‹ L'assassin de M. Le DoussatChapitre 2 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Rue Montmartre, 145, au cœur de Paris, à deux pas de la Bourse, s'ouvrait la boutique, étroite, mal aérée, obscure, partagée en deux par un grillage qui contribuait à la rendre plus sombre encore. Sur la devanture, un mot étincelait en lettres dorées : Change. A l'étalage, des titres montraient leurs rubriques, chefs-d'œuvre de typographie : ici, des chemins de fer et des ponts ; là, des arabesques savantes. Dans des sébiles de petite dimension luisait la monnaie d'or. A côté se voyaient des billets de banque de tous les pays du monde.

De la rue, on apercevait la silhouette d'un employé qui fumait des cigarettes toute la journée, s'interrompant quelquefois pour manier avec alïectation les louis brillant au fond des sébiles, ou pour déplacer, avec une lenteur exagérée, les titres posés dans toute leur longueur afin de tenter davantage le passant.

Près de la porte, un tableau noir renseignait sur les fluctuations de la cote du jour. De deux à trois heures, il se formait un rassemblement. De pauvres hères, qui n'avaient jamais su ce que c'était qu'un titre de rente, s'arrêtaient et commentaient les cours avec des considérations baroques sur la politique étrangère en général et sur l'alliance des trois empereurs en particulier.

Il entrait peu de monde dans la boutique. Cependant, au commencement du mois, à l'époque du détachement des coupons, quelques vieilles rentières, se présentaient pour éviter les longues queues dans les bureaux des Compagnies ou devant les guichets du Trésor. Après des pourparlers, on leur payait leurs coupons comptant, déduction faite d'une commission légère, mais on ne les laissait partir qu'après avoir obtenu d'elles un ordre de Bourse ou un versement en vue d'une émission. A celles que l'on croyait plus faciles à convaincre, on présentait une combinaison d'assurance financière qui donnait vingt

pour cent d'intérêt la première année, sauf à prendre le capital l'année suivante.

Tous les jours, à trois heures, le patron faisait son entrée dans la boutique, la redingote fripée, le chapeau de travers, encore tout secoué du tumulte de la Bourse. Il passait derrière le grillage, demandait une cigarette à l'employé, tombait sur une chaise et lançait une exclamation, toujours la même :

— Mauvaise Bourse !

Depuis trois mois qu'il tenait le fonds de change, la Bourse était mauvaise, ferme quand il l'aurait voulue molle, agitée quand il l'aurait voulue calme. Les cours montaient en liquidation quand il était vendeur, baissaient quand il était acheteur et les reports étaient chers. Cet acharnement de la mauvaise chance le rendait colère. D'un geste fébrile il s'emparait du carnet des ordres de Bourse, de celui des dépôts et de celui des avances oii les noms des clients artistement calligraphiés, s'étalaient, rares, en face des chiffres d'opérations insignifiantes.

Il jetait les carnets devant l'employé et répétait :

— Bourse mauvaise !

Aussi, c'était la faute des juifs et du gouvernement. A la Bourse, il n'y avait que des canailles, des filous. Le banquier Busnach, un allemand

pas même naturalisé, jouait des tours à la spéculation, lui tendait des pièges où elle se laissait prendre invariablement. Il tenait presque toujours à la main un télégramme de Vienne, de Berlin, ou de Londres, et les naïfs s'empressaient autour de lui. Ils sollicitaient la confidence du contenu du petit papier bleu; Busnach faisait des difficultés et ne cédait qu'après avoir dit, avec un sourire indéfinissable :

— Pour fous, mon ger, je n'ai bas de segret. C'était une belle indignation parmi les coulis-

siers et parmi les courtiers marrons quand, le lendemain, ils obtenaient la preuve que Busnach s'était moqué d'eux.

Bue Montmartre, 145, on s'emportait vertueusement.

— Bourse mauvaise ! Une si bonne affaire ! On devrait expulser ce Busnach qui n'est qu'un espion prussien.

Le patron était un jeune homme ; vingt-six ans au plus, la barbe blonde et claire, l'œil très bleu, la lèvre épaisse des jouisseurs, les cheveux déjà rares. Beau parleur, il se grisait de ses propres paroles, et laissait paraître à tout bout de champ une vanité enfantine de se voir mêlé au monde des affaires. Doué de beaucoup d'imagination, avec peu de suite dans les idées, il passait son temps à chercher des combinaisons.

Il ne lui suffisait pas d'être M. Audial, changeur; il aspirait à de plus hautes destinées. Il voulait monter une affaire, une grande Société anonyme par actions dont il serait le directeur. M. Audial, directeur. Gela ferait très bien sur les cartes de visite. Sa famille était fiche, il attendait des héritages, de parents très âgés. Savait-on s'il ne pourrait pas, disposant des premiers capitaux toujours si difficiles à trouver, jouer quelque jour un rôle, un vrai rôle, dans la finance !

Par malheur, Audial était étourdi. Lui qui, sans scrupule aucun, voulait faire des dupes, Busnach et d'autres le dupaient avec la plus grande facilité. Il mangeait son argent et celui de ses clients. Incapable de prévoyance, les coups les plus attendus le prenaient à l'improviste, pour ainsi dire. Il n'était jamais préparé à rien quoiqu'il fût prêt à tout, et laissait passer les occasions les meilleures sans en profiter. Le premier moment d'humeur passé, sa légèreté prenait le dessus, et il en revenait à ses combinaisons.

Une combinaison, dans le style des affaires, c'est, en général, quelque chose d'indéterminé, qui n'existe que dans les conversations de la Bourse ou des cafés. Le but est plus ou moins précis, mais les moyens le sont très peu. Le succès est toujours sûr, théoriquement ; il repose sur

des hypothèses déduites avec une logique irréprochable. Tous les concours dont on a besoin sont certains, les calculs invariablement exacts. Tout a été prévu, on n'a rien omis d'essentiel ou même d'accessoire. L'affaire est excellente. C'était une lacune à combler, la seule entreprise pour laquelle il restât une place et des capitaux : la dernière des bonnes combinaisons. On a vu tout le monde, tout est prêt, on va commencer. La date est fixée, puis reculée, puis ajournée indéfiniment, et la combinaison a vécu. Paris en voit naître et mourir des milliers dans un jour.

Audial avait fait bien des fois cette expérience qui en eût découragé de plus sérieux que lui, mais ses associés ne le laissaient jamais livré à lui-même.

Dans le monde interlope de la Bourse, il avait été deviné, jugé et accaparé par un ancien huissier devenu agent d'affaires et par un avocat consultant. Ces deux individus sentaient tout le parti qu'ils pouvaient tirer de lui. Ils l'exploitaient et lui suggéraient de nouvelles combinaisons quand celles qu'il avait longtemps caressées étaient à l'eau.

Un jour, comme Audial entrait dans sa boutique de changeur et qu'il prononçait les mots fatidiques : « Mauvaise Bourse ! » il aperçut debout devant le guichet, l'ancien huissier et l'a-

vocal consultant qu'il venait de quitter, quelques instants auparavant, sous le péristyle de la Bourse.

L'avocat Couturier et l'huissier Buret offraient deux spécimens caractéristiques de cette catégorie nombreuse d'hommes tarés qui vivent à la Bourse de ce qu'on pourrait appeler les miettes ou les déchets de la spéculation. Ils avaient la spécialité de découvrir les litiges, de les l'aire naître au besoin, et d'en tirer tout le parti possible. C'est dans leur poche que les actionnaires malheureux, les détenteurs de titres bons tout au plus à vendre au poids, versaient ce qui leur restait d'argent dans le chimérique espoir de faire triompher des revendications très fondées mais dont le tort essentiel était de s'adresser à des Sociétés en déconfiture. Buret et Couturier leur tiraient leurs derniers sous, et se faisaient payer par les sociétés elles-mêmes pour trahir les intérêts de leurs clients. Ils touchaient de toutes mains. Jusqu'au jour où il était bien démontré qu'elles n'avaient plus rien à perdre, les infortunées victimes de la finance allaient et venaient du cabinet de Couturier au cabinet de Buret et vice versa. L'habileté des deux associés consistait précisément à paraître ne point se connaître aux yeux de leurs dupes.

