CHAPITRE NEUVIÈME
La Mère Sainte-Marie Ses vertus Elle est nommée supérieure— Vingt-cinquième anniversaire de la fondation.
Après les années de supériorité de la sœur Saint- Vincent de Paul étaient venues celles de la sœur Marie de la Présentation, puis une nouvelle administration de la sœur Saint- Vincent de Paul. En 1874, avait été élue supérieure la sœur Sainte-Marie, dont le nom ne s'est pas encore rencontré sous notre plume. Cette religieuse avait cependant déjà, quoique jeune, fait sa marque dans l'Asile. Instruite, intelligente, avec des facultés bien équilibrées et une piété d'ange, rehaussée par un caractère d'une douceur incomparable qui n'excluait pas la fermeté, elle était du nombre de ces rares personnes en qui on ne découvre que des qualités,
sans qu'on puisse apercevoir en elles les moindres traces d'imperfection. D'une humilité à vouloir toujours se cacher et rester dans l'ombre, elle avait été poussée à son insu par le suffrage unanime de la communauté à la première charge de la maison, vérifiant en elle cette parole des Saintes Lettres : " Celui qui s'abaisse sera élevé ". Semblable à ces fruits hâtifs qui mûrissent aux premiers jours de l'été, elle fut prête de bonne heure pour le ciel. Morte en odeur de sainteté en 1881, elle a laissé après elle la réputation d'avoir été la religieuse la plus parfaite qui soit passée dans la communauté du Bon-Pasteur de Québec.
Ce fut sous son administration qu'eut lieu le vingtcinquième anniversaire de la fondation de l'Institut. L'Asile ne pouvait être mieux représenté pour cette belle et touchante solennité qui n'a eu d'égale en éclat et en joies intimes que les noces d'or de M^"" Cazeau, célébrées six ans après.
Par une heureuse coïncidence, le P. Saché avait été nommé depuis peu de jours à la résidence de Québec, et il venait d'y arriver. Le saint religieux fut naturellement invité à inaugurer la fête, lui qui avait été l'initiateur de la vie monastique à l'Asile. Plusieurs fois déjà, durant les années précédentes, il était apparu au couvent comme un autre Moïse descendu du Sinaï ; car la vie tout entière du P. Saché était une conversa-
tion avec Dieu, dont il ne perdait jamais la présence. En 1858, 1859, 1863 et 1869, il était venu prêcher la retraite annuelle aux sœurs, et avec cette parole ardente qui embrasait les cœurs, il les avait retrempées dans l'esprit nouveau, dans cet amour de la perfection qui est à la base et au sommet de la vie religieuse.
Le 11 janvier 1875, qui était le dernier jour des Quarante-Heures dans l'Asile, le révérend Père vint dire la messe de communauté. On peut imaginer la profonde émotion, l'intime allégresse qui remuèrent toutes les âmes et que ressentirent en particulier les anciennes qui avaient reçu du P. Saché les premières notions de la vie parfaite.
M. Muir qui, à la demande de l'archevêque de Québec, M^'' Taschereau, avait été élevé à la dignité de chevalier de Saint- Grégoire, en récompense des services qu'il avait rendus à l'Eglise, avait voulu prendre part à cette vigile de la solennité. M. Muir agenouillé à la balustrade, le P. Saché sacrifiant à l'autel, quel spectacle plein de souvenirs pour l'assistance ! C'étaient les deux premières colonnes de l'édifice sacré commencé vingtcinq ans auparavant, là présentes sous les yeux et le soutenant encore.
