujourd'hui cardinal Taschereau, le jour des funérailles qui eurent lieu le 5 septembre, au milieu d'un concours si nombreux de tous les rangs de la société que l'église put à peine le contenir.
Après le service, que le prélat avait voulu chanter lui-même pour honorer la défunte, il s'avança vers la balustrade, suivi de son cortège, et, mitre en tête, avec ce grand air qui lui était naturel et qui le rendait si -imposant, il s'exprima ainsi au milieu d'un silence avide de recueillir ses moindres paroles :
" Le prophète Zacharie inspiré par le Saint-Esprit nous dit qu'il y aurait une fontaine qui servirait à purifier les pécheurs. Notre-Seigneur a établi cette fontaine d'abord dans son Cœur, dans le Cœur Immaculé de Marie, dans le baptême, dans la pénitence et l'eucharistie. Cette fontaine n'a pas eu besoin de la main de l'homme pour sa formation, mais le Seigneur s'est servi de la main de l'homme pour en faire découler tous les bienfaits. Il a voulu que par la main des hommes, les eaux de cette fontaine fussent distribuées. Il régit son Eglise par le Souverain Pontife ; il offre le saint sacrifice et distribue ses sacrements par la main de ses prêtres ; il a voulu que le bon Pasteur allât chercher la brebis perdue pour la ramener au bercail : c'est ainsi qu'est
nëe cette maison du Bon-Pasteur. Sa miséricorde a voulu que ses brebis soient en sûreté dans le bercail, et celle dont nous faisons les funérailles aujourd'hui, fut l'instrument de Dieu dans cette œuvre de miséricorde et de réparation.
" La plupart de ceux qui mirent la main à cette œuvre, sont aujourd'hui dans la tombe. M^''Turgeon et M^' Baillargeon, le vénérable M. Muir et la pieuse M^^® Métivier dont on a fait les obsèques il y a quelques jours, ont été les instruments de cette œuvre; mais on peut dire que celle dont nous allons confier les restes à la terre, occupe le premier rang. C'est par elle que l'Institut du Bon-Pasteur a commencé, qu'il s'est propagé et qu'il se continuera dans les siècles.
" Je l'ai vue, il y a quelque temps, sur son lit de douleurs; elle m'a parlé longtemps de son bonheur, des grâces nombreuses que le Seigneur lui avait faites, de ses joies en voyant que son œuvre s'était affermie, s'était soutenue au milieu de mille épreuves, qu'elle avait enfin reçu du Souverain Pontife la confirmation solennelle et définitive de ses constitutions. Elle disait : " Il ne me reste plus qu'à mourir ". Puis, levant les yeux au ciel, comme si elle eût eu déjà un avant- goût des jouissances éternelles, elle disait : " Que c'est beau le ciel ! Oh 1 que le ciel est beau " !
" Voilà le cri de son cœur. En effet. Mes Frères, au
ciel on voit Dieu face à face, sans jamais craindre de le perdre. Là, les larmes de la pénitence rendront les yeux d'autant plus clairvoyants que ces larmes auront été plus amères et plus sincères dans l'amour de Dieu. Que c'est beau le ciel, pour les âmes qui se dévouent à la recherche des brebis perdues !
" Pour vous, mes sœurs, ce ciel sera d'autant plus beau que vous aurez travaillé à imiter votre Mère dans son humilité profonde, sa charité inépuisable pour le salut des âmes. Il sera d'autant plus beau que vous aurez conquis plus d'âmes à Dieu ; il sera d'autant plus beau, ce ciel, que vous aurez pratiqué cette charité en vous sanctifiant vous-mêmes, puisque vous représentez le bon Pasteur qui court après ses brebis et les ramène au bercail.
" On rapporte de saint Ignace que lorsque le ciel était bien étoilé, que les astres jetaient leur vif éclat, il disait : " Oh ! que la terre me paraît vile, quand je considère le ciel"!
" C'est aussi la parole de la fondatrice du Bon-Pasteur, ou plutôt c'est la parole de Dieu.
" Sans doute, Mes Frères, il ne nous appartient pas de dire que cette âme si sainte, si pure, si charitable, est déjà entrée dans le ciel. Nous devons l'espérer, mais ne pas manquer d'exercer la charité à son égard ; nous devons prier pour elle, car les jugements de Dieu
sont bien autrement justes et rigoureux que ceux des hommes. C'est par la prière, par les larmes, que vous allez demander à Dieu son entrée dans la gloire céleste. Requiem œternam dona ei Domine, Seigneur, donnezlui le repos éternel ".
Au moment de l'inhumation, quand le cercueil fut déposé au bord de la fosse, ce fut un spectacle vraiment touchant de voir les deux filles de la fondatrice, agenouillées près de la bière, la baiser avec des sanglots, pour dire un suprême adieu à celle qui leur avait donné le jour, en attendant d'aller la revoir dans l'éternité.