On ne les rencontrait ensemble que le soir,

vers sept heures, dans un café de la rue Montmartre où ils prenaient des absinthes consécutives, préparées avec art et bues avec volupté. Dans une causerie pleine d'abandon, ils récapitulaient alors les affaires de la journée et préméditaient celles du lendemain.

Il fallait les voir jouant fin contre fin, se tâtant, se mesurant, usant l'un contre l'autre de leurs ruses d'hommes de loi en délicatesse avec le Code et finalement se mettant d'accord aux dépens de leur clientèle.

Ils se ressemblaient peu. Buret, maigre, le visage flétri, l'air mauvais, le ton rogue, parlant par monosyllabes; Couturier, très gras, la face rouge, un nez d'ivrogne, exubérant, abondant, caressant. A défaut d'un acte quelconque, impossible à rédiger tant ils se défiaient, leur association de fait se basait sur ce qu'ils savaient l'un de l'autre, sur la commune responsabilité de filouteries commises ensemble, — et aussi sur le besoin qu'ils avaient tous les deux de leur expérience respective pour passer au travers des mailles élastiques des lois, rigoureuses aux simples, faciles aux habiles.

— Allons prendre une absinthe, dit Couturier.

— A quatre heures, objecta Buret qui, à certains jours, ménageait son estomac.

— Vous prendrez ce que vous voudrez !

— Où allons-nous demanda Audial, en jetant un coup d'œil sur les livres de son employé.

— Où nous allons tous les jours, répondit Couturier, en regardant Buret. Nous monterons dans la salle du premier.

Quelques minutes après, Audial, Buret et Couturier se trouvaient assis dans une sorte de cabinet, au premier étage d'un café. Quand le garçon eut placé devant eux ce que Buret appelait une absinthe prématurée, ils restèrent un moment à se dévisager.

Couturier prit le premier la parole :

— J'ai une combinaison, dit-il rondement. J'en ai parlé à Buret, qui la trouve excellente, — je viens vous la proposer.

Et il se mit à exposer l'affaire.

Il s'agissait d'une Société anonyme au capital de cinq millions divisé en 10,000 actions, ayant pour objet la vente et l'achat en commission de marchandises, l'organisation de ventes publiques, les prêts sur warrants. Sur les 2,500 actions dont la loi exigeait la souscription préalable, 300 étaient prises déjà, Audial, Buret et Couturier s'en attribueraient chacun 400 ; Busnach promettait d'en prendre 200 ; on était sûr de placer le reste dans la clientèle de la maison de change. On louerait un local, un vaste local. Déjà Buret jetait les yeux sur un magnifique entre-

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sol de la rue du Quatre-Septembre. On y serait très bien. On aurait un conseil d'administration bien composé : un colonel, un ingénieur, deux propriétaires et un député. Une bonne affaire.

Audial écoutait avec intérêt. Un horizon magnifique s'ouvrait devant lui. Il se sentait l'étoffe d'un Pereire. Une affaire comme celle-là deviendrait aisément une entreprise internationale ; on créerait des entrepôts en Espagne et en Italie ; on achèterait des navires ; etc. . .

A son tour. Couturier le laissait dire tandis que Buret, sans desserrer les dents, faisait une seconde absinthe. Audial [s'arrêta sur cette idée que l'une des conditions indispensables pour réussir était d'avoir un bon titre.

— C'est mon avis, reprit Couturier qui sortit un papier de son portefeuille et le passa au changeur.

Celui-ci y jeta un rapide regard. Aucun des titres imaginés par l'avocat ne lui convenait. Il pencha la tête, réfléchit pendant quelques minutes et s'écria :

— J'ai trouvé ! Que dites-vous de : Comptoir universel de Commission et de Prêts au Commerce et à l'Industrie?

— Très bon ! dit Buret, posément.

— Parfait ! s'exclama Couturier. Mais il nous faudrait autre chose encore, un directeur. Au-

dial devrait accepter les fonctions de directeur. Le jeune homme rougit.

— Qu'en pensez-vous, Buret? demanda l'avocat.

— Certainement, fit l'ancien huissier qui sonna pour demander une troisième absinthe.

— C'est entendu, reprit Couturier. Maintenant, de quelle somme pouvez-vous disposer, mon cher directeur ?

Audial avait de nouveau baissé la tête, comme étourdi. 11 la releva et, d'un air dégagé, il répondit :

— Les affaires du change ne vont pas. Aujourd'hui je n'ai encaissé que pour 73 francs 50 de coupons, et je n'ai pris que deux ordres de Bourse.

— Mauvaise affaire, le change ! dit Buret, qui précisément avait servi d'intermédiaire à Audial pour l'achat du fonds.

Le jeune homme poursuivit :

— C'est à peine si j'ai 1,500 francs dans ma caisse.

— Ce n'est guère, fit Couturier subitement refroidi.

Audial comprit au ton dont furent dits ces mots que l'affaire allait lui échapper.

— Il me reste encore 3,000 francs à toucher de la succession de ma mère, reprit-il.

— On ne peut rien faire avec 4,500 francs, fit Couturier toujours aussi froid. Il faudrait 20,000 francs au moins.

— Je ne les ai pas, dit Audial.

— Votre grand-père vous les prêtera, insinua l'avocat. Ne vous a-t-il pas prêté 6,000 francs quand vous vous êtes établi changeur?

Le jeune homme tressaillit, passa la main sur son front comme pour chasser de son esprit une pensée désagréable, et répéta :

— Je n'ai pas 20,000 francs et je n'ai pas le moyen de me les procurer.

— Nous avons du temps devant nous, dit Couturier, par esprit de conciliation.

— Certainement, opina Buret.

Ce petit changeur de la rue Montmartre occupait, dans la rue Condorcet, un appartement, assez joli, bien distribué et, où, sans l'exiguïté des pièces qui le composaient, on eût pu dire qu'il était passablement logé. Le mobilier encore neuf ne s'alliait pas mal avec le décor tout frais des murs.

La rue Condorcet a une mauvaise réputation. Il paraît qu'il y demeure plus de filles qu'ailleurs. La plupart des maisons, comme celle qu'habitait le changeur, sont neuves, et la rue a un aspect spécial.

Le soir, vers sept heures, il en descend des femmes parées et maquillées, ni jeunes ni vieilles, fatiguées mais héroïques, sanglées dans

leur corset d'acier, chair à plaisir, corps sans âme, cerveaux sans idées, organismes sans nerfs, tristes jouets de la débauche, four banal de l'amour. Elles arrivent sur le boulevard par le passage Jouffroy et se répandent dans les cafés ou vont aux Folies-Bergères, où elles se promènent avec des sourires et des jeux de prunelle et d'éventail qui séduisent les innocents échappés pour un jour de leur province.

Audial payait quinze cents francs de loyer. Il habitait là, depuis trois mois, avec sa femme, une jolie blonde, maigre, qui affectionnait les robes roses, et une vieille bonne, bavarde et sen tencieuse, dont la fonction était de commander et non de servir.

Malgré l'anneau d'or qu'elle portait à la main gauche, il était certain que madame Audial n'était point l'épouse légitime du changeur. Gela se voyait aux choses les plus insignifiantes, au désordre de la maison, aux éclats de voix, aux mines de la petite femme, à la familiarité de ia bonne, aux mots lestes échangés à haute voix et qui rappelaient les tendresses intimes que la pudeur conjugale met d'ordinaire un soin jaloux à cacher.

Ils s'aimaient bien pourtant. Elle lui était dévouée et fidèle et, de son côté, il eût tout tenté pour elle. Le gros reproche qu'il lui adressait,

c'était de ne point savoir faire la cuisine. Elle n'avait rien d'une ménagère et laissait la bonne agir comme elle l'entendait. Pas fière, quand monsieur ne dînait pas à la maison, elle prenait le café, à table, avec la vieille qui lui donnait des conseils et tirait les cartes.

