CHAPITRE HUITIÈME
L'incendie de 1868. — Charité des soeurs du Bon-Pasteur envers les victimes — La visite des prisons Construction et inauguration de l'église du Bon-Pasteur Mission
de Notre-Dame des Laurentides L'école de réforme et
d'industrie Activité de la Mère Fondatrice Ses progrès dans la perfection — Avis spirituels du P. Saché.
On a souvent répété en Europe que l'Amérique est le pays des incendies. Malheureusement, il faut bien dire que Québec a valu pour une bonne part cette reputation à ce continent ; il n'y a peut-être pas de ville sur toute sa surface qui ait autant souffert de ce fléau.
La première grande conflagration dont on ait gardé le souvenir remonte à plus de deux siècles. Eu 1682, toute la Basse- Ville, c'est-à-dire la ville presque toute entière, car il y avait alors très peu de maisons à la Ville- Haute, fut anéantie par les flammes. Soixante-dix-sept,
l'asile du BON-PASTEUll DE QUÉBEC
ans plus tard, après le siège et le bombardement de 1759, il ne resta plus guère de Québec qu'un amas de cendres. Plusieurs incendies partiels eurent lieu durant le siècle qui suivit; mais il n'était rien, comparé à l'immense conflagration de la capitale, qui a rendu mémorable l'année 1845. Le 28 mai de cette année, presque tout le faubourg Saint-Eoch et le Palais furent dévorés par les flammes ; et un mois après, jour pour jour, les faubourgs Saint-Jean et Saint-Louis eurent le même sort. Il ne resta de la cité que l'intérieur des murs et la Basse- Ville. Plus des trois quarts de Québec avaient disparu dans cette double catastrophe.
L'incendie partiel du quartier Saint-Louis, en 1861, que nous avons raconté au chapitre précédent, ne fut que le prélude de la calamité du 14 octobre 1868, qui n'eut de comparable que les incendies de 1845. Une partie du faubourg Saint-Eoch et tout le faubourg Saint- Sauveur furent détruits en quelques heures.
" Le feu, disent les Annales du Bon-Pasteur, a commencé ce matin vers trois heures, et poussé par un vent impétueux, ne s'est arrêté qu'à cinq heures ce soir. L'église de Saint- Sauveur, le presbytère, le couvent et l'école des Frères ont été la proie des flammes. Par suite de ce désastre, pas moins de 15,000 personnes se trouvent sans asile et réduites à la plus grande misère.
" De la vaste paroisse de Saint-Sauveur desservie par les Pères Oblats, il ne reste plus qu'un champ
désert hérissé de cheminées branlantes ou à demi-renversées.
" Les effets des bons Pères Oblats qui ont pu être sauvés de l'incendie, sont déposés ici avec les autres servant à l'église détruite. Parmi ces effets se trouvent plusieurs statues, entre autres le corps de saint Gaudiose que nous serons heureuses d'avoir en notre possession jusqu'à ce que l'on puisse le replacer dans une nouvelle église à Saint-Sauveur ".
Quelques jours après, l'annaliste ajoute :
" Les révérends PP. Durocher, Lefebvre et Cauvin, Oblats de Marie Immaculée, sont venus ces jours derniers célébrer la sainte messe dans notre chapelle et nous ont fort édifiées par leur grande résignation. !N'ous sommes heureuses de pouvoir en cette occasion reconnaître, par nos faibles services tant de bienfaits spirituels dont nous leur sommes redevables ".
Un bon nombre de familles incendiées avaient été logées dans le manège, vaste construction destinée aux exercices militaires, bâtie sur les plaines d'Abraham, à une petite distance du Bon-Pasteur. Ce fut une belle occasion pour les sœurs d'exercer leur charité. Pendant plus d'un mois, deux d'entre elles, désignées par la supérieure, se mirent du matin au soir à la disposition des malheureux incendiés. Elles s'occupaient à préparer leurs aliments et à maintenir l'ordre et la paix parmi eux. Elles furent encore très utiles pour la distribution
des divers objets, habillements, vivres, etc., qui leur étaient confiés par le comité de secours. Malheureusement, ces charités dues à la libéralité des citoyens et des habitants des campagnes étaient loin de répondre à la grandeur des besoins ; et bien souvent, les pauvres sœurs n'avaient à donner que l'aumône de leurs condoléances; mais celles-ci étaient inépuisables et répandaient du moins dans les âmes un baume consolateur qui relevait les courages et aidaient à supporter les souffrances et la misère. Avant la fin de novembre, toutes les familles réfugiées au manège avaient pu trouver, soit chez des parents, soit chez des personnes charitables, soit ailleurs, des logements pour l'hiver.
Deux autres sœurs avaient été chargées de distribuer aux familles incendiées qui avaient été recueillies dans le quartier Montcalm, les effets dus à la charité publique ; mais là comme ailleurs, il était navrant de voir combien l'assistance était au-dessous de la misère.
" Tantôt, dit la chronique du couvent, ce sont de pauvres mères éplorées qui nous représentent les souffrances de leur jeune famille ; tantôt des infirmes qui auraient besoin de quelque assistance particulière, et nous ne pouvons disposer abondamment que de l'aumône de la sympathie ; le reste est compté et peu abondant ",
Au milieu de la pauvreté qui continua longtemps à régner à la suite de ce désastre, le Bon- Pasteur fut la
Providence d'une foule de malheureux qui venaient frapper à la porte du couvent, où les Sœurs avaient toujours la main ouverte, se privant elles-mêmes afin de pouvoir donner avec plus de générosité.
