‹ L'asile du Bon-Pasteur de Québec [microforme]Chapitre 21 sur 93 · SES · texte numérisé non relu

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deviner par ses antécédents et par le zèle du salut des âmes dont il fut toujours animé, Ce même zèle le fit bientôt aspirer vers un état plus parfait que celui de prêtre séculier qu’il avait embrassé, Il rêva d'entrer dans un ordre religieux, où il pût renoncer davantage à

sa volonté propre et n’être plus qu’un instrument entre

les mains de Dieu pour sa plus grande gloire et le salut,

des âmes. A la suite d’ure retraite durant laquelle il acheva de mâûrir cette idée, il écrivait ceci :

“ Aujourd’hui, 30 août, à la fin de ma retraite, après une délibération sérieuse, après de longues hésitations, je me suis déterminé à demander ma réception dans la Compagnie de Jésus. Les principaux motifs qui m'ont déterminé sont une plus grande sûreté pour mon salut, une plus grande facilité pour travailler à la sanctification du prochain ”.

Cette résolution prise, l’abbé Saché ne tarda pas à la mettre à exécution. Le 18 septembre 1840, il alla frapper à la porte du noviciat de Saint-Acheul.

Le P. Rubillon, maître des novices, homme profondément versé dans la conduite des âmes, eut bientôt reconnu en lui les qualités qui le rendaient apte à devenir un vrai disciple de saint Ignace, Il mit tous ses soins à sa formation, lui communiqua les hautes vertus dont il était lui-même animé, cet esprit de mortification,

d’humilité, d’abnégation, de sacrifice, cette ferveur de

zèle apostolique qui est l’essence même de l'Ordre des Jésuites, Enfin, après deux ans d'épreuves, le P. Saché se consacra par les trois vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, à la vie que son cœur et sa raison avaient librement choisie.

A partir de ce moment, on trouve le P. Saché, successivement an collège de Brugelette, en Belgique, où il est employé à l’enseignement durant une année, puis à Laval où il fait son scolasticat. C’est alors qu’il sentit se développer en lui la vocation pour les missions lointaines, ce champ si vaste pour l’activité apostolique. Il s’en ouvrit à ses supérieurs et pria pour connaître la volonté de Dieu sur lui, Dans ses notes, dit son biographe, nous trouvons de nombreux indices que cette pensée l’occupait avec persistance, et qu'il s’efforcait de se rendre digne de cette vocation tout apostolique. “Saint Francois-Xavier, répétait-il souvent, voulait pour les missions des hommes de grande vertu. Pour être bon missionnaire, il faut avoir un grand fonds d’humilité”. Enfin, convaincu que Dieu l’appelait à ce ministère lointain, il demanda et obtint d'aller au Canada.

Il partit de Paris le 23 mars 1845, et arriva à Mont-

réal le 18 mai de la même année,

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Les Jésuites venaient alors de s'établir au Canada à. la demande de M" Bourget, évêque de Montréal. Dans la lettre que ce prélat avait écrite, en 1841, au P. Roothan, général de la Compagnie, il disait :

‘ Tout les rappelle dans cette contrée qui n’a jamais cessé de vénérer leur mémoire et qui est encore couverte des monuments précieux de leur courage ”. |

. Les Jésuites furent en effet accueillis au Canada avec autant d’empressement et de joie qu’eux-mêmes en avaient eu d’y venir. Leur apparition semblait faire revivre le passé, Ils venaient reprendre les travaux de leurs devanciers qui avaient eu une si large part à l'évangélisation du pays que plusieurs d’entre eux ayaient arrosé de leur sang. Leurs efforts ne seraient pas moins généreux, leur apostolat non moins fécond.

Le P. Saché fut fixé à Montréal dès son arrivée et employé par ses supérieurs au ministère le plns actif, Il s’y livra avec toute l’ardeur de son zèle et put ainsi se dédommager du repos forcé auquel il avait été condamné durant son voyage. À. l’automne, il fut transféré à la résidence de Laprairie,

Deux ans auparavant, l’évêque de Montréal avait confié aux Pères Jésuites la desserte de cette paroisse

laissée vacante par le départ du curé, M. Power, élevé au siège épiscopal de Kingston.