Un joli ménage. On payait les fournisseurs à la fin du mois et on se créait des dettes un peu partout. Par mesure de précaution, le loyer était au nom de madame. L'argent se dépensait si vite que parfois Audial se fâchait. La petite femme répondait alors que c'était sa faute et que s'il amenait moins souvent ses amis dîner chez lui, on pourrait faire des économies.

C'était un des défauts d'Audial de tenir table ouverte. La vie dérangée et facile qu'il menait lui faisait un besoin de la compagnie d'hommes de son âge, rencontrés à la Bourse ou dans un café, qu'il invitait sans cérémonie, et qui venaient seuls la première fois, et la seconde fois avec leur femme ou leur maîtresse. Le dimanche, on allait à la campagne, en partie carrée, sur les bords de la Seine, un peu loin, à Andrezy, un coin préféré des commis d'agent de change et des remisiers.

Tous les huit ou dix jours, il y avait un trou à boucher. Audial vidait la caisse du change et inscrivait sur son carnet un billet de mille

francs au compte profits et pertes. Le trou bouché, on roulait de nouveau dans l'ornière.

Le soir de son entrevue avec Couturier et Buret, le changeur rentra joyeux et trouva le dîner excellent. Au dessert, il conta toute l'affaire à>la petite femme, qui battit des mains comme une enfant, et parla d'un coupé marron pour aller au bois quand monsieur serait directeur du Comptoir universel de commission et de prêts au Commerce et à l'Industrie.

— Tu es folle! dit Audial en riant.

— Je veux, moi, un coupé marron, repritelle; avec un cheval bai-brun, ni petit ni grand. Ce n'est pas joli un grand cheval.

— Nous n'en sommes pas là, dit le changeur, en allumant un cigare.

Tout en lançant par bouffées la fumée au plafond, Audial pensait à la combinaison. Il ne doutait pas de la réussite, en lui-môme. La petite femme aurait son coupé marron, plus tard. Pour commencer, on louerait quelque chose à Andrezy; on partirait le samedi soir, après le courrier, et on ne reviendrait que le lundi..,

— Si nous allions aux Folies-Bergère, dit-il, son cigare fini.

— Comme tu voudras, répondit-elle.

Ils descendirent par la rue de Maubeuge et par la rue Rochechouart.

A chaque pas, ils irôlaieiit des filles.

Faubourg Montmartre, ils assistèrent à une razzia. Requis par des agents des mœurs, des gardiens de la paix cernaient une vingtaine de femmes. La plus âgée pouvait avoir vingt-cinq ans. Toutes protestaient contre la brutalité des agents; quelques-unes pleuraient.

— Je suis mariée, laissez-moi !

— Je rentre de l'atelier !

— Que va dire maman? disaient-elles.

Mais les agents des mœurs, deux anciens sous-

ol'ficiers à la mine mauvaise, ne s'y laissaient pas prendre. Ils poussaient les malheureuses dans la direction du poste de police où elles passeraient la nuit, en attendant la voiture qui les conduirait au Dépôt.

Une d'elles voulut s'échapper, au tournant de la rue Grange-Batelière. Elle fut bientôt reprise. Elle se débattit et sa robe se déchira. C'était une belle fille, robuste, la poitrine en avant, les bras ronds et forts. Elle se défendit avec rage. Les agents lui serraient les poignets et ne pouvaient pas en venir à bout. Elle en mordit un à la main. A ses cris, un rassemblement s'était formé. Les commis de magasin et des ouvriers qui rentraient de leur travail regardaient. La foule prit parti pour la fille. On murmura. Les agents des mœurs usèrent d'un stratagème. L'un d'eux passa

OF New York.

un croc en jambe à la fille ; elle tomba. Ils l'emportèrent alors, évanouie, suivis par la foule. La prostitution légale triomphait au nom de la moralité de la rue.

La petite femme se pendait au bras d'Audial, toute tremblante.

— Allons-nous-en, dit-elle, secouée par l'horrible scène.

Ils arrivèrent rue Richer. Sous la lumière crue d'une rampe de gaz, le public s'engouffrait dans un large couloir. Public d'employés, de courtiers, de juifs; quelques artistes désœuvrés, des journalistes, des députés; des filles surtout.

Le lieu ressemble à une foire bruyante. Autour des stalles, un promenoir où les femmes vont et viennent deux par deux, s'offrant du regard et du geste ; suppliantes et vaines, demandant aux hommes qu'elles croisent dans leur ronde intéressée de leur payer une consommation qui leur permette de s'asseoir et de se reposer un moment. On fume, et dans le brouhaha des conversations et des marchés d'amour, dominant les rumeurs, on perçoit vaguement les accords de l'orchestre qui joue les airs à la mode.

Ce soir-là, on donnait une parade triviale. Cela s'appelait : musique de chambre. Dans un décor de salon, des personnages en costumes du premier Empire jouaient d'instruments bizarres, de

fliites ayant la forme de pains longs, de pistons dissimulés dans des bouquets ou dans des parapluies. Des hommes habillés en femmes prenaient part à ce concert bouiïe, puis un quadrille s'organisait et le public applaudissait aux culbutes. Des rires bas éclataient quand les prétendues femmes tournoyaient à trois pieds du sol, la tête en bas, le chignon défait, les jupes renversées laissant voir leurs jambes fortes. Ce qui ravissait le plus les spectateurs, c'était un air joué avec des chaudrons ou sur des verres de cristal disposés en octaves. La polka des Volontaires, exécutée avec ces instruments bizarres, était redemandée avec fureur.

Au bout d'une heure, la petite femme en eut assez. A la musique de chambre succédait un ballet insipide, une sorte de rébus en action auquel elle ne comprenait rien, et qui l'ennuyait. Elle voulut s'en aller.

Gomme ils partaient, Audial tressaillit. Il venait de voir passer, perdu dans les groupes, un homme d'un certain âge et de haute taille qui, à sa vue, avait fait demi-tour, d'un air indifférent.

— Attends, dit le jeune homme, ne nous en allons pas encore. ^ . .

— Qu'y a-t-il? demanda la petite femme, intriguée.

Audial ne répondit pas tout d'abord ; puis il se

pencha à l'oreille de sa compagne et lui dit quelques mots.

— Ce serait drôle, dit-elle en éclatant de rire. Mais ils eurent beau faire plusieurs fois le tour

du promenoir et du jardin, ils n'aperçurent pas le solitaire dont la rencontre avait bouleversé Audial.

— Il n'y est plus, dit celui-ci. Après tout, ce n'est peut-être pas lui... ajouta-t-il, se parlant à lui-même... Allons-nous-en, reprit-il à haute voix, pendant que la petite femme, dont le vocabulaire était assez borné, répétait, toujours en riant :

— Ce serait drôle !

Place Cadet, ils rencontrèrent Couturier. L'avocat était ivre. Il tenait à son bras une grande fille qui s'efforçait de l'emmener. A la vue d'Audial, il se dégagea, et, avec son bagout habituel, accru encore par l'ivresse :

— Bonjour, mon cher! madame... mes hommages respectueux. Bonne affaire. Hein! Le Comptoir universel de commission et de prêts au Commerce et à l'Industrie? La plus belle affaire de Paris. Nous aurons un local à l'entresol, des bureaux splendides, des garçons avec des livrées vert pâle et or. Vert pâle et or, répéta-t-il avec satisfaction.

— Vous devriez rentrer, mon cher, dit Audial, ennuyé.

— Mais je rentre, mon cher. Tiens, j'ai perdu Georgette !

Georgette n'était point perdue. Elle guettait l'avocat, un peu plus loin, dans la rue Rocliecliouart.

— Bonsoir, dit Audial.

— Bonsoir, répondit Couturier tout en se rapprochant du jeune homme et en lui disant sous le nez :

— Vous savez, c'est moi qui ai tout fait. Buret ne s'est donné aucun mal. Je suis allé voir Busnach et... une atïaire magnifique, mon cher. Il y a de l'argent à gagner... Nous revendrons nos actions avec prime avant trois mois; il y a des millions à gagner!

Se penchant à l'oreille d' Audial :

— Avez- vous deux louis?

Audial les donna pour s'en débarrasser.

— Je vous les rendrai demain, dit l'avocat en se redressant.

