CINQUIÈME PARTIE
Un fiacre s'arrêtaî devant le (numéro 109 de la rue Condorcet, et, le voyageur ayant sauté à terre, repartit aussitôt, la course étant sans doute payée d'avance.
La petite femme lisait son roman favori : La Dame aux Camélias; elle se leva, en entendant ouvrir la porte, et se jeta dans les bras d'Edmond, qui répondit à son étreinte en détournant la tête et finit par la repousser.
— Tu as été loin? dit-elle ; puis tout à coup, sans changer de ton :
— Ton grand-père est mort, et elle alla prendre sur la cheminée un télégramme.
D'une main tremblante, Edmond saisit le papier bleu, le déplia et lut :
« Saint-Junien, 8 juin.
» Grand malheur. Le Doussat mort.
» Malcor. »
Le jeune homme ouvrit la bouche pour parler, il ne put qu'articuler un : « Ah ! » dont la signification échappa à sa maîtresse,[mais qui la frappa cependant, car elle le regarda bien en face, comme pour interroger son silence :
Après une pause, il reprit :
— Ah ! Il y a longtemps que tu as reçu cette dépêche?
Puis, sans transition :
— Je vais partir tout de suite, dit-il, il faut que j'aille à Saint-Junien.
— Tu n'y es donc pas allé? reprit-elle.
— Non ! fit-il brusquement.
Elle le regarda de nouveau fixement, comme si une pensée grave lui était venue.
— Eh bien, si! dit-il, se ravisant. J'y suis allé, mais le vieux ne m'a pas reconnu...
Et il commença un récit fou, avec des péripéties dans son voyage, une dispute qu'il avait eue avec un chef de gare, en route, des détails sur la
maison qui s'en allait en ruines, etc. Il étouffait. Il défit sa jaquette, s'essuya le front, et se mit à pleurer en disant qu'il aimait bien son grandpère, qu'il n'avait pas toujours eu à se louer de lui mais que ça n'y faisait rien, que c'était un homme très bon, quoiqu'un un peu maniaque peut-être.
Sa maîtresse le consolait et pleurait avec lui. Elle aimait pleurer et un des reproches qu'elle faisait le plus souvent à Edmond, c'est qu'il ne la menait jamais dans un théâtre de drame.
— Il avait fait son temps, disait-elle en parlant du vieux. Ni toi, ni moi nous n'irons jusqu'à cet âge-là.
Il se leva.
— Je vais partir, dit-il, d'une voix mal assurée.
— Tu ne partiras pas ce soir, dit-elle, câline, tu n'arriverais pas à temps pour l'enterrement.
Le jeune homme se rassit.
— Tiens, demanda-t-elle, tu as acheté une jaquette ?
— Oui, j'avais déchiré la mienne, balbutia-t-il.
Cette question et cette réponse furent échangées comme si les deux amants n'eussent plus rien à s'apprendre.
La petite femme était songeuse et oppressée. Elle s'approcha d'Edmond avec une caresse qui
était une interrogation, mais il ne dit plus un mot.
— Il faut manger, dit-elle, au bout d'un instant, et elle le laissa dans le petit salon.
Quand elle ne fut plus là, Edmond se leva de nouveau et se mit à marcher entre les quatre murs qui lui semblaient se toucher. Il respirait avec peine et par moment il sortait de sa poitrine comme un râle de fauve enfermé dans une cage. Il suait à grosses gouttes. Des paroles que venait de prononcer sa maîtresse, une seule lui restait.
— Ni toi, ni moi nous n'irons jusqu'à cet âge-là !
Il s'approcha de la fenêtre et il eut la pensée de l'ouvrir et de se jeter sur le pavé, mais il eut peur de mourir.
Il fallait partir, il fallait fuir. Il maudit l'invention du télégraphe électrique. Le papier bleu qu'il avait laissé tomber et qu'il poussait du pied, lui faisait l'effet de la main lourde du gendarme pesant sur son épaule. Il s'affaissa et pleura de nouveau, en mordant son mouchoir de rage.
Depuis douze heures, il ne vivait plus. En route, dans le train, à chaque station, il avait eu une frayeur nouvelle, se rassurant lui-même en songeant que personne ne l'avait vu ni entrer ni
sortir, personne ! ... Ils étaient bien morts tous les deux. Il les voyait, sanglants, immobiles. Il regrettait d'avoir tué Catherine. Le vieux, c'était tant pis. Pourquoi ne voulait-il pas donner d'argent? Pourquoi?...
— Yiens-tu? cria sa maîtresse.
Ils mangèrent sans parler.
