‹ L'asile du Bon-Pasteur de Québec [microforme]Chapitre 53 sur 93 · TR I · texte numérisé non relu

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sœurs et les pénitentes qui sont sous leurs soins voudront bien prier pour le repos de ma pauvre âme ”.

Après un premier service chanté dans la chapelle du couvent, le corps du vénérable défunt fut transporté à la basilique, où eurent lieu le 1° mars les funérailles solennelles au milieu d’un concours immense accouru de toutes les parties de la province.

Nous ne pouvons nous défendre de citer en entier l'oraison funèbre prononcée par l'archevêque, aujourd'hui cardinal Taschereau. Elle est d’une concision digne de Tacite, et d’une éloquence mâle et simple que n'auraient désavouée ni Bossuet, ni Fénelon:

“ Dilectus Deo et hoininibus, cujus memoria in benedictione est.

“ Il a été chéri de Dieu et des hommes, et sa mémoire est en bénédiction. (Eccli. XLV. 1).

“Il y a un an et quelques semaines, cette basilique, remplie d’une foule recueillie, retentissait des chants joyeux du Te Deum. Aujourd'hui, ce même temple retentit de chants lugubres et de tous côtés n'offre à uos regards attristés que des signes de deuil et des inscriptions de regret.

“ L'année dernière, M“ Charles-Félix Cazeau montait

lui-même au saint autel pour rendre grâces à Dieu des

bienfaits reçus pendant un demi-siècle de sacerdoce, Aujourd’hui, couché dans sa tombe, il récleme nos

prières et la miséricorde du souverain J'uge des vivants et des morts.

“ Quel est donc le secret de cet empressement avec lequel nous voulons partager cette joie d’hier et ce deuil d'aujourd'hui? Dilectus Deo et hominibus : Il a été chéri de Dieu et des hommes. Ses joies : nt été les nôtres ; sa mort est un deuil public. Il disaïc alors avec des transports de joie : Quid retribuam Domino ? Que rendrai-je au Seigneur en reconnaissance de ses bienfaits

sans nombre? (Ps. CXV. 12). Aujourd’hui, nous nous

demandons, avec cette anxiété que doivent toujours inspirer les jugements impénétrables de Dieu: Quid retribuet Donvinus ? Qu'est-ce que le Seigneur va lui accorder ? Lui-même, du fond de sa tombe, nous répond : Retribuet mihi Dominus secundum justitiam meam. Le Seigneur me rendra selon ma justice (Ps XVII. 21).

“ Il est une vertu chère à Dieu et aux hommes, dont l'exercice constant peut justifier ce langage en apparence si téméraire et expliquer toutes nos joies d'hier et nos tristesses d'aujourd'hui.

“ La charité, dit saint Paul, est la plus grande des vertus, major charitas (I. Cor. XIII. 13); c’est le lien de la perfection, vinculum perfectionis (Col. IIT. 14). L'apôtre bien-aimé va jusqu'à dire que c’est Dieu lui-même, Deus charitas est (I. Jean, IV. 8), Quand donc elle domine en souveraine dans un cœur, elle lui communique sa grandeur, sa perfection ; elle y imprime

comme un sceau divin qui le rend cher à Dieu et aux hommes, Or, Mes Très Chers Frères, en étudiant la vie de M Cazeau, nous ne pourrons manquer d’y trouver cette vertu se manifestant sous trois formes également dignes de notre affection : la compassion, le zèle, le dévouement.

“I. — La compassion. Quelle est la misère qui n'ait touché ce cœur si sensible ? Quelle est l’infortune qu'il n’ait au moins déplorée, quand il n’a pu la soulager ? Qui comptera toutes les aumônes dont Dieu seul a été le témoin ? Mais citons quelques faits trop éclatants pour être inconnus ou oubliés,

“ En 1847, les enfants de la fidèle Irlande, fuyant devant la peste et la famine, venaient par milliers aborder sur nos rivages. Mais l’ange de la mort les suivit à travers l’immensité de l'Océan. Grand nombre moururent dans la traversée et furent ensevelis dans la mer; d’autres plus nombreux encore foulèrent le sol de ce continent où ils espéraient trouver une nouvelle patrie. Mais combien n’y trouvèrent qu'un tombeau ! Des familles entières disparurent; d’autres furent cruellement décimées; des orphelins nombreux restèrent privés de tout appui. Un jour, un charitable citoyen en rencontra un qui pleurait amèrement dans les rues de cette ville, Où sont vos parents, dit-il ? — Morts, — Et vos frères et sœurs ? — Morts, — Where is your

home ? — L'enfant, à ce mot qui réveille dans son

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cœur plus vivement que jamais le souvenir et le sentiment des joies de la famille, s’écrie : Home ! Sir, … home! I have no home!... On en comptait plus de six cents qui auraient pu dire comme le prophète royal : Pater meus et mater mea dereliquerunt me. Mon père et ma mère m'ont été enlevés. (Ps. XX VI. 10).