— Madame, fit-il en s'inclinant devant la petite femme qui s'impatientait.

— Pouah ! fit-elle quand Couturier se fut éloigné, peut-on se saouler comme ça? Est-ce que c'est avec lui que tu montes ton affaire?

— Écoute, dit Audial, du ton pénétré d'un homme qui a besoin de se convaincre lui-même,

Couturier boit quelquefois; c'est vrai. Mais cela ne l'empêche pas d'être très fort. D'ailleurs, il ne paraîtra pas dans l'affaire. C'est moi qui serai tout. La petite femme essaya de quelques conseils de prudence.

— Tais-toi donc, dit Audial, en s' animant. On dirait que je ne sais pas ce que je fais. Je ne suis pas un enfant !

— C'est égal, reprit-il, changeant brusquement de conversation, si je ne m'étais pas trompé tout à l'heure aux Folies-Bergère, si c'était...

— Ce serait drôle, fit-elle, en hâtant le pas. Dépêchons-nous; je tombe de sommeil.

Ils vivaient comme cela, et comme beaucoup d'autres, de la vie facile des déclassés, peu à peu contaminés par le vice ambiant, par le contact d'êtres pires qu'eux et dont à la longue ils prenaient les habitudes et les mœurs.

Ils ne lisaient guère, l'un et l'autre. Audial parcourait les journaux boulevardiers et retenait les mots de la fin des chroniqueurs avec d'autant plus de plaisir qu'ils lui semblaient plus lestes. Le côté littéraire lui échappait, comme à beaucoup, et ce qu'il aimait dans les hardiesses du roman contemporain, c'était les saletés. Il en voyait partout. Pour elle, il lui fallait tous les matins son feuilleton au bas d'un petit journal avec des amours impossibles, des meurtres, des

viols, des incestes et d'invraisemblables intrigues où se perdait sa petite cervelle.

A les considérer accouplés et inutiles, on aurait crié à la décadence, si on n'avait vu, le matin, dans la rue encore endormie, descendre comme un flot qui lave le ruisseau, le peuple allant à l'atelier ; — le peuple laborieux et fort, qui travaille et aime sainement, fait des enfants, les élève pour l'industrie ou pour le commerce, pour les arts, pour la république, acceptant avec gaieté et philosophie les duretés du sort, parce qu'il a foi dans le progrès ; — le peuple qui admire Michelet et Victor Hugo, sans les comprendre toujours et quelquefois sans les lire même, parce qu'il sait vaguement que leur âme généreuse a voulu parler à la sienne.

Depuis près d'un mois, M. de Gombarieu était à Paris. Il occupait deux petites chambres dans un hôtel de la rue de Trévise. Toutes ses journées se passaient en démarches. Le préfet de police avait mis à sa disposition un inspecteur dont la spécialité était justement de suivre les fils de famille, cet agent, dès les premiers jours, déclara qu'Edmond de Gombarieu, si on le supposait encore à Paris, ne pouvait y être que sous un faux nom, et que ce faux nom rendait les recherches très difficiles. La nécessité d'arriver à un résultat sans provoquer de scandale compliquait encore le problème déjà difficile. Il y allait de l'honneur de la famille, et, plus encore, de l'honneur de la magistrature.

Quand il avait couru toute la journée, qu'il avait été de la préfecture de police au ministère de l'Intérieur où le directeur de la Sûreté générale l'accueillait avec compassion, M. de Combarieu dînait au restaurant, sur le boulevard.

Dans la lassitude- du soir, son esprit se détendait. Il suivait d'un regard indifférent les filles qui se promenaient, attentives et lentes, devant les terrasses des cafés. Des ressouvenirs du « quartier » et de la vie d'étudiant passaient dans sa mémoire. Tout cela était loin. Il était jeune, cependant ; il se sentait jeune tout au moins dans la maturité de ses quarante-cinq ans. Insensiblement, il se sentait repris par la « femme ».

L'obsession de l'amour l'envahissait peu à peu ; un cigare achevait de le griser, et il se levait comme mû par une force supérieure à sa volonté. Il suivait au hasard les silhouettes élégantes des tilles qui se retournaient, parfumées et provocantes, vers cet homme sérieux. La débauche gaie et pimpante raillait le vice triste du magistrat dont la mélancolie souffrait d'un geste ou d'un regard trop significatifs.

Il était pris. Il marchait ainsi, pendant des heures, honteux de lui-même et de la servitude où le réduisaient ses sens. Puis il se dirigeait vers les Folies-Bergère ou vers l'Eden-Théâtre et continuait dans les promenoirs la poursuite

de l'amour matériel jusqu'à ce qu'épuisé et non rassasié, il devînt la proie d'une fille quelconque.

Il rentrait très tard à l'hôtel avec le sentiment d'un abaissement de son caractère, une grande colère contre lui-même et un dégoût profond de la vie. Machinalement, il portait parfois la main droite à sa tempe et ployait l'index comme pour presser la détente d'un revolver. Puis, il songeait à l'objet de son voyage, à Edmond qui se perdait sans doute, et certains mots de M. Le Doussat lui revenaient.-

N'avait-il pas la responsabilité de cette existence dévoyée et, dans les appétits du Ijeune homme, ne retrouvait-il pas quelque chose des passions qu'il avait 'tant de peine à contenir? C'était une filiation comme une autre que celle de ces vices qu'il ne parvenait pas à dominer et qui le diminuaient cruellement à ses propres yeux.

Un soir, il crut apercevoir Edmond. C'était aux Folies-Bergère. Ne pouvant ni aborder le jeune homme en public ni le suivre, il rentra immédiatement à l'hôtel d'oii il envoya une dépêche au préfet de police. Celui-ci donna de nouvelles instructions à l'inspecteur qui annonça le lendemain, après avoir recueilli les indications verbales de M. de Combarieu, que cette fois il tenait son homme.

EffectiYement, deux jours après, il remit au magistrat un long rapport où l'identité d'Edmond de Combarieu et du changeur Audial était établie, et où la vie du jeune homme était racontée dans ses plus petits détails, avec les erreurs et les exagérations des confidences de concierge.

Le préfet de police infligea une sévère réprimande à son agent pour n'avoir point su découvrir un homme que l'on pouvait rencontrer tous les jours sous la colonnade de la Bourse, de midi à trois heures.

Muni des renseignements de l'inspecteur,

M. de Combarieu résolut d'aller chez son fils;

. mais son congé touchait à son terme et il crut

qu'il ferait bien de demander une prolongation.

Un matin, il se rendit place Vendôme, au ministère de la Justice et des Cultes. Le garde des sceaux savait qu'il était à Paris et dans quel but il y était venu. Il ne le fit pas attendre. Après quelques minutes passées dans l'antichambre vaste où se dressent] en pied les portraits des chanceliers illustres, on introduisit M. de Combarieu.

Le ministre paraissait un homme jeune encore. Obscur avocat de province, envoyé à la Chambre par un comité conservateur, il ne s'exagérait pas son importance, et gérait son département en homme qui sait qu'il est au

pouvoir surtout pour rendre des services à son parti. Il trouvait en fonctions un grand nombre de magistrats de l'Empire respectés par Dufaure, et appliquait tous ses soins à fortifier leur situation et à ne nommer à côté d'eux que des magistrats également dévoués aux anciens partis.

On lui avait signalé M. de Combarieu pour ses bonnes opinions et pour son talent. Il pensait en faire en quelque sorte l'axe de l'influence gouvernementale dans le ressort de Limoges. Peu lui importait que l'attitude correctement professionnelle de l'avocat général fût contredite par ses aventures intimes ! L'essentiel était de s'assurer le concours d'hommes sûrs et bien pensants.

Renversé dans son fauteuil, le garde des sceaux fumait un cigare en feuilletant un dossier pour se donner un maintien. Il répondit avec bonté au salut de M. de Combarieu et s'informa de l'issue des démarches pénibles qu'il faisait à Paris.

En apprenant que le magistrat avait retrouvé la piste perdue, il crut nécessaire de dire solennellement que ce pouvait être une grande douleur pour un père de se voir contraint d'user de rigueur, mais que c'était un grand devoir à remplir.