Elle lui raconta une visite de Couturier. Tout allait s'arranger. On obtiendrait le désistement des clients du Comptoir universel. Une reprise des affaires était annoncée pour la fm du mois et on espérait une bonne liquidation. La petite femme n'entendait pas grand'chose à ce qu'elle disait, mais elle récitait une leçon apprise.
— Les affaires n'allaient donc pas? dit-elle, puis elle ajouta :
— Tu vas être riche, maintenant? De quelle maladie est-il mort, le vieux?
Edmond ne répondit pas.
— Quel âge avait-il au juste ? reprit-elle.
Le jeune homme ne parlait pas davantage. Ils se levèrent de table, d'un même mouvement. Il était toujours très pâle ; elle était toute rose, avec un peu de fièvre. Elle lui prit la main dans un geste brusque.
— Edmond?
— Quoi? fit-il, àlafm.
— Edmond, il y a quelque chose !
AU Nmi7 Vm
— Que veux-tu qu'il y ait, dit-il, en affermissant sa voix.
— Je ne sais pas, mais tu es tout drôle.
— Allons donc !
Elle vit qu'elle n'en tirerait rien et, résignée, elle le fit asseoir et se mit à côté de lui. Il luirendit avec effort une étreinte où elle avait mis tous ses nerfs.
— Ton grand-père était-il déjà malade quand tu l'as vu? interrogea-t-elle encore une fois.
Comme Edmond n'ouvrait pas la bouche, elle renouvela la question.
— Non ! fit sèchement le jeune homme.
Elle prit le parti de ne plus rien dire, mais
elle se mit à le regarder d'un tel air qu'il éclata.
— Laisse-moi tranquille, s'écria-t-il, en se levant. Tu n'as pas besoin de me dévisager comme une bête curieuse
Il prit son chapeau.
— Tu ne t'en iras pas comme cela ! dit-elle avec énergie. Tu me caches quelque chose... Je veux savoir...
— Ce n'est pas vrai ! balbutia-t-il.
— Si, tu me caches quelque chose et je saurai bien quoi.
Il lui prit le poignet et le serra tellement qu'elle eut peur.
— Tu me fais mal ! cria-t-elle.
Il la repoussa et elle tomba à terre.
— Un homme qui bat une femme n'est qu'un lâche, dit-elle entre deux sanglots.
— Va-t'en, cria-t-il. Je n'ai pas besoin de toi ici!
Une fureur soudaine l'avait pris; il brandit une chaise comme s'il eût voulu assommer la petite femme. Celle-ci se précipita vers la fenêtre en criant. Il lui mit vivement la main sur la bouche, la jeta inerte sur un canapé, et sortit en fermant la porte avec violence.
Une fois dans la rue, il eut peur. Subitement dégrisé et sentant devant lui un péril qui s'aggravait d'instant en instant, il eut l'idée de remonter, mais se ravisa.
Sans y penser, il prit le chemin de la Bourse. Arrivé au boulevard, il se sentit gardé par cette foule affairée qui entraîne les misérables dans sa course comme la mer roule les épaves. En approchant de la rue Yivienne, il perdit cette assurance d'un instant, revint sur ses pas et s'engagea dans la rue Feydeau.
Il allait sans but, harassé, n'osant entrer dans un café pour s'asseoir.
Les jambes lui rentraient dans le corps. Où allait-il? Il n'en savait rien. Il se reconnut dans une rue étroite, celle où demeurait Buret, et machinalement il voulut monter pour avoir des
nouvelles du Comptoir universel, de Couturier et de Busnach.
Ce fut Louise qui vint lui ouvrir. Elle recula en le voyant tout pâle, les yeux cernés, fléchissant sous la fatigue.
— Asseyez-vous, dit-elle doucement. Maman est sortie.
— M. Buret n'est pas encore rentré? interrogea Edmond, d'une voix saccadée.
— Il n'est jamais là avant six heures.
Tous deux gardèrent le silence pendant quelques instants. Il fit un effort et demanda à la jeune fille comment elle se portait.
— Bien, répondit-elle, et vous ?
La voix de Louise avait tant de douceur, elle allait si droit au cœur qu'il se fit comme une détente chez Edmond. Toutes ses angoisses et son émotion de l'heure présente se résolurent dans un flot de larmes.
— Vous pleurez ! dit Louise.
Elle s'était rapprochée et lui parlait avec tendresse. Chacune de ses paroles était comme une caresse chaste. Elle le savait bien m.alheureux ; elle voulait le consoler. Et son cœur de vierge s'ouvrit. Si cela s'était pu, elle l'aurait aimé, elle aurait été sa femme, elle l'aurait soutenu dans sa lutte contre les événements. Elle s'épanchait
tout entière, et lui pleurait toujours comme un enfant.