“ Mais consolez-vous, pauvres orphelins, la charité ne meurt pas: charitas mumquam eæcidit (I. Cor, XIII, 8). La religion, comme une bonne mère, va vous adopter ; elle vous donnera dans le ciel un Père qui ne meurt point, et vous pourrez dire avec le même prophète : le Seigneur m'a élevé à la dignité de son enfant : Dominus autem ussumpsit me.

“ Dieu, Mes Chers Frères, fait tout en ce monde ; mais il se sert des causes secondes pour opérer les merveilles de sa charité et de sa miséricorde, 11 gouverne son Eglise par un chef visible, en qui il met sa puissance et sa lumière ; il sanctifie et sauve les âmes par les dispensateurs de ses mystères à qui il accorde mission et pouvoir ; de même, quand il adopte les orphelins, il met au cœur de celui qui doit le représenter visiblement sur la terre, il met, dis-je, une étincelle de cette charité qui est Dieu même, Deus charitas est,

“ Le cœur déjà si compatissant de M Cazeau reçoit une ardeur nouvelle quand le premier pasteur de ce diocèse lui confie la mission de pourvoir au sort de ces

infortunés enfants, Il les réunit dans un asile commun,

fait appel à toutes les familles chrétiennes du diocèse, qui s'empressent de venir réclamer l’honneur et le bonheur d'accueillir sous leur toit Jésus-Christ dans la personne de ces pauvres orphelins; et, en peu de temps, tous ont crouvé dans une nouvelle famille créée par la charité, les affections et les joies de cette autre famille formée par la nature et que l’impitoyable mort avait anéantie, Mais ne croyons pas que cette prompte séparation ait brisé les liens qui attachaient le cœur paternel de M" Cazeau à ceux que, jusqu’à son dernier soupir, il a toujours aimé à appeler ses fils et ses filles.

“ Il n’a cessé de correspondre aves eux, de s’intéresser à leur sort, de compatir à leurs malheurs et de prendre part à leurs joies. Plusieurs lui confiaient le produit de leurs modestes épargnes, qu’il faisait valoir de son mieux, afin de leur assurer une ressource dans l'infortune, Leurs enfants avaient aussi leur part dans cette affection paternelle, Comme le saint homme Job il pouvait bien s'appeler Pater pauperum, le père de ces pauvres orphelins, (Job, XXIX, 16).

“ Dans les quatre grands incendies qui ont réduit en cendres des parties considérables de cette ville, M“ Cazeau a déployé toutes les ressources de son énergie et de son expérience des affaires, pour aider à rendre aussi efficaces que possible les secours que la

charité publique avait accordés aux victimes de ces

catastrophes,

“ II. — Le zèle pour la gleire de Dieu et le salut des âmes sont une autre forme de la charité, et M" Cazeau ne pouvait manquer d'en être embrasé.

‘“ Ordonné prêtre pour être chapelain de la Congrégation des hommes à la Haute-Ville, il voulut célébrer sa première messe dans leur église, et pendant dix-neuf années, il s’appliqua à conserver et à augmenter dans cette pieuse association les traditions toujours vivantes de pieté et de dévotion à Marie,

“ En 1832 et 1834, et vingt ans plus tard, le choléra vint exercer des ravages dans notre ville ; M“ Cazeau se prodigua pour porter aux mourants les consolations de la religion.