Nous avons tardé jusqu'ici à parler d'une œuvre de charité mise en pratique parles religieuses de l'Asile •depuis l'origine de la fondation : je veux dire la visite des prisons. De temps en temps, au cours de chaque mois, deux sœurs se rendaient à tour de rôle à la prison de la ville, située alors dans l'intérieur des murs. L'entrée leur en était toujours ouverte sans la moindre difficulté, bien que les gardiens fussent tous protestants. Elles s'entretenaient avec chacune des prisonnières, leur faisaient le catéchisme, récitaient avec elles des prières, les exhortaient à se convertir et à venir se ranger parmi les pénitentes de l'Asile, au sortir de - prison. Ces visites réitérées faisaient une impression si salutaire sur les détenu es, opéraient parmi elles de si remarquables conversions, qu'en 1867, le conseil de la communauté décida que deux religieuses iraient régulièrement visiter chaque dimanche la prison et y enseigner le catéchisme. Cette coutume a été suivie invariablement jusqu'à ce jour.
Il suffit d'examiner la statistique de l'écrou pour toucher en quelque sorte du doigt l'action moralisatrice du Bon-Pasteur. A l'époque de sa fondation, il y avait à la prison autant et souvent plus de femmes que d'hommes ; aujourd'hui, grâce à la prédication continue de nos sœurs et aussi à l'école de réforme tenue par les mêmes religieuses, dont nous parlerons plus loin, il y a à peine un tiers de femmes à la prison sur le chiffre total des détenus.
Ce bien évident ajouté à tant d'autres explique la popularité dont était entouré de plus en plus le Bon- Pasteur de Québec. On en eut des preuves éclatantes, lors de la construction de l'église conventuelle qui fut terminée en 1868. Les dons affluèrent de toutes parts et de tous les rangs de la société avec une abondance accompagnée de procédés délicats qui touchaient la communauté jusqu'aux larmes. Les noms de cette multitude de bienfaiteurs sont inscrits au livre d'or de la maison et rappelés chaque jour au pied des saints tabernacles. Il est impossible de les énumérer ici ; mais nous ne pouvons taire le don princier d'une dame canadienne, la marquise de Bassano, née D^^^ Symes, qui remit un jour à la mère supérieure la magnifique somme de huit mille dollars. Il n'est que juste de dire que madame la marquise avait un double motif en faisant cette offrande, d'abord celui de témoigner sa grande admiration pour l'œuvre du Bon-Pasteur, ensuite sa
haute estime pour son vénérable ami, M^' Cazeau,. chapelain et directeur de l'Institut.
L'inauguration de l'église dont le joli clocher domine depuis lors le quartier et semble protéger de sa croix les édifices du couvent, marque une époque dans l'histoire de l'Institut, celle où il est parvenu à sa maturité. Il ressemble par sa rapide poussée à ces plantes vigoureuses qui, sous nos rudes climats, sortent de terre comme par enchantement à la disparition des neiges, croissent avec une promptitude merveilleuse et portent, presque en même temps des feuilles, des fleurs et des fruits. A peine l'avons-nous vu naître que déjà il a grandi : les feuilles et les fleurs du printemps font maintenant place aux fruits mûrs de l'été. Mais écoutons l'annaliste nous dire les allégresses de ce jour mémorable :
" Le 28 mai 1868 a lieu la bénédiction solennelle de notre chapelle dédiée à Marie Immaculée. M^"" Baillargeon, archevêque de Québec, préside la cérémonie. Notre digne chapelain, M. le grand vicaire Cazeau, ofiicie, assisté de l'abbé Girard comme diacre, et de l'abbé Gagnon comme sous-diacre. La partie musicale est guidée par M. J.-B*^ Lapointe, organiste de Saint-Koch. Les personnes du dehors occupent la nef et les arcades, celles de la maison, les chœurs. M. l'abbé Antoine Eacine, desservant de l'église Saint- Jean-Baptiste, donne le sermon, et avec cette chaleureuse éloquence qu'on lui
connaît, fait ressortir le mérite qui s'acquiert en se dévouant à la conversion des pauvres filles pénitentes. Il encourage les personnes charitables à continuer de soutenir de leurs aumônes l'Asile du Bon-Pasteur que Dieu a béni d'une manière extraordinaire ".
Nous ne pouvons résister au plaisir de citer quelques passages de ce touchant discours. Après avoir invité l'assistance à rendre grâces à Dieu de l'heureux événement qu'on célébrait, il continue en ces termes :
" Il y a dix-huit ans, quelques personnes pieuses, mues par un sentiment de charité chrétienne, prenaient, au lieu où nous sommes aujourd'hui assemblés, possession d'une petite maison que leur donnait généreusement la Société de Saint-Vincent de Paul. Que voulaientelles faire ? Eamener au bien les pauvres victimes des séductions du monde, leur offrir un refuge pour y pleurer leurs égarements et se mettre à l'abri de nouvelles chutes. Prosternées dans un modeste oratoire, elles suppliaient le souverain Pasteur des âmes de bénir cette œuvre de miséricorde.
" Vous le voyez, Dieu a béni cette maison d'une manière toute particulière. A l'invitation de M""" Pierreriavien Turgeon, d'illustre mémoire, le clergé et les fidèles du diocèse de Québec s'associèrent par leurs prières et par leurs aumônes à cette œuvre si sainte, si conforme à la mission du divin Sauveur. Dans l'espace de quelques années, les humbles " Servantes du Cœur
Immaculé de Marie, Eefage des pécheurs ont pu, au prix de sacrifices que Dieu seul connaît, agrandir l'Asile du Bon-Pasteur. Aujourd'hui nous avons la joie et le bonheur d'assister à la bénédiction solennelle de cette belle église qui témoigne hautement de la piété des fidèles à répondre à l'appel de la religion et de la charité. Disons avec le prophète : Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison, de ce majestueux édifice qui inspire le respect et qui fait comprendre aux âmes qu'il va servir de demeure au Dieu du ciel.