On entendit des pas rapides dans l'escalier. Il se leva en sursaut.
— Ce n'est pas papa, dit-elle ; c'est quelqu'un qui descend.
Il se laissa retomber sur une chaise, et, tendant les mains vers Louise :
— Il est trop tard ! dit-il.
— Le Comptoir va remonter, lit-elle. Ayez du courage !
— Il est trop tard ! répéta-t-il.
Il s'approcha, prêt à faire une confidence redoutable.
— Si vous saviez ! commença-t-il.
On frappa à la porte en ce moment.
— C'est maman, dit Louise, en le regardant avec mélancolie.
Madame Buret entra, embrassa sa fille et salua Edmond.
Celui-ci, mal à l'aise, balbutia quelques mots et sortit.
Son rêve avait été court.
Sans y penser, il reprit le chemin de la rue Condorcet.
Il ne fit pas attention à deux hommes à tournure militaire qui se tenaient devant la loge de la concierge, et monta l'escalier sans se presser.
238 l'assassi?^ Dii m. le doussàt
Il n'eut pas la peine de frapper. La porte était ouverte. Assise sur le canapé, se cachant le visage dans les mains, la petite femme répondait en sanglotant aux questions d'un monsieur qui parlait avec autorité. Edmond voulut redescendre. Les deux hommes l'avaient suivi, et toute retraite lui était coupée.
Le personnage qui interrogeait sa maîtresse s'approcha de lui :
— M. de Gombarieu, dit-il, sans élever la voix, au nom de la loi, je vous arrête.
Une demi-heure après, deux fiacres partaient du numéro 109 de la rue Gondorcet. L'un emmenait Edmond au Dépôt : l'autre conduisait la petite femme à Saint-Lazare.
On ne parlait à Limoges que de l'allaire de Combarieu. On en parlait dans les salons et dans les fabriques de porcelaine, dans les cafés et dans les familles.
L'émotion était grande, surtout dans le monde judiciaire. L'assassin de M. Le Doussat allait comparaître prochainement devant les assises. M. de Beauménard occuperait le siège du ministère public ; l'accusé serait défendu par deux avocats, dont l'un appartenait au barreau de Paris. A l'avance, on se délectait de l'éloquence de M* Jacquemin. On énumérait les causes célèbres où il avait plaidé, et les criminels qu'il avait su arracher à l'échafaud. Les avocats ci-
talent de mémoire les mouvements pathétiques de leur Illustre confrère, et les dames se pâmaient à la seule pensée des larmes que la parole de M'' Jacquemin allait leur faire verser. Dans le désœuvrement de la vie de province, l'affaire de Gombarieu jetait une diversion. Les journaux de Limoges abondaient en détails sur l'accusé, sur ses antécédents, dont ils faisaient un véritable roman avec des aventures inouïes, et sur sa vie dans la prison du Champ-de-Foire. Ils décrivaient son attitude et rapportaient ses conversations avec les compagnons de cellule qu'on lui avait donnés après ses aveux.
Quant aux magistrats de tout ordre, ce qui les touchait le plus, c'était que le crime avait été commis sur la personne d'un magistrat et qu'il avait pour auteur le fils d'un magistrat. Gela les déroutait un peu dans leurs théories toutes faites sur les milieux mauvais. Geux d'entre eux qui tenaient pour la loi de l'hérédité morale étaient confondus. Tous ressentaient comme une offense particulière, et ce crime leur paraissait le plus monstrueux de tous les crimes.
En prison, Edmond passait par des phases de
résistance et d'abattement où son tempérament
mobile s'affirmait de façon à déconcerter le
juge d'instruction.
Il n'y avait que des présomptions morales et
pas un témoin. Tout le monde l'accusait et personne ne l'avait vu. On désespéra longtemps de lui arracher un aveu.
Il était au secret et rien ne lui pesait davantage que cet isolement entre quatre murs, des murs qui, il s'en doutait bien, avaient des oreilles et même des regards.
Il avait des hallucinations, des rêves fous et sanglants auxquels succédaient de chimériques espoirs. Dès la première minute de son arrestation, il s'était fabriqué un système de défense, s'était dit qu'il n'avouerait jamais, et il tenait parole.
Le juge d'instruction le tournait et le retournait dans tous les sens et n'en tirait rien, bien qu'il lui fît subir des interrogatoires de quatre heures.
En dépit des charges relevées contre lui, Edmond n'avouait pas. L'intelligence si vive et si déliée qu'il avait montrée dans sa vie d'expédients, il l'employait maintenant à se défendre contre les ruses et les perfidies de son habile adversaire.