M. de Combarieu s'inclina.

Sans transition, le garde des sceaux lui dit ce qu'il attendait de son zèle et quel avenir s'ouvrait devant lui en récompense des services qu'il était appelé à rendre. On le proposerait pour la décoration. Quand le procureur général quitterait le ressort, sa candidature serait présentée en première ligne.

M. de Combarieu ne voyait pas d'objections à ce que demandait le ministre. Il dit cependant que s'il acceptait de jouer ce rôle, il n'entendait pas le pousser jusqu'au point de transmettre à la chancellerie des notes sur les magistrats du ressort.

Le ministre posa sur son bureau le dossier qu'il tenait à la main et regarda finement son interlocuteur.

— Je n'ai parlé de rien de semblable, dit-il en souriant. Je vous ai en trop haute estime pourvous demander rien qui puisse diminuer votre caractère. Vous n'avez pas de notes à m'envoyer; mais à vous rendre compte, discrètement, pour vous-même, pour votre instruction personnelle, des sentiments de la Cour, à influer par votre exemple autant que par vos paroles sur l'esprit des magistrats avec lesquels vous êtes en rapport quotidien. Et si vous avez l'occasion de venir à Paris ; si, au besoin, je vous priais d'y venir, vous pourriez d'une façon générale me rensei-

gner, m'édifier sur la Cour et sur ce qu'on peut attendre d'elle...

— Mon cher ami, continua le ministre, la magistrature est la dernière digue qui protège l'édifice social contre le flot montant de la démagogie.

Sur cette phrase de tribune, le garde des sceaux se leva. ^

Il fit quelques pas dans son cabinet, s'arrêta pendant quelques instants devant un magnifique portrait de d'Aguesseau et revint devant M. de Gombarieu.

— Il y a dans votre dossier une note qui me préoccupe un peu, dit-il.

L'avocat général se leva à son tour.

Le garde des sceaux reprit :

— Vous savez ce que je veux dire? Quand on a l'honneur d'appartenir à la magistrature, il n'est pas moins important de ne point prêter à la médisance, sous le rapport des mœurs, que d'affirmer, chaque fois que l'occasion s'en présente, des sentiments d'inaltérable dévouement à l'ordre. Je serais heureux d'apprendre que vous avez renoncé à de fâcheuses habitudes, que vous vous êtes remarié, par exemple, que vous avez reconstitué un foyer. Votre fils va s'embarquer pour l'Amérique. Rien ne s'oppose à ce que, dans le ressort même, à l'âge que vous avez, vous épousiez une jeune fille...

M. de Combarieu fit un geste que le garde des sceaux prit pour une protestation.

— Asseyez-vous, dit-il, en se laissant tomber dans son fauteuil.

Et, doucement, avec les inflexions graves et bienveillantes d'un confesseur, il fit des i^eproches à l'avocat général sur la légèreté de sa conduite et sur la nécessité d'y mettre un terme. M. de Combarieu l'écoutait en silence.

Leur entretien fut interrompu par l'huissier qui apportait une lettre au ministre.

Dans le format élégant de son enveloppe chilïrée , cette lettre n'était visiblement pas une lettre d'affaires.

— Vous permettez?... dit le garde des sceaux, en l'ouvrant fébrilement.

La lettre lue :

— Revenez me voir avant votre départ, dit-il, quand vous aurez terminé Faiï'aire qui vous a amené à Paris.

Avant de se retirer, M. de Combarieu se souvint de la mission que lui avait donnée le procu reur général.

— Vous m'en parlerez la prochaine fois, dit le garde des sceaux, avec la hâte d'un homme attendu.

M. de Combarieu parti, le ministre relut la lettre qu'on venait de lui remettre.

Il sonna, donna rapidement quelques instructions aux directeurs qui l'attendaient pour travailler et sortit par la porte de la rue Cambon.

En quittant le ministère, M. de Combarieu s'était dirigé vers le jardin des Tuileries.

Il marchait lentement, absorbé dans une méditation profonde. Les dernières paroles du ministre ne l'avaient pas autrement troublé, mais elles le mettaient une fois de plus en présence de ce qui était le tourment de sa vie, et elles lui faisaient sentir la pointe de l'épine enfoncée dans sa chair.

— Oui, se disait-il, ce serait le rêve! Être saint, exercer comme une autre prêtrise ce rôle de magistrat... se dégager des passions humaines, s'élever au-dessus des misères de la vie, tenir entre tous la balance égale, n'avoir jamais un moment de faiblesse, ne jamais tomber dans l'erreur, passer au milieu des foules avec la sérénité de la justice même... Et puis, gouverner les hommes, leur donner des lois, travailler à la restauration de la monarchie parlementaire...

Il longeait l'allée des Feuillants et croisait les Parisiennes, en claires toilettes de printemps, gantées jusqu'au 'coude , le regard brillant, les cheveux relevés sous le gainsborough aux bords de velours et à la plume blanche ou noire .

— 0 femme!... femme!... dit-il, comme Figaro, dans un élan amoureux.

Sa conversation avec le ministre lui revenait. Certes, il savait à quoi s'en tenir sur le désintéressement de la magistrature. N'appartenaitil pas lui-même à un parti? Mais de là à organiser le corps judiciaire comme un régiment...

A distance, sous cette impression, le garde des sceaux lui semblait la raison d'État incarnée, un génie politique, un grand homme. De quel ton il avait fait allusion à ces notes du dossier !... Il était trop tard pour suivre de si excellents conseils...

M. de Combarieu se sentait le prisonnier de ses vices. Pourtant, à cette heure, il eût volontiers fait un effort, brisé sa chaîne, sauf à la reprendre ensuite. Les passagères et troublantes extases de l'amour comptaient pour bien peu de chose auprès des jouissances continues du rang élevé où la faveur du gouvernement allait le conduire ? Redevenu maître de lui, il serait le maître des autres. Qui sait si, plus tard, il ne pourrait pas songer à s'asseoir à son tour dans le fauteuil du ministre, en face du portrait en pied du chance lier d'Aguesseau ? Si pour cela il fallait renoncer aux aventures galantes, à ces baisers de femme où s'énervait son caractère, à l'incessante pour-

suite de la chair où s'avilissait sa dignité, c'était payer beaucoup de gloire d'un léger sacrifice...

Il en était là de ses réflexions quand il tieurta au passage un homme . qui s'écarta rapidement, mais qu'il eut le temps de reconnaître.

— Le ministre ! fit-il, surpris, et se demandant par quel hasard il rencontrait dans le jardin des Tuileries, à cette heure, le chef de la magistrature française, qu'il venait de laisser dans son cabinet de la place Vendôme.

Sa surprise s'accrut encore quand il vit le garde des sceaux quitter le jardin et monter dans une voiture dont les stores étaient baissés, et qui attendait à J'angle de la rue des Pyramides.

Il soupçonna la vérité et sourit amèrement, puis regarda sa montre :

— Cinq heures, fit-il.

A son tour, il prit un fiacre :

— Rue Condorcet, dit-il au cocher.

Arrivé au n° 109, M. de Gombarieu demanda si M. Audial était chez lui. La concierge regarda d'un air soupçonneux ce monsieur qui avait les favoris d'un huissier ou d'un homme de loi et, ilairant un créancier :

— M. Audial n'est pas là, dit-elle.

— En êtes- vous sûre ? demanda le magistrat. Cette insistance révolta la concierge.

— Je vous dis que je ne l'ai pas vu rentrer, fit-elle, d'un air de mauvaise humeur.

Puis, se ravisant :

— Au fait, montez vous-même. C'est au troisième, la porte à droite.

M. de Combarieu monta. La vieille bonne vint ouvrir au premier coup de sonnette.

— M. Audial est sorti, dit-elle, en faisant. mine de refermer la porte.

M. de Combarieu passa outre, et, debout dans l'antichambre étroite, il prit une carte de visite. Il allait la donner à la bonne, quand une voix jeune cria :

— Qu'est-ce que c'est, Marie?

Une porte s'entre-bâilla. Une jeune femme en peignoir rose parut, l'air étonné. A la vue de l'étranger, elle recula. M. de Combarieu s'était à peine incliné.

