DEL SE MR REPEREE
Au mois de novembre 1851, une femme de mauvaise vie du nom de X... vint prier Madame Roy, directrice de la communauté naissante, d’avoir pitié d’une malheureuse jeune fille qui se mourait dans une vieille masure dont le toit laissait passage libre au vent et à la pluie. Le personnel de l’Asile était déjà nombreux et le local fort petit; car sœurs et pénitentes n'avaient d'autre logement que la maison de Saint-Vincent de Paul. Cependant, il n’y avait pas à balancer, on ne pouvait refuser l'entrée de la maison à une pauvre âme que l'enfer allait bientôt revendiquer. Le même soir donc, Marie N.. fut reçue dans le bercail du Bon-Pasteur, et on lui prodigua les soins que réclamait son état; et si la nouvelle venue ne fut pas entourée des attentions et du confortable que donne la richesse, elle eut au moins tout ce que la charité sait inventer pour soulager la souifrance. La communauté était alors dans un extrême dénuement ; il n’y avait ni couchette, ni matelas, ni infirmerie pour l’usage des malades.
Les sœurs se soumirent à toute espèce de gêne et de privations pour soigner la mourante. Contre toute prévision, elle revint à la santé. On aurait été tenté de croire que c'était pour son malheur; car elle ne tarda pas à faire usage de ses forces pour offenser de nouveau le bon Dieu. Elle demanda avec instances de retourner dans le monde, et comme la Directrice s'y refusait avec fermeté, elle forma le projer de déserter de la maison et se mit de complot pour cela avec une compagne. L'esprit du mal était satisfait et favorisa leur évasion; elle leur fut d'autant plus facile que de tout temps il n'y eut au Bon-Pasteur d'autre clôture que le bon vouloir de celles qui y demeurent,
Dès qu’on eut remarqué l'absence de Marie et de sa compagne, la fondatrice, Madame Roy, résolut de courir après les brebis égarées ; deux motifs l’y engageaient : d’abord le
désir de consoler le divin Pasteur, ensuite la crainte que le bruit de cette évasion venant à se répandre dans la ville, on en prit occasion de dire que la nouvelle institution ne valait pas la peine d’être encouragée. Les Directrices avaient en ce moment plus besoin que jamais de l'appui du public; car elles commençaient la construction de leur couvent, pour laquelle elles n'avaient d’autres ressources que leur foi en la divine Providence. Elles étaient extrêmement occupées à organiser un bazar au profit de l’Asile, de sorte que chaque sœur se trouvait surchargée de travail. N'importe, il fallait tout laisser là pour s'occuper des malheureuses brebis que le loup ravisseur entrainait pour les jeter dans l’abime.
Sur l'indication de quelques pénitentes,la Mère Fondatrice et une autre sœur se rendirent dans une maison suspecte dont la maitresse, une protestante, les accueillit durement, tout en leur avouant que les deux fugitives étaient dans sa maison.
Comme celles-ci refusaient de se montrer, la zélée fondatrice demanda qu’on lui permit de pénétrer dans les appartements où elles étaient réfugiées. Chose remarquable, pas une des neuf malheureuses présentes ne s'y opposa. Au contraire, elles disaient hautement qu'elles enviaient le sort de celles qu’on prenait tant de soin de ramener au bien, Quelques-unes allèrent même jusqu'à dire qu’elles voudraient bien être dans la maison de refuge. Les sœurs les y invitèrent de grand cœur ; et l’on reconnut plus tard que Dieu avait béni leurs charitables exhortations : la maîtresse protestante rentra en elle-même, vint demander son admission au Bon-Pasteur, acheva de s'y convertir, fut baptisée sous condition, et donna des marques si évidentes de persévérance
qu'on crut pouvoir l'envoyer en qualité de domestique dans
une des missions de l’Institut, où elle continua à édifier par
sa bonne conduite en même temps qu’à se rendre utile par son travail.
La nommée X... se convertit également, ainsi que la compagne d'évasion de Marie N...; toutes deux s’établirent honnêtement dans le monde.