" Goûtez, Monseigneur, cette pure et sainte joie, vous qui, au milieu de tant d'autres œuvres, fruits bénis de votre épiscopat, n'avez cessé, depuis dix-huit ans, d'aider, d'encourager, de favoriser l'Asile du Bon-Pasteur ; vous avez aujourd'hui la consolation et la gloire de bénir son église, de prier Dieu de répandre ses bénédictions sur ce sanctuaire, de le purifier de toute souillure par l'impression de sa grâce, d'exaucer les vœux qui lui seront adressés dans cette maison de la prière, de l'expiation et de l'espérance.
" La bénédiction de cette église, M. le grand vicaire, est aussi pour vous le sujet d'une grande joie, et vous pouvez dire avec le saint roi David : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi ; in domum Domini ihimus : Je me suis réjoui, en entendant les paroles qu'on m'a dites : nous irons dans la maison du Seigneur, Sans
autre ressource que votre charité, que votre zèle pour la gloire de Dieu, vous avez entrepris avec courage et mené à bonne fin cette belle construction digne de l'admiration et de la reconnaissance publiques.
" Kéjouissez-vous, sœurs du Bon-Pasteur, Dieu a exaucé vos prières : vous possédez une église dont la beauté charme les yeux et touche le cœur. Chaque jour, adressant dans ce sanctuaire de ferventes prières pour la sanctification de vos âmes et la conversion des filles pécheresses. Celui qui a pardonné à Madeleine repentante, qui a exaucé la prière de Marthe et de Marie, vous donnera la prudence, les lumières et le zèle pour remplir votre mission de miséricorde.
" Offrez donc toutes ensemble au Seigneur un cantique de reconnaissance, et acquittez- vous des vœux que vous avez faits au Très-Haut. Redde AUissimo vota tua 1 ".
" La solennité de l'inauguration se termine par le salut solennel du Saint-Sacrement.
1 — L'abbé Antoine Eacine qui fut, pendant plusieurs années desservant de l'église Saint-Jean-Baptiste, a toujours été un des amis les plus dévoués du Bon-Pasteur de Québec. Lors de la création du diocèse de Sherbrooke en 1874, il en fut nommé le premier évêque. Après une des carrières les plus fructueuses comme prêtre et comme évêque, Mgr Antoine Eacine est mort en 1893. Il était le frère aîné de Mgr Dominique Eacine, évêque de Chicoutimi.
" Cette journée si chère à toute sœur du Bon-Pasteur a laissé de doux etiaeifaçables souvenirs dans nos âmes. Que d'actions de grâces n'avons-nous pas à rendre à Dieu pour tant de bienfaits qu'il a accordés à notre institution depuis sa naissance " !
Une des joies intimes de cette solennité fut d'y voir présent celui à qui était due la première idée de la fondation, M. George-Manly Muir, revenu depuis peu de Toronto à Québec. Tout en lui rayonnait de bonheur ce jour-là ; et bien qu'avec son flegme anglais, il parlât peu, sa bonne et franche figure au teint rosé trahissait de profondes émotions. Plus d'une fois durant la bénédiction, on vit glisser des larmes furtives le long de ses joues. Il fut invité et consentit avec empressement à faire la quête dans l'église, accompagné d'un de ses collègues des Conférences, le docteur Landry, professeur à l'université Laval.
Durant les divers séjours que M. Muir avait faits à Québec, il avait pris l'habitude d'aller passer la belle saison à la campagne, presque toujours à Charlesbourg, dans un joli vallon retiré, situé au pied des Laurentides, à une lieue en arrière de l'église paroissiale. Il s'y trou-
vait en pleine solitude rurale, bien qu'il ne fût qu'à deux lieues de Québec.
Avec son affabilité native, il s'était créé des relations de bon voisinage avec les habitants de cette vallée. Dès les premiers temps de son séjour, il avait remarqué, avec peine, qu'il régnait parmi eux beaucoup d'ignorance de la religion et de relâchement dans les mœurs, ce qui était dû principalement à l'éloignement de l'église. La plupart d'entre eux appartenant à des familles pauvres qui ne pouvaient se procurer de voitures, se rendaient rarement aux offices des dimanches et des fêtes. 11 y avait même des jeunes gens de dix-huit à vingt ans qui n'avaient pas encore fait leur première communion. Le zèle religieux de M. Muir s'émut de cette décadence morale ; il ne put en être témoin sans chercher les moyens d'y apporter remède. Dès lors il fit une des principales occupations de sa vie de se rendre utile à cette portion du troupeau de Jésus- 'Christ.
On était en 1869; la maison du Bon-Pasteur était ■en pleine voie de prospérité. Le nombre des religieuses s'augmentait à la communauté, et celui des postulantes au noviciat. M. Muir qui suivait ce mouvement avec une attention toujours soutenue, pensa que l'heure était venue d'ouvrir un nouveau champ à l'apostolat des sœurs, et que lui-même était appelé à y contribuer par ses aumônes et ses libéralités. Il acheta une propriété
dans l'endroit qui fut connu depuis sous le nom de Notre-Dame-des-Laurentides, et engagea la communauté du Bon-Pasteur à y fonder une mission. La sœur Marie de Saint-Bernard y fut placée à la tête de quelques religieuses qui ouvrirent des classes pour les enfants des deux sexes. Chaque dimanche, elles firent le catéchisme après la récitation du chapelet et les exercices du chemin de la croix.
Le ciel bénit visiblement le zèle de M. Muir et de ses collaboratrices ; les cinq auberges mal tenues qui se trouvaient dans le voisinage, disparurent bientôt. Une plus grande régularité s'établit dans les familles, où la piété entra avec les exhortations et les bons exemples. Chaque semaine, bon nombre de personnes participaient aux sacrements de pénitence et d'Eucharistie. L'assistance aux exercices du dimanche devint de plus en plus nombreuse; le pieux fondateur aimait à jouir de ce spectable édifiant, et lui-même, par son profond recueillement dans le lieu saint, contribuait beaucoup à exciter la ferveur des paroissiens. La mission de Charlesbourg donnait donc les plus belles espérances; le bien se faisait comme par enchantement dans un endroit où les scandales avaient été fréquents et les vertus chrétiennes trop souvent oubliées.