De ce poste comme d’un centre d'opérations, les Jésuites allaient dans toutes les parties de la province de Québec et souvent même dans celle”, d’Ontario, donner des missions, prêcher des retraites et offrir leur concours partout où le besoin d’aide se isait sentir.

. Le P, Saché put s’abandonner à ‘toute sa ferveur ; l'ouvrage ne manquait pas, et pendant : es trois années qu’il appartint à la résidence de Laprajrie, il est peu de paroisses, dans un rayon considérable; où il ne travailla fort activement au salut des à âmés:,

. Sa parole nette et facile, sa science pratique, Pentisin qu’il savait mettre dans toutes ses entreprises, le faisaient estimer des populations, et une fois qu’elles avaient goûté à sa prédication franche et apostolique, rien n’égalait leur empressement à rappéler au milieu d'elles le dévoué missionnaire pour l’entendre de nouveau. |

La Providence voulut cimenter par une douleur coms mune l’étroite union qui attachait les paroissiens de Laprairie aux dignes religieux qui leur servaient de pasteurs. Le 4 août 1846, un terrible incendie consuma en quelques heures le village tout entier, à l'exception de l’église et de quelques masures isolées. Un grand nombre de familles durent camper à ciel ouvert, ou sous des tentes au bord du Saint-Laurent. Les Jésuites .

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n’eurent d'autre logement qu’un misérable hangar. “Quelle maison! rie le P. Frémiot; des planches enduites de mortier en font les murs extérieurs, et à l'intérieur, de simples planches juxtaposées la divisent en sept compaïtiments 7. C’est dans ce pauvre réduit que les Pères passèrent l'hiver suivant et la plus grande partie de l’année 1847, Ils oublièrent cependant leurs mises pour ne songer qu’à celles de leurs paroissiens,

Le P. Saché sé ft surtout remarquer par son inépuisable activité. Sa charité et son zèle lui firent trouver des ressources inespérées pour les familles ruinées par l'incendie. Aussi est-il difficile d'exprimer toute l'estime, l'attachement et la vérération dont il fut entouré, Quand, l’année suivante, à la prière de l’évêque de Montréal, ses supérieurs le rappelèrent pour lui donner une mission d’une grande importance, le deuil fut général dans la paroisse, et il fut accompagné, à son départ, des bénédictions et des vœux de toute la population.

La science et la sainteté du P, Saché, son humeur franche, son énergie, le tact et le savoir-faire dont il avait donné des preuves en toutes circonstances, avaient attiré l'attention de M Bourget, Il jeta les yeux sur lui pour remplir un poste de haute confiance,

Le collège Sainte-Thérèse, situé à quelques lieues de Montréal, se trouvait alors au milieu des difficultés qui accompagnent trop souvent les commencements d’une

œuvre de mérite, et se voyait depuis quelques années menacé d’une ruine totale par suite de dissensions intestines, et surtout par le manque d'énergie dans la direction. Il ne fallait rien moins qu’un homme aussi prudent et aussi ferme que le P. Saché pour rétablir l'ordre et la discipline et donner un élan:dairable à cette institution naissante, M de Montréal thoisit donc le P. Saché pour directeur de la maison, ét l'événement justifia la sagesse de son choix. Le’ eirecteur prit possession de sa nouvelle charge le 34. juillet 1848, Sa situation était extrêmement délicate et difficile ; car les séminaristes l'avaient vu venir d'an très mauvais œil, Son habileté ne se démentit pas un seul instant ; ferme sans rigueur, il fit respecter Fautorité et faconna peu à peu cette communauté à remplir toutes les obligations du règlement, Par ses instructions solides et claires, il emportait la conviction de ses élèves, tandis que par sa dévotion onctueuse et par sa vie austère, il leur parlait au cœur, À la fin de l’année, il n’y eut qu’un concert

de louanges à l’adresse du bon et saint directeur.