Ecoutons maintenant l'annalist^ du couvent nous dire les préparatifs de la fête du lendemain : -
" A l'issue de l'ofi&ce, il y a récréation générale ; on Dous dit que ce sont les premières vêpres de la solen-
nité. Parcourons les salles décorées d'avance et jetons un coup d'œil dans la chapelle. Au-dessus de l'autel a été dressé un dais superbe surmonté d'un diadème doré. De nombreuses draperies de diverses couleurs, harmonieusement distribuées, retombent de la voûte en courbes gracieuses et supportent différentes inscriptions en lettres d'or, entre autres celle-ci : Quid retrihuam Domino pro omnibus quœ retrihuit mihi, puis cette autre : Benedic anima mea Domino et noli ohlivisci omnes retrihutiones ejus. Sur les draperies roses, blanches et bleues, des guirlandes de fleurs semblent tomber des cieux, des festons de fleurs sont aussi distribués çà et là avec élégance. De nombreuses lumières marquent d'étoiles d'or l'intérieur du sanctuaire. On a élevé pour M^"" l'archevêque, du côté de l'évangile, un trône surmonté d'un dais de damas blanc avec franges, galons et glands d'or. Du côté de l'épître, un prie-Dieu sur une estrade est destiné à M^"" Persico, évêque de Bilina, venu en ce pays pour se reposer de longues années de mission, et desservant actuellement la paroisse de Saint-Colomb-de-Sillery. Les prêtres invités occuperont le bas-chœur. Devant la table de communion, deux prie-Dieu avec fauteuils posés sur un riche tapis de Bruxelles, sont destinés au lieutenant-gouverneur de la province, sir Edouard Caron, et à M. le chevalier Muir. Des sièges sont aussi réservés pour le premier ministre de la province de Québec, l'honorable Gédéon
Ouimet, pour l'honorable P.-J.-O. Chauveau, ex-premier ministre, pour le maire de la cité, M. Owen Murphy, et quelques autres personnages importants. Sur le second rang plusieurs dames de la haute société occuperont des places de chaque côté de M""® Caron.
" Entrons maintenant au noviciat : il est décoré avec un goût exquis de draperies écarlates sur lesquelles se détachent des couronnes d'immortelles avec les inscriptions suivantes :
Vivent nos Mères Gloire à nos fondateurs !
Toujours bien chères, Vivent nos bienfaiteurs !
12 janvier 1850.
" Dans la salle de communauté, décorations du même genre avec guirlandes d'immortelles. On y voit les portraits de nos bienfaiteurs entourés d'inscriptions qui redisent notre gratitude. Sur une draperie de couleur éclatante et ornée de festons, on lit ces mots :
A notre Mère Fondatrice Toujours, mère bien-aimée.
De nos cœurs, soit couronnée.
" Enfin, au milieu d'un endroit apparent est suspendu un cadre d'un beau travail où sont placées avec art les. photographies des sept premières collaboratrices de l'œuvre du Bon-Pasteur. Disons en passant que toutes étaient encore vivantes. Ce cadre a été préparé à leur
insu par une jeune professe de la communauté. On y a tracé en lettres d'or les mots :
Souvenir du 12 janvier 1850. Reconnaissance I Vingt-cinquième anniversaire de la Fondation de notre Institut ".
La nuit tombe, le grand silence se fait dans le couvent. C'est l'heure du sommeil. Des visions du lendemain, fraîches et souriantes, voltigent autour des rideaux blancs, sur les blancs oreillers. Enfin la cloche matinale de la chapelle annonce l'aurore du 12 janvier. Au dehors, c'est le rude hiver, la nature glacée ; mais au dedans, c'est l'image du printemps; des fleurs partout, les tressaillements de la vie, l'épanouissement sur toutes les figures, dans tous les cœurs.
Dès huit heures du matin, la foule envahit les parloirs, la chapelle. Toute la ville est représentée. A neuf heures et demie, le clergé, les personnages invités ont pris les places qui leur sont assignées. Parmi les membres du clergé, on distingue l'abbé Auclair, curé de Québec, les EE. PP. Saché, Vignon, de la Compagnie de Jésus, Grenier et Durocher, Oblats de Marie Immaculée, M. Déziel, curé de Lévis, les chapelains des
l'asile du BON-PASïEUR de QUÉBEC
communautés de la ville et plusieurs autres prêtres qu'il serait trop long de nommer.
M^" l'archevêque de Québec, assisté de M^'' Cazeau et du curé Laberge, occupe le trône pontifical en face de M^' Persico.
La chapelle ne peut contenir la foule qui s'y presse ; elle occupe la nef, la sacristie des pénitentes, les galeries et les chœurs du côté de l'épître. Les personnes de la maison remplissent les galeries du côté de l'évangile. Les enfants des écoles, le chœur du même côté.
La messe solennelle avec diacre et sous-diacre est chantée par l'abbé Martineau, curé de Saint-Charles, ancien desservant de Saint-Jean-Baptiste, ami dévoué de l'Institut. Le chœur de musique est dirigé par l'organiste de Saint-Eoch, M. Lapointe ; le chant, exécuté par les religieuses qui s'en acquittent avec une rare perfection.