M. Muir se prit d'enthousiasme pour le bien qu'il y avait à faire. Sans regarder aux dépenses, il contruisit à ses propres frais un couvent dont la première pierre
fut posée le 26 mai 1871. Ce n'était que le prélude d'une création plus considérable : une fort jolie église s'éleva bientôt à côté du couvent. M. Muir consacra à sa construction une partie de sa fortune. La bénédiction en fut faite le 23 octobre 1876. Taschereau, archevêque de Québec, successeur de M^' Baillargeon, voulut se faire l'interprète de la reconnaissance publique envers M. Muir en venant présider en personne à cette solennité.
Un charmant poète canadien connu dans tout le pays, M. Pamphile Lemay, assistait à cette cérémonie, et en a rendu compte en termes exquis :
" La chapelle des Laurentides s'élève coquettement avec son petit clocher d'argent comme une sentinelle vigilante à l'entrée des montagnes. Formant une couronne, les Laurentides s'avancent de chaque côté onduleuses comme la mer quand il vente, et couvertes de forêts que l'automne embellit de mille teintes douces. Près de la chapelle, jaillit du sol fécond une source abondante qui promène ses ondes fraîches en chantant. Son lit, barré par une digue légère, s'élargit soudain et forme un bassin limpide sur lequel on a jeté un pont. La source a jailli de la terre, la chapelle a jailli de la charité chrétienne. L'une sera aussi féconde que l'autre et répandra aussi longtemps la vie et la joie autour d'elle.
" Une foule nombreuse était accourue, lundi dernier, pour voir les cérémonies de la bénédiction de la cha-
pelle et entendre la première messe. Des étendards flottaient au clocher, une forêt de sapins avait été plantée autour du couvent. Après avoir béni la nouvelle maison de la prière, M'"" Tarclievêque assista, en habits pontificaux, à la messe chantée par M"' Cazeau, le vénérable chapelain de la maison de Québec.
Du temple, orné partout de festons magnifiques, La troupe sainte en foule inondait les portiques.
" La fanfare éclata sous la voûte étonnée ; c'était le prélude.
La messe commença, solennelle comme aux jours des plus grandes fêtes, au milieu d'un recueillement profond. Une idée unique occupait toutes les personnes : Dieu allait descendre sur ce modeste autel pour la première fois. Les voix puissantes et sûres des chantres de Charlesbourg faisaient retentir le pieux sanctuaire. A l'Epitre, un Ave Maria, suave comme VAve Maria, de l'ange Gabriel ; à l'offertoire et à l'élévation, des cantiques fort beaux chantés par les religieuses et leurs élèves, ont alterné avec les notes graves et solennelles du plain-chant, comme dans un jardin les fleurs gracieuses se mêlent aux fleurs superbes. Le sermon prêché par M. l'abbé Lindsay, professeur au collège de Lévis est une belle page d'éloquence, admi-
1 — L'abbé Lindsay est aujourd'hui chapelain des Ursulines de Québec.
rablement nourri de textes sacrés, prononcé d'une voix ferme et onctueuse, accompagné d'un geste sobre mais aisé
Nous regrettons de ne pouvoir citer ce sermon dans son entier. Ecoutons-en au moins la fin. Après avoir dit la source divine où les épouses de Jésus- Christ puisent leur piété ardente et leur zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, l'orateur ajoute :
" Le bon Pasteur leur communique sa science, elles connaissent, elles aussi, les brebis, et elles ne peuvent les connaître sans les aimer ; car dans le langage évangélique, connaître, c'est aimer. A elles aussi, il a été dit : " Pais mes agneaux ", et fidèles à l'ordre du divin Maître, elles se dispersent deux à deux pour aller exercer leur sublime apostolat. Aussi contemplez leurs travaux. Voyez combien, avec le secours de cette rosée céleste qu'on appelle la grâce, le grain de sénevé a grandi et s'est développé a,u point de devenir un arbre majestueux, sur lequel les oiseaux du ciel viennent se réfugier et chanter des hymnes de reconnaissance au Dieu qui les abrite. Ceux qui, connaissant ce coin de terre il y a quelques années, le visitent aujourd'hui, peuvent constater le contraste merveilleux entre le passé et le présent et ne s'empêcheront pas de s'écrier : Vere digitus Dei est hic ! Vraiment le doigt de Dieu est ici " !
" Dans les siècles de foi robuste, dans ce moyen âge
l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC
où la religion inspirait tant d'oeuvres monumentales, on a vu des colonies de moines industrieux se fixer dans quelque endroit sauvage. Ils y plantaient la croix ; ils défrichaient la forêt, élevaient à leur divin Maître une chapelle où ils psalmodiaient sa gloire et sa bonté ; ils fertilisaient les sillons de leurs sueurs généreuses, et leur maison devenait le refuge du pauvre et du pèlerin. Alors le désert fleurissait, des prodiges de dévouement germaient dans ces solitudes autrefois abandonnées et qui semblaient avoir été maudites de Dieu et des hommes. Mais cette foi qui transformait ainsi les montagnes désertes en Carmels, qui faisait couler le lait et le miel dans les terres arides et sans eau, cette foi n'est pas morte. Elle se conserve comme un foyer toujours ardent au cœur de l'Eglise. C'est elle qui embrase les serviteurs du Roi des rois. C'est elle qui a opéré les prodiges que vous contemplez aujourd'hui autour de vous. C'est elle qui a édifié ce monastère, cette maison de Dieu qui a été construite sur la montagne pour attirer à elle toutes les nations. Aussi voyez comme dans ses portes généreusement ouvertes, se dirigent tous les membres souffrants de Jésus-Christ. Car c'est au banquet du Roi qu'ils ont été conviés, à ce banquet dont les riches et les puissants n'ont pas voulu.