Le Jésuite est un soldat toujours prêt à obéir au commandement, Au sortir de Sainte-Thérèse, le P, Saché fut dirigé sur Québec pour y fonder une résidence de

la Compagnie à la demande de M“ Turgeon, admi-

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nistrateur du diocèse, Aucun endroit du pays n'avait gardé aussi profondément l'empreinte des Jésuites que cette vieille capitale qui, pendant deux siècles, avait été leur centre d’action, d’où ils rayonnaient sur tous les points de la Nouvelle-France pour y répandre la parole évangélique. . .Le vieux collège des Jésuites, où était venue s’instruire de génération en génération la jeunesse canadienne, était encore debout. Bien que transformé depuis la conquête en caserne pour les troupes de la garnison, il dreséait toujours intacte sa masse sévère, mais imposante, eu-fàce de la cathédrale, Le marteau des démolisseurs qui devait le détruire n’était pas encore levé. Le dernier des Jésuites du Canada, le P, Casot, était mort en 1800, ‘.:,

Il était réservé au P: 'Saché de renouer la chaîne des traditions interrompue par le malheur des temps. Ce fut une grande joie pour lui et son Ordre aussi bien que pour la population de Québec, Il prit possession de l’église de la Congrégation le 27 juillet 1849. Une maison adjacente servait de presbytère : il s’y logea avec le compagnon que ses supérieurs lui avaient donné, le P. Faleur, jésuite distingué qui s’acquit bientôt une grande réputation comme orateur sacré,

“ Nous recueillons, écrivait ce religieux peu de temps après son arrivée, un des précieux héritages de nos Pères, cultivé depuis la suppression de la Compagnie par des prêtres fervents et même par M" Plessis, de

glorieuse mémoire; nous sommes appelés à continuer une des œuvres de l’ancienne Compagnie ; puissionsnous toujours imiter ses exemples d’édification, son zèle brûlant pour les âmes, son dévouement à la gloire de Dieu et au salut du prochain,

“ Ici, plus que partout ailleurs, elle apparaît au souvenir du clergé et des populations catholiques, rayonnant de la triple auréole de ia science, de l’apostolat et du martyre, et nulle part, que je sache, on ne l'entoure de plus de respect, on ne lui témoigne plus de sympathie, de confiance, d'estime et d'affection ”.

Avides du salut des âmes, ardents au travail, les deux Pères ne tardèrent point à imprimer partout la marque de leur talent et de leur zèle ; les retraites se succédaient avec une rapidité merveilleuse, les sermons, les confessions, les visites aux hôpitaux, les forcaient de se multiplier.

De toutes les œuvres auxquelles se livrait le P, Saché, aucune ne lui était plus chèr: que celle du Bon- Pasteur, On a vu la part qu'il avait prise à sa fondation, la sollicitude avec laquelle il suivait son développement, les visites fréquentes qu'il y faisait pour donner des instructions, expliquer le règlement qu'il avait composé, et imprimer une marche régulière à l'institution,

Il était nécessaire de donner les détails qu’on vient de lire sur le P. Saché, pour faire comprendre quel

104 l’ASILE DU BON-PASTEUR DE QUÉBEC

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homme de mérite l’Institut naissant avait l'avantage d’avoir pour directeur et chapelain. D’une taille élevée, d’une démarche grave et imposante, il portait sur sa bonne et franche physionomie, l'expression de la sérénité et de la bonté de son âme.

Le matin du 2 mai, au moment où, vêtu des habits sacerdotaux, il montait à l'autel pour célébrer la première messe dans la petite chapelle du Bon-Pasteur, sa figure recueillie était en même temps rayonnante d’une joie extraordinaire, On eût dit, qu'à cet instant, il pressentait l'abondance des bénédictions que Dieu allait répandre sur la nouvelle fondation, le merveilleux et

rapide développement qu’elle allait prendre, grâce en

grande partie à ses soins, à ses prières, à son habile et sage direction.

