L'assassin de M. Le Doussat
— Les passions ! s'écria M. Audial de Combarieu. C'est l'éternel esclavage humain : un combat intérieur qui ne finit qu'avec la vie et où ce qu'il y a de meilleur en nous est incessamment vaincu. L'amour...
— Diderot... fit M. Malcor qui raffolait de Jacques le Fataliste.
— Les passions n'ont qu'un temps, reprit M. Le Doussat, à demi-voix, et, comme se parlant à lui-même, l'amour le plus fort et le plus durable, c'est l'amour de l'argent.
S' exaltant, il poursuivit :
— Le peuple est insensé, les nations sont affolées et ne reconnaissent point d'autre dieu que cette masse de métal pesant et inutile. Le jour où For, l'argent et les diamants seront communs, personne n'en fera plus état, et le règne de la vertu, aimée pour elle-même, commencera.
Gombarieu parle des passions, et vous, Malcor, vous citez Diderot. Ne savez-vous pas que toutes les jouissances, paisibles ou violentes, s'achètent à prix d'argent ? Quand le secret de faire de l'or aura été retrouvé...
— Mon père, dit respectueusement M. de Gombarieu, pensez-vous qu'Edmond?...
— G'est la soif de jouir et l'amour de l'argent qui ont perdu votre fils, répliqua M. Le Doussat avec dureté. G'est une fatalité...
M. Malcor se promenait de long en large.
— Qu'allez-vous faire ? demanda-t-il tout à coup. Edmond est à Paris maintenant. Il va continuer d'y vivre d'expédients. Est-il en votre pouvoir de l'en empêcher ? Vous, monsieur de Gonx-
barieu, son père, avez-vous un moyen de l'arrêter sur cette pente du vice qu'il descend avec rapidité ? Et vous, monsieur Le Doussat, mon cher et vieil ami, croyez-vous qu'il suffise de décrier les mœurs du temps pour ramener au bien cet égaré qui vous tient de si près ? Edmond est votre petit-fils... Quelle autorité avez-vous sur lui ? A vingt-six ans on est plus que majein\..
— Alors il n'y a rien à faire ?
— Je ne dis pas cela...
— Mais vous dites que nous ne pouvons rien l'aire, ce qui revient au même.
M. Malcor garda le silence un moment, puis s'arrêtant devant M. de Gombarieu :
— Je pense que vous prenez les choses trop au tragique, et que vous êtes trop solennel pour un père.
— Mon cher ami...
— Prenez-le comme je vous le dis. Tant de vertu dans vos paroles ne vaut pas, pour moi, un élan du cœur qui vous rendrait votre fils... Vous croyez à l'absolu, vous, et M. Le Doussat croit à la pierre philosophale : deux chimères !...
— Monsieur Malcor ! dit M. Le Doussat.
— Ne vous offensez pas du mot, et ne voyez pas les hommes autrement qu'ils ne sont faits...
— Vous ne croyez à rien !
— Et si, mon respectable ami, je crois à la
laiblesse humaine, à rincertitucle de la raison, à la fragilité de la volonté...
— Je suis homme. Vous n'êtes pas père !...
— Je crois, continua M. Malcor, à l'indulgence comme vous croyez au châtiment...
M. de Combarieu interrompit :
— Edmond est tout à fait perdu et vos théories faciles n'y peuvent rien, mon cher Malcor.
— Hélas ! je le sais, mon cher ami ! Pardonnezmoi une boutade dont je n'ai pas été le maître. On ne fait presque rien dans ce monde qui soit jugé comme on l'a fait, et on ne dit presque rien qui soit entendu comme on le dit...
Ainsi parlaient dans le cabinet de travail de M. Le Doussat, ancien conseiller à la Cour d'appel de Limoges, M. Audial de Combarieu, son gendre, avocat général près la Cour d'appel de Limoges, et M. Malcor, le juge de paix du canton de Saint-Junien.
L'ancien conseiller habitait seul une maison de campagne assez vaste. Ses hautes fenêtres percées dans des murs construits de pierre et de brique à l'imitation des demeures seigneuriales de l'époque de Louis XIII ouvraient sur une large pelouse. Des massifs de géraniums bordés de bégonias s'y espaçaient, et des rosiers y fleurissaient par endroits sous la verdure plus haute des vernis du Japon. Devant la grille, la
L ASSASSIN DE M. LE DOUSSAT o
route départementale passait large et grise; et, contournant le domaine, un chemin mal empierré montait le long du mur du parc, un parc immense dont les arbres centenaires, les taillis et les futaies s'étageaient sur la colline sur la longueur d'un kilomètre. Sur la plaque, au coin (le la maison, on lisait: Chemin de Saint-Junien.
Conseiller à la Cour d'appel de Limoges, M. Le Doussat n'avait renoncé à son siège que contraint et forcé.
Agé de quatre-vingt-deux ans, il achevait sa vie dans une solitude laborieuse et bizarre. Depuis l'âge de raison, bien des croyances et bien des superstitions avaient envahi son âme et troublé son cerveau.
Il avait eu, vers 1830, la fièvre de l'apostolat saint-simonien ; il avait cru au Père Enfantin et au canal de Suez, à l'émancipation de la femme, au monde nouveau du travail, à la charte de l'intelligence et de l'industrie. Plus tard, redevenu catholique mais libéral, il ressentait le contrecoup de la secousse que Lacordaire tenta* d'imprimer à l'Église romaine. Presque à la même époque, il [dédiait à M. Cabet, ancien procureur général, un mémoire de cinquante pages. De l'Harmonie clans les Sociétés humaines.
En 1850, il s'affilia à une secte de spirites qui se réunissaient chez un négociant de Limoges.
Il crut aux tables tournantes, aux esprits évoqués, consulta des somnambules par correspondance et rédigea sérieusement le compte rendu d'un entretien avec Moïse. Puis il retourna au catholicisme avec la docilité d'une intelligence énervée et comme lasse de tant de voyages à travers l'impossible.
Le curé de Saint- Junien, homme simple, n'était cependant pas sans inquiétude sur le salut final de ce pénitent revenu de tant de choses, et il éprouvait une sainte angoisse lorsque M. le conseiller mettait la conversation sur le chapitre du Grand OEuvre.
Dans la bibliothèque départementale, M. Le Doussat avait trouvé les ouvrages de dom Joseph Pernety, savant bénédictin qui a réuni en peu de volumes tout ce qu'on sait des alchimistes et de la recherche de la pierre philosophale. Funeste rencontre !
Le grand Albert et Paracelse détraquèrent l'esprit du conseiller. Dans un angle de son cabinet, il disposa des appareils, des alambics et des cornues, un fourneau et des récipients de toutes les dimensions. Transmuer en or l'étain des casseroles de sa cuisinière et le mercure de ses baromètres devint sa chimère. Non pas qu'il fût de tempérament cupide , mais il croyait fermement qu'une fois l'or devenu aussi commun que
le fer, la satisfaction facile de tous les appétits amènerait naturellement le règne de la vertu, la paix universelle et la sécurité du bonheur.
Depuis vingt-cinq ans, il avait à son service une fille robuste, Catherine, qui le soignait avec des attentions maternelles et brusques, mettant son amour-propre à le défendre contre ces imprudences des vieux qui ne comptent jamais avec l'âge. La belle santé du vieillard émerveillait; elle s'en faisait honneur. Catherine avait son franc parler. Elle riait de la manie hermétique de M. Le Doussat, tandis que le curé s'en attristait et que le juge de paix souriait doucement.
Rien n'y faisait. M. Le Doussat n'admettait pas beaucoup la contradiction. Les ombres cymmériennes, le dragon noir, le lion vert, étaient pour lui autant de réalités chimiques. Il tenait Jean de Meung, Nicolas Flamel, Raymond Lulle, pour autant de prophètes et de serviteurs de Dieu. C'était avec une dévotion intense qu'il parlait des sciences occultes. Il ne doutait point de leur puissance; à ceux qui s'efforçaient de le désabuser ou de le décourager, il répondait toujours qu'il était sur le point de toucher au terme de ses recherches, et il s'accusait de manquer de foi.