Celui-ci était confondu. Rien n'avait prise sur le prévenu, ni la persuasion, ni les menaces. Il était toujours sur ses gardes. Après avoir interdit qu'on lui donnât ce qu'il fallait pour écrire, le juge d'instruction avait fait porter du papier,
une plume et de l'encre dans la cellule du prisonnier, puis il lui avait retiré cette faveur pour la lui rendre au bout de quinze jours. Edmond n'avouait toujours pas.
Il protestait, au contraire, avec énergie de son innocence et, non content des réponses verbales qu'il faisait au juge d'instruction dans son cabinet, il lui écrivait de longues lettres où il se disait la victime d'une persécution judiciaire et niait avec plus de force que jamais être l'auteur du crime.
Gomment venir à bout d'un accusé aussi adroit ? Le juge d'instruction n'y comptait presque plus. A la fm, il se dit que tous les moyens seraient bons, même les mauvais, pour obtenir un aveu d'Edmond.
Il le fit venir dans son cabinet.
— Toutes les explications que vous avez données jusqu'ici sont plus invraisemblables les unes que les autres, lui dit-il. Je ne vois pas quel intérêt vous pouvez avoir à essayer de dissimuler plus longtemps une vérité qui éclate à tous les regards. Il est certain que vous étiez absent de Paris le jour où le crime a été commis. Vous ne pouvez pas nier cela; vous ne le pouvez pas. C'est notre point de départ. Vous êtes arrivé à Saint- Junien, de nuit ou peut-être de jour. Personne ne vous a vu ; mais tant de preuves matérielles
vous accusent... l'empreinte de vos chaussures, les débris de vêtements trouvés dans la cheminée... Vous niez quand même?... Mais qu'avez-vous fait alors, où étiez-vous, quand vous n'étiez pas à Paris, pendant ces trois jours qu'a duré votre absence ?...
Edmond était dans un de ses bons jours ; il répondit hardiment :
— J'avoue qu'il m'est presque aussi difficile de vous dire heure par heure l'emploi de mon temps qu'à vous d'établir que je suis allé à Saint- Junien en quittant Paris.
Le juge d'instruction dédaigna de répondre à cette boutade. Il avait son idée. Il parla à Edmond de sa famille, de la magistrature, des liens sacrés de la société. Puis, il feignit de s'intéresser à l'accusé, et s'appliqua à lui parler avec une sorte de bienveillance , avec des égards même. Il touchait ainsi un point faible. Edmond avait toujours été vaniteux. Il ne vit pas le piège caché sous la déférence apparente du juge d'instruction.
Le magistrat eut conscience qu'il venait de remporter enfin un premier avantage sur l'accusé et ne voulut pas en rester là.
— Je ne crois pas m'avancer, fit-il, en vous disant qu'avouer, lorsque tous les indices recueillis à Saint -Junien comme à Paris vous accablent, ce serait assurément vous mériter Fin-
244 l'a&sassin de m. le doussat
dulgence du jury ou la grâce du président de la République. Avouez maintenant ; après, il serait trop tard.
Edmond essaya de lire dans le regard du juge d'instruction. Celui-ci resta impénétrable sous une expression de mansuétude vague.
— Je suis innocent, dit Edmond après un silence d'une minute. Un innocent n'a pas d'aveux à faire ni de grâce à demander !
Quand il se retrouva dans sa cellule, seul avec ses pensées, les mots du juge d'instruction lui revinrent : « L'indulgence du jury, la grâce du président de la République... » Pendant deux jours, il vécut de cette phrase, attendant un nouvel interrogatoire où il trouverait une confirmation.
L'indulgence du jury, c'est-à-dire les circonstances atténuantes. Ces deux mots « circonstances atténuantes » jetaient une clarté dans son esprit troublé, et en chassaient pour un instant la terreur qui le dominait [dans la solitude du secret. Mais,^si le jury se montrait sans pitié... « La grâce du président de la République.» La grâce, la vie sauve... vivre! Il voulait vivre, vivre n'importe où et n'importe comment; — là-bas, par delà les mers, avec le voisinage des canaques anthropophages, ou en France, dans la cellule du réclusionnaire, toujours seul, seul. La vie sauve !...
Si le juge d'instruction avait parlé sérieusement, si, en avouant?...
Edmond était impatient de revoir le magistrat, de lui entendre répéter les paroles d'espérance. On ne vint pas le chercher.
Le troisième jour, las de ce doute énervant, affaissé, il allait se jeter sur sa paillasse, le soir. Il se ravisa soudain et s'assit devant une petite table de bois blanc où se trouvait un encrier posé près d'un cahier de papier.