Le prédicateur du jour était tout désigné : c'était le P. Saché, le premier directeur de l'Institut. Un silence profond se fait dans toute l'église, quand, après l'évangile, sa tête blanche apparaît à l'autel d'où il doit prêcher. Sa figure de saint porte l'empreinte d'un recueillement ému. On sent que les souvenirs impressionnants se pressent dans son âme, et qu'il n'a qu'à les laisser parler pour être éloquent. Il le fut en effet. Son magnifique discours ne s'analyse pas : il faut le
citer tout entier. C'est à la fois un hymne d'actions de grâces et un aperçu à vol d'oiseau de l'œuvre du Bon-Pasteur, à travers lequel l'orateur fait ressortir admirablement les vues de la Providence dans sa création et son développement.
" A Domino factum est istud et est mirahile in oculis nostris. Matth., 21. 42. C'est l'œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux.
" Monseigneur et mes Frères,
" Une pensée commune nous réunit au pied des autels. Tous intéressés, tous dévoués, chacun dans sa sphère, à l'œuvre du Bon-Pasteur de Québec, nous sentons le besoin de remercier Dieu des bénédictions qu'il n'a cessé de répandre sur elle depuis son origine,, et nous applaudissons à l'heureuse idée qui a fait de cevingt-cinquième anniversaire un jour solennel d'actions de grâces. En effet, comment ne pas reconnaître le doigt de Dieu dans cette institution que nous avonsvue naître et grandir ? Il me semble lire au fond de tous les cœurs la pensée, le sentiment exprimé par l'écrivain sacré : C'est l'œuvre du Seigneur, et elle est admirable à nos yeux. A Domino factum est. Mes^ Prères, je me garderai de combattre ce sentiment, il me paraît trop vrai, trop juste et trop convenable à la circonstance présente. Permettez-moi au contraire de m'en emparer, de le confirmer et d'en montrer de plus en plus la justesse et la convenance.
" Oui, l'institution dn Bon-Pasteur est l'œuvre de. Dieu, et c'est à lui que la gloire doit en revenir.
" Pour mettre cette vérité en évidence, il nous sufïîra d'exposer rapidement l'origine et les développements du Bon-Pasteur de Québec et de dire un mot des œuvres qu'il embrasse.
" I. — Et d'abord, il me semble qu'il est facile de reconnaître l'action de Dieu dans l'origine et les premiers commencements du Bon-Pasteur. Une des marques les plus frappantes des œuvres de Dieu, c'est, si je ne me trompe, la faiblesse des moyens qu'il emploie. Il a fait de rien le ciel et la terre, et on dirait que ce souverain Tabricateur du monde aime toujours à travailler sur le néant. Ou bien, il agit seul, ou bien il choisit des coopérateurs tellement impuissants par eux-mêmes, que tout le monde voit le bras qui les soutient.
" N'est-ce pas ce qui paraît avec éclat dans rétablissement et le soutien de l'Eglise, son œuvre par excellence ? Saint Paul a été le premier à le constater et il l'a fait en ces termes énergiques : " Dieu a choisi ce qui était folie aux yeux du monde pour confondre la sagesse du monde; il a choisi ce qui était faible pour abattre ce qui était fort ; il a choisi ce qui n'était pas pour détruire ce qui était ". Ce que saint Paul constatait, nous pouvons le voir encore de nos propres yeux. Oh ! n'est-ce pas encore la main du Tout-Puissant qui soutient son Eglise fondée sur le néant ? Voyez-la dans
son chef. Quoi de plus faible aux yeux du monde ; mais aussi quoi de plus fort contre le monde que le vieillard du Vatican ? Eoi détrôné, prisonnier dans son palais, objet des railleries et des insultes des méchants, il est vénéré par tout ce qui est bon et honnête. Les puissants du monde se sont tournés contre lui, ils ont conjuré sa perte ; il semble que d'un souffle ils pourraient l'abattre, et cependant il est toujours debout ; ils voudraient du moins lui imposer silence, afin d'étouffer la vérité qui les gêne, et sa bouche est toujours ouverte pour proclamer cette vérité opportune. Qui le soutient ? Qui les arrête ? Vous répondez : Dieu. A Domino factura est istud.
