‹ L'assassin de M. Le DoussatChapitre 5 sur 6 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Depuis la mort de M. Aiidial de Gombarieu, M. Le Doussat s'affaiblissait à vue d'œil. Sa taille se ployait, sa démarche se faisait lente, son visage déjà mince se creusait davantage, son regard prenait une fixité singulière, et, à certains discours qu'il tenait, on sentait que parfois il n'était plus maître de ses idées. Le même coup qui avait brisé une amitié fondée sur de communs préjugés et sur une douleur commune, avait détraqué les ressorts vigoureux du vieillard.

Il divaguait surtout à propos des choses judiciaires qu'il confondait avec ses préoccupations alchimiques dans une abondance de paroles bizarres.

Pourquoi avait-il passé cinquante ans de sa vie à juger ses semblables? En avait-il le droit ? Dans les intérêts et les passions qui comparaissaient devant lui, il cherchait vainement l'or immaculé du bien, de la vertu. L'e sang répandu au nom de la loi ne faisait jamais germer que des crimes nouveaux. A quoi cela servait-il de prononcer tant d'arrêts implacables et dérisoires?

Et cette robe imposante qui le grandissait devant le vulgaire, en dissimulant la petitesse de la personne du juge, ne contribuait-elle pas à l'égarer, à tromper son imagination? Que de fois il statuait dans le doute, voilant sous les textes contradictoires le désordre et l'incertitude de sa pensée !

M. Le Doussat parlait ainsi devant M. Malcor, et le juge de paix philosophe le laissait dire, inquiet de cette incohérence et, malgré lui, curieux des propos échappés à ce cerveau troublé.

Après avoir décrié son métier le vieillard se prenait sans transition à l'exalter. Il avait été un juge en Israël, avec une mission de Dieu pour punir l'iniquité des pères sur les enfants. Les arrêts de mort qu'il rendait étaient ses jours de gloire et il en parlait avec un orgueil sauvage. Il peuplait les bagnes, emplissait les prisons, réprimant le mal avec la sérénité barbare d'un

mandataire du juge suprême. Il n'avait pas été intérieur à sa tâche...

Et il se rappelait les audiences de rentrée, les préséances jalousées des fonctionnaires de tout ordre et l'attitude humiliée de la foule devant les voitures des conseillers et des juges, ces prêtres qui absolvent rarement et ne bénissent jamais. Il aurait bien jugé encore, si on avait voulu. Depuis qu'il n'était plus là, dans la chambre du conseil, il n'existait plus de jurisprudence. Avec lui, une tradition était partie.

M. Malcor écoutait, ne laissant rien voir du scepticisme de son esprit. M. Le Doussat ne lui demandait d'ailleurs que le silence, s'écoutant lui-même comme si c'eût été un orateur qui discourût à côté de lui.

Il ne parlait jamais d'Edmond. Quelquefois, il faisait allusion à la corruption des mœurs du temps présent, à l'esprit de famille qui s'en va, au sentiment religieux qui s'éteint. L'Église et le Prétoire, le Clergé et la Magistrature n'étaient plus respectés. Toutes les adorations humaines étaient pour l'argent.

L'argent! Ce mot le replongeait dans sa folie. Il était près du but, enfin ! Il dissertait à perte de vue sur une phrase de Paracelse : « L'unité ternaire de la Vertu céleste, infuse dans les principes principiés du quadruple élément, est

l'unique et véritable Médecine. » Puis il relisait l'explication très curieuse des énigmes et figures hiéroglyphiques physiques, qui sont au grand portail de l'église cathédrale et métropolitaine de Notre-Dame de Paris, explication rédigée par le sieur Esprit Gobineau de Montluisant, gentilhomme chartrain, ami de la philosophie naturelle et alchimique, qui vivait au dix-septième siècle.

Personne ne le contredisait plus. Catherine devenait toute triste en le voyant ainsi affaissé, et le juge de paix le considérait avec une pitié inquiète. On ne pouvait pas se l'aire illusion. Les intermittences de délire de M. Le Doussat étaient une forme de la paralysie, et la mort, l'implacable mort venait.