Dans l'espérance d'échapper aux recherches des sœurs, Marie N... s'était cachée sous un lit, d’où elle s’obstinait à ne pas sortir, malgré leurs supplications. Alors Mme Roy, animée d'une force que pouvait seule lui donner sa grande charité pour l’âme de cette pauvre malheureuse, l’en arracha en dépit de toutes ses résistances. Prenant ensuite un ton d’autorité, elle lui ordonna de marcher devant elle, et la ramena ainsi à l’Asile, quoiqu'elle protestât ne vouloir point y rester. La Mère Fondatrice lui fit comprendre que de nouvelles tentatives d'évasion seraient inutiles, car les Directrices profiteraient de ce qu’elle n'était pas encore majeure pour la dénoncer à la police qui la leur ramènerait,
Cette infortunée jeune fille était née de parents inconnus et avait été déposée au tour des révérendes Mères de l’Hôtel- Dieu qui l’avaient placée dans une famille de cultivateurs de Saint-Joachim. Elle y fut élevée jusqu'à l’âge de seize ans, que ses protecteurs la mirent en service. Cette condition est trop souvent l'écueil où l'innocence vient faire un triste naufrage ; ce fut aussi celui où échoua la vertu de Marie qui, la première faute commise, tomba de chute en chute jusqu'au fond de l'abime. Son jeune âge, sa rare beauté lui promettaient pour longtemps l'enivrement des passions. Seule au monde, elle n’était pas retenue par la crainte de déshonorer des parents respectables, Mais la Providence n’abandonna pas cette pauvre délaissée malgré ses désordres, et l'on vient de voir les moyens dont elle se servit pour la ramener au port du salut,
La première année que Marie passa dans l’Asile fut loin de lui être méritoire pour le ciel. Elle paraissait devoir être incorrigible, s’étudiait à se montrer désagréable, à donner de mauvais conseils à ses compagnes, se laissait emporter à son caractère violent qu’elle ne cherchait nullement à dompter. Il lui arrivait même de faire des scènes où elle s’oubliait au point de lancer des malédictions contre ses bienfaitrices et contre tous ceux qui l’entendaient. Il était bien à craindre qu’en abusant ainsi de tous les moyens de salut qui lui étaient offerts, elle ne tarit enfin la source des miséricordes divines ; mais les prières qui se faisaient pour elle furent plus fortes que ses infidélités et lui obtinrent une grâce de conversion. Par caprice, ou plutôt par une disposition de la Providence, elle voulut apprendre à lire. Après qu’elle eut reçu les premières leçons, on lui mit entre les mains la Vie de la Bienheureuse Marguerite-Marie. Elle eut bientôt parcouru le volume tout entier et en fut profondément émue,
En voyant le grand amour dont le divin Sauveur brûle pour les hommes, et le désir qu'il a d'en être aimé, son âme si longtemps insensible se fondit dans un saint amour, et elle se prit à regretter son indifférence envers un Dieu si bon. Persuadée que son plus sûr asile était le Cœur blessé du Dieu fait homme par amour pour nous, elle s’y réfugia et s’y enflamma d'une sainte ardeur pour la prière. Dès qu'elle s’agenouillait à la chapelle, celle se représentait à l'esprit le Sacré Cœur de Jésus ouvert et ensanglanté, puis, dans son imagination, elle se faisait toute petite et se plongeait dans cet abime de tendresse ; c'était toute sa prière, mais elle était belle et ne pouvait manquer de lui valoir des fruits
nouveaux de conversion. Bientôt, elle fut toute transformée
et excella dans les vertus d'une véritable pénitente, Ce qui
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étonnait surtout en elle quand on se rappelait son passé, c'était sa grande douceur et son esprit de mortification.
On devine facilement quels durent être ses efforts pour vaincre ses mauvais penchants, et particulièrement son caractère emporté qu’elle avait réussi à dominer à ce point, que ceux qui ne la connaissaient pas auraient pu croire qu’elle était née avec une âme douce et naturellement portée à la condescendance. Dans les commencements de sa conversion, elle disait volontiers les combats intérieurs qu’elle avait à livrer; mais plus tard, quand elle fut plus avancée dans la perfection, elle n’en laissait rien soupçonner, afin de ne perdre aucun de ses mérites.
Les pénitentes d’alors qui étaient employées à la couture, avaient la pieuse habitude de mettre devant leurs yeux un tableau sur lequel étaient représentées les quatorze stations du chemin de la croix, et tout en travaillant, elles faisaient à haute voix les prières de ce saint exercice. Sans doute qu'elles ne gagnaient pas les indulgences qui y sont attachées, mais leur esprit occupé des souffrances de Notre-Seigneur était moins exposé à se reporter vers des souvenirs dangereux. Quand on demandait à Marie de vouloir bien aller chercher ce tableau du chemin de la croix, son premier mouvement était de s'indigner et de répondre par un refus, mais elle se hâtait de réprimer cette tentation d'impatience, et elle se levait avec un aimable sourire en disant: ‘Oui, ma sœur, j'y vais avec le plus grand plaisir ”.
Quant à sa mortification, elle devint extraordinaire et habituelle. Les pénitentes occupaient en ce temps-là la partie de la maison de Saint-Vincent de Paul qui sert aujourd’hui d'office à quelques-unes des sœurs converses ; c'était la salle commune et en même temps le réfectoire des pénitentes, Comme il n’y avait pas encore d’infirinerie, une autre péni-
tente, nommée Madeleine-Céline qui était alors gravement maiade, ivait prié ses maîtresses de faire descendre son lit du dortoir dans cette salle pour se distraire de l’ennui qu’elle éprouvait de passer les journées toute seule; on avait acquiescé à sa demande, et un jour que ses campagnes prenaient leur repas, la pauvre souffrante sollicita la permission de réciter quelques prières les bras en croix. En entendant cela, la petite Madeleine (c'est ainsi qu’on l’appelait habituellement) éclata en sanglots et dit tout bas: ‘ Cette pauvre Céline, si bonne, si pieuse, fait des pénitences toute malade qu'elle est, et moi”! A partir de ce moment elle redoubla ses mortifications. A ses repas, elle ne prenait presque jamais de thé ou de café, mais de l’eau froide; et afin qu'on ne s’aperçut pas de cette privation. elle avait prié la religieuse qui servait à table de verser quelques gouttes de thé ou de café dans sa tasse, afin de changer la couleur de l’eau. Quand elle voyait qu’on préparait quelque dessert pour le diner, elle allait demander à la sœur de service de ne pas lui en donner et de faire comme si elle l’oubliait, afin de se mettre par là à l'abri de la tentation de vaine gloire. Ses jeûnes étaient très fréquents, et, outre cette mortitication, il n'était pas rare qu’elle priât la Directrice de lui prêter un cilice, austérité en usage dans la communauté naissante; elle leporta à diverses reprises pendant neuf jours entiers. Quelques mois avant sa mort (six mois ou à peu près), elle ne l’ôta plus que pour demander la permission de le remettre. Alors pour la dispenser de réitérer sa demande, la Directrice lui dit de
porter ce cilice jusqu’à ce qu’elle lui donnât un ordre contraire. Madeleine remercia et garda la cruelle ceinture pendant longtemps, car on avait oublié de lui dire d'interrompre cette pénitence ; elle souffrait beaucoup ; sa chair était toute