“ Notre-Seigneur vit toujours dans son Eglise, Comme pontife, il vit dans ses prêtres; comme docteur, il enseigne par ceux qu'il envoie porter sa parole ; comme chef de son Eglise, il la gouverne par le moyen de ceux qu'il a revêtus de son autorité,

“ Mais il est un titre qu’il aime à se donner souvent: Je suis, dit-il, le bon Pasteur: Æ£go sum pastor bonus, Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis, Bonus pastor animam suam dat pro ovibus suis, (Jean, X.11). Quand une de ses brebis s’est égarée, il s’empresse de la chercher, et quand il l’a trouvée, il la prend sur ses épaules et la rapporte au bercail. Notre-Seigneur, comme vous le savez, Mes Chers Frères, a suscité au

milieu de nous une pieuse communauté, par le moyen de laquelle il exerce dans cette ville cette fonction de bon Pasteur pour ramener au bercail de la justice et de la sainteté de pauvres brebis que des passions désordonnées ont flétries, mais que la grâce appelle au repentir. Dans cet Asile se trouvent donc réunis, d’un côté, ce qu’il y a de plus pur, et de l’autre ce que le monde repousse, dédaigne et voudrait laisser périr éternellement, Pendant près d’un quart de siècle, M" Cazeau a prodigué les efforts de son zèle dans cet établissement, d’un côté, en faisant avancer dans les voies de la perfection religieuse les âmes d’élite à qui Notre-Seigneur confie la difficile mais admirable mission de travailler à la conversion des pauvres pécheresses, et de l’autre, en achevant par ses instructions ce que la grâce de Dieu avait commencé dans les âmes dévoyées qu’il appelle à faire pénitence,.

“11 y a dix jours (dimanche le 20 février), il célébrait sa dernière messe dans la chapelle du Bon-Pasteur, donnait la sainte communion aux religieuses et à un certain nombre de pénitentes, prêchait en français et en anglais sur la charité, donnait la bénédiction du Saint- Sacrement, et continuait jusqu’à l’Angelus du soir à entendre les confessions à peine interrompues dans le cours de la journée par ces saints exercices, Voilà en un seul jour à la fois le couronnement et le tableau des

fêtes et dimanches de vingt-cinq ans, sans compter que.

deux fois par semaine, il consacrait au moins une demijournée à entendre des confessions. Quand on lui proposait de lui donner de l’aide, il répondait comme un avare à qui l’on tenterait de ravir une partie de son trésor, Oui, trésor; non des biens de ce monde, car ME Cazeau, loin d’accepter le juste salaire de son travail, donnait à cette maison tout ce dont il pouvait encore disposer après ses continuelles aumônes, Bon pasteur qui, à l'exemple de Jésus-Christ, donne sa vie pour les âmes confiées à ses soins, animam suam dat pro ovibus suis !

‘“ Dans son testament, en retour de tant de sacrifices divers, il ne demande qu’une seule grâce, c’est de reposer dans le cimetière de la communauté, au pied de la croix qui abrite tant de saintes religieuses qu'il a dirigées dans les voies de la perfection, instruites par ses paroles et par ses exemples, consolées et fortifiées à l'heure de la mort,

“ Ce n’est pas sans raison qu'au jour de ses noces d’or, M“ Cazeau a été salué dans cette maison comme le meilleur, le plus vénéré, le plus aimé des Pères.

“III. — Je vous ai signalé le dévouement de M" Cazeau à l'Eglise du Canada. Il y aura bientôt cinquante-six ans que, choisi par M Plessis, d’illustre mémoire, il est au service du diocèse de Québec, ou plutôt de toute l'Eglise du Canada, A cette

époque reculée, ce diocèse s'étendait de l'Atlantique

au Pacifique, et depuis, MS Cazeau a vu se former une multitude de missions, de paroisses, d’évêchés et de provinces ecclésiastiques. Les archives font foi qu'il a pris une part active à toutes ces opérations, en aidant les six archevêques qui ont occupé le trône pontifical pendant ce grand demi-siècle. Vicañe général pendant trente ans, il a été le représentant, le conseiller et le bras droit des premiers pasteurs de ce diocèse, A quatre reprises il a été nommé administrateur, Depuis dix ans je l'ai vu à l’œuvre; j'ai pu connaître à fond son habileté dans les affaires, sa prudence consommée, son expérience admirable, sa mémoire prodigieuse des hommes, des lieux, des questions, son art de débrouiller les affaires les plus difficiles, cet esprit de conciliation mêlée de fermeté qui finissait par faire accepter ses jugements, Travailleur infatigable, homme d’un dévouement inépuisable, il ne saurait être mieux comparé qu’à cette lampe du sanctuaire qui se consume jour et nuit devant nos tabernacles pour rendre hommage à Jésus et diriger les pas de ceux qui viennent l’adorer dans son temple, Avec tout cela ‘il était d’une humilité qui lui faisait dire un jour en répondant à une adresse: “ Je ne suis qu’un serviteur inutile”. (Luc, XVII. 10).