" Maintenant, M. F., s'il nous est permis de rapprocher les petites choses des grandes, voyons si l'œavre qui est l'objet spécial de notre attention est marquée de ce sceau divin.
" Il y a aujourd'hui vingt-cinq ans, trois personnes ■entraient dans une petite maison de la rue Eichelieu et qui ne leur appartenait pas ; c'étaient les trois éléments .nécessaires pour commencer l'oeuvre du Bon-Pasteur : une supérieure, une inférieure et une pénitente. Qui les avait réunies ? Jusque-là étrangères les unes aux autres, nulle d'entre elles n'avait conçu, médité, préparé l'entreprise dans laquelle elles s'engageaient. Comment donc se trouvent-elles réunies ? Une pensée était tombée dans le cœur d'un membre zélé de la Société de Saint-
Vincent de Paul nouvellement arrivé à Québec, la pensée d'essayer quelque chose pour ouvrir un asile aux infortunées désireuses de sortir de l'abîme du vice. Il la communique à un prêtre qui lui dit : " Allez chez les Sœurs de la Charité et vous trouverez ce que vous cherchez ". Il y va avec la foi d'Elie envoyé à la veuve de Sarepta. Il trouve en effet une veuve qui venait de donner à Dieu ses deux filles, et à qui, sans qu'elle le soupçonnât, le ciel réservait une autre vocation. Ellemême y trouve une première compagne, et pour que l'œuvre commençât sans retard, le bon Pasteur leur envoie une pénitente. La Société de Saint- Vincent de Paul avait loué une maison qui, par son dénuement, ne rappelait pas mal l'étable de Bethléem ; elles s'y établissent. Qui ne reconnaît ici la main de la Sagesse qui dispose tout avec douceur et de la Puissance qui aime à bâtir sur le néant ! A Domino factum est.
" II. — L'origine du Bon-Pasteur est marquée d'un des caractères des œuvres de Dieu. Son développement nous présentera un autre de ces caractères divins.
" Le royaume de Dieu, nous dit le Sauveur, est semblable à un grain de sénevé qu'un homme prend et sème dans son champ. Ce grain est une semence très petite ; mais lorsqu'il a crû, il est le plus grand des légumes et devient un arbre sur les branches duquel les oiseaux du ciel viennent se reposer.
" Le royaume du ciel sur la terre, c'est l'Eglise de
Jésus- Christ. Kenfermée d'abord dans ce divin Sauveur comme dans son principe, elle ne paraissait que comme une petite semence ; mais cette semence étant tombée en terre, elle a crû et est devenue un arbre majestueux qui ombrage l'univers et donne asile à tous les oiseaux du ciel, c'est-à-dire aux âmes qui se détachent de la terre pour s'élever vers le ciel. Mais nous n'avons pas à considérer les développements merveilleux de cet arbre gigantesque. L'objet de notre attention est une plante qui a germé et croît sous son ombre et sa protection, et qui doit toujours rester dans des proportions infiniment plus restreintes. Elle croît avec une foule d'autres plantes de même espèce dont plusieurs l'égalent ou la surpassent. Mais cette plante nous l'avons vue naître et grandir, et quoiqu'elle ne soit pas encore ariivée à la maturité, ses progrès ont été tels qu'il nous est difficile de les attribuer à des causes purement naturelles, et nous sommes entraînés à nous écrier de nouveau : C'est l'œuvre de Dieu et elle est admirable à nos yeux. A Domino factum est istud.