Yalait-il la peine de disputer avec lui, de le contrarier? Cependant il arrivait parfois que la vivacité de certaines paroles appelait une réponse et que le vieillard lui-même implorait une contradiction pour se procurer le plaisir d'une réplique victorieuse. M. Malcor se prêtait encore à ce jeu.

Tout à coup, un soir, M. le Doussat prononça le nom d'Edmond, et montra au juge de paix une feuille de papier où il avait écrit ses dernières volontés. Il léguait aux hospices de Limoges tout ce dont il pouvait disposer; Catherine devait jouir, sa vie durant, d'une rente assez élevée; il

ne laissait à son petit-fils qu'une somme insignifiante.

— Mais vous le déshéritez? fit M. Malcor.

— Certainement! répliqua le vieillard.

Après une pause, le juge de paix reprit la conversation. Il essaya de démontrer à M. Le Doussat que ses rigueurs posthumes seraient sans efficacité sur une nature comme celle d'Edmond. Il entreprit d'établir que le meilleur moyen d'arracher le jeune homme à la vie d'aventures qu'il menait serait précisément de ne pas le priver de biens qui pouvaient lui permettre de vivre d'une vie nouvelle et meilleure.

Le conseiller resta inébranlable. Il n'avait que ce moyen d'atteindre et de frapper l'enfant dont la conduite avait sans doute abrégé la vie de son père et tourmentait encore la paisible vieillesse d'un aïeul. M. Le Doussat raconta les incidents de la visite d'Edmond, six mois auparavant. Le récit du vol des six mille francs produisit une vive impression sur M. Malcor. Décidément, il n'y avait plus rien à faire. Le mal était irréparable ; la gangrène rongeait cette âme à tout jamais perdue.

Le vieillard saisit sur le visage doux du juge de paix la marque d'un grand découragement.

— Vous me trouviez trop sévère, jadis, quand je parlais de châtiment? dit-il.

Puis, sur ce mot « châtiment » sa pensée s'égara. D'une voix tremblante, avec l'onction lente d'un prédicateur, il discourut sur le juge et sur sa mission et il évoqua le souvenir des jours où il triomphait du vice dans une sentence qui tombait sur l'accusé comme le couperet fatal.

On était en juin. Dans l'air calme du soir montaient les bruissements du jardin où se répondaient des chants d'oiseaux coupés de silences courts. Au loin, par-delà les murs de l'enclos s'étendait la solitude des champs traversés par le ruban de la route départementale avec sa bordure de hauts peupliers.

M. Le Doussat s'était tû. La tête penchée sur la poitrine, il songeait. Le juge de paix, accoudé à la fenêtre, contemplait la lueur rougeâtre du soleil s' atténuant dans le crépuscule. Il entendit un sanglot et tourna la tête. Le vieillard pleurait. Une détente soudaine venait de se produire.

M. Malcor voulut tenter un nouvel effort. Il parla de pardon, de repentir...

— - Il est trop tard ! fit M. Le Doussat, en portant son mouchoir à sa bouche.

— Qu'en savez-vous? dit le juge de paix. Des hommes plus endurcis qu'Edmond sont revenus au bien...

— Revenir au bien ! dit M. Le Doussat. On n'y revient jamais quand on en est à ce point. Ce n'est

l)as sur lui que je pleure, d'ailleurs. Je pense à cette lignée de juges que j'achève, à cette noblesse de robe qui s'éteint avec moi. Ali! le misérable!...

En ce moment on entendit dans le jardin, du côté des massifs, comme le bruit de la chute d'un corps lourd. Le chien de garde aboya, puis se tut aussitôt et le silence se fit de nouveau. Les deux hommes s'entretinrent encore pendant quelques instants. Vers huit heures, Catherine vint dire que le souper était prêt.

Le repas ne dura pas longtemps. A neuf heures, M. Malcor quittait la maison du conseiller.

En marchant sur la route, il parlait tout seul, ému de cette douleur mélangée de colère où il voyait M. Le Doussat. Lui, l'ennemi des préjugés de caste comme de tous les préjugés, il ne pouvait s'empêcher de trouver quelque grandeur à cette attitude de l'aïeul implacable, pleurant moins sur la désertion et sur les vices de son petit-fils que sur la disparition de son nom de magistrat, sur la fm de sa dynastie de robins.