— Je serais heureux, madame, de pouvoir dire un mot- en particulier à M. Audial.

— Il n'est pas là, dit la jeune femme, mais il ne tardera pas à rentrer.

Elle fit asseoir le magistrat dans une petite pièce qui tenait lieu de salon, et où tous les meubles se touchaient, et s'excusa de le laisser seul.

M. de Combarieu ne demandait pas mieux. Une sorte d'angoisse le saisissait à cette heure décisive. Il allait parler en père et en juge à ce fds qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs années. Sa sensibilité maladive faisait de cette entrevue imminente comme une épreuve dont il avait hâte . de sortir. Un père ? Un juge ? Avait-il le droit d'invoquer ces titres sacrés, lui qui...? Quel serait le dénouement de cette scène où il se trouverait aux prises avec l'être qui tenait une si

petite place dans sa vie quand il eût dû en tenir une si grande ? Il avait peur et il avait honte.

Puis il se souvenait des objurgations de son beau-père, le vieux Le Doussat, qui attendait des nouvelles là-bas, et voulait que justice fût faite et l'honneur du nom sauvé. Il se sentait homme et il se sentait petit. Au moindre bruit de pas, il relevait la tête, essayant de fixer son attention sur une gravure pendue au mur et représentant une bataille quelconque d'après Géricault. Mais ses pensées le reprenaient et il retombait dans ses réflexions tristes. Qu'allait-il entendre et quelle soumission pouvait-il espérer de ce révolté qui était un abandonné ?

Une porte s'ouvrit ; une silhouette d'homme jeune se montra. M. de Gombarieu se leva.

Le jour baissait, mettant une ombre de plus entre ces deux êtres que séparait déjà un abîme. Ils ne se tendirent pas la main. C'est à peine s'ils firent un pas l'un vers l'autre afin de mieux s'entendre, afin aussi d'être plus sûrs de se toucher mutuellement dans le duel qui allait s'engager.

M. de Gombarieu rompit le premier le silence.

— Voici près d'un mois que je suis à ta recherche, dit-il d'une voix ferme. Ce n'est que par hasard que j'ai pu te découvrir...

— Aux Folies-Bergère? interrompit le jeune homme ; je vous y ai vu...

— Oui, reprit le magistrat qui domina son embarras et continua, en pleine possession de son impassibilité professionnelle :

— C'est en effet dans cet endroit public que je t'ai retrouvé. Je ne me plains pas de te voir prendre la moitié de ton nom pour te lancer dans les affaires. Si on me donnait la certitude que tu te conduiras de façon à ne jamais mettre un juge d'instruction dans l'obligation de te demander ton nom tout entier, je ne serais pas ici. Je n'ai pas cette certitude. Après avoir été un débauché, tu es devenu un homme vivant d'expédients, puis un voleur...

Le jeune homme ne broncha pas.

— Il faut que tu t'en ailles, dit M. de Combarieu avec lenteur ; il faut que tu partes le plus tôt possible, cette semaine, après-demain, demain même, pour l'Amérique ; il faut que tu disparaisses, car si tu restes à Paris, en France, la vie que tu mènes est une menace incessante pour notre honneur... Je te ferai ouvrir un compte chez un banquier de New-York ou de San-Francisco. Je me dépouillerai, je donnerai jusqu'à mon dernier louis, mais je veux que tu partes.

Le jeune homme dit simplement :

~ Asseyez-vous.

M. de Gombarieu le regarda et s'assit.

— Il fait nuit, je vais allumer ces bougies, dit Edmond très calme.

Il s'approcha 4e la cheminée.

— A la bonne heure, dit-il ; on voit clair maintenant. Je ne veux pas quitter Paris.

Ces derniers mots dits sans transition, sans élever la voix, dénotaient une volonté inébranlable. M. de Gombarieu le comprit. Il s'attendait à cette résistance ; elle ne le trouva pas désarmé.

— Je veux que tu partes, reprit-il avec fermeté.

— De quel droit ?

— Du droit d'un père, du droit d'une famille qui compte trop de juges dans le passé pour compter un criminel dans le présent.

— Je ne quitterai pas Paris, répliqua le jeune homme. Vous n'avez aucun moyen de me contraindre à partir. Au dix-neuvième siècle, on ne délivre pas de lettres de cachet, et les pères ne peuvent pas faire enfermer leurs fils comme au bon temps.

M. de Gombarieu le savait bien. Il eut le sentiment qu'il n'obtiendrait rien par la menace ; il voulut user de la persuasion.

— Tu as de grands besoins d'argent, dit-il; tu as l'esprit aventureux. Avec vingt mille francs que je suis prêt à verser entre les mains d'un banquier américain, tu peux faire une belle, une grande fortune, satisfaire tes goûts de luxe, em-

mener cette femme avec laquelle tu vis, l'épouser, si cela te plaît, revenir quelque jour en France, très riche, y tenir un rang...

— C'est trop beau, interrompit Edmond. Je ne veux pas quitter Paris.

A son tour, il s'était assis.

— J'ai une affaire magnifique en train, dit-il. Je vais fonder avec un groupe de capitalistes le Comptoir universel de commission et de prêts à l'Industrie et au Commerce. Une affaire où je gagnerai des millions! Il n'y a qu'à Paris que l'on peut monter une affaire comme celle-là. Si vous croyez que je veux toujours vivre d'expédients, comme vous dites ! Je tiens la fortune. Donnezmoi les vingt mille francs dont vous me parlez, c'est ce qu'on me demande comme apport. Je suis certain du succès. Qu'irais-je faire en Amérique? Je ne sais pas l'anglais bien qu'on me l'ait appris au collège.

M. de Combarieu secoua la tête.

~ Vous voulez que je change de vie ? Donnezmoi le moyen de sortir d'embarras, et vous aurez la certitude de me voir me faire une position brillante... L'affaire dont je parle est très sûre...

— Quelque escroquerie, sans doute ! interrompit le magistrat.

— Monsieur !... mon père ! s'écria Edmond en se reprenant.

— Quelque escroquerie, répéta tranquillement M. de Combarieu. Ce que tu me dis me déterminerait si je n'avais pas d'autres raisons. Cette affaire, c'est à mes yeux, la perspective de jeux de bourse, d'émissions avec une liquidation au bout et un procès en police correctionnelle, peut-être... Je m'oppose absolument à ce que tu entres là-dedans. Je veux que tu partes, entends-tu?

— Je ne partirai pas !

Cette réponse catégorique changea en colère les hésitations de M. de Combarieu. Il se leva et, marchant sur son fils, il le prit par le bras violemment, en criant :

— Misérable ! voleur !

— Ne me touchez pas ! répliqua Edmond, en se dégageant.

Dans le mouvement qu'il fit pour échapper à l'étreinte de son père, son bras se trouva levé à la hauteur du visage de celui-ci qui put croire à une voie de fait, et dont la fureur s'accrut.

— Escroc! Si la police correctionnelle ne te fait pas peur, je vais moi-même te dénoncer pour le vol des six mille francs.

— Vous ne ferez pas cela, dit Edmond, en rattachant sa cravate qui s'était dénouée pendant cette scène, et il ajouta cyniquement :

— Et l'honneur de la famille, et le respect de la magistrature?...

En entendant du bruit, la petite femme accourut toute frémissante.

— Je te présente mon père, dit Edmond.

— Veuillez nous laisser encore un moment, madame, je vous en prie, dit M. de Oombarieu qui retrouvait un peu de calme.