Parmi l'assistance, on remarquait un bon nombre de personnes amies et plusieurs membres des Conférences de Saint-Vincent de Paul, dont deux des principaux, M. Augustin Gauthier, le président, et M, Cinq-Mars, avaient tenu à honneur de servir la messe, durant laquelle furent chantés quelques cantiques pieux, exécutés sans beaucoup d'art, mais avec un accent de dévotion pénétrante qui répondait aux sentiments des auditeurs,

A l'issue de la messe, le P, Saché ne put s'empêcher de laisser déborder de son cœur, dans une courte allocution, les saintes impressions qu’il avait ressenties, Il

eut des paroles inspirées pour dire les secrets desseins

de Dieu qui aime à se servir des plus faibles moyens, de ce qui n’est rien aux yeux du monde, et même nul en réalité, pour opérer ses merveilles. Il montra que cette petite création qu’il avait sous les yeux, et qui n’était encore qu’un grain de sénevé, pourrait grandir avec le temps et devenir un arbre où s’abriteraient les oiseaux du ciel, si on lui préparait un terrain favorable, en l’arrosant des eaux de l’humilité et en le fécondant par la correspondance à la grâce.

À partir de ce jour, le P. Saché vint donner régulièrement la messe deux fois par semaine au Bon-Pasteur, les jeudis et les dimanches. Il en profita pour multiplier ses instructions et ses avis, commenter avec plus de détails le règlement qu'il fit observer avec plus de fidélité que jamais. Il formait ainsi graduellement les Directrices à l’esprit religieux, afin de les constituer plus tard en communauté régulière, Jusqu’à cette date, les Directrices 1’avaient pas été astreintes au même confesseur, Malgré les objections que quelques-unes lui firent, il tint à être l’unique confesseur aussi bien que des pénitentes, afin d'imprimer une direction unique à toute l'institution, Son zèle s’étendait avec une charité plus touchante encore aux: pénitentes qu'aux Directrives, Il s’astreignait à leur donner des conférences spéciales, s'appliquant à les éclairer, à les instruire, à les exhorter avec une éloquence si persuasive, si

onctueuse, si compatissante, qu’elles sortaient de ses

instructions le cœur tout brûlant au-dedans d’ellesmêmes comine les disciples d'Emmaüs. La plupart furent bientôt complètement transformées et donnèrer.t les marques les plus évidentes de conversion aussi solide que sincère,

L'hiver qui venait de s'achever avait été rude à passer. “Nous nous réjouissons, disent les Annales, et nous bénissons Dieu du retour de la belle saison, car nous avons bien souffert du froid dans le cours de cet hiver, celles d’entre nous surtout qui couchent dans le grenier, De ce nombre est la sœur Mary et les pénitentes dont la santé est forte, Il n’y a là ni couchette, ni baudet ; nos lits sont des paillasses que l'on met l’une sur l’autre dans le jour et que l’on étend le soir. Comme il n’y a pas de poêle dans ce grenier, on conçoit facilement que ces pauvres grabats sont glacés quand on sy étend, et celles qui y couchent ont la bouche couverte de frimas le matin ”.

La Providence semblait ménager à dessein les occasions pour faire voir l'utilité d’une maison de refuge. Au cours du mois de mai, une pécheresse célèbre dans la ville où elle tenait une maison mal famée, vint frapper à la porte de l’Asile, Elle ne venait pas, avec un cœur touché par la grâce, solliciter pour elle-même le pardon

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de ses désordres et implorer la miséricorde divine, mais elle amenait une pauvre petite ornheline que des misérables, pour s’en débarrasser, avaient conduite chez elle. Cette pauvre petite, d’une rare beauté, était parfaitement innocente. Elle ne fuyait pas les dangers du monde, parce qu'elle ne les connaissait pas. La pécheresse qui l'avait reçue avait compris que c’eût été un crime affreux de ne pas soustraire à la perdition une enfant si jeune, si belle, et surtout si candide et si pure. Une compagne de la pécheresse qui devait plus tard se convertir comme elle, Margaret Hughes, l'avait confirmée dans son idée en lui déclarant que le feu du ciel tomberait infailliblement sur la maison mal famée qui oserait recevoir cette innocente colombe, M" Roy fut au comble du bonheur

en ouvrant ses bras à cette pauvre petite abandonnée

qui, voyant l'expression de souriante et affectueuse

bonté peinte sur ses traits, reconnut en elle le cœur

d’une mère et vint l’embrasser avec effusion.