" Dans ce cortège nombreux, contemplons en passant quelques figures. Nous les reconnaîtrons peut-être au jugement du Fils de l'homme. Regardons-les attenti-
vement, car nous les verrons peut-être à sa droite, revêtues d'une étole de gloire, le front ceint d'un diadème de pierres précieuses.
" Et d'abord, précédant tous les autres et courant se jeter dans les bras de leurs bienfaitrices, voyez ces chers petits enfants. Ne dirait-on pas qu'ils ont deviné la parole du Sauveur ? Ne dirait-on pas qu'ils savent que Jésus aime à laisser venir à Lui les petits enfants ? Oh ! oui, ils le savent, car ils l'ont appris auprès du berceau de l'Enfant-Dieu dans les saintes fêtes de Noël ; ils l'ont appris surtout au catéchisme, des lèvres de leurs bonnes maîtresses qui, elles aussi, aiment les petits enfants et leur apprennent, par leurs exemples autant que par leurs paroles, combien Jésus est aimable. Que de bienfaits ils viennent chercher dans cette sainte maison ! C'est ici qu'on développe leur intelhgence et leur cœur par d'habiles enseignements, par de saintes leçons de foi et de piété ; c'est ici qu'on leur montre à fréquenter les sacrements, à se souvenir de leur Créateur dans les jours de leur jeunesse.
"Et puis, modestement vêtue et baissant humblement le regard, s'avance la troupe de ces âmes qui viennent placer leur innocence à l'abri de la houlette du bon Pasteur. Comme leur visage est souriant de bonheur ! Comme elles s'attachent avec amour aux pas de leur Sauveur et de leur guide ! Elles ne savent pas comment lui témoigner toute leur affection. Elles voudraient
jëpandre leurs cœurs à ses pieds, comme cette sainte convertie de l'Evangile brisa son vase de parfums précieux aux pieds du Sauveur. Que l'époux vienne maintenant ! Il les trouvera prêtes, priant et veillant pour le recevoir. Leurs lampes sont toujours bien entretenues, et elles ne s'éteindront pas dans la nuit. Leurs mains sont pleines de bonnes œuvres. Sous la direction de leurs saintes gardiennes, leurs doigts ont appris à manier le fuseau. Elles cherchent le lin et la laine pour en tisser des vêtements. Qui sait combien de misères elles contribuent à soulager, combien de membres nus de Jésus-Christ elles peuvent travailler à vêtir !
" Nous ne nous arrêterons pas à contempler les autres figures du cortège des malheureux qui viennent demander à cet asile la paix et la consolation. Mais s'ils y trouvent le bonheur, quel ne sera pas celui des âmes religieuses qui les relèvent, les fortifient et les dirigent au ciel. Oh ! comme elles tressailleront d'allégresse au dernier jour en voyant le nombre de ceux qu'elles auront soulagés. Ces fils, que leurs larmes et leurs prières auront conquis à Jésus-Christ, se lèveront et les proclameront bienheureuses. Leur Epoux céleste se lèvera, lui aussi, et les louera, car elles ont craint le Seigneur. Elles mériteront d'entendre, de ses lèvres adorables, ces paroles encourageantes : Venez du Liban, ma bien-aimée, venez et vous serez couronnée ". Veni de Libano, sponsa, veni, coronaheris ".
Le couvent des Laurentides continue toujours son œuvre de moralisation, d'enseignement et d'édification. Une génération nouvelle a succédé à l'ancienne depuis son établissement, et il s'est élevé autour de lui comme une couronne de familles sincèrement catholiques, dont les chefs sont prêts à tous les sacrifices pour procurer à leurs enfants les mêmes avantages qu'ils ont eus dans leur jeunesse. Une centaine d'élèves des deux sexes fréquentent régulièrement les classes dirigées par quatre religieuses. Notre-Dame-des-Laurentides est devenue semblable à une petite paroisse, où il y a confession, communion et messe tous les jeudis, avec salut du Saint-Sacrement le dimanche.
Nous avons déjà vu comment les sœurs du Bon- Pasteur mettaient en pratique la parole de leur divin Maître: "J'étais en prison et vous m'avez visité"; nous avons dit l'action moralisatrice qu'elles exerçaient auprès des détenues. L'année 1870 offrit un nouveau théâtre à cette activité évangélique.
La réforme des prisons depuis longtemps réclamée par la voix publique avait enfin été prise en considération par nos législateurs et mise en voie d'exécution. Parmi les réformes qui restaient à faire était la sélection
des jeunes délinquants pour les soustraire au contact des vieux criminels et les remettre dans la voie du bien en faisant leur éducation morale. Jusque-là les prisonniers avaient été entassés pêle-mêle, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, sans égard à l'âge. On. voyait des enfants de six, huit, dix et douze ans à côté d'hommes ou de femmes perdus qui, en peu de temps, en faisaient de petits monstres familiers avec le vice.
En 1869, un ecclésiastique influent et zélé, l'abbé Eamsay, entreprit d'apporter remède à cette coupable négligence de l'Etat. 11 fit adopter en Parlement une loi qui pourvoyait à l'établissement d'écoles de réforme. En vertu de cette loi, les jeunes gens convaincus d'une première faute étaient soustraits à la société des repris de justice qui auraient pu les perdre, et placés dans des maisons de correction. Ce fut le commencement de la classification des prisonniers que le pays réclamait depuis longtemps. On ne tarda pas à constater les excellents résultats de cette législation. Les jeunes délinquants, punis pour une première faute commise souvent par étourderie et sans avoir beaucoup conscience de leur culpabilité, n'ayant pas à subir l'atmosphère pestilentielle des . prisons, purent être ramenés dans la voie droite et transformés en bons citoyens.