Il portait aisément ses quatre-vingt-deux ans. D'une maigreur extrême, les joues creuses et le menton glabre, il avait dans la physionomie
quelque chose de Voltaire, d'un Voltaire qui n'aurait jamais ri. L'habitude des longues méditations, les heures d'attente devant les appareils imparfaits dont il se servait pour « l'OEuvre, » avaient fini par donner à son regard un air vague et perdu qui faisait croire à des absences. Il n'en était rien. Au déclin de la vie, son cerveau demeurait aussi actif qu'il avait pu l'être dans sa pleine maturité. L'entêtement, l'obstination avaient pu s'accroître chez lui comme chez tous les vieillards, mais son intelligence n'en était pas moins nette, pas moins lucide.
Chaque mercredi, le juge de paix de Saint- Junien venait dîner à la maison du conseiller. Après une question à Catherine sur la santé de M. Le Doussat, il montait lentement l'escalier et entrait dans le cabinet de travail avec un mot gai qui ne déridait pas l'ancien conseiller. Alors les discussions philosophiques commençaient pour se continuer longtemps au delà du dîner où Catherine mettait un peu d'art appris dans la Cuisinière bourgeoise, édition de 4804.
Vigoureuse et saine, haute en couleur, cette servante était la probité et le dévouement en personne. Elle possédait la foi du charbonnier, une foi qui ne connaissait pas plus les épreuves du doute que sa virginité de quarante-cinq ans ne connaissait les épreuves du vice. Tout ce qu'il
y avait d'amour dans la lemme naïve et bornée qu'elle était se reportait sur M. Le Doussat. Elle l'adorait. Elle professait pour lui le culte des humbles, culte fervent et muet pour ce qu'ils admirent sans comprendre. Quand il lui arrivait de se moquer de la « cuisine » de monsieur, elle s'en repentait avec un gros et franc rire. Elle prenait soin du fourneau et des alambics au fond desquels elle regardait de temps à autre pour voir s'il ne s'y trouvait pas quelque parcelle d'or, par hasard. Gela aurait fait tant plaisir à monsieur !
Elle se fâchait quelquefois quand elle le voyait veiller, le corps ployé, l'œil tendu, attendant le merveilleux résultat de ses mélanges et de ses amalgames, et reprcmant la théorie de Raymond Lulle qu'il épelait à. haute voix afin d'en mieux pénétrer les sous-entendus mystérieux et les obscures allégories.
Quant au juge de paix, il se conduisait en sage. Détaché des ([uerelles religieuses comme des querelles politiques, l'esprit très ouvert, avec un penchant à la raillerie dont ses amis les plus intimes avaient quelquefois à se plaindre, ses meilleures soirées étaient celles qu'il passait chez le conseiller. A ses 2,400 francs d'appointements, il ajoutait une petite rente qui le faisait l'homme le plus heureux de la terre parce qu'elle
le rendait indépendant. Il représentait l'idéal de juge-arbitre rêvé par le législateur de 1790. Plaisamment, il voulait rendre la justice sous un chêne comme saint Louis, posture qui lui aurait mieux convenue, disait-il, que de juger dans le prétoire mesquin du chef-lieu de canton.
Dans les moments très rares où il se détendait, M. Le Doussat l'appelait Malcor-Salomon, Salomon-Malcor. Cette plaisanterie se produisait environ une fois par an. Tous les autres jours de l'année, les entretiens se passaient en controverses. Le vieillard se laissait aller à des emportements terribles, et le juge de paix, sachant qu'il n'aimait pas à être démenti, prenait plaisir à le calmer en lui faisant des concessions aussitôt retirées qu'accordées.
Néanmoins M. Le Doussat s'impatientait lorsque le mercredi il ne voyait pas arriver à l'heure convenue celui qu'il appelait tout net un franc incrédule.
— M. Malcor n'est pas encore venu? demandait-il à Catherine. De mon temps, la magistrature se piquait d'exactitude. Un juge de paix n'aurait pas ainsi manqué d'égards envers un conseiller à la Cour d'appel.
Et lorsque le juge de paix arrivait, éclatait alors une belle remontrance, une mercuriale solennelle.
M. Malcor laissait dire un moment et ne trouvait rien de mieux pour détourner l'orage que de mettre le vieillard sur le chapitre du Grand Œuvre. Alors, M. Le Doussat ne tarissait plus.
Catherine et le juge de paix n'étaient pas seuls à blâmer la folie innocente de l'ancien magistrat. Son gendre, M. Audial de Gombarieu, avocat général à la Cour de Limoges, haussait les épaules devant cette manie où il voyait une source de fatigues et d'inquiétudes sans objet sérieux.
Une fois par an, M. de Gombarieu venait à Saint-Junien. Il y passait une semaine, jamais plus. Gorrect et digne, la raideur de ses attitudes, la dureté de son visage, faisaient douter de sa sensibilité. Pourtant quand il arrivait chez son beau-père, à la vivacité de leur première étreinte on soupçonnait un peu que cette allure compassée et cette indifférence affectée et hautaine étaient comme un vêtement de parade, quelque chose comme la robe du magistrat qui donne de l'ampleur à l'individu étriqué dans l'habit ou la redingote.
On ne se trompait pas. Une grande douleur traversait la vie de M. Audial de Gombarieu. Il avait perdu sa femme de bonne heure et ne s'était jamais remarié. Il avait un fils dont il parlait peu. Quelquefois, lors de la visite annuelle à Saint-Junien , à demi-mot, le vieillard interro-
geait M. de Gombarieu sur ce fils qui avait dû s'engager au sortir du lycée. L'avocat général répondait d'un signe de tête affligé, toujours le même.
Le fils de cet homme qui élevait la voix devant la Cour dans l'intérêt de la loi était un mauvais sujet. Le petit-fils de ce vieillard intègre et pur qui s'épuisait dans la poursuite chimérique de l'élément essentiel à ses yeux, du bonheur de l'humanité, vivait à Paris de jeu et d'expédients. On avait de ses nouvelles par un magistrat du parquet et par la préfecture de police, qui le sur veillaient sans qu'il le sût et devaient aviser sa famille dans le cas où une faute plus grave nécessiterait une intervention immédiate.
M. Audial de Gombarieu venait à Saint- Junien seulement à l'époque des vacances du Palais. Gette année, il était arrivé au milieu du mois d'avril.
Sans prendre le temps de répondre à Gatherine dont le bonjour étonné se termina en monologue, il gravit l'escalier, pénétra dans le cabinet de travail de M. Le Doussat où le juge de paix était en train de démontrer une fois de plus les impostures .des philosophes hermétiques, et par la conversation qui suivit, le dîner se trouva retardé d'une bonne heure.
Gatherine fut de mauvaise humeur. Une bran-
dacle de morue à laquelle elle avait mis tous ses soins était manquée. Au lieu d'une belle crème jaunâtre, épaisse et embaumée, d'une saveur douce, c'était un hachis sans consistance ': la honte d'une cuisinière qui se respecte.
Après le dîner silencieux et rapide, M. Le Doussat, son gendre, et le juge de paix remontèrent dans le cabinet de travail et leur entretien recommença.
Plongé dans un fauteuil bas, la main à l'oreille, M. Le Doussat laissait parler son gendre qui se promenait de long en large et haussait la voix à dessein pour mieux se faire entendre, tandis que le juge de paix, assis sur une chaise de paille, feuilletait, par contenance, un volume de Paracelse rempli de signets.
— C'est la fatalité de l'argent, reprit gravement M. Le Doussat.
— Il faut aviser, dit M. Audial de Gombarieu en s'arrêtant près du fauteuil de son beau-père .
Celui-ci fit un signe de tête affirmatif, et le juge de paix, se tournant vers l'avocat général, répéta :
— Il i'aut aviser.
— S'il est parti en Belgique, reprit M. de Combarieu, il faut l'en faire revenir et l'embarquer au Havre pour New- York.
— Il pourrait s'embarquer à Anvers, fit observer le juge de paix.
