‹ L'assassin; comédie en un acteChapitre 40 sur 42 · SCÈNE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE QUINZIÈME

ALFRED

Merci, madame, votre confiance ne se trompe pas.

Il va prendre Ja main de madame Pérard. LECOINCHEUX, se levant.

Gendarmes, empêchez que l'accusé ne communique

avec le dehors. (Les gendarmes viennent prendre Alfred et le ramènent à droite, premier plan, à droite de la table, le brigadier ramène madame Pérard à gauche, en lui disant : (Sans violcnCC, madame, San*? violence) ; Leeoincheux se rassied. — A Alfred.)

Keconnaisse':-vous cette écriture?

II lui donne le fragment do billet.

ALFRED.'

Oui, monsieur, c'est la mienne Après?

LECOINCHELX.

Après un tel aveu, toutes vos réticences et vos dénégations deviennent inutiles. Philippe Roquet, vous vous appeliez Croquemiche en 181 i; RoulTe-la- Balle en 1817; en 1823 vous avez été condamné sous le nom de Fil-de- Soie; il \' a quatre mois vous avez été écroué à la prison de Houen, sous le nom de Corbillon.

ALFRED

Moi? (a madame Pérard.) Je VOUS supplie de croirc...

LECOINCHEUX.

Vous êtes accusé d'avoir, dans la journée du mardi lî courant, assassiné l'illustre et malheureux Alfred Ducamp.

.\LFRED, part d'un grand éclat de rire et saute en s'appuyant sur la table.

Ah! ah! ah! mais c'est donc vrai?

LECOINCnELX.

Cette tenue est indécente et ne peut qu'aggraver votre

situation. Avez-vous quelque chose à répondre à l'accusation que j'ai formulée?

ALFRED

Moi! rien qu'un mot. (a part.) Ah! înais non! et la vente (le mes tableaux! (Haut.) Attendez quelques jours, et surtout ne vous hâtez point de me faire couper la tète, car vous le regretteriez, ma parole d'honneur.

MADAME PÉRARD

Ces explications ne vous suffisent pas, monsieur?

LECOINCHEUX, se lève.

Accusé Corbillon, je ne veux, contre vous, invoquer que vous-même. Écoutez l'aveu tracé par la main qui a commis le crime. Le voici, cet aveu, dont vous avez vousmême reconnu et constaté devant témoins la parfaite authenticité : u J'ai tué Alfred Ducamp. » 11 l'a tué! il a ravi à la France, à l'Europe, à l'humanité, non pas un homme obscur, un modeste travailleur, un ouvrier des champs, mais une gloire de notre pays et, si j'osais le dire,, une étoile radieuse de notre ciel artistique! (Lecoincheux a étendu

la main ; Alfred la saisit, et, d'un ton ironique : Merci ! Lecoincheux la

secoue d'un air scandalisé.) Et daus quel moment l'a-t-il tué? Est-ce à la fin d'une carrière longue et remplie, lorsque l'arbre épuisé de sève ne pouvait plus porter de fruits? Non, il a moissonné dans sa fleur de trente ans cette jeunesse et cotte gloire ! Dira-t-on qu'il a épargné à sa victime les tortures lentes de la misère, qui font expier trop souvent à nos artistes les premières lueurs de la célébrité? Non, car la fortune, qui aime les jeunes gens, suivait Alfred Ducamp dans sa course victorieuse et commençait à dorer les roues de son char triomphal. Une main pieuse a recueilli les moindres ébauches du peintre immortel et la vente de ses derniers coups de pinceau a réalisé en quelques heures le total de cent vingt-sept mille francs!

Page 1