Cette première réforme en amena une seconde. Il existe en effet une autre classe de malheureux abandonnés qui, sans être coupables, sont exposés à le
devenir : c'est la classe des enfants appartenant à des parents dépravés. Ces pauvres petits êtres sans protection et sans guide sont vite entraînés dans le sentier du vice. Un père ivrogne, une mère sans vertu, ont bientôt gâté un enfant innocent.
Après avoir créé les écoles de réforme, le gouvernement voulut étendre sa protection à ces pauvres délaissés et il institua des écoles d'industrie. Dans ces établissements, l'enfant abandonné ou l'orphelin peut être instruit de ses devoirs envers Dieu et envers les hommes, et devenir capable de gagner honorablement sa vie.
Ce genre d'institution est inappréciable ; car il est plus facile d'empêcher des enfants de se gâter que de les réformer.
Le gouvernement jeta naturellement les yeux sur les congrégations religieuses pour l'établissement des écoles de réforme et d'industrie, comme étant plus économiques et offrant plus de garanties. En 1870, la communauté du Bon-Pasteur de Québec fut chargée par le gouvernement d'établir ime école de réforme, et reçut un octroi annuel pour l'entretien de vingt enfants. Ce chiffre fut porté ensuite à quarante, et en 1884, une école d'industrie fut autorisée comme annexe à l'école de réforme. Le maximum d'enfants que le gouvernement s'engageait à entretenir fut de cent cinquante pour l'une et l'autre école.
L'Etat accordait une demi-pension pour chaque enfant jusqu'à l'âge de seize ans ; aujourd'hui la limite d'âge est fixée à quatorze ans.
Il n'entre point dans notre cadre de parler des écoles de réforme et d'industrie confiées à des congrégations religieuses en différentes parties de la province de Québec. Disons seulement qu'elles n'ont pas donné moins de satisfaction que celle dont nous avons à nous occuper ici.
Cette école qui ne reçoit que des filles, fut d'abord installée dans une maison voisine du couvent et située sur la rue Saint-Amable. Ce logement, acheté aux frais de la communauté, étant devenu trop étroit, fut remplacé en 1876 par un vaste édifice à triple étage, également bâti aux frais de l'Institut. Enfin, en 1892, fut acquise du gouvernement fédéral la propriété de l'ancien Hôpital de Marine, où fut transférée l'école de réforme et d'industrie, désignée aujourd'hui sous le nom d'Hospice Saint-Charles, en mémoire de M^"^ Cazeau. La moyenne des enfants recueillies et entretenues annuellement par les sœurs depuis 1870 est de 90 à 100 ; le chiffre total depuis cette date jusqu'en 1896 est d'environ 900. La moyenne donnée plus haut peut paraître au premier abord disproportionnée avec le chiffre total ; mais il faut remarquer que les mêmes enfants apparaissent plusieurs années de suite, selon le temps qu'elles sont demeurées à l'Hospice.
l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC
Cette année (1896), le nombre des jeunes filles présentes à l'école est de 154, sur lesquelles 107 sont internées par le gouvernement. Les 47 autres sont recueillies et formées par les religieuses, parce que ces enfants manquent de protection, étant orphelines, ou appartenant à des parents vicieux qui pourraient les perdre. Vingt-sept de ces enfants sont reçues absolument gratis; pour les vingt autres, la maison reçoit quelques minimes rétributions plus ou moins régulières, de la part de parents, d'amis ou de bienfaiteurs.
Le système de l'école est un enseignement essentiellement pratique. Outre les cours élémentaires qu'on enseigne régulièrement dans les classes, on prépare les enfants aux travaux manuels. On les accoutume à toutes les occupations du ménage, couture, raccommodage, tricot, blanchissage, repassage, travaux de cuisine, depuis la préparation des mets jusqu'à la tenue irréprochable des ustensiles, en un mot tout ce qui peut rendre une femme utile dans une maison. Les élèves apprennent de plus le jardinage, la comptabilité, la manière de faire les achats pour la maison ; par exemple, on envoie les enfants à tour de rôle faire le marché, accompagnées d'une personne d'expérience qui les dirige. Lorsque les jeunes filles ont atteint l'âge de c[uatorze ans, elles sont placées dans des familles recommandables si elles sont suffisamment formées ; sinon l'école continue à en prendre soin jusqu'à l'âge de seize,
dix-sept et même dix-huit ans, encore que l'Etat cesse de les entretenir après l'âge de quatorze ans.
La meilleure preuve de la bonne tenue de cette école est dans le fait que presque toutes les enfants qui en sortent, continuent à persévérer dans le bien. S'il y a des exceptions, elles sont très rares. La raison de ce succès est que les bonnes sœurs étendent leur sollicitude sur leurs élèves, même après les avoir placées dans le monde. Elles s'informent avec soin de leur conduite, les invitent à revenir souvent à l'Hospice, leur donnent de sages conseils, les encouragent, en un mot, leur servent de mères. Si elles s'aperçoivent qu'elles chancellent ou qu'elles sont exposées, elles les ramènent et les gardent jusqu'à ce qu'elles soient bien raffermies et capables de se conduire elles-mêmes.