— En l'embarquant au Havre, sur un bateau de la Compagnie transatlantique, continua l'avocat général, on pourra le surveiller plus directement. J'écrirai au consul de France, à New- York.
Ici, M. Malcor approuva d'un signe et se remit à feuilleter machinalement le volume de Paracelse.
M. de Combarieu recommença à marcher dans la petite pièce bien close.
— Il y a des heures, dit-il d'une voix lente, où je regrette de ne pas vivre sous la loi romaine. Elle donnait au père de famille le droit de vie et de mort sur ses enfants. Pourquoi n'en est-il plus ainsi ? Il est au pouvoir de mon fils de me causer des ennuis sans nombre, de souiller mon nom, et je ne puis rien pour l'en empêcher. A son gré, il peut traîner en Cour d'assises l'honneur de toute une famille...
Une colère croissante lui montait au visage. Il était blanc comme un linge.
— Que faire ? reprit-il avec une soudaine violence.
— Lisez, monsieur Malcor, dit-il au juge de paix qui l'observait avec intérêt ; lisez...
Et il lui tendait une lettre portant le timbre de la poste de Bruxelles.
La lettre, la note plutôt, émanait de la police belge.
Elle était ainsi conçue :
« De Gombarieu, parti de Bruxelles, le 6 lévrier, avec une femme. Ils ont demeuré ensemble, rue Montagne-aux-Herbes-Potagères. Ils ont pris le train 347 se dirigeant sur Paris. M. de G... n'a pas laissé d'adresse. Avis a été donné à la police de Paris, conformément aux instructions de M. le ministre de la justice. Piste perdue. »
Après l'avoir lu à haute voix, le juge de paix rendit le papier.
Une tristesse profonde dominait les trois hommes. Pendant quelques minutes ils gardèrent le silence.
— La piste est perdue, murmura M. de Gombarieu en essuyant son front en sueur.
M. Le Doussat se leva de son fauteuil.
— Louis, dit-il, cette épreuve est pénible à votre honneur de magistrat autant qu'à votre cœur de père. Vous disiez tout à l'heure qu'il fallait aviser. Avez-vous pensé à quelque moyen de mettre à la raison ce fils révolté? Vous croyez avoir assez fait pour éviter les conséquences de
son inconduite en mettant à ses trousses la police de Paris et celle de Bruxelles ; êtes-vous convaincu que cela suffise ?
Le vieillard posa la main sur le dossier de son fauteuil et, d'une voix affaiblie, il reprit :
— Louis, ton devoir est d'aller à la recherclie d'Edmond. Si ta dignité de magistrat s'y oppose, ton devoir de père te l'ordonne...
— Vous avez raison, mon père, répondit M. de Gombarieu.
Le juge de paix, interrogé du regard, approuva d'un geste.
Pourtant, après un nouveau silence :
— Que lui dirais-je que je ne lui aie déjà dit ? s'écria l'avocat général.
M. Le Doussat s'était rassis. Il se leva de nouveau :
— Tout à l'heure, dit-il, vous parliez de la loi romaine. Devant Dieu, ne croyez-vous pas qu'aujourd'hui cette loi soit vivante pour vous, père outragé qu'aucune loi française ne défend contre la rébellion d'un fds indigne ?
M. de Gombarieu regarda le vieillard avec eiïroi.
Celui-ci reprit :
— Allez à Paris, je vous le dis, je vous le commande, Louis. Tentez le possible et l'impossible pour engager votre fils à partir pour l'Amérique,
et si vous n'y parvenez pas, s'il résiste ou s'il diffère, ne prenez conseil que du soin de notre honneur à tous les deux.
L'expression ordinairement mystique de son visage avait fait place à une sévérité impitoyable et non sans grandeur. Le bras tendu, il semblait désigner un accusé imaginaire à la vindicte des lois et faire signe au bourreau.
L'avocat général eut peur.
Le vieillard continua, comme obsédé par une idée fixe :
— Vous avez été cruellement éprouvé, Louis. Après la mort de votre femme, vous n'avez pas voulu demander à un nouvel amour, à une nouvelle union, le bonheur dont vous croyiez la source tarie à jamais pour vous. Vous aviez un fils. Il a grandi loin de vous. Des bras de sa nourrice qui l'a gardé jusqu'à l'âge de huit ans, il a passé sur les bancs du lycée ; il est sorti du lycée pour s'engager, et le voici... Peut-être n'avez-vous pas été le père qu'il aurait fallu... Peutêtre... Il n'importe ! Allez ! Tentez un nouvel et dernier effort ! Ramenez-le...
— Et s'il refuse? demanda avec anxiété M. de Gombarieu.
— Je viens de vous le dire. S'il refuse, agissez comme si la loi antique était toujours en vigueur. Soyez énergique, soyez violent, soyez bar-
bare! Le nom que vous portez et le mien doivent rester sans tache ou s'éteindre. Que votre fils se corrige ou qu'il disparaisse ! Dans ce dernier cas, l'exil ou...
Le vieillard n'acheva pas. Épuisé par un long effort, il se laissa tomber dans le fauteuil, et c'est à voix basse qu'il reprit :
— Louis, faites votre devoir !
Et, se tournant vers le juge de paix, avec une sorte d'égarement, la voix coupée par une petite toux :
— Malcor, un père est à la fois un prêtre et un magistrat.
— Le prêtre doit pardonner, balbutia le juge de paix en essayant de dominer son émotion.
— Le magistrat doit punir, répliqua M. Le Doussat. La loi est dure, mais c'est la loi.
Le juge de paix ouvrit la bouche; il ne put parler.
— Malcor, reprit M. Le Doussat, vous souriez quelquefois de me voir penché sur ce fourneau. Savez-vous que le jour où l'or sera devenu commun, on verra moins de fils déserter le toit paternel, moins de filles...
Puis après un silence :
— Oui;, mais aujourd'hui il ne s'agit pas de science.
11 fit un effort et reprit :
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— Louis, laites ce que je vous ai dit. Allez à Paris.
— J'irai, dit M. de Combarieu.
— Vous êtes bien décidé à partir? interrogea le vieillard.
— J'irai, répéta avec fermeté l'avocat général.
— Vous pouvez attendre jusqu'à demain matin, dit M. Le Doussat. Tout à l'heure vous reconduirez le juge de paix à Saint-Junien. Avant de vous coucher, vous viendrez me parler.
— Je puis parfaitement rentrer seul ; j'en ai l'habitude, dit Malcor. Cependant, si M. de Combarieu veut faire un tour de promenade...
L'avocat général ne répondit pas. Il prit son chapeau pendant que le juge de paix en faisait autant et, s' approchant de M. Le Doussat :
— Peut-être feriez-vous bien de vous reposer maintenant, dit-il, il est tard.
— M'avez-vous entendu? demanda le vieillard.
— Je vous ai compris. Je vous obéirai, dit à voix basse l'avocat général, avec une soumission d'enfant.
— Allez, dit le vieillard. Je vais me mettre au lit.
Quand son gendre et le juge de paix furent partis, M. Le Doussat étendit la main vers un timbre placé sur sa table de travail; mais il se ravisa et, se dirigeant vers le fourneau, il alluma une petite
lampe à esprit-de-vin et se plongea dans la recherche de rOEuvre.
La nuit était fraîche. Après avoir traversé le parc, le juge de paix et M. Audial de Gombarieu se dirigeaient d'un pas rapide vers Saint-Junien. L'avocat général donnait le bras à M. Malcor, et par moment, à certains gestes douloureux, on eût dit, que, dans la solitude de cette nuit de printemps, éclairée d'une pâle lune, plus seul que dans le réduit sombre d'un confessionnal, le magistrat faisait au juge de paix l'aveu d'une faute ou lui demandait l'absolution pour une faute à commettre.
Il était tard lorsque M. de Gombarieu rentra dans la maison du juge. Gatherine était couchée. A la fenêtre du cabinet de travail paraissait une lueur vacillante.
L'avocat général eut l'idée d'aller trouver son beau-père, puis il y renonça.
— Un saint et un fou! murmura-t-il. N'importe ! Je ferai mon devoir.