Il prit la plume, et, dans une inspiration théâtrale, il écrivit au juge d'instruction :
« J'obéis au cri de ma conscience ; je suis le coupable, le seul coupable. Mon attitude sera celle d'un homme qui sait se repentir. Après avoir trompé la justice et après avoir essayé de tromper Dieu, j'ai senti le repentir pénétrer dans mon cœur. J'ai pris peur, j'avoue mon forfait, et je demande pardon ! »
En lisant le précieux aveu, le juge d'instruction sourit.
Le jeune homme avait éprouvé le besoin de raconter les origines de son crime :
« Je suis parti de Paris pour prendre de l'argent chez mon grand-père. Mon intelligence me disait : Si tu ne réussissais pas, que ferais-tu? Ma conscience me répondait : Un crime vaut encore mieux que l'existence que tu mènes ! »
Le juge d'instruction était satisfait. Il n'en demandait pas tant. Il se dit que cette affaire lui ferait honneur et le servirait pour son avancement.
De son côté, Edmond, confiant dans les promesses du magistrat, soulagé par ses aveux qui mettaient fin à une lutte épuisante, heureux de penser que le secret allait être levé, se répétait vingt fois dans la journée: «L'indulgence du jury, la grâce du président de la République. » Il croyait à la parole du juge d'instruction et l'échafaud ne se dressait plus devant lui dans ses nuits tourmentées.
On se disputait les places pour les assises. Depuis vingt ans on n'avait pas jugé à Limoges une affaire de cette importance. Le conseiller président était circonvenu par madame la préfète et par les femmes de tout ce que la ville possède « d'autorités ». Il avait fallu aménager la salle pour lui faire contenir trente personnes de plus.
On attendait des journalistes de Paris. Un homme de lettres de la rue de la Poste-aux- Ghevaux, qui avait fait jouer sans aucun succès une pièce de son cru au théâtre municipal, eut un mot drôle : « C'est de la décentralisation criminelle » dit-il. Le mot fut imprimé dans le Courrier du Centre, le journal le plus répandu de la région, et il eut beaucoup de succès.
M. Malcor était venu à Limoges. Ayant fait les
premières constatations, il devait être un des premiers témoins interrogés, et ce n'était pas sans une douloureuse appréhension qu'il voyait approcher le jour des assises. Il avait voulu entretenir Edmond ; il l'avait surpris dans un de ses moments d'exaltation, et avait reçu de lui la confidence des promesses du juge d'instruction. Il n'avait pas eu le courage de le détromper. Il considérait longuement le détenu, il l'entendait parler avec abondance, de tout, excepté du remords que son crime eût dû lui inspirer, et son indignation s'accroissait en trouvant le misérable plus présomptueux et plus vain que jamais.
Le juge de paix était sorti de cette entrevue, attristé, broyant du noir, avec un grand mépris des hommes. Le scepticisme aimable et bienveillant qui faisait le fond de sa nature se changeait insensiblement en misanthropie. Il avait peur de devenir méchant ou fou.
En marchant dans la rue, il saisissait des fragments de conversation en français et en patois, et ces mots arrivaient incessamment à son oreille : « L'assassin de M. Le Doussat. » Il voulait fuir au bout du monde, échapper coûte que coûte à cette audience où il lui faudrait subir une confrontation avec le parricide ...
Il n'avait plus de philosophie, il ne lui restait plus qu'une grande douleur.
Les assises s'ouvrirent un jeudi, à dix heures du matin. Depuis deux heures, toutes les places étaient occupées dans la salle étroite au fond de laquelle se dressait un christ mal peint,étendant ses bras décharnés et violets sur un fond d'un noir horrible.
Des tables avaient été disposées pour les journalistes et on avait diminué l'enceinte réservée au public pour ménager des places aux personnes munies de billets. Jusqu'au moment oii on annonça la Cour, ce fut un brouhaha de conversations, de salutations échangées à demi-voix, de chaises placées à grand'peine, de protestations des femmes qui se plaignaient de ne rien voir.
Le silence se fit à l'entrée des magistrats. Edmond fut introduit. Il se tenait debout, la tête penchée sur la poitrine, affectant de se tourner vers la Cour comme pour cacher son visage à tant de regards curieux et bêtes !
Le présideçt prolongea l'interrogatoire qu'il conduisait avec beaucoup d'art, de façon à graduer l'intérêt. Il mit de l'éloquence à raconter les anf técédents de l'accusé, à rappeler à quelle famille * honorable il appartenait. Puis il lui fit renouveler devant le jury l'aveu de son crime en [demandant de nouveaux détails, et en coupant ses questions de paroles sévères et méprisantes, soulignées par l'approbation discrète de l'auditoire.
