‹ L'asile du Bon-Pasteur de Québec [microforme]Chapitre 52 sur 93 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Mort de Mgr Cazeau. — M. l’abbé A.-A. Blais, chapelain du Bon-Pasteur. — Fondations aux Etats-Unis. — Les dernières années de la Fondatrice. — Sa mort. — Son éloge funèbre par le cardinal Taschereau.

L'histoire est comme la vie humaine ; elle se compose de plus de tristesses que de joies. Souvent les plus radieuses fêtes sont voisines de grands deuils : le jubilé sacerdotal de M“ Cazeau en est un remarquable exemple, A peine le monument de gloire élevé à ses rares mérites était-il achevé, que son monument fnnèbre se dressait dans cette même chapelle du Bon-Pasteur, à côté de l'autel resplendissant où il célébrait naguère ses noces d'or,

Déjà affaibli par de fréquentes indispositions, il s'imposa des fatigues bien au-dessus de ses forces en

s’astreignant à répondre à l'énorme quantité de lettres et d'adresses qu’il reçut à l’occasion de son jubilé, Ce surcroît de besogne ajouté à ses nombreuses occupations, et venant à la suite de fortes émotions réitérées, faillit lui être fatal. Il se rétablit cependant, et après quelques jours de repos, il continua comme d’habitude à partager son temps entre l’archevêché et le Bon- Pasteur.

Les vacances d'été qu’il alla passer au bord de la mer, où il fut entouré de soins délicats par les religieuses du couvent de la Rivière-du-Loup, parurent lui donner un regain de jeunesse. (C’était plaisir de l’entendre à son retour parler de ses promenades, de ses fameuses parties de pêche au bord du fleuve, avec sa gaieté et sa vivacité d'autrefois.

Le premier janvier 1881, la chronique du Bon- Pasteur salue le nouvel an avec des actions de grâces où se mêle une pensée de crainte :

“ Visite de notre Père à la communauté et chez les pénitentes. Bien des actions de grâces se sont élevées de nos cœurs pendant la sainte messe pour remercier Dieu du bon état de la santé de notre vénéré Père, Une crainte bien grande toutefois se mêle à notre joie : cette bénédiction d’un nouvel an ne sera-t-elle pas la dernière ?.. Notre Père, joyeux de se voir de nouveau à la tête de sa grande famille, nous a fait connaître les souhaits de son cœur, tous pour notre bonheur, qui doit

avoir sa source dans une charité franche et cordiale ”.

Deux jours après, l’annaliste ajoute : “ 3 janvier, 51°" anniversaire de la prêtrise de M Cazeau. Communion générale et grand congé”.

Hélas ! cette allégresse si universelle et si franche était à la veille de se changer en tristesses et en regrets qui durent encore !

Depuis plusieurs mois, M" Cazeau souffrait de varices aux jambes qui l’incommodaient continuellement et lui rendaient surtout la marche pénible. Au retour d’un voyage à Montréal, où il avait été invité pour bénir le mariage d’une parente, et où il fut reçu avec un empressement extraordinaire, fêté dans les communautés et chez une foule d'amis, il éprouva une fatigue et un accablement général qui inspirèrent tout d’abord de grandes appréhensions. Ses plaies aux jambes se fermèrent, et une congestion aux poumons se déclara qui prit en peu d’heures une gravité extrême.

On était au 23 février ; deux jours après, tout espoir était perdu, La fièvre qui le consumait lui monta au cerveau et le jeta dans des accès de délire, auxquels succédaient des moments de lucidité,

“ La veille de sa mort, disent les Annales, M. le chevalier Muir, notre digne fondateur, est venu visiter celui qui a si longtemps travaillé à son œuvre de miséricorde,

“ — Voici Monsieur Muir, lui dit une sœur.

— “ Monsieur Muir ? répéta le cher malade, c'est un brave honnête homme,

‘“ Nous avons senti nos cœurs défaillir en voyant se détacher ces deux mains qui ont soutenu l'édifice de notre sanctification, et qui devaient, ce semble, longtemps encore rester unies pour nous couvrir Ge leur protection et nous affermir dans le bien.

“ Les journaux donnaient chaque jour des nouvelles de l’état du malade. A chaque instant, on venait frapper à notre porte pour s’en informer: c'était le pauvre, c'était le riche, c’étaient les personnages les plus marquants qui accouraient sans distinction de croyance ou de nationalité.

“ A la suite d’une faiblesse alarmante, M Taschereau, archevêque de Québec, avait cru prudent de lui faire administrer les derniers sacrements, Le malade accueillit avec joie et empressement cette proposition. Il répondit lui-même aux prières et présenta ses mains pour recevoir les onctions.

“La Mère supérieure vint alors nous dire qu’on allait porter le saint Viatique à notre Père, Dans quelle consternation étaient nos âmes, quand nous nous mîmes en marche pour accompagner le bon Dieu qui allait recevoir le sacrifice d’une vie qui nous était si chère et si précieuse. Le Saint-Sacrement était porté par M® Dominique Racine, un de ses bons amis, qui venait d'arriver en ville, M l'archevêque, entouré de

plusieurs prêtres de l’archevêché, était agenouillé près de son grand vicaire, priant et pleurant, L'auguste cérémonie achevée, on n’entendit plus que la respiration pénible du vénéré malade et les sanglots comprimés de ses enfants. Chacune se retira ensuite pendant l’action de grâces de celui qu’on avait toujours vu s'approcher des saints mystères avec tant de recueillement et de ferveur.

“Le samedi, 26 février, à une heure et demie du matin, M‘ Cazeau rendait sa belle âme à Dieu ”.

Toute la presse du pays, sans distinction de race ni de religion, se fit l'écho de la douleur publique, Nous ne voulons citer qu’un seul de ces témoignages, mais venant de bien haut, celui du plus grand de nos hommes d'Etat. Sir John-A. Macdonald, alors premier ministre du Canada, fit parvenir d'Ottawa le télégramme suivant à M" l'archevêque de Québec :

“ Permettez-moi d’unir mes justes regrets à ceux de Votre Grandeur à l’occasion de la mort de notre vénéré ami, M" Cazeau, votre vicaire général. Pour moi la perte de cet ancien et estimable ami est irréparable, et bien sincères sont les condoléances que j'offre à Votre Grandeur ”,

ME Cazeau avait demandé par une clause de son testament d’être inhumé dans le cimetière des religieuses du Bon-Pasteur, ‘“ espérant, disait-il, que ces bonnes

Page 1