Il se dirigea vers la chambre qui lui était réservée et où l'on avait déposé sa valise légère. Il tira de son portefeuille le portrait en miniature d'une jeune et jolie femme et le posa sur la cheminée.
Après une contemplation de quelques instants, il prit une lettre jaunie par le temps et une fois encore il relut :
« Louis, je vais mourir. Vous me croirez car en vous écrivant, je sens les premiers frissons de la mort. Ce poison ne me fait pas souffrir. J'ai très froid. Si j'ai été coupable envers vous, j'expie cruellement ma faute. Edmond est bien votre fds. Je vous le jurerais si, après ce qui s'est passé, vous pouviez croire à mes serments. Je suis bien malheureuse. Je brûle, j'étouffe... On pardonne aux morts; vous me pardonnerez... votre nom, votre honneur de magistrat... Edmond est bien votre fils... je ne puis plus... Marie. »
Les premières lignes étaient d'une belle écriture de femme, allongée, gracile et nerveuse; puis la main avait tremblé, et les mots s'étaient espacés, tracés avec incertitude et comme écrits par une aveugle. La signature se devinait à peine.
Perdu dans la mélancolie poignante d'un souvenir tragique, M. de Combarieu n'était plus le juge impassible et sévère. Il redevenait homme dans la solitude d'une douleur aussi aiguë qu'au premier jour et il pleurait. Vingt ans avaient passé sans que la plaie intime et ignorée se fût cicatrisée. Pour tout le monde, la belle madame Audial de Combarieu était morte d'une congestion pulmonaire qui l'avait emportée en douze heures.
« Edmond est bien votre fils! »...
Malgré ralTirmation solennelle d'une mourante, le magistrat doutait. Il ne s'était jamais senti des entrailles de père pour cet enfant dont la vue seule lui rappelait son épreuve. Il l'avait lait élever à la campagne, l'avait ensuite envoyé au lycée, le voyant de loin en loin, sans effusion, et finissant, lorsqu'il l'avait vu mal tourner, par ressentir quelque chose qui ressemblait à de la haine pour cet être indigne dont la conduite avilissait son nom.
Après avoir échoué dans l'examen pour entrer à Saint-Gyr, Edmond s'était engagé. Au régiment il avait fait des dettes et même pis. Il avait mangé la grenouille, comme on dit. Rentré dans la vie civile, il dépensait en six mois la plus grande partie de l'argent qui lui revenait de sa mère... Et depuis, il menait une vie errante, avec des filles...
« Piste perdue ! » Ces mots de la note de la police belge tinrent M. de Combarieu éveillé jusqu'au petit jour. Les adjurations de son beaupère, ses propres sentiments se heurtaient avec le souvenir évoqué de la femme adultère et toujours pleurée. Et dans ce mélange de colère et de pitié dominait l'anxiété des devoirs prochains.
La veille, par le train de dix heures du soir, uu jeune homme était arrivé à Saint-Junien. Yingtcinq ans environ, l'air beau garçon avec sa barbe blonde taillée en pointe, ses cheveux coupés ras, portant avec l'élégance convenue la jaquette étriquée et le chapeau rond.
Il avait au bras une jeune femme blonde aussi, maigre et jolie, l'œil bleu et tendre, la lèvre rouge, regardant avec des étonnements de Parisienne du faubourg Saint-Antoine les maisons de la petite ville de province.
Un seul mot traduisait toutes ses impressions :
— Gomme c'est drôle !
A l'hôtel du Cheval-Blanc, on leur donna
^b L ASSASSIN DE M. LE DOUSSAT
une chambre au premier. Ils se firent servir à part. Le jeune homme était préoccupé, de mauvaise humeur. Il mangeait sans parler. Sa compagne, au contraire, s'arrêtait fréquemment pour poser des questions naïves auxquelles le silence de son convive la forçait à répondre elle-même. A la fm, impatienté :
— Tu m'ennuies ! dit-il, en posant sur la table son verre rempli de vin gris.
— Tu n'es pas aimable! répliqua la jeune femme, piquée.
Le jeune homme reprit :
— Laisse-moi donc tranquille, si tu étais à ma place!...
— De quoi as-tu peur, répliqua-t-elle ; il ne te mangera pas...
— En voilà un raisonnement! fit-il. Je voudrais t'y voir.
— Moi? dit la jeune femm.e en riant, si j'allais chez ton grand-père, jeté rapporterais cinquante mille francs demain...
— Il a passé l'âge des tentations...
— Polisson! Je me jetterais à ses pieds, comme dans les romans. Je lui dirais : « Grand-père, venez à mon aide ou je suis perdu. Je vais être saisi! » Je l'embrasserais, je pleurerais et j'aurais tout ce que je voudrais...
— Tu ne le connais pas !
— Je ne le connais pas, mais je sais bien qu'avec du sentiment on vient à bout de tout. Seulement tu es si bête...
Le jeune homme se récria.
— Certainement, reprit la jeune femme, tu es trop bête. Tu n'oses pas. Et puis tu n'as pas pour deux sous de sentiment...
— Ah! tu m'ennuies, à la fin. Je sais mieux que toi ce que j'ai à faire.
— Fais-le!
— Voyons, Clémentine, ne te fâche pas. J'irai demain matin et je lui dirai tout ce qui me passera par la tête.
Il s'était rapproché d'elle et la tenait par la taille.
— Vois-tu, continua-t-il, tu ne sais pas ce que c'est que ce vieux juge retiré des affaires. Il est plus serré que nos créanciers et, de plus, c'est un toqué.
Il l'embrassa sur la bouche.
— Allons! déshabille-toi. Je suis éreinté. Couchons-nous.
Elle obéit, car elle était lasse. Lentement, elle défit sa robe, arrangea ses cheveux blonds et lisses, ôta ses jupons et son corset ; et, quand elle fut au lit :
— Viens-tu? dit-elle, en tendant les bras.
Le lendemain matin, à six heures, il l'éveilla.
— Déjà! fit-elle, et tous les deux s'embrassèrent.
— Je vais là-bas, dit-il; je n'ai pas voulu partir sans te dire que tu feras bien de ne pas sortir de riiôtel. Tout le monde me connaît ici.
— Ça ne sera pas amusant !
-- Je reviendrai de bonne heure. Au revoir!
Il l'embrassa et elle se rendormit.
Ils vivaient ainsi depuis trois mois. Elle était couturière. Un soir, à une fête foraine, sur le boulevard des Batignolles, il l'avait rencontrée, plantée devant les chevaux de bois, grisée par la musique et les coups de grosse caisse. Elle avait accepté de faire un tour, puis un autre, et il l'avait emmenée chez lui, à l'hôtel. Elle s'était attachée à lui, le conseillait, le dirigeait. Les confidences partielles s'ensuivirent. Il lui apprit qu'il revenait de Belgique. Il avait, sans succès du reste, tenté d'y monter une affaire. Il exposait ses projets, comptait sur l'avenir. Pour le présent, il était au bout de son rouleau; comment ferait-il pour se procurer de l'argent? Ses parents habitaient la province, des gens posés, mais il n'osait plus rien leur demander. Alors elle l'avait encouragé, avait appris de lui que ses parents étaient dans la magistrature.
— Des juges! avait-elle riposté, avec sa gaîté de Parisienne ; tu te mets bien !
Et elle avait ajouté.
— Vas-y donc. Ils te donneront bien de l'argent...
Ainsi poussé, au risque de scandaliser les gens du pays, le jeune homme était parti pour Saint-Junien avec elle. Il en était fou et constamment il avait peur qu'elle ne le quittât.
En le voyant partir à six heures et demie du matin, le patron de l'hôtel lui demanda s'il avait besoin de quelqu'un pour le conduire dans les environs.
— C'est inutile, répondit-il.
Une demi-heure après, il sonnait à la porte de la maison du juge. On entendit les aboiements du chien de garde et Catherine vint ouvrir. Tout d'abord, elle ne le reconnut pas. Il se nomma et elle recula. Il y avait quatre ans qu'elle ne l'avait vu.