Après l'avoir gardée pendant plusieurs années dans l’Asile et solidement affermie dans la vertu, M" Roy lui procura un bon parti dans le monde,

Le mois de mai n’était pas encore terminé qu’une nouvelle et précieuse recrue vint rejoindre les Directrices : c’était M"° Esther Ouimet, jeune fille de vingtsept ans, d’une respectable famille de Beaumont, près Québec. Elle eut de rudes épreuves à subir pour suivre

sa vocation; car ses parents la tourmentaient de toutes

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facons pour la forcer d’épouser un jeune homme riche qui sollicitait sa main, Même après son entrée, elle fut poursuivie par les demandes de ce jeune prétendant ; mais elle se montra toujours ferme et inébranlable dans sa vocation.

Voici en quels termes la sœur Ouimet, qui plus tard prit en religion nom de sœur Marie de Saint-Ignace, racontait vingt-deux ans après son entrée, les circonstances de son appel à la vie religieuse :

“Je demeurais à Québec chez une parente et je subvenais à mon existence par des ouvrages de couture, Je sentais une répugnance invincible à contracter les alliances qui m'’étaient offertes, car j'étais résolue à servir Dieu en gardant la virginité, sans toutefois avoir l’idée de m’y engager par un vœu, Un jour que je me sentais accablée sous le poids d’une indéfinissable tristesse, je me rendis à l’église dans l'intention d’aller à confesse, bien convaincue que j’y retrouverais le calme intérieur, M. Proulx était alors curé de Québec, ayant remplacé peu de temps auparavant M. Baillargeon, envoyé à Rome en qualité de représentant de la province ecclésiastique, Comme j'entrais au confessional, M" Roy en sortait : elle était venue une dernière fois consulter M. Proulx avant de se mettre sous la direction du P, Saché, Je ne la connaissais pas ; je n'avais pas même entendu parler de la maison qu’elle dirigeait, Par une permission de Dieu, elle venait justement de

demander à son confesseur et le mien, s’il ne pourrait pas lui indiquer une personne expérimentée dans les travaux de couture qui voulût demeurer avec elle, Je me présentais à propos, mais sans m'en douter le moins du monde, Ma confession finie, M. Proulx me demanda si je n’aimerais pas à me vouer à quelque œuvre de charité. Me méprenant sur sa question, je répondis que j'aimais à faire la charité, mais que mes moyens étaient très bornés. Il s’expliqua alors et me para de l’Hospice de la Charité où je pourrais entrer, puis du nouvel Asile du Bon-Pasteur qui deviendrait plus tard une communauté religieuse.

“ En entendant ce mot de Bon-Pasteur, j'éprouvai une joie que je ne puis rendre ; et comme M. Proulx voulait me présenter aussitôt à M"° Roy, je demandai du temps pour réfléchir. Néanmoins, il sortit du confessionnal en même temps que moi, et voyant que M" Roy était agenouillée dans la sacristie, il me présenta comme étant la personne qu’elle désirait avoir. Bien que nous fussions tout à fait étrangères l’une à l’autre, la connaissance fut bientôt faite; et, après avoir fait route ensemble, nous nous séparâmes pour nous rendre à nos demeures respectives. Il me semblait que le contentement me donnait des ailes et que je volais au lieu de marcher, J'étais heureuse comme je ne l'avais jamais été de ma vie, et le soir, avant de me livrer au sommeil,

je priai la sainte Vierge de m'’obtenir de Dieu la grâce de connaître ma vocation.

“ A peine étais-je endormie que je vis en songe une grande multitude de personnes vêtues de noir et coiffées de blanc. ‘“ Ce sont des religieuses ”, me dis-je. Et elles embrassaient d’autres personnes qui allaient vers elles et se succédaient ainsi sans interruption. La maison qu’elles habitaient était spacieuse et située sur un terrain élevé. A mon réveil, je ne doutai plus que ma vocation ne fût pour la vie religieuse et je pensai que mes péchés m’avaient rendue jusque-là indigne de cet état sublime. Je n'avais jamais osé demander mon admission dans aucun noviciat, à cause de mon peu d'instruction.