— Tout ce que j'ai déclaré est exact, dit Edmond, étonné qu'on lui fît répéter fce qu'il avait déjà confessé au juge d'instruction.
La première audience fut prise par l'interrogatoire et par les dépositions.
M. Malcor pouvait à peine parler. Il lui fallut un effort de volonté pour regarder du côté de l'accusé qui tenait un mouchoir devant sa figure.
Le lendemain, c'était jour de foire à Limoges et l'afQuence était plus considérable que la veille, non seulement dans la salle des assises mais aux abords du Palais de Justice.
A dix heures et demie, M. l'avocat général de Beauménard prit la parole.
« Ce nom de Combarieu que je prononce, dit l'agent du ministère public, est celui d'une famille digne d'estime et de sympathie, et dont nous devons d'autant plus respecter la douleur que le malheur qui l'accable est plus effroyable. Mais il faut écarter de ce déb^t^toutes les préoccupations personnelles. Le ministère public ne doit penser ici qu'à la justice sociale. Que le jury, de son côté, songe au grand et aus- <^ tère devoir qu'il lui reste à remplir ! »
La tâche de l'avocat général était double. En • même temps qu'il prononçait un réquisitoire ardent contré l'accusé, il devait plaider pour le juge d'instruction, car, sur le conseil de son avocat, Edmond avait raconté, à l'audience delà veille, comment on avait obtenu ses aveux. S'agissait-il d'une promesse précise et formelle faite à l'assassin ou simplement d'un conseil utile donné par un magistrat bienveillant ?
M. de Beauménard s'attacha à établir que les aveux d'Edmond avaient été la conséquence des oscillations de sa conscience coupable entre la peur du châtiment et le désir d'échapper à la peine.
Il termina en s'écriant :
« Ce crime du parricide est le fruit des convoitises qui s'éveillent dans une société vieillie. La loi n'a pas voulu qu'il fût excusable. Vous devez
le punir sans pitié. Il est si odieux que même au milieu de nos mœurs adoucies, celui qui s'en rend coupable n'est conduit au supplice que dans un funèbre appareil, la tête couverte d'un voile noir. »
Se tournant vers Edmond :
« Et vous, malheureux, qui avez si souvent, pendant l'instruction, invoqué la Providence, tournez vos regards vers ces deux tombes où dorment vos victimes. Demandez à votre grand-père et à l'humble servante d'implorer pour vous la clémence divine. Car désormais la justice humaine est impuissante à vous absoudre et la conscience publique réclame l'expiation suprême ! »
La tâche de M^ Jacquemin était difficile.
Quand il prit la parole, après une suspension d'audience, il se fit un mouvement dans le public. L'éminent avocat fit appel à la pitié, et, après avoir fait pleurer les jurés, il s'écria qu'ils ne pouvaient pas rendre un verdict de mort parce que l'accusé n'avait avoué que sur la foi des paroles du juge d'instruction.
Ce passage de la plaidoirie de M' Jacquemin produisit une grande impression.
Il dit :
« Il y a longtemps, quand on voulait avoir les aveux d'un homme, on le mettait à la torture.
C'était abominable, n'est-ce pas? Il y a quelque chose que je trouve plus cruel encore. Voilà un homme accusé d'un crime odieux. Pendant deux mois, il est enfermé seul avec ses pensées ; on l'amène de temps à autre dans le cabinet du juge d'instruction ; là, on ne lui fait connaître que les charges qui peuvent l'accabler. Au bout de deux mois de mise au secret, sinon légal, du moins de fait, on dit à cet homme : « Vous êtes perdu. »
» C'est comme un ciel de plomb qui tombe sur lui. Mais aussitôt on lui fait entrevoir un petit coin de ciel bleu : c'est l'espérance ! « Avouez, » lui dit-on, et vous aurez la vie. » Il rentre dans sa cellule, après avoir dit au juge d'instruction :
« Je suis un innocent ; un innocent n'a pas » d'aveux à faire ni de grâce à demander. »
C'est la lutte. Mais deux jours après, il est vaincu, et il vient dire : « Vous m'avez dit que si » j'avouais, on me laisserait la vie. Eh bien ! » j'avoue, c'est moi le coupable. »
» Et vous croyez, monsieur l'avocat général, qu'il vous suffira dans un magnifique mouvement oratoire, de déclarer que vous avez gardé toute votre indépendance ! Non, vous êtes tous solidaires dans la magistrature, monsieur l'avocat général, et vous ne laisserez pas protester une signature judiciaire.