Comme il était changé! Elle lui trouvait l'air fatigué. Elle savait qu'il faisait la noce à Paris et, dans un souvenir rapide, elle le revoyait, lycéen auquel la barbe était venue trop tôt, tournant autour de ses quarante ans, dans la cuisine ou dans la buanderie, frôlant d'une main fébrile, avec quelque chose comme un désir sauvage dans le regard, son ample corset de paysanne. Lui, ayant fait son éducation depuis, ne songeait guère à ces lointains enfantillages.
— Mon grand-père va bien? demanda-t-il.
— Oui, dit la servante, et elle lui apprit que, le matin même, M. de Gombarieu était reparti pour Limoges.
Il fit une moue.
— Les oreilles ont dû vous tinter, dit-elle; on a parlé de vous hier soir.
— Ah! fit-il en haussant les épaules; eh bien, me voilà!
Elle comprit qu'il ne tenait pas à continuer la conversation avec elle et, sans ajouter un mot, elle se dirigea vers l'escalier qui conduisait au cabinet de l'ancien conseiller, en disant :
— Je vais annoncer à monsieur que vous êtes là.
Le jeune homme s'assit.
Jamais il n'avait eu l'esprit romanesque. Avide de jouir, il n'aimait pas à arrêter sa pensée sur les étapes franchies. Cependant, en se retrouvant dans la maison où, enfant, il avait joué si souvent, il fut troublé. Toute sa vie passée lui apparaissait dans une suite de tableaux fugitifs où il se voyait tout petit et déjà traité sévèrement; puis, paresseux écolier, sentant, dans l'ennui de cette maison austère, germer en lui les révoltes futures.
Lycéen, il venait passer ses vacances près de ce vieillard maniaque. Son père, il le voyait à
peine et n'en- recevait que des admonestations, jamais de caresses. Gomme ces fils de pasteurs protestants qui s'affranchissent plus vite que d'autres des croyances paternelles, Edmond de Combarieu détestait d'autant plus les magistrats qu'il était fils et petit-fils de juges.
Ce qui de tout temps l'avait excédé, c'était l'infatuation judiciaire, la noblesse de robe. Quel redoublement de dureté à son égard, le jour oii l'on s'était rendu compte qu'il ne ferait jamais son droit et qu'il ne la porterait jamais, cette toge sacrée qui est au juge ce que la soutane est au prêtre !
Malgré ce qui se mêlait d'amertume à ses souvenirs, le jeune homme était remué. Après tout, ces heures de sujétion n'étaient pas les plus mauvaises de sa vie. Il en avait vu bien d'autres au régiment lorsqu'après s'être engagé il lui avait fallu manger de la vache enragée!
Il se rappelait les lassitudes et les dégoûts du commencement, puis l'habitude enfin conquise du vice, les escapades bruyantes, les amours faciles, les tendresses chèrement payées, et la diversion saine des longues courses sur les confins du désert, à la poursuite des . tribus insoumises du sud-ouest algérien. Dure vie, traversée d'un triste épisode : un jour, le général le cassait de son grade de brigadier, pour avoir mangé
une partie des fonds de l'ordinaire avec une Espagnole noire et sèche dont le mari dirigeait une plantation d'alfa.
Quand il revenait en France, laissé à lui-même avec quatre mille francs qui lui restaient de la succession de sa mère, il entreprenait bien des choses, n'en achevant aucune. Changeant de but dès qu'un obstacle un peu sérieux se dressait devant ses pas, et surtout^s'abandonnant aux jouissances qui s'offraient. Désœuvré et perverti, il trouvait une sorte de salut le jour où il rencontrait Clémentine et où elle acceptait de vivre avec lui.
A bout de ressources, il venait, à cette heure, demander de l'argent à son grand-père avec la presque certitude d'un refus.
Un bruit de pas lourds ébranla l'escalier.
— Montez ! dit Catherine.
M. Le Doussat lisait ou plutôt il avait un livre ouvert sous les yeux. Il le referma dès qu'il entendit le jeune homme approcher.
Celui-ci voulait l'embrasser; il l'écarta d'un geste.
— D'où venez-vous ? dit-il.
— De Paris.
— Ah ! Et qu'y faites- vous en ce moment?
— Je suis dans les affaires.
— Quelles affaires ?
Ces questions troublaient le jeune homme. 11 y répondit comme il put, faisant mensonge sur mensonge, jusqu'à ce que le vieillard l'interrompît en lui disant :
— Edmond, votre père est sans nouvelles de vous ; il vous cherche...
— Ah ! oui, fit le jeune homme, il me l'ait suivre par la police, comme un malfaiteur !
— Mais n'êtes-vous pas un malfaiteur, s'écria le vieillard, vous qui souillez notre nom? Enfin ! que voulez-vous ?
Edmond se tut.
— Vous avez besoin d'argent, n'est-ce pas, reprit M. Le Doussat, et vous venez m'en demander ? Je vais vous en donner...
Le jeune homme le regarda, surpris.
— Je vais vous en donner, continua le vieillard, mais à une condition, c'est que vous vous en irez immédiatement en Amérique. Vous entendez? Et pour être sûr que vous vous en irez, on vous enverra l'argent à New- York.
— Je vous demande pardon, balbutia Edmond ; mais je ne veux pas quitter Paris.
— Tu ne veux pas ?
— Je ne peux pas. J'ai des affaires en train, des engagements pris, et c'est parce que je veux y faire face que je viens vous trouver.
— Tu ne veux pas aller en Amérique ? répéta
le Yieillard en se levant et en marchant sur son petit-fils.
Celui-ci fit un pas en arrière.
— Donnez-moi huit jours pour vous répondre, dit-il.
— Je te donne douze heures. Tu vas dîner ici ; tu y coucheras et demain matin ...
— Je ne puis pas rester, dit Edmond, pensant à Clémentine.
— Alors, va-t'en ! cria M. Le Doussat, en s'asseyant dans son fauteuil et en reprenant son livre.
Edmond était embarrassé. Il cherchait un moyen de tléchir le vieillard et ne le trouvait pas.
Il capitula.
— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il avec résignation.
M. Le Doussat, apaisé, le considéra en silence pendant un instant ; puis, comme ressaisi tout à coup par sa chimère :
— C'est parce que l'or est rare, fit-il sentencieusement, que les hommes sont méchants. Je suis sur la trace de ce qui doit guérir tous nos maux. L'eau ardente et le sang humain sont près de la poudre de projection. Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe, a
instruit Nicolas Flamcl qui fit de l'argent avec du mercure, un lundi, le jour de la lune.
Le jeune homme le laissait parler.
Le vieillard poursuivit, avec une expression mystique :
— Les incrédules ne trouveront jamais la pierre. La poudre de projection engendre le métal femelle... Cette nuit j'ai cru que j'avais déchiffré la formule...
Il s'interrompit lui-même et, fermant les yeux, il demeura plongé dans une rêverie profonde dont il sortit pour dire lentement :
— Qu'est-ce que l'or ? Six mille francs en or que j'ai là valent quelque chose parce que la terre avare en produit peu. J'en ferai des monceaux, un jour. J'avilirai le métal précieux et souverain.
Edmond coucha dans la chambre où son père avait dormi la veille. Il ne pouvait pas fermer les yeux. Après avoir réfléchi toute la journée sur ce qu'il devait faire, il prenait la résolution de ne pas aller en Amérique où Clémentine n'aurait jamais consenti à le suivre. Il avait besoin d'argent, c'était vrai ; eh bien ! avant de repartir pour Paris, il tenterait un dernier effort pour attendrir son grand-père, et il en viendrait bien à bout. Mais si le vieillard refusait?... Le jeune homme s'arrêtait avec angoisse à la pensée de rentrer sans argent. Il voyait devant lui la misère noire et quelque chose comme un gouffre ouvert sous ses pieds.
Il s'endormit pourtant, mais son sommeil fut de courte durée. Il eut les réflexions lucides des heures d'insomnie et, dans le silence de la nuit apaisée, sa situation lui parut plus difficile et plus sombre encore. Que deviendrait-il quand sa maîtresse le quitterait? Car elle le quitterait, il en était sûr, et il ne pourrait rien pour la retenir, le jour où le pain viendrait à manquer.