“Je me décidai donc immédiatement à partager la bonne œuvre de M"° Roy et de ses compagnes; plus tard quand nous eûmes changé de logement, je reconnus que le nouveau terrain que nous habitions était tel que mon songe me l'avait montré. Les religieuses en communauté avec leur costume à coiffe blanche, offraient également l’image de ce qui m'était apparu.

“ Le souvenir de ce songe m'a toujours fortifiée et consolée au milieu des tristesses et des découragements que j'ai éprouvés durant les premières années que j'ai passées dans l’Institut ?.

. Sœur Ouimet remplaca à la salle de couture la sœur Blais qui fut chargée plus particulièrement des péni-

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tentes. Non moins adroite et industrieuse que cette dernière, elle attira une nombreuse clientèle, surtout parmi le clergé dont elle confectionna les soutanes et autres vêtements, en se faisant aider par plusieurs pénitentes qui, sous sa direction, devinrent de bonnes couturières. Elle avait un don particulier pour les attirer, se les attacher, et par ce moyen, acquérir un grand ascendant sur elles, les diriger et les établir solidement dans la voie du bien. Elle rendit ainsi les plus grands services à la communauté jusqu’à sa mort qui fut celle d’une sainte (12 juin 1877). S'il y avait en elle une vertu qui primait toutes les autres, c'était l'humilité : la sienne était comparable à celle du P. Saché qui l'avait toujours sur les lèvres comme dans le cœur. L'exemple de la sœur Ouimet fut suivi peu de temps après par deux pieuses filles qui, comme elle, contribuèrent largement à l'établissement de la maison: ce furent les sœurs Angèle Lacroix et Eléonore Thivierge, connues dans la communauté, la première sous le nom de Marie de Saint-François-Xavier, la seconde sous celui de Marie de la Présentation. La sœur Lacroix joignait à une piété tendre et à une bonté d’âme inépuisable beaucoup de talent et d'expérience pour tout ce qui tenait à l’économie domestique. On aurait pu l’appeler l’aumônière du couvent, car nulle parmi ses compagnes n'eut plus de zèle et de succès dans les quêtes qu’elle fut

chargée de faire dans la ville et les paroisses pour subvenir aux besoins toujours croissants de l'institution. La sœur Thivierge fut son émule dans les mêmes genres de travaux, outre qu’elle occupa des positions importantes dans la communauté, Native de l'ile d'Orléans, elle avait ressenti dès ses plus jeunes années une vive inclination pour le cloître. Elle était d’abord entrée à l'Hôtel-Dieu de Québec, d’où sa faible santé l'avait forcée de sortir après une année et demie de noviciat, L'expérience qu’elle y avait acquise fut un précieux avantage pour la nouvelle institution qui allait bientôt être constituée en communauté régulière. La sœur Thivierge devint la première maîtresse des novices et s’acquitta de cette importante fonction avec autant de sagesse que de douceur, de tact que de

fermeté.

A la date où nous sommes, M. Muir ne pouvait plus suivre que de loin les progrès de la fondation qu’il avait inaugurée et dont il souhaitait si ardemment le succès ; il avait été forcé de suivre les bureaux du gouvernement, transportés à Toronto, Le président des Conférences de Saint-Vincent de Paul, M. Augustin Gauthier, qui avait été son plus actif coopérateur,

redoubla de zèle et de bonne volonté pour suppléer à son absence,

L'importance surprenante que prenait l’Asile, les garanties de succès qu’il promettait, avaient décidé ses protecteurs à faire l'acquisition d’une maison pour l'y établir d’une manière permanente. Cette maison, située au faubourg Saint-Louis, à l’angle des .ues de la Chevrotière et Saint-Amable, avait été achetée au nom de M. Proulx, curé de Notre-Dame, pour la somme de $3200, payables à raison de $200 par année, sans intérêt. Un terrain vague y attenant, avait aussi été acquis pour la somme de $600. Le coadjuteur du diocèse, M Turgeon, qui, avant la fin de cette année 1850, allait devenir archevêque en titre de Québec, avait hautement approuvé et encouragé cette transaction qui, en donnant un caractère de stabilité à l'institution, la rehaussait et la raffermissait dans l'estime publique.