Il n'est que juste d'insister sur les avantages inattendus que retire l'Etat de l'école qu'il maintient ici. Les religieuses ne sont obligées à garder que les enfants pour lesquelles il donne un octroi ; mais elles n'en agissent pas ainsi, loin de là, car elles n'oublient pas qu'elles sont les filles du bon Pasteur, de Celui qui a une si tendre sollicitude pour ses brebis. Depuis que l'école existe, c'est-à-dire dans l'espace de vingt-six ans, les sœurs ont reçu et formé environ 200 jeunes fiUes absolument gratis, par pure charité, et à peu près 250 pour une pension nominale, en vue de soustraire ces enfants aux dangers auxquels elles étaient exposées.
l'asile du BON-PASTEUE de QUÉBEC
Ces faits en disent plus que toutes les réflexions que l'on pourrait ajouter. Eemarquons seulement en termi-nant qu'au point de vue économique, le gouvernement ne saurait faire de meilleur placement qu'en soutenant des écoles du genre de celle-ci. Que l'on compte, en effet, si l'on peut, combien il lui en aurait coûté si ces enfants eussent été laissées dans la voie de perdition où elles se trouvaient et étaient devenues, du moins pour un certain nombre, des criminelles traîuant leur vie de prison en prison. Que de sommes énormes dépensées pour les procès au criminel, pour les prisons, pour les pénitenciers, sans parler du surcroît de mauvais sujets infectant la société.
Disons à la louange de nos législateurs qu'ils ont bien compris l'importance des écoles de réforme et d'industrie. Ils savent qu'en les favorisant, ils atteignent un double but : moraliser le peuple et économiser les deniers publics.
Encore que la fondatrice du Bon-Pasteur eût demandé en grâce d'être déchargée du fardeau de la supériorité^ en considération de son âge joint à la faiblesse de sa santé, et qu'elle eût été remplacée par la sœur Saint- Vincent de Paul (1859), elle n'en suivait pas avec moins de sollicitude les progrès de la maison dont elle avait, en quelque sorte, posé la première pierre. Prudente et hardie à la fois, douée de l'esprit d'initiative,, elle était des premières à encourager une oeuvre et à
conseiller de l'entreprendre, du moment que cette œuvre était du ressort de l'Institut, et que la communauté disposait de sujets capables de la mener à bonne fin. Aucune de ses compagnes n'avait poussé plus énergiquement qu'elle à l'ouverture des missions, à la fondation de l'école de réforme et d'industrie, à l'établissement de missions à Champlain, à Saint-Sylvestre et à Saint- Laurent de l'île d'Orléans. La première de ces fondations fut faite en 1870, la seconde en 1872, la troisième en 1875. Toutes trois, établies sur une modeste échelle, ont donné les espérances qu'elles promettaient, et continuent de prospérer.
Les postes secondaires qu'occupait la vénérable Fondatrice depuis qu'elle s'était démise de la supériorité, avait donné occasion de remarquer en elle un avancement extraordinaire dans la vie et les vertus monastiques. Son esprit d'humilité et d'obéissance en particulier, son entière déférence envers les supérieures qui s'étaient succédé dans la maison, faisaient l'admiration et Tédification de tous ceux qui en étaient témoins.
Le secret de cet avancement était dans la fidélité avec laquelle elle avait suivi les conseils que le P. Saché lui avait donnés à l'époque de sa démission. Voici en
effet ce que le saint religieux lui avait écrit à sa demande le 10 février 1859 :
Puisque vous voulez de moi une prescription, ne fût-ce que pour la déchirer plus tard, je vous donnerai ce qui me conviendrait à moi-même en pareil cas ; voyez avec votre médecin si cela va à votre tempérament. 1^ Voir en ce changement la volonté sainte de Dieu et vous persuader que c'est le mieux pour sa gloire, le bien de la communauté et votre propre avantage ; 2^ Eespecter et écouter la nouvelle supérieure comme tenant la place de Dieu ; 3*^ Soutenir son autorité par vos exemples plus encore que par vos paroles ; 4^ Oublier que vous avez été supérieure et le faire oublier aux autres ; 5° Ne jamais dire : Si j'étais supérieure, cela se ferait, ou telle chose n'aurait pas lieu ; ne pas même le penser si c'est possible ; 6° Profiter de votre repos pour vous adonner plus que jamais à la vie intérieure, au silence, à la modestie, à la prière, à l'obéissance aveugle, etc. Vous trouverez cela trop long et trop délayé ; eh bien ! mettons-le en deux petites pilules qui se ressemblent comme deux sœurs. " Aimez à être ignorée et comptée pour rien ", c'est limitation qui nous donne cette première, vous la trouverez amère ; voici la seconde, qui produira le même effet, mais qui est toute couverte du sucre de la charité divine. " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ".
Cette règle de conduite que le bon Père avait assaisonné d'un gTain d'enjouement si agréable et si délicat était devenu le vade mecum de la Mère Fondatrice. Elle n'avait cessé de la méditer, de se l'approprier, de la traduire dans sa conduite. De là venait le progrès dans la perfection que la communauté remarquait en elle avec tant d'édification.
La crainte qu'inspirait à la vénérable Mère la responsabilité des premières charges lui suggéra une démarche qui fit éclater plus que jamais sa vertu. Elle supplia M^"" Baillargeon de lui permettre de refuser toutes charges dans la maison. L'archevêque de Québec acquiesça à sa demande et le fit connaître à la communauté dans la circulaire suivante (décembre 1864).
" Nos très chères sœurs en Notre-Seigneur,
" Votre vénérable Fondatrice, pénétrée de la plus vive reconnaissance envers Dieu pour les grandes grâces qu'il lui a plu de répandre sur sa communauté, et au comble de ses vœux de la voir heureusement arrivée au degré de prospérité et de stabilité où il lui semble qu'elle peut désormais se passer de ses services nous a prié, à deux reprises, et avec grande instance, dans le cours de notre visite, de la dispenser de l'obligation que lui imposent les Constitutions, d'accepter les charges de la maison que ses Sœurs voudraient lui donner dans la suite. Ce n'est pas qu'elle veuille cesser de s'occuper
du bien de la communauté : elle veut s'y employer, et avec le secours de la grâce, continuer de l'édifier et de lui rendre tous les services en son pouvoir, en remplissant selon la mesure de ses forces, tous les emplois communs auxquels l'appellera la sainte obéissance. Mais, sentant ses forces diminuer, et redoutant surtout les difficultés sans nombre et la grande responsabilité attachées aux premières charges : difficultés et responsabilités qu'une longue expérience lui a fait connaître, elle désire pour la paix de sa conscience, jouir enfin d'un repos mérité, et que plus d'un fondateur de congrégations religieuses a réclamé et obtenu avant elle.