Aller en Amérique?... Non! Jamais!
Il se rappela dans ses moindres détails sa conversation avec son grand-père. Le pauvre fou, si occupé de sa marotte! Faire de l'or... Six mille francs en or...
Six mille francs en or!...
Une mauvaise pensée traversa le cerveau d'Edmond. Il la chassa bien vite, mais elle le ressaisit aussitôt. Il se leva, supposant que, complètement éveillé, l'idée maudite le quitterait. Elle ne le quitta pas. Un moment, il songea à fuir la maison, à retourner à Saint-Junien dans la nuit... Six mille francs !... C'était le salut...
Il s'assit sur le lit, en proie à une anxiété qui l'empêchait de respirer. Il sentait le froid et mit son paletot. Pendant une heure, il resta ainsi sans bouger ; puis, comme conduit par une volonté plus forte que la sienne, il sortit de sa chambre.
Le couloir sur lequel s'ouvraient toutes les portes était noir. Edmond le connaissait, mais, dans son trouble, il ne se souvenait plus de rien. Il crut ne marcher que trois pas et se trouva à l'extrémité de ce couloir. Sa main toucha le mur. Il revint en arrière et s'arrêta devant la porte entre-bàillée de sa chambre.
Il faillit rentrer, car le mouvement l'avait un peu calmé. Une seconde de réflexion le perdit. Il eut la perception instantanée de son dénûment et son parti fut pris. Il avança lentement, avec résolution, en étendant le bras, et atteignit une porte qu'il reconnut. C'était celle du cabinet de travail. Sans bruit, il tourna la clef et il entra.
La pièce prenait jour sur les champs et il y faisait presque clair. Edmond se rappela qu'en parlant le vieillard avait, du geste, désigné un vieux bahut en chêne placé dans un angle. Il se dirigea vers ce meuble, l'ouvrit sans effort, prit un petit sac de toile grise et s'en alla comme il était venu, posément, tirant sa sécurité du sommeil profond de M. Le Doussat.
Rentré dans sa chambre, Edmond dissimula de son mieux les six mille francs, qu'il mit dans son mouchoir. Il était sauvé; il n'irait pas en Amérique. Il vivrait pendant six mois au moins avec cela.
Il venait de commettre un vol, il est vrai.
Étail-ce un vol ? Cet argent n'était-il pas à lui? Ne devait-il pas en hériter un jour? Sur cette pensée, il se recoucha, très las, et s'endormit.
Le lendematn matin, il se présenta devant M. Le Doussat, dans une attitude- résignée qui trompa d'abord le vieillard.
— Tu pars? demanda celui-ci.
— Oui. Je ne puis rester plus longtemps. Il faut que je rentre à Paris.
— Tu consens à aller en Amérique ?
— Non.
M. Le Doussat fronça le sourcil.
— Alors, fit-il, je ne peux pas te donner ce que tu m'as demandé.
— Je travaillerai, dit Edmond. Je me tirerai d'affaire d'un autre côté, comme je pourrai.
— Travailler? Vous? s'écria le vieillard. Vous que la paresse a conduit au point où vous en êtes? Je ne vous crois pas!
Edmond protesta.
M. Le Doussat reprit, sévère, puis ému :
— Prenez garde ! Ne descendez pas davantage la pente... Edmond, écoute-moi! Tout espoir est-il perdu de te voir rentrer ici, non en mendiant mais le front haut, le regard levé?...
Le jeune homme ne répondit pas.
— Eh bien! va-t'en ! cria M. Le Doussat, que
cet effort fit tousser. Va-t'en! Mais sache bien qu'il y a un moyen de punir les enfants comme toi. Tu n'auras pas un sou de moi. Je préférerais laisser tout ce que j'ai à Catherine et aux pauvres;.. Et si j'arrive à mes fins, si je puis trouver le secret que je cherche, ce sont eux, entends-tu, ce sont eux qui hériteront de tout.
Edmond sortit sans répondre. Il avait hâte de partir. Que lui importaient les imprécations du vieillard, ses menaces! Il se souciait bien de l'avenir. Il avait besoin d'argent tout de suite, il en avait. C'était assez pour le moment.
En descendant le perron, il aperçut Catherine qui caressait le chien de garde ; il lança un mauvais regard. à la vieille servante.
— Voleuse ! murmura-t-il, à la pensée qu'une partie de l'héritage de son grand-père pourrait lui échapper pour aller à cette fille.
Il ouvrit la grille et s'engagea sur la route, emportant les six mille francs en or de M. Le Doussat.
Après le départ de son petit-fils, l'ancien conseiller resta songeur. Il ne comprenait rien au silence d'Edmond, à sa résignation où il sentait un fond de révolte, à son brusque départ qui lui semblait une énigme. Il le savait menteur, mais il savait aussi que, pour venir ainsi de Paris, il avait fallu au jeune homme cette nécessité près-
santé qui affole les aventuriers et fait qu'ils ne reculent devant rien.
Pourquoi était-il parti ainsi, sans insister ?
Le vieillard se remit à ses livres, mais son esprit était distrait. Les définitions ténébreuses des philosophes hermétiques, n'eurent pas le pouvoir de l'arracher à ses méditations, et il n'essaya pas, ce matin-là, de pénétrer leur sens caché.
A midi, Catherine lui apporta son dîner. Gomme elle le disposait sur une petite table carrée, près d'une fenêtre, elle laissa échapper un cri.
— Qu'y a-t-il ? demanda M. Le Doussat.
— Ce n'est rien, fit la servante ; un peu d'encre renversée par monsieur sur le bahut. Il sera difficile de l'enlever.
— De l'encre sur le bahut ? Ce n'est pas possible !
— Pardon, monsieur, la bouteille est toujours là.
— Je n'y touche jamais. C'est vous, Catherine, qui aurez fait tomber cette bouteille.
— Pardon, monsieur, ce n'est pas moi, fit la servante, en élevant la voix.
M. Le Doussat connaissait la sincérité et Fentêtement de Catherine; il ne s'obstina pas.
— Essuyez cela, dit-il doucement.
— Comme ça va être commode !
— Il ne fallait pas toucher au bahut, riposta M. Le Doussat, s'oubliant.
Les hostilités furent reprises.
— Je vous dis que je n'ai touché à rien! cria Catherine.
— Allons, taisez-vous ! répondit le conseiller qui se leva et vint considérer de près une large tache d'encre s'étalant sur le couvercle du bahut.
Tout à coup, il tressaillit, devint très pâle, et dit à Catherine, étonnée :
— Laissez-moi !
La servante n'obéit pas ; elle s'approcha du vieillard et le fit asseoir dans son fauteuil.
M. Le Doussat suffoquait. Elle ouvrit la fenêtre. Il fit un geste et elle vint près de lui.
— Vous... n'êtes pas... entrée... ici... depuis... hier soir? interrogea l'ancien conseiller d'une voix entrecoupée.
— Puisque je dis à monsieur...
— C'est bien ! fit-il. Assez !
Et, retrouvant soudain des forces, il se dirigea de nouveau vers le bahut et l'ouvrit. Il resta pendant quelques minutes sans parler, anéanti. Il tremblait à ce point que Catherine dut le soutenir. Elle avança la tête et vit que les papiers placés dans le bahut étaient bouleversés.
— Au voleur ! cria-t-elle.
M. Le Doussat se retourna et lui mit sur la bouche sa main desséchée, en la regardant d'un air si terrible qu'elle eut peur.
— Il n'y a pas de voleurs dans la maison, ditil péniblement et comme s'adressant à luimême.
Il retourna s'asseoir et, repoussant du bras Catherine qui voulait le faire boire :
— Vous savez bien, dit-il, que je ne mets jamais d'argent dans ce meuble. Je serre mes valeurs dans le secrétaire de ma chambre à coucher. Je ne garde jamais rien ici ; on n'a donc pas pu me voler. Pourquoi avez-vous crié : « Au voleur ! »
Il scandait ses mots en parlant. On eût dit qu'il répétait une leçon et qu'il voulait que Catherine apprît cette leçon à son tour.