» Et vous, messieurs les jurés, vous, magistrats d'un jour, c'est vous qui laisserez à cet homme la vie qu'on lui a promise. La parole donnée par un magistrat français sera tenue par le jury français. »
A deux heures et demie, le jury se retira dans la salle de ses délibérations.
Au bout d'une demi-heure, il revint avec un verdict affirmatif sur les questions d'assassinat et de guet-apens, et muet sur les circonstances atténuantes.
Le président était debout. Il annonça que la Cour condamnait Edmond à la peine de mort et que l'exécution aurait lieu sur une place publique à Limoges.
Le condamné ne bougea pas. Il resta impassible, sans un geste, sans un tressaillement.
La foule sortit lentement, en commentant le verdict.
Pendant que la Cour préparait l'arrêt, M° Jacquemin s'était approché d'Edmond.
— On ne pouvait pas m'accorder de circonstances atténuantes, dit le jeune homme.
— Il vous reste à signer un pourvoi en cassation, dit le célèbre avocat.
— Pourquoi faire ? demanda Edmond, et, prenant les mains de son défenseur, il les pressa dans un mouvement nerveux.
A ce moment, les gendarmes s'approchèrent et M^ Jacquemin se retira.
Rentré dans sa cellule, Edmond se laissa tomber sur une chaise, en disant :
— C'est fini !
Il eut un geste de colère en pensant au juge d'instruction. Puis, il entra en rage, avec le sentiment de l'impuissance absolue, de l'anéantissement de son moi.
Il était dans sa destinée d'être trompé par tout le monde et jusqu'au bout. Il était une victime de la justice comme il avait été une victime de sa famille et une victime de la chance. Et c'est encore les autres qu'il accusait à cette heure, dans l'épouvante où le mettait le verdict sans appel du jury.
lY
Elle fut terrible, cette première journée. Edmond crut qu'elle ne finirait jamais. Il dut recevoir la visite du directeur de la prison qui eut, dès cet instant, des prévenances pour lui, et donna des ordres pour qu'on améliorât son ordinaire. Ensuite, il fallut remplir des formalités, donner des signatures. La société allait le retrancher de son sein, l'éliminer comme on coupe un membre pourri, mais la paperasserie ne perd jamais ses droits, et le condamné à mort était la chose du greffe en attendant qu'il fût la chose du bourreau.
Mourir ! Il allait mourir. C'était sûr. Jamais le président de la République ne graciait un
parricide. Mourir! L'horrible pensée l'oppressait horriblement. 11 était sans force, sans regard, sans respiration, comme mort déjà. On lui avait mis la camisole de force, et, dans la gêne qu'elle lui causait, il lui semblait que l'heure était déjà venue et qu'on allait le jeter comme cela sous le couteau, sans attendre.
M'^ Jacquemin vint le voir. L'avocat n'était pas seul ; une femme le suivait, n'osant avancer.
Edmond leva les yeux :
— Clémentine !
Elle fit un pas.
— Pourquoi es-tu venue ? dit-il durement. Elle éclata en sanglots.
Il s'attendrit enfin et pleura avec elle, sans dire une parole.
Un gardien parut et la petite femme se retira, emmenée par l'avocat de Paris qui restait insensible comme les médecins accoutumés à voir de près l'irréparable.
Le soir était venu. Il faisait une chaleur pesante. Le condamné n'avait rien pris de la journée. On voulut le faire manger; il refusa. Il n'avait pas faim. La nuit, ses compagnons de cellule ne purent se rendre compte s'il dormait ou s'il était éveillé. Il resta les yeux fermés, agité sur sa couchette, poussant de temps à autre des cris étouiïés.
Dans la frayeur sans nom de cette première nuit, dans l'incohérence et dans la folie où se perdait son intelligence, sa pensée se porta tout à coup sur Louise, et, dès qu'il lit clair, le lendemain matin, il demanda la permission d'écrire. Il reçut l'autorisation du directeur dans l'aprèsmidi.
Il ébaucha mentalement vingt commencements de lettre, tous plus dramatiques les uns que les autres. Devant le papier, il trouva d'abord : « Victime prête à monter sur l'autel du sacrifice... » Ces mots raturés, il resta court. Il parvint cependant à écrire les phrases que voici :
« Mademoiselle,
» A la veille d'expier un de ces forfaits pour lesquels la justice des hommes se montre justement inexorable, je me tourne vers vous qui m'êtes apparue, trop tard, hélas ! comme l'étoile dont la contemplation eût pu m'arracher à l'abîme où me voici tombé. Vous seule avez eu pitié de moi. Je vous en bénis. »
Et il continua ainsi pendant six pages. A la fin il implorait une réponse en annonçant l'envoi d'une branche de rosier que le gardien venait de lui donner et qu'il avait couverte de baisers.