Le juge de paix tenta de réagir contre l'attendrissement qui le gagnait et voulut se réciter à lui-même une page de Diderot. La mémoire lui manqua, au moins pour cela ; car il se souvint très bien, en cet instant, du soir où, bras dessus, bras dessous, il avait pris le chemin de Saint-

Junien en compagnie de M. Audial de Combarieu. Avec une netteté sans seconde, il se rappela les confidences du père, ses hésitations, ses violences de paroles qui cachaient mal un manque de résolution...

— Adicha ! moussu Malcor, cria en patois une voix forte et jeune.

Le juge de paix, arraché à ses méditations, leva la tête et répondit :

— Adicha ! Gustou !

C'était un jeune paysan qui rentrait, poussant devant lui deux bœuts roux, le joug au front, marchant d'un pas régulier et lourd, en dépit des coups d'aiguillon.

Cette salutation échangée avec M. Malcor, le paysan entonna à pleine voix une chanson de sa composition :

Deipei lounten, bien eirnado charmelo, T'ai suspendud'ô chobei de moun lie !

Quand le chanteur se fut éloigné, le juge de paix retomba dans sa tristesse. Il comparait la jeunesse troublée et pervertie d'Edmond , à la jeunesse exubérante et saine du paysan. De la route, on apercevait la ferme et l'on entendait confusément les appels des bergers qui rentraient. M. Malcor se retourna et la maison de

M. Le Doussat lui sembla, dans la demi-teinte de ce soir d'été si calme et si reposé, comme un tombeau.

Il hâta le pas. On eût dit qu'il voulait fuir les pensées pénibles qui l'assaillaient et que celles-ci le poursuivaient, impitoyables, dans la sérénité des champs où tout se taisait maintenant.

La veille à Saint-Yicturnien , la station du chemin de fer qui précède immédiatement Saint- Junien , un voyageur était descendu. Ce voyageur n'avait point de valise, et cependant à la façon dont il frappait du pied pour se dégourdir, on devinait qu'il venait de passer plusieurs heures en wagon. Il connaissait sans doute le pays, car, sans rien demander à personne, il s'engagea dans un chemin étroit, parallèle à la voie ferrée.

Sur ce chemin, la dernière maison du village est une auberge où, les jours de frairie, les gens de Saint-Yicturnien vont boire du vin gris et manger des galetous, ou galettes de sarrazin.

Le voyageur entra dans cette auberge, se fit donner à manger, et retint une chambre. Autour de lui on parlait patois, et l'expression attentive de sa physionomie conduisit sans doute à penser qu'il comprenait le langage des paysans. L'aubergiste lui demanda s'il entendait ce qui se disait, et il répondit négativement. Il se donna comme un commis voyageur en ganterie qui venait faire des achats pour une maison de Paris.

— Est-ce que les affaires vont un peu, à Paris? demanda l'aubergiste.

— Ça ne va pas du tout, répondit le voyageur. Et ici ?

— Ça ne va guère. La maison Sirieix et Dardaud, la première pour les gants de chevreau, a renvoyé plus de trente ouvriers depuis le commencement du mois...

— Ah ! fit le voyageur, visiblement préoccupé d'autre chose.

— Fô ercuzo, moussu ! fit l'aubergiste, qui se reprit et dit en français :

— Faites excuse, monsieur. La maison Siroulias...

Le voyageur avait fini de dîner; il voulut payer et tendit dix francs à l'aubergiste qui les refusa on disant :

— Vous paierez toute votre dépense à la fois. Le voyageur sortit.

— Je vais faire un tour de promenade avant d'aller me coucher, dit-il négligemment.

Du seuil de la porte, l'aubergiste le vit s'éloigner à pas lents, puis revenir comme si une pensée soudaine avait traversé son esprit.

— J'irai peut-être jusqu'à la fabrique, dit-il en montrant la haute colonne de brique d'où s'échappait une fumée noire.

Il reprit sa promenade dans la direction de l'usine pendant que l'aubergiste, rentrant dans la salle oii les paysans se chamaillaient en patois, disait :

— S'il va à la fabrique, il y couchera. Tous les acheteurs de Paris sont reçus par Dardaud