Après une pause, il reprit :
— Qu'avez-vous vu, Catherine? Vous n'avez rien vu. Vous ne voyez rien. Il ne se trouvait rien de précieux dans le bahut, seulement quelques papiers. J'ai eu un vertige ; à mon âge, ce n'est pas surprenant. Il faut que j'y pense ; le moment approche "oix tout sera fini pour moi. Je voudrais bien découvrir la composition de cet élixir, de cet or potable qui donnera à la triste humanité une santé éternelle...
Il se leva tout d'une pièce :
— Où est mon dîner? dit-il. Vous essuierez cette encre tout à l'heure. Donnez-moi un peu de vin, Catherine.
Il paraissait subitement calmé. La servante le regardait avec une expression d'anxiété.
— Qu'est-ce que vous avez ? demanda M. Le Doussat d'une voix affaiblie.
— Rien, monsieur, rien ! fit la servante, émue. Elle se souvenait très bien maintenant. Deux
jours auparavant, on avait apporté au conseiller l'argent d'une ferme et, devant elle, il avait placé cet argent dans le bahut. Elle ne dit rien, arrangea le couvert du vieillard et sortit.
Elle fit deux pas dans le couloir ; son pied foula quelque chose qu'elle ramassa. C'était un petit sac de toile grossière. Elle le reconnut pour celui qui contenait la somme d'argent serrée dans le bahut. La lumière éclata pour elle. M. Edmond !...
Tout d'abord, elle ne voulait point croire; mais le trouble de M. Le Doussat ne lui permit pas de douter longtemps. Le voleur, c'était... Elle comprit pourquoi il ne devait pas y avoir eu de vol.
Resté seul, M. Le Doussat avait repoussé la table où son dîner l'attendait. La tête penchée sur la poitrine, il se parlait à lui-même :
— Si je mourais avant d'avoir trouvé le secret ! dit-il.
Cette pensée donnée à la folie de sa solitaire
46 l'assassip^ de m. le doussat
vieillesse, il songea à ce qui venait de se passer, à l'horrible découverte. Il était sûr du silence de Catherine. On ne saurait jamais rien du vol des six mille francs en or.
Le coupable en demeurerait-il là?...
Son petit-fils n'était plus seulement un mauvais sujet, vivant d'emprunts et d'expédients, adonné au plaisir, un joueur, un débauché, c'était un... M. Le Doussat ne pouvait pas prononcer le mot ; sa langue était comme paralysée. Affaissé, il souffrait cruellement, moins comme aïeul peut-être que comme magistrat.
Ce qui était atteint en lui, c'était surtout l'orgueil de la robe qu'il avait portée pendant cinquante ans, c'était l'hermine immaculée où s'incarnait à ses yeux ce qu'il y a de plus haut et de plus sacré sur la terre : la Justice.
Dans une sorte de vision confuse, le vieillard se retrouvait sur son siège, présidant la Cour d'assises ; il respirait l'odeur lourde de cette salle carrée où s'entassaient, les jours des causes retentissantes, toutes les notabilités de la ville. L'organe du ministère public étendait le bras et son geste rigide désignait à la cour et aux jurés un accusé en qui M. Le Doussat reconnaissait son petit-fils.
Ce qui ajoutait à sa douleur, c'était le sentiment de son impuissance. Il ne pouvait rien et
comptait peu sur l'énergie de M. de Combarieu.
Avec sa froideur constante et ses dédains exagérés pour le jeune homme, le père d'Edmond avait contribué à le perdre, et il y avait de sa faute si après avoir été un insoumis et un dévoyé...
Après tout, M. Le Doussat se doutait que c'était pour lui obéir que l'avocat général faisait exercer sur son fils une surveillance qui irritait celui-ci sans le contenir.
Certes, M. de Combarieu redoutait le déshonneur autant que son beau-père lui-même, mais son tempérament ne le portait pas aux rigueurs. Ce n'était pas un violent.
La correction de sa vie était une apparence, et son veuvage de vingt ans n'était pas exempt d'incidents. Il avait eu des maîtresses ; il en avait encore. Le drame intime dénoué par la mort de sa femme l'avait pour ainsi dire déséquilibré. Ce roman vécu et pleuré faisait de lui un sentimental. A la façon des romantiques, il cherchait, et, à force d'imagination, il parvenait parfois à retrouver, dans la femme qui se donnait passagèrement à lui, la chère morte dont la trahison assombrissait toute sa vie.
Ainsi réduit à n'espérer qu'en lui-même, M. Le Doussat éprouvait une angoisse profonde. Dans la crise physique venue après la découverte dont
Catherine avait été témoin, il sentait un avertissement, un appel. Il touchait au terme de sa course terrestre. La mortj arrivait : elle l'arracherait quelque matin aux recherches patientes du Grand OEuvre. Il ne laisserait rien derrière lui, qu'un nom respecté... et ce nom respecté, ce vieux nom parlementaire, il dépendait d'un vaurien de le déshonorer à jamais !
Quelqu'un qui l'aurait surpris, à cette heure, anéanti et gémissant à l'idée d'un insuccès possible de sa poursuite chimérique, lui aurait appliqué non sans raison le mot de Fourcroy :
« L'alchimie a occupé beaucoup de fous, ruiné une foule d'hommes cupides ou insensés, et dupé une foule encore plus grande d'hommes crédules. »
C'était une existence curieuse que celle de M. de Combarieu. Magistrat, revêtu de l'une des plus hautes charges de ce clergé judiciaire qui n'est pas sans analogie avec l'autre, il avait au plus haut point la physionomie de son emploi.
Quelque chose de sévère et d'impitoyable paraissait dans toute sa personne. Malheur à l'accusé contre lequel il portait la parole ! Il n'y avait pas d'exemple que M. de Combarieu sortit du prétoire, dans les causes d'assassinat, sans emporter une condamnation à mort. Les jurés, bourgeois arrachés pour quelques heures à la vie paisible, au négoce, à la maison des champs, frémissaient quand ils voyaient assis à la droite de la cour, cet
OF Nfiw York.
homme pâle dont le visage prenait on ne sait quelle expression funeste et dont la voix tranchante éveillait l'idée du sinistre couteau qu'elle allait faire tomber, avec un verdict sans appel, sur la nuque du meurtrier anéanti.
Cette magistrature ressemblait bien à Une sorte de prêtrise, et celui qui en était investi, présentait bien, en apparence, toutes les allures de l'homme qui accomplit un sacerdoce. Jamais en public il ne se départait de la gravité qu'il montrait dans l'exercice de ses redoutables fonctions. Dans la rue, il passait sans jamais s'arrêter, le regard dur, dressant sa haute taille, s'inclinant à peine pour saluer les fonctionnaires qu'il rencontrait. Il incarnait la Loi.
Pourtant, dans son dossier, à Paris, se trouvait une longue note du procureur général, note écrite d'un style ambigu et prudent, où l'avocat général était montré sous un jour un peu différent.
Voici cette note :
« M. de Combarieu, excellent magistrat, talent de parole réel.
» Il est impossible de ne pas informer M. le garde des sceaux d'une situation qui pourrait, à un moment donné, jeter une défaveur relative sur le parquet tout entier. M. de C... a des maîtresses. Veuf de bonne heure, il ne s'est pas re-
marié. On lui connaît une liaison avec la veuve d'un agent des finances. Malgré la discrétion qu'il apporte dans ses relations avec cette personne, un scandale est à craindre.
» Il faut ajouter qu'un rapport de police, qui n'a pas été contrôlé, mentionne la présence de ce magistrat, il y a deux semaines, la nuit, dans une maison mal famée.
» Les opinions politiques de M. de G... sont excellentes. »
Le garde des sceaux faisait partie d'un cabinet conservateur. Les opinions excellentes de M. de Combarieu étaient des opinions conservatrices.