Le lendemain, il écrivit une nouvelle lettre plus sentimentale encore, plus remplie de réminiscences de romans. La réponse de Louise arriva le quatrième jour.
« J'ai beaucoup pleuré en pensant à vous,
disait la jeune fille. Je vous plains bien. Quel
grand malheur! Je garde les roses que vous
m'avez envoyées comme un triste souvenir. Que
e bon Dieu vous assiste ! »
— Le bon Dieu ! dit Edmond.
L'aumônier de la prison venait le voir tous les jours et l'exhortait à mourir en chrétien.
C'était un brave prêtre. Il s'effrayait à la pensée d'accompagner jusqu'à l'échafaud cet être plein de vie qui lui faisait part de ses terreurs, et lui demandait moins des consolations pour l'autre monde qu'une parole d'espérance pour celui-ci.
Quand l'aumônier lui parlait d'une seconde vie, du paradis où les plus grands criminels pouvaient aller à la condition de se confesser et de mourir en état de grâce, Edmond répondait qu'il voulait vivre. Et il appuyait sur ce mot « vivre » comme pour empêcher qu'on lui prît la chose.
Il demandait au prêtre s'il n'était pas possible d'arriver jusqu'à M. Grévy, et le pauvre homme
se creusait l'esprit pour trouver un moyen. La grâce d'Edmond lui eût épargné la sinistre corvée. Il connaissait par hasard l'aumônier de la reine Isabelle. Il lui écrivit mais ne reçut pas de réponse. Edmond le supplia d'écrire une seconde fois.
Un jour, le condamné vit le prêtre entrer dans sa cellule, avec un grand papier à la main.
— Vous avez une réponse de Paris? s'écria-t-il.
L'aumônier lui donna la lettre à lire. Le prêtre J: espagnol remerciait son ami de s'être adressé à lui dans cette circonstance. La reine avait été voir le président de la République et avait intercédé pour le parricide. On ignorait le résultat de cette démarche.
Cet incident donna deux jours de joie à Edmond, puis il retomba dans ses pensées funèbres, et ses nuits furent plus troublées que jamais.
L'aumônier se désolait. Il évoquait les souvenirs de la première communion et cherchait à tirer parti des impressions d'enfance du jeune homme, mais en vain. Edmond lui racontait son adolescence d'indiscipliné et de révolté dans l'abandon où son père l'avait laissé grandir, et le prêtre ne savait plus que dire.
Dix jours se passèrent ainsi.
Un matin, à cinq heures, le directeur de la
prison entra, le front plissé. Edmond s'évanouit. On le posa sur une chaise où, après l'avoir débarrassé de la camisole de force, on lui coupa les cheveux. Il était inerte, le visage blême, sans regard, sans ouïe et sans parole. Les aides de l'exécuteur le prirent sous les bras qu'on lui avait attachés derrière le dos.
L'aumônier était présent, tout pâle. — Pensez à Dieu ! dit-il.
Edmond ne répondit pas. On le porta hors de la prison. Quand on ôta le voile noir qui lui couvrait la tête, il ne vit même pas la guillotine entourée de gendarmes, le sabre au clair. L'aumônier approcha un crucifix de ses lèvres blanches sans qu'il desserrât les dents. Les aides le jetèrent sur la bascule. On entendit un coup sourd, suivi d'un long murmure de la foule.
Le soir de l'exécution, M. Malcor se trouvait chez le premier président de Limoges. On parla de M. Le Doussat, de M. Audial de Gombarieu et d'Edmond, naturellement. On disserta à perte de vue sur la morale, le libre arbitre et la responsabilité.
— Toutes les noblesses, même la noblesse de robe, ont leur décadence, dit le juge de paix sceptique. Qui sait, messieurs, le peu qu'il aurait fallu pour que M. le premier président ou moimême nous devinssions 'des criminels? Et qui
sait jusqu'à quel point la tête coupée ce matin venge la société?...
On se récria.
L'évêque de Tulle était présent. Il cita le mot de Joseph de Maistre :
« Je ne sais pas ce qui se passe dans la conscience d'un scélérat; mais je sais ce qui se passe dans la conscience d'un honnête homme : c'est affreux! »
M. Malcor reprit :
— Diderot disait qu'il n'y avait point de lois pour le sage...
-— Et la morale? demanda le premier président.
— Aimons les hommes, dit M. Malcor.