" Nous devons avouer ici que sa demande, toute juste qu'elle paraît, nous a contristé au premier moment, et nous lui en avons d'abord témoigné notre peine. Mais enfin, touché de ses instances, après avoir mûrement pesé les excellentes raisons qu'elle nous a exposées pour obtenir cette dispense, nous avons cru que nous devions la lui accorder. Nous déclarons donc, par les présentes que, cédant à ses instantes prières, nous l'avons dispensée, et nous la dispensons de toute obligation d'accepter les charges qui, suivant les Constitutions de cette communauté, doivent être conférées par élection ".
Il est plus facile de concevoir que de rendre les sentiments avec lesquels la communauté entendit cette décision du premier supérieur. La vénération toujours
croissante dont était entourée la Mère Fondatrice, la faisait regarder comme un autre Moïse conversant avec Dieu sur la montagne, pendant que les phalanges d'Israël combattaient dans la plaine. Dans le Conseil dont elle continua toujours à faire partie, elle donnait ses avis avec d'autant plus de liberté qu'elle n'était attachée à aucun office particulier.
A mesure que les années s'écoulaient, le P. Saché qui de loin suivait toujours avec la même sollicitude ce qui se passait au Bon-Pasteur, était presque effrayé de l'accroissement vraiment merveilleux de cette institution qu'il avait vue si petite, si méprisée à sa naissance. A l'occasion de la nouvelle année, 1871, il écrivait à la supérieure :
" Merci pour votre bonne lettre du 23, je l'attendais avec patience sans doute, — car il n'est pas bon de s'impatienter, — mais non avec indifférence. Je n'oublie pas notre Bon-Pasteur, et je tiens à n'en être pas oublié. J'ai trop besoin de prières pour consentir volontiers à être privé de celles de nos chères sœurs, de nos braves consacrées et de nos bonnes pénitentes. Vous avez raison d'être persuadée que je m'intéresse à toutes vos œuvres. Je bénis Dieu de la prospérité qu'il leur accorde, et je le prie en même temps de ne pas permettre que cette prospérité vous enfle le moins du monde ; car alors vous cesseriez d'être des vierges sages et prudentes (et il y en a assez de folles sur la
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terre), voiis cesseriez d'être les filles chéries du Cœur Immaculé de Marie, humble comme le Cœur de J ésus ; vous cesseriez de mériter l'honneur d'être les servantes des filles de la miséricorde de ce Cœur Immaculé. Mais je n'ai aucune raison de craindre un semblable malheur ; j'aime à croire au contraire que si l'arbre du Bon-Pasteur élève sa tête et étend ses branches, c'est parce que son humilité continue à pousser des racines de plus en plus profondes ; ainsi il glorifie Dieu plus loin, il offre un abri à un plus grand nombre d'oiseaux du ciel, sans s'exposer à être ébranlé. Donc Deo gratias pour l'accroissement du nombre des pénitentes, pour les nouvelles fondations et l'œuvre de la réforme.
" Je compatis aux souffrances de votre bonne Mère Fondatrice ; mais en même temps je la félicite de souffrir avec patience pour son compte et celui des autres. Si c'est une bonne fondatrice, et personne ne saurait en douter, il faut qu'elle soit comme le grain de froment jeté en terre pour y pourrir; autrement il resterait seul, je me trompe, c'est trop tard pour dire : il faut qu'elle soit, c'est un fait accompli ; elle n'a pas voulu rester seule, donc rien d'étonnant qu'elle ait été traitée comme le grain de froment. Si j'avais un conseil à lui donner, ce serait de ne jamais jeter les yeux sur les nombreux enfants qui l'environnent avec amour et reconnaissance, sans voir en même temps son néant et sa misère ; autrement il y aurait de quoi faire tourner
la tête. J'aurais peut-être dû lui dire cela tout bas à l'oreille; mais elle me pardonnera mon indiscrétion, d'ailleurs eût-elle gardée mon observation secrète ?
" Eappelez-moi au souvenir de toutes nos anciennes. Je ne les oublierai pas, je penserai particulièrement à votre malade sœur Saint-Ignace, c'était autrefois une de nos fortes santés. Eecommandez-moi aux prières de vos pénitentes et de vos consacrées ".
Dans une autre lettre, le P. Sache insistait encore sur l'esprit d'humilité, sans lequel il ne concevait pas son Bon-Pasteur ".
" Notre Bon-Pasteur que j'ai vu petit comme un grain de sénevé, est maintenant un grand arbre dont les branches s'étendent de plus en plus, afin de donner abri à un plus grand nombre d'oiseaux du ciel. Je m'en réjouis, persuadé que les branches ne poussent pas plus vite que les racines. Les racines poussent en bas, dans l'intérieur de la terre ; plus elles poussent, plus elles se cachent; on ne les. remarque pas, on les foule aux pieds ; ce sont elles cependant qui soutiennent l'arbre, qui fournissent la nourriture aux feuilles et aux fruits. Si elles cessaient de pousser, si elles étaient piquées des vers, qu'adviendrait-il de l'arbre ? C'est dans l'intérieur de la communauté que poussent les racines de l'humilité, de l'obéissance et de la charité. Dieu les préserve des vers ".