On en eut la preuve dès que la nouvelle de cet achat se fut répandue. Les dames du faubourg Saint-Roch, auxquelles se joignirent ensuite celles de la Haute- Ville, organisèrent un bazar pour aider les Directrices à rencontrer le surcroît de dépenses dont elles se voyaient chargées. Le succès de ce bazar dépassa toutes les espérances : le montant réalisé s’éleva à $1040.00, somme considérahle, eu égard à la difficulté des temps, surtout quand on songe que cinq ans auparavant, plus

de la moitié de la ville de Québec avait été anéantie par les flammes,

De Toronto, où il se considérait comme en exil, M. Muir tournait journellement sa pensée vers la maison de la rue Richelieu; il se tenait en correspondance régulière avec la Directrice, Comme Ozanam pour ses Conférences, il ne voulait rester étranger à rien de ce qui touchait l’œuvre admirable dont il avait été l’initiateur, En réponse à une lettre de M" Roy, il écrivait, le 28 d'août :

“ Ma chère dame,

“ C’est avec un vif plaisir que j'ai recu votre lettre dont, j'ai lu les détails avec beaucoup d'intérêt, et pour laquelle je vous prie de recevoir mes remerciements sincères. Je m'étais proposé de vous écrire lorsque es occupations seraient moins pressantes, Vous devez éprouver une grande consolation de la persévérance de vos pénitentes et du progrès que votre maison fait dans l'opinion publique. Dieu ne manquera pas de bénir des sacrifices aussi grands que les vôtres et ceux de vos bonnes assistantes ; car les caprices du caractère des pénitentes doivent percer, malgré leurs efforts de se contenir, et je les loue fort de ceux qu’elles font, et elles doivent mettre votre patience à des épreuves quel-

quefois dures,

“Je ne doute pas que vous n’ayez éprouvé du chagrin du départ de M. Baillargeon, mais aussi vous avez la satisfact'on de le voir remplacer par votre ancien Père, M. Proulx, qui ne manque pas de s'intéresser fortement à votre œuvre, et il y est d'autant plus lié que c’est lui qui vous a engagé à vous charger de ce travail.

“Je présume que vous devez désirer entrer dans votre nouvelle demeure au faubourg Saint-Louis ; vous y serez plus à l'aise et vous pourrez y faire un petit jardin, ce qui vous sera un délassement et entrera bien dans vos goûts,

“ Les preuves que vous avez données avant mon départ de contribuer par le travaïi de votre établissement à son soutien, et la grande volonté de vos excellentes assistantes, m’'avaient intimement convaincu que vous ne laisseriez échapper aucune occasion d’augmenter vos moyens d'existence par le travail, et je fais bien votre éloge sous ce rapport.

“ La générosité des dames de Saint-Roch fait honneur à leur bon cœur et à leur jugement, parce que votre œuvre est vraiment une grande charité, J'espère que votre bazar aura un plein succès et portera encore plus fortement la Société Saint-Vincent de Paul et les citoyens de Québec à vous seconder par leurs bourses.

“M Muir se joint à moi pour vous saluer, ainsi

que vos assistantes si dévouées, et nous sollicitons vos prières ferventes.

“ Puisse Dieu continuer à bénir votre œuvre si charitable et y répandre ses grâces, de manière que toutes les péniterces qu’il vous enverra se convertissent sincèrement; ce que je souhaite à celles que vous avez maintenant, dont la persévérance est si louable et si consolante ”,

En reconnaissance des services rendus par les membres des Conférences, la maison acquise au faubourg Saint-Louis pour servir d’Asile reçut le nom de Saint- Vincent de Paul, Le jour convenz pour l'installation dans ce nouveau logis fut fixé au 29 octobre, Cette prise de possessiun marque une date dans les Annales de l’Institut. L'ère des tâtonnements et des essais est finie ; celle de la fondation définitive commence,

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