— Qu'elle reste ! dit impérieusement le jeune homme. Au fait, je me demande pourquoi vous êtes ici, monsieur. Je ne vous connais pas. Je ne vous ai jamais connu. Qu'êtes- vous pour moi? De quel droit prétendez-vous me donner des ordres? Vous êtes mon père, dites-vous? Mon père ! J'ai vingt-six ans. Je crois bien que depuis que je suis au monde, en faisant le compte des mois, des jours et des heures où j'ai eu l'occasion d'être mis en présence de vous, on arriverait à cinq ou six semaines en tout. Qu'ai-je été pour vous ? Moins qu'un étranger, car on a des égards pour un étranger, et vous ' ne m'avez jamais témoigné que de l'indiflerence ou du mépris. Je n'avais pas de mère et vous deviez être tout pour moi ; vous n'avez été qu'un tuteur égoïste, avare, impitoyable. Combien de fois m'avez-vous embrassé? Suis-je de votre famille seulement, moi constamment maltraité, tenu à l'écart, comme un bâtard... Et aujourd'hui, vous venez à moi et vous invoquez l'honneur de cette famille même ? Ah ! il y a aussi votre honneur de

magistrat ! Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse? Est-ce qu'un magistrat est plus qu'un homme pour moi ? Est-ce que vous n'avez pas vos intérêts, vos faiblesses comme les autres hommes ? Vous vous imaginez que votre jupon cache tout et vous transfigure au point de faire de vous des créatures exceptionnelles ? Je ne le crois pas, moi.

Il faisait de grands pas dans le petit salon et s'arrêtait en parlant devant le fauteuil où M. de Combarieu s'était laissé retomber.

La petite femme écoutait, tremblante et joignant ses mains blanches, toute pâle, comme si elle allait s'évanouir.

— Vous m'ordonnez de quitter Paris, de partir pour l'Amérique, et vous m'offrez un chèque sur votre banquier. Vous voulez vous débarrasser de moi. Il me semble pourtant que je n'ai pas tenu une si grande place dans votre vie jusqu'ici, et que je ne vous ai pas tellement gêné. Vous craignez que je ne roule sur la pente du crime, comme vous dites dans vos réquisitoires... Oh ! ce n'est pas par intérêt pour moi que vous affichez cette crainte. Eh bien ! soyez tranquille, je me tirerai d'affaire sans vous et malgré vous!

Il était affreusement pâle, lui aussi. Il fit une pause.

- Vous ne dites rien, reprit-il, d'une voix

étranglée. Vous ne trouvez rien à répondre. Pour vous, je suis un mauvais sujet, un insurgé!... Vous m'envoyez me faire pendre ailleurs dans la crainte des aventures qui pourraient survenir. Bon père ! Je ne m'en irai pas, cela ferait trop de plaisir à l'autre vieux fou !...

M. de Combarieu avait pu écouter sans ouvrir la bouche ce flot d'injures tant qu'il ne s'agissait que de lui : n'était-il pas résigné à tout supporter

Mais lorsqu'il entendit le jeune homme outrager M. Le Doussat, il bondit :

— Tais-toi! s'écria-t-il. Respecte au moins celui-là, toi qui ne^ respectes rien. Ne dis pas un mot de plus ! . . .

— Des menaces?... fit Edmond en ricanant.

Le magistrat ne se contenait plus. Il leva la main et frappa le jeune homme au visage. Ce fut l'affaire d'une seconde. Son fils s'élança sur lui ; mais la petite femme s'était jetée entre eux. Elle prit son amant à bras-le-corps.

— Ne le touche pas, s'écria-t-elle, c'est ton père !

Edmond voulut la repousser ; elle tomba, mais sans le lâcher.

— Allez-vous-en ou je vous tue! dit le jeune homme.

M. de Combarieu était debout, en proie à une

lutte intérieure qui ne le bouleversait pas moins que la scène violente où il se sentait vaincu.

Une parole de l'aïeul lui revenait : « Ne prenez conseil que de notre honneur à tous les deux... Soyez énergique, soyez violent, soyez bar- . bare ! . . . »

Il s'était croisé les bras et sentait sous sa redingote la saillie d'un revolver de poche qui ne le quittait jamais dans ses voyages.

— Allez-vous-en ou je vous tue! répéta le jeune homme, tandis que sa maîtresse faisait de vains efforts pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher de parler.

Le magistrat ouvrit sa redingote, prit le revolver et l'arma.

— Je disais que vous n'étiez pas un père; mais je ne savais pas que vous fussiez un assassin! cria Edmond.

La petite femme s'était relevée. Elle faisait de son corps mince et souple un rempart à son amant.

M. de Gombarieu étendit le bras, sans parler, et le baissa. Il ne tira pas. Il laissa tomber le revolver sur le tapis, et sortit.

Il descendit par la rue de Maubeuge et la rue Le Peletier jusqu'au boulevard. Il était huit heures. Il s'assit devant un café et demanda un verre d'eau pure qu'il but d'un trait. Cela ne suffit pas pour le calmer. Il souffrait de battements de cœur et, un moment, il crut qu'il allait se trouver mal. Dans un bourdonnement confus, toutes les paroles échangées entre son fils et lui, il les entendait, amères, violentes, brutales, aboutissant à la scène finale où il avait été si peu maître de lui...

Le boulevard avait l'animation ordinaire de sa vie intense. La soirée était belle. Le brouhaha de la foule compacte était traversé par les cris stri-

dents des crieurs de journaux. Tout ce bruit enveloppait M. de Gombarieu et le berçait dans ses méditations douloureuses.

Toutes les tendresses qu'il sentait en lui reprenaient le dessus, enfin. Certes, ce n'était pas la première fois qu'il luttait contre lui-même. Sa vie n'avait été qu'un long combat, un assujettissement persévérant de son caractère à son ambition, une incessante dissimulation de cette sensibilité nerveuse qui était sa faiblesse. Il savait si bien se dominer, ou plutôt se masquer ; il avait été impitoyable à ce point pour lui-même qu'il en devenait impitoyable pour les autres et qu'aux assises il n'était pas moins la terreur des jurés que celle des accusés. Mais on ne fait pas impunément violence à la nature. Une fois, au sortir d'une audience où sa parole tranchante venait d'arracher une condamnation à mort aux indécisions stupides du jury, il était rentré dans son cabinet, en proie à une grande tristesse et à un grand découragement, et s'était pris à pleurer.

A cette heure, après cette entrevue décisive avec son fils', sa poitrine était oppressée. Il ne pleurait pas. Mais il se sentait bien dans un de ces moments de réaction oii sa volonté pliait devant son tempérament. Il se retrouvait un homme après s'être montré un juge, et

l'homme, en lui, condamnait le magistrat qui n'était pas humain.

Edmond lui avait dit qu'il était un assassin. Et, en effet, n'allait-il pas tuer? Tuer!...

Quand il demande aux jurés le verdict qui doit l'aire tomber une tête, l'organe du ministère public ne se dit pas que ses mouvements oratoires font glisser le couperet et que le sang du criminel éclabousse sa robe rouge. Il poétise la vindicte publique et volontiers il voilerait cet audelà des assises qui s'appelle l'échafaud. Tuer!... A cette pensée M. de Gombarieu éprouvait de l'horreur pour lui-même...

Que ferait Edmond, que deviendrait-il, après cette scène violente? N'allait-il pas se sentir pour toujours rejeté dans la fange d'où il eût fallu le retirer? Qui sait? Un peu d'eiïusion eût peut-être suffi où la menace avait échoué? L'avocat général n'avait pas été assez père...

Il demanda un second verre d'eau puis il réfléchit et, se sentant brisé, anéanti, il voulut se réconforter et entra dans le café pour ^dîner. Il n'avait pas faim. Il goûta à peine au potage. Un peu de vin le ranima. Il sortit en fumant un cigare.

A l'angle de la rue Taitbout et du boulevard, une fille l'accosta. Une jeune, au corsage plein, une paysanne qui avait échangé depuis peu de

temps les parfums de Tétable contre les odeurs frelatées des boudoirs de rencontre. La perversion de son sourire engageant était tempérée par un reste de candeur dans le regard. M. de Combarieu la suivit machinalement.

Ils prirent la rue Taitbout, puis la rue La Fayette, la rue de Provence, et s'engagèrent dans l'allée étroite d'un hôtel meublé. En route, ils échangèrent quelques phrases, banales comme leur rencontre.

— Il fait beau, ce soir, dit la fille.

— Oui, répondit le magistrat.

— Vous venez souvent à Paris?

— Non.

Découragée, la fille s'était tue.