" En effet, sans prétendre l'assimiler à l'Eglise, nous ne sommes pas étonnés de lui trouver avec elle des traits de ressemblance ; les œuvres de Dieu doivent avoir entre elles un air de famille. Comme l'Eglise, le Bon-Pasteur n'est d'abord qu'une bien petite semence ; cette semence devient une plante qui, après avoir poussé assez rapidement, paraît languir ; elle devait s'enraciner
dans l'humilité. Enfin, elle prend un nouvel essor qui n'est point encore arrêté. Parlons sans figures et rappelons rapidement des faits connus d'un grand nombre. Bientôt les habitantes de la rue Richelieu virent arriver auprès d'elles des âmes désireuses de se dévouer à l'œuvre. Le nombre des pénitentes s'accrut également et la maison se trouva insuffisante. Le Bon-Pasteur fut transféré au lieu qu'il occupe aujourd'hui. Une humble maison acquise par la Société de Saint- Vincent de Paul fut son Nazareth comme la première avait été son Bethléem. C'est là que les premiers membres de la conimunauté, sans se multiplier beaucoup, s'essayèrent à la vie religieuse dans un long et pénible noviciat. C'était le point essentiel ; car les œuvres extérieures dépendent nécessairement de la communauté qui doit les réaliser, et qui le fait avec d'autant plus de perfection qu'elle est elle-même plus parfaite. Inutile de dire qu'elle ne pouvait ni se former, ni se consolider, sans l'approbation et la protection de l'autorité épiscopale ; l'une et l'autre lui furent accordées dès le principe. M^"^ de Sydime a soutenu ses premiers pas et encouragé les timides par sa confiance ; M^"" de Tloa lui a donné sa constitution et sa forme religieuses. Ce fut le 2 février 1856 que sept des premières associées firent profession entre ses mains ; en même temps trois postulantes reçurent l'habit.
" Ce fut pour le Bon-Pasteur comme une époque de
transition de l'enfance à une jeunesse vigoureuse et croissant à vue d'œil. Les vocations se multiplièrent. L'espace manquant de nouveau, le couvent s'éleva à côté de l'ancienne maison qui reste comme un souvenir précieux des premiers temps. Le couvent lui-même^ agrandi à diverses reprises, est insuffisant à son tour et il faut chercher de l'espace dans les villes et dans les campagnes. Et aujourd'hui, malgré la perte de onze membres, l'institution compte quatre-vingt-dix-neuf professes, quatorze novices et possède neuf missions.
" Avec la communauté, les œuvres grandirent et se multiplièrent, et le digne successeur des vénérés prélats que nous venons de nommer, les soutient et les encourage par sa bienveillante protection.
" Les secours, sans être jamais trop abondants, se sont proportionnés aux besoins les plus urgents. Les bienfaiteurs sont nombreux, les citoyens de la ville et les habitants des campagnes ont rivalisé de zèle avec leurs pasteurs et les anciennes communautés religieuses. Plusieurs de ces généreux bienfaiteurs ont déjà, comme MM. Aug. Gauthier, Michel Bilodeau et Jacques Crémazie, reçu du bon Pasteur la seule récompense qu'ils ambitionnaient. Ici, leurs noms seront toujours conservés avec reconnaissance. A ce simple exposé des progrès du Bon-Pasteur, ne pouvons-nous pas reconnaître l'action d'une Providence toute spéciale ?
l'asile du BON-PASTEUE de QUÉBEC
" III. — Considéré dans son origine et ses progrès, le Bon-Pasteur de Québec nous apparaît comme l'œuvre de Dieu. Un coup d'œil sur les œuvres qu'il embrasse confirmera, je pense, la même vérité.
" Ces œuvres sont de telle nature qu'elles ne peuvent s'accomplir sans une action constante de Dieu, il suffit de les nommer : le refuge, la préservation, l'œuvre de la réforme et de la prison, les écoles, et enfin l'œuvre de la miséricorde.
" Et d'abord, l'œuvre du refuge : c'est l'œuvre principale, l'œuvre par excellence de l'institution. Mais aussi, n'est-elle pas l'œuvre de Celui qui s'appelle le bon Pasteur, de ce bon Pasteur qui court après la brebis, égarée et la rapporte triomphant au bercail, où il lui prodigue ses caresses afin qu'elle ne soit plus tentée de le quitter ? Qui ne connaît l'histoire de la première et de la plus illustre des pénitentes de ce bon Pasteur ? Qui n'a contemplé Marie-Madeleine aux pieds de Jésus ? Qui n'a admiré avec quelle sagesse, avec quelle bonté il la défend contre les pensées téméraires et méprisantes du pharisien ? Qui n'a envié le sort de cette pénitente assurée de son pardon ? " Allez en paix, votre foi vous a sauvée ".