“ Quand M“ Roncetti vint en 1875 visiter cette province, il admira tant de belles qualités du cœur et

de l'esprit ; il recommanda à l’immortel Pie IX, comme

digne d’un titre spécial d'honneur, ce prêtre vertueux, zélé, depuis si longtemps dévoué au service de l'Eglise du Canada, et ce pontife s’empressa de le nommer Prélat Domestique, en lui rendant ce beau témoignage dans le bref du 25 septembre 1875 : ‘“ Nous voulons couronner d'honneur ce prêtre qui jouit de l'estime que lui attire son mérite, afin que couronné de l’auréole que nous déposons sur sa tête, il brille avec plus d'éclat ”,

“ Voilà, Mes Chers Frères, celui pour qui nous versons en ce moment nos larmes avec nos prières, Vos cœurs vous en diront toujours plus que mes faibles paroles et achèveront ce portrait que je n'ai pu qu’ébaucher.

“ Du haut de cette chaire, au jour de ses noces d’or, un illustre prélat adressait à M“ Cazeau ces paroles : “ Quand approchera l'heure du départ, dites avec confiance ces paroles du grand apôtre saint Paul : “ J'ai combattu le bon combat ; je touche à la fin de ma carrière ; j'ai conservé la foi; il ne me reste plus qu’à attendre la couronne de justice que le juste Juge m’accordera, je l’espère, au jour où il m’appellera à lui ”,

“ Celui qui vous parle en ce moment, Mes Chers Frères, peut rendre témoignage de la reconnaissance, de la confiance, et j'oserais dire, de la joie, avec lesquelles M" Cazeau, quelques jours avant sa mort, accueillit la

proposition qui lui fut faite de recevoir les sacrements

qui annoncent el préparent le grand voyage du temps

à l'éternité, Le serviteur bon et fidèle n'avait pas enfoui son talent, Comme le divin Maître, il avait passé en faisant le bien, pertransiit benefaciendo. (Act. X. 38). Il pouvait dire avec le prophète royal : Je me suis réjoui de la parole qui vient de m'être dite: Nous allons entrer dans la maison du Seigneur, Lætatus sum in his quæ dicta sunt mihi in domum Domini ibimus. (Ps. CXXI. 1).

“ Toutefois, Mes Chers Frères, si nous voulons lui témoigner cette affection dont il a été si digne; si sa mémoire doit être en bénédiction au milieu de nous, faisons-nous un devoir d’implorer pour lui les miséricordes de ce grand Dieu qui juge les justices mêmes et dont les jugements sont un abîme impénétrable, J'udicia tua abyssus multa. (Ps. XXXV.7). Tout à l’heure vous allez entendre l'Eglise faisant pour les morts cette prière, qui est aussi une lecon pour les vivants : “ O Dieu, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur, car quel est l’homme qui sera trouvé juste devant vous, si vous ne lui faites miséricorde ? Non intres in judicum cum servo tuo, Domine ”. En accomplissant fidèlement ce devoir de charité et de reconnaissance, nous lui prouverons qu’il a été bien véritablement chéri de Dieu et des hommes et que sa mémoire est en bénédiction parmi nous ”.

Une magnifique croix en porphyre rose érigée sur

un socle en granit marque aujourd’hui la tombe de

M“ Cazeau dans le cimetière du Bon - Pasteur, où dorment autour de lui du sommeil des justes soixantedix-neuf religieuses, dont la dernière, une ancienne, la bonne sœur Marie de Saint-Michel, vient de trouver la mort dans l'exercice même de la charité 1,

L’admiration publique a voulu perpétuer la mémoire de M“ Cazeau par un monument digne de son mérite qui se voit actuellement dans la chapelle du couvent, Il est placé dans le chœur, du côté de l’évangile. C’est un superbe obélisque en marbre blanc, d’un goût et d’un travail exquis, portant l’inscription suivante sur un écusson orné de guirlandes d’or:

A Mgr C.-F, Cazeau Vicaire général Prélat Dom. de Sa Sainteté Né 1807, décédé 1881.

Hommage reconnaissant de

ses contemporains.

Parmi le clergé de Québec, il y avait peu de prêtres

qui eussent pris autant d'intérêt à l’œuvre du Bon- Pasteur que M. l’abbé André-Albert Blais, alors professeur de droit canon à l’université Laval, aujourd’hui

1— La sœur Saint-Michel a été renversée et blessée mortellement par un cheval en se rendant à i'Hôtel-Dieu, où l'avait demandée une de ses protégées mourante,.

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