Son père, le célèbre jurisconsulte de Toulouse, s'avouait orléaniste. De race et d'instinct, le jeune magistrat n'aimait ni l'Empire ni la République, et considérait la restauration de la branche aînée comme une impossibilité. L'opinion orléaniste lui allait comme un gant. Très peu connue dans le ressort de Limoges, elle faisait de lui quelqu'un à part.
On savait ce qu'il voulait dire quand il invoquait les grands principes sociaux méconnus. On ne se méprenait pas sur l'objet de ses regrets quand il dénonçait, dans les procès politiques, le flot montant de la démagogie qui submerge à la longue tout ce qu'il y a de respectable dans ce pays.
Attentif à ménager les ambitions qui [le servent, le clergé estimait M. de Gombarieu en dépit des bruits fâcheux répandus sur ses mœurs privées. Dans un discours de rentrée, il avait dit, faisant allusion à l'alliance étroite de la Magistra ture et de l'Église : « Nos robes sont sœurs... » Parole inoubliable qui lui méritait une reconnaissance sans bornes. ,0n parlait de lui avec admiration dans les bureaux de l'archevêché.
Ceci compensait cela. On lui pardonnait d'être homme quoique magistrat, et sa tenue irréprochable, la correction et la sévérité de son langage, ses opinions excellentes faisaient que l'on passait sur des faiblesses qu'il mettait, d'ailleurs, le plus grand soin à cacher.
Ainsi de sa vie il faisait deux parts. On n'ose donner le nom d'hypocrisie aux apparences vertueuses qu'il endossait comme sa robe de magistrat, par devoir professionnel, par pudeur d'homme de parti. Ce n'était point sa faute si, né avec de grandes passions, nerveux à l'excès, ayant traversé la plus cruelle des épreuves, ayant été trahi dans la plus sainte des affections, il aimait l'amour pour lui-même, pour le ressort qu'il donnait à sa vie ennuyée et détraquée, et peutêtre aussi pour l'apaisement des lendemains de rendez-vous. Gela mettait un peu de mélancolie dans le personnage austère qu'il jouait.
Son fils, il y pensait le moins qu'il pouvait. S'il était accouru à Saint- Junien, en recevant l'information de la police belge, c'était parce qu'il savait que M. Le Doussat ne lui pardonnerait pas d'accentuer son indifférence paternelle au point de laisser plus longtemps Edmond livré à luimême.
Aller à Paris, comme son beau-père le lui ordonnait, c'était pour lui un véritable sacrifice, et il ne l'accomplit pas sans hésitation. Cependant, aussitôt rentré à Limoges, il demanda un congé d'un mois au procureur général qui en écrivit immédiatement à la chancellerie.
Gomme M. de Gombarieu motivait sa requête, la réponse ne se fit pas attendre. Le garde des sceaux fit dire que les préoccupations de l'avocat général étaient trop respectables et trop touchantes pour ne pas lui accorder ce qu'il sollicitait. Le ministre ajouta même que si une prolongation de congé devenait nécessaire, il autorisait M. de Gombarieu à venir la lui demander dans son cabinet, à Paris.
Le procureur général fit appeler M. de Gombarieu.
— Je suis heureux, lui dit-il, d'avoir à vous annoncer que M. le garde des sceaux a répondu favorablement à la lettre que je lui ai écrite à votre sujet.
M l'assassin de m. le doussat
L'avocat général remercia avec des protestations de reconnaissance.
Le procureur général reprit :
— Je n'ai pas de raisons pour ne pas vous communiquer la lettre du ministre. La voici. Je ne vous cacherai pas davantage que c'est avec satisfaction que j'ai constaté l'inanité des efforts de certains magistrats du ressort pour vous nuire...
M. de Gombarieu ne tressaillit pas; seulement son regard prit une expression de fixité particulière.
— Vous êtes très jalousé, dit le procureur général. Vos succès vous ont fait non seulement des envieux mais des ennemis particuliers. Je ne saurais donc trop vous engager à observer une attitude prudente, quelque bienveillance que vous témoigne M. le garde des sceaux. Il connaît vos opinions et elles ne pourront que le bien disposer à votre égard. Cependant si, comme j'ai des motifs de le craindre, le ministre est informé de certains bruits qui courent ici sur votre compte...
L'avocat général ne bougea pas. Son supérieur avait fait une pause, dans l'espoir de provoquer une question ou peut-être une dénégation.
Désappointé, il continua :
— Mon cher de Gombarieu, nous avons charge d'âmes, nous autres magistrats, ne l'oubliez pas !
Mais voici où je veux en venir. Vous verrez M. le garde des sceaux ; vous le devez après la lettre que vous venez de lire. Le moment serait peutêtre bien choisi pour lui rappeler que je ne suis pas encore officier de la Légion d'honneur.
L'avocat général respira. Le langage élogieux et les réticences de son interlocuteur étaient de simples procédés oratoires, un exorde à la fois par la persuasion et par la terreur. Le procureur général avait besoin de lui ; il résolut de tirer immédiatement parti de ses avantages.
— C'est une grande injustice, fit-il avec calme. Si vous croyez que le ministre ne s'étonnera pas de m'entendre solliciter pour mon supérieur hiérarchique...
— Vous y mettrez de l'habileté, répondit le procureur général. Je ne puis pas être votre protégé, ajouta-t-il avec hauteur, mais au cours d'un entretien avec M. le garde des sceaux, vous pouvez laisser échapper quelques paroles à mon sujet, témoigner de l'étonnement de ce qu'un magistrat comme moi n'ait été l'objet d'aucun avancement ni d'aucune distinction depuis plus de deux ans. Il est tout naturel que vous, qui venez immédiatement après moi, vous parliez avec éloge du chef du parquet auquel vous, êtes attaché et que vous honorez par votre talent et par vos lumières juridiques.
M. de Combarieii répliqua, détournant la conversation :
— Je ne suis pas surpris que M. de Beauménard me desserve...
— Je n'ai pas nommé M. de Beauménard, dit le procureur qui, en effet, n'avait désigné personne.
— Je ne me permettrai point de faire violence à votre discrétion, surtout après les marques d'intérêt que vous venez de me donner, dit froidement M. de Gombarieu. Je sais que M. de Beauménard envie ma place. Sa famille le pousse beaucoup ; son beau-frère est député...
— Et vote avec la gauche, interrompit avec mépris le procureur général.
— Mais pourquoi M. de Beauménard s'obstine-t-il à rester dans le ressort de Limoges? Pourquoi ne sollicite-t-il pas son changement, dans l'intérêt de son avenir? dit M. de Gombarieu.
Le procureur général comprit :
— Il serait difficile d'^éloigner M. de Beauménard dont toute la famille habite le département. J'aviserai cependant. Quand vous reviendrez de Paris, mon cher avocat général, vous pourrez vous rendre compte de l'impuissance de vos ennemis. Je suis chevalier depuis 1869, ajouta-t-il ; 1869; vous n'oublierez pas la date?...
L'entretien finit sur ces mots.
Rentré chez lui, M. de Gombarieu trouva une lettre sur son bureau. Il l'ouvrit. Son beau-père l'informait de la visite d'Edmond. D'une écriture large et tremblée, les lignes espacées, cette lettre fut lue rapidement. Le vieillard parlait du vol des six mille francs. « Je n'ai pas voulu vous écrire aussitôt après avoir découvert cette dernière infamie », disait-il.
La vérité, c'est qu'il n'avait pas pu écrire. Pendant plusieurs jours, il était resté en proie à un état nerveux inquiétant. Le juge de paix et Catherine firent appeler un médecin qui, pour tout remède, défendit qu'on laissât M. Le Doussat entrer de huit jours dans son cabinet de travail. Le vieillard protesta ; le docteur prit la clef et la confia au juge de paix, en disant qu'il ne répondait de rien si, avant la fm de la semaine, M. Le Doussat retombait sous l'empire de préoccupations intellectuelles trop absorbantes.
— Voleur!... murmura M. de Gombarieu en froissant la lettre de son beau-père. Voleur!... Edmond !...
— Je partirai demain matin, fit-il après une longue pause.
Le lendemain soir, il était à Paris.