Lui, la suivait, d'un pas régulier, baissant la tête comme le bœuf conduit à l'abattoir et qui s'offre avec résignation au coup suprême. Dans l'état où il se trouvait, harassé et congestionné, il ne savait guère ce qu'il faisait. De l'assouvissement rêvé, il espérait une détente qui le rendrait à lui-même.

Ils étaient entrés dans une chambre carrée, toute tendue de bleu. Tandis qu'elle ôtait son chapeau, il s'assit dans un fauteuil, en proie plus que jamais à cette tristesse et à cette oppression qui faisaient de sa vie une longue crise. Il n'avait pas le sentiment de l'abjection des amours vul-

l'assassin de m. le doussat h 3

gaires, ou du moins il n'éprouvait ce sentiment qu'après s'être abandonné. Il souffrait dans cet état de trouble moral et physique où il perdait en quelque sorte la notion de sa personnalité, et l'animalité était tout ce qui subsistait en lui.

Elle s'était agenouillée près de lui, le corsage dégraffé ; tout à coup il la saisit par la taille et l'étreignit violemment. Elle le laissait faire, accoutumée à ces fureurs des amants de passage. Mais les doigts du magistrat se desserrèrent aussitôt, son bras se détendit. Il ferma les yeux et retomba, la tête renversée dans le fauteuil bleu, en poussant un soupir.

Il ne bougeait pas. Elle lui parla. Il ne répondit pas. Elle lui prit la main qui retomba le long du fauteuil quand elle la quitta. Elle le regarda avec un commencement d'anxiété. Une singulière pâleur envahissait ce visage où le sang affluait tout à l'heure.

Elle crut qu'il se trouvait mal et lui jeta de l'eau à la figure. Il ne remua pas. Elle prit de nouveau la main qui pendait, inerte. Cette main était tiède et molle. Elle commença à avoir peur alors. Elle voulut ouvrir la porte, mais celle-ci résista. Elle s'obstinait et tournait la clef dans la serrure de la main droite, tandis que, de la main gauche, elle boutonnait son corsage. Tout en essayant d'ouvrir, elle regardait de temps en

temps ce corps immobile, peut-être un cadavre. Elle pensa enfin au verrou qu'elle avait poussé en entrant.

Elle se précipita sur le palier. A ses cris, le garçon de l'hôtel monta en bougonnant. On n'aime pas le bruit dans ces maisons où le vice clandestin trouve asile.

— Qu'est-ce que c'est? fit le garçon.

Sur un geste de la femme, il entra dans la chambre et approcha son bougeoir du visage de M. de Gombarieu. La figure était toute blanche maintenant, et les paupières à demi baissées.

— Il faut aller chercher un médecin, dit le garçon avec épouvante.

Il redescendit rapidement et on l'entendit qui courait dans la rue.

La fille restait sur le palier, n'osant plus rentrer, terrifiée à la pensée qu'il y avait peutêtre un mort dans la demi - obscurité de la chambre.

Elle pensa à se sauver et descendit quelques marches, mais elle eut peur des conséquences de sa fuite, et remonta sur le palier. Chaque bruit de pas lui causait une double émotion. Elle croyait que « le monsieur » avait bougé, et elle tendait l'oreille, prête à accourir, ou il lui semblait que la police venait... Cette idée de la police lui donnait une grande frayeur ; elle s'appuyait au

mur pour ne point tomber, car elle sentait ses jambes fléchir.

On monta enfin. Elle entendit des pas rapides accompagnés de pas plus lourds. Le garçon de l'hôtel reparut et s'effaça devant un médecin; deux gardiens de la paix les suivaient.

Le docteur s'approcha du fauteuil, prit le bougeoir des mains du garçon et se pencha sur M. de Combarieu.

— Il est mort, dit-il en se relevant.

— Où est la femme qui l'a amené? continuat-il.

La fille ne bougeait pas. Le médecin renouvela sa question, en y mettant cette fois une intonation sévère, tandis qu'un des gardiens de la paix allait chercher le commissaire de police.

La fille fit un pas dans la chambre. Debout, près du fauteuil bleu, le médecin lui demanda si « cet individu » était ivre lorsqu'elle l'avait rencontré. Elle répondit négativement. Le médecin s'assit et un grand silence se fit dans la chambre.

Le commissaire de police ne vint qu'une heure après. Il considéra cette scène sans émotion, prit note de la position du mort et donna aux gardiens de la paix l'ordre de le fouiller. Le corps fut étendu sur le parquet. Un des gardiens tendit au commissaire de police un portefeuille où se trouvaient quelques lettres et des cartes de visite.

C'était tout; il n'y avait pas d'autres papiers. Le commissaire de police interrogea le médecin sur les causes de la mort :

— La rupture d'un anévrisme, répondit le docteur avec ironie.

A son tour, la fille l'ut questionnée.

— Étiez-vous seule quand vous ayez accosté ce (( monsieur? » Paraissait-il en état d'ivresse? N'avez-vous rien bu avec lui ?

Elle répondit encore négativement et on prit note de ses paroles.

Le commissaire de police fit un signe au médecin et l'emmena à l'écart.

— Je n'ai pas besoin, docteur, d'invoquer ici le secret professionnel. Le mort est M. de Gombarieu, avocat général près la Cour de Limoges. Je vais le faire transporter dans un hôtel de la rue de Trévise où il est descendu, et je vous prierai de venir avec moi afin de constater le décès officiellement dans cet hôtel.

Le médecin s'inclina.

On envoya chercher un fiacre. Les deux gardiens de la paix prirent le mort chacun sous un bras et le descendirent ainsi.

— En voilà un qui a bu plus qu'il n'avait soif ! dit le cocher avec un gros rire d'ivrogne égayé par les mésaventures d'un confrère.

La voiture partit. Avant de se diriger à pied

vers l'hôtel de la rue de Trévise, le commissaire de police s'approcha du garçon.

— Si un mot de ce qui s'est passé ce soir transpire dans le quartier, je ferai fermer l'hôtel, dit-il.

Le garçon jura qu'il serait muet.

— Quant à vous, reprit le commissaire de police, en se tournant vers la fille qui le regardait hébétée et ne sachant plus où elle en était, si vous dites quelque chose, si vous commettez la moindre indiscrétion, je vous envoie à Saint- Lazare.

Le lendemain, VÉcho de Paris publiait le fait divers suivant :

« Mort subite. Un magistrat jeune encore, M. de C..., venu à Paris pour régler des affaires de famille, est mort subitement hier, dans un hôtel de la rue de Trévise où il était descendu.

» Cette mort doit être attribuée à la rupture d'un anévrisme.

» Par les soins du commissaire de police du quartier, la famille dé M. de G... a été avertie télégraphiquement du malheur inattendu qui la frappe.

» Le corps partira demain pour une ville du centre. »

Quatre jours plus tard, le journal de Limoges consacrait à M. de Gombarieu un article nécrologique ainsi conçu :

(( Hier, plus de mille personnes ont accompagné au cimetière la dépouille mortelle de M. de Gombarieu, avocat général près la Gour de Limoges.

» Fils de M. de Gombarieu, qui a longtemps professé le droit à Toulouse, le défunt était un magistrat de caractère élevé. Sa science juridique et son talent de parole, son attachement aux principes fondamentaux de l'ordre social, ses vertus privées, tout le désignait pour un brillant avenir.

» Une mort prématurée enlève à la magistrature française un homme jeune encore et qui donnait tant d'espérances. M. de Gombarieu ne se ménageait pas assez. Ge sont des excès de travail qui ont abrégé sa vie.

» Nous croyons savoir que M. le garde des sceaux a écrit à M. Le Doussat, conseiller honoraire à la Gour de Limoges, dont M. de Gombarieu avait épousé la fille, une lettre de condoléances où il rend hommage au mérite du défunt et où il s'associe à la douleur d'une famille éprouvée.

» M. de Gombarieu laisse, nous assure-t-on, un fils fixé à Paris depuis longtemps. »

En apprenant la mort subite de M. de Gombarieu, le garde des sceaux avait eu un mouvement d'humeur. On lui communiqua le rapport du commissaire de police, et il sourit en homme qui n'est pas étranger aux infirmités et. aux passions de ses semblables.

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