" Jésus a fait beaucoup de miracles, il a guéri les malades, ressuscité les morts ; mais a-t-il fait quelque chose de plus divin que ce qu'il a opéré dans cette femme ? Eh bien, ce qu'il a fait à l'égard de la pèche-
resse de Capharnaiim, le bon Pasteur le renouvelle tous les jours dans les maisons appelées pour cette raison, maisons du Bon-Pasteur. Combien de Madeleines attirées doucement par la grâce viennent à ses pieds y pleurer leurs péchés, s'y purifier, s'y renouveler, s'y transformer ! Il se rencontrera peut-être quelques pharisiens qui se scandaliseront de la facilité avec laquelle elles sont reçues. Ils auraient besoin d'aller à l'école du Sauveur ; ils connaîtraient la richesse de sa miséricorde, et ils apprendraient, non sans étonnement, que les publicains et les pécheresses publiques les précéderont dans le royaume du ciel.
" D'autres, sans blâmer l'œuvre, la jugeront peut-être peu utile : " Ces conversions ne tiennent pas, c'est temps perdu ". Un saint leur a déjà répondu: " Lors même que le fruit de mes efforts se bornerait à empêcher l'une d'elles, pendant vingt-quatre heures, de pécher, je ne croirais avoir perdu ni mon temps, ni ma peine ". Mais grâces à Dieu, là ne se bornent pas les fruits du refuge de Québec. Déjà plus de mille pénitentes y ont trouvé un abri ; sur ce nombre, quarantequatre sont mortes dans les plus heureuses dispositions. Parmi celles qui sont rentrées dans les dangers du monde, il y a eu des défections, mais le plus grand nombre est resté fidèle : enfin trente-huit à l'exemple ■de Marie-Madeleine, ne voulant plus se séparer du bon Maître, se sont consacrées à son service ; elles ont goûté
combien le Seigneur est bon et elles préfèrent sa maison aux palais des rois. Elles pensent ce qu'une pénitente disait tout haut sur son lit de mort. On lui demandait si elle se trouvait heureuse de mourir au Bon-Pasteur : Oh ! si je suis heureuse 1 je ne voudrais pas changer mon lit de mort pour le trône de la reine Victoria ; au ciel, je l'espère, j'en aurai un plus beau que le sien
" L'œuvre des préservées se rattache naturellement au refuge ; elle est inspirée par le même esprit. S'il est beau de retirer une âme de l'abîme, il n'est pas moins beau de l'empêcher d'y tomber. Je n'oublierai jamais le miracle providentiel qui sauva l'une de ces pauvres enfants. Elle entrait à peine dans sa quatorzième année. Privée de guide, elle va d'elle-même se jeter dans l'abîme, et elle s'y serait perdue, si Dieu n'eût inspiré à une femme des sentiments de délicatesse qui se rencontrent rarement dans des personnes de sa condition. Elle eut scrupule d'ouvrir sa porte à cette imprudente et la fit conduire an Bon-Pasteur. Dieu lui a tenu compte de cette bonne action.
" La réforme et la prison se tiennent comme par la main. Dans l'intention de la société, la prison est un moyen de réforme ; mais une triste expérience ne prouve-t-elle pas trop souvent que, pour la jeunesse délinquante surtout, elle devient une école de démoralisation. Eh ! sans l'intervention de la religion, que peut-elle être autre chose ? Mais lorsque la charité s'y
introduit sous la forme d'une sœur du Bon-Pasteur, elle y produit les fruits les plus heureux. Allez donc, chères sœurs, allez visiter la prison, portez-y la consolation et l'espérance.
" Je ne dirai rien de l'œuvre des écoles qui n'est pas spéciale au Bon-Pasteur. Vous comprenez toute l'importance de l'éducation religieuse des enfants, et, si vous ne le savez pas, vous apprendrez avec plaisir que plus de 1,300 enfants reçoivent cette éducation dans les maisons de l'institution du Bon-Pasteur.
" Enfin, une dernière œuvre est venue s'ajouter aux autres, c'est l'œuvre de la miséricorde. Elle a pu d'abord inspirer de justes répugnances, on pouvait redouter des inconvénients ; mais grâce à la prudence des supérieures, les inconvénients ont été écartés, et la miséricorde produit ses fruits sans danger, fruits précieux : le déshonneur éloigné des familles respectables, une porte ouverte au repentir et à l'espérance, des innocents sauvés des fureurs de la honte et du désespoir. Ainsi, dans toutes les œuvres de l'institution est rempli le désir du bon Pasteur qui est venu sauver ce qui était perdu. C'est donc son œuvre. A Domino factura est. 0 Dieu, soyez béni et affermissez ce que vous avez commencé parmi nous ! Confirma hoc, Deus, quod operatus es in nohis. Continuez à appeler à coopérer avec vous des âmes selon votre cœur, remplissez-les de votre esprit et de vos vertus.
" Bénissez d'une bénédiction spéciale les bienfaiteurs généreux qui ont voulu prendre part à votre œuvre et rendez-leur au centuple ce qu'ils vous ont donné, en attendant que tous ensemble, nous puissions vous louer et vous bénir dans votre royaume éternel ".
A l'issue de la messe, toute la communauté se réunit au noviciat pour complimenter la révérende Mère Fondatrice. Parmi les anciennes qui lui faisaient cortège, on apercevait une de ses filles, la sœur Marie de Bon- Secours, qui avait eu le bonheur de quitter son couvent pour la circonstance, et deux sœurs de la Congrégation de Notre-Dame de Saint-Eoch qui étaient venues représenter leur Institut.
L'adresse de félicitation fut lue par la plus jeune postulante du noviciat.
A NOTRE DIGNE MÈRE FONDATRICE Au vingt-cinquième anniversaire de la fondation de
l'asile du BON-PASTEUE, de QUÉBEC
" Très honorée Mère,
" Nous saluons avec enthousiasme le joyeux anniversaire anticipé depuis longtemps par vos bien chères enfants. La fête du 12 janvier I Ah ! à ce seul mot,
tous les fronts sont radieux, et le coeur palpitant d'une indicible joie fait entendre son doux écho : Amour et reconnaissance à nos vénérées Fondatrices.
" Quel jour mémorable que le 12 janvier ! Il nous rappelle qu'il y a un quart de siècle des âmes choisies de Dieu jetaient les bases de cette sainte maison qui a grandi, grâce aux sacrifices nombreux de notre digne Mère et de ses bien chères collaboratrices.
*' Combien nous sommes privilégiées de passer notre beau temps du noviciat au lieu même où de touchants souvenirs se rattachent à nos affectionnées Mères, puisque cette ancienne petite chapelle a été témoin de leur immolation au Seigneur. Que de fois aussi, agenouillées aux pieds de Marie Immaculée, elles demandaient à son divin Cœur de bénir l'oeuvre sublime qu'elles entreprenaient. La divine Providence qui veillait d'une manière toute spéciale sur cette chère maison, a couronné leur zèle et leur dévouement d'un ample succès.
" Aujourd'hui, le Bon-Pasteur a une nombreuse famille qui jouit de l'inestimable bonheur de posséder ses chères et aimées Fondatrices. L'heureuse circonstance qui nous réunit en ce beau jour, nous permet de vous présenter nos douces et joyeuses félicitations, nos vœux et nos souhaits inspirés par notre affection et notre reconnaissance.
" Oh 1 vivez longtemps pour le bonheur de cette rnai-. son ! Oui, redisons de toute l'affection de nos cœurs :
" Longue et heureuse vie à nos Fondatrices " 1
Dans l'après-midi, le personnel de la maison était encore réuni, mais cette fois, dans la salle de communauté : c'était pour offrir un tribut de reconnaissance et de félicitation à M. Muir. M^"" Cazeau présidait la séance, ayant à ses côtés le digne fondateur et plusieurs, citoyens et dames de la ville. M. Muir répondit en termes très émus, avec sa modestie ordinaire, décernant à autrui le mérite qu'on lui attribuait. Cette intéressante séance a été rehaussée par divers chants et chœurs de musique appropriés à la circonstance.
Le soir, après le salut du Saint-Sacrement, le chant, du Te Deum mit fin à cette journée, la plus mémorable qu'ait célébrée jusqu'à présent l'Institut du Bon-Basteur.
" Au dehors, remarque en terminant l'annaliste, le ciel parut applaudir à notre allégresse : il a été si serein^ le soleil nous envoyait de si doux rayons, que, comme l'écrit la révérende Mère Saint- Olivier de l'Hôpital-. Général, notre clocher refléta ce matin les brillantes, couleurs de deux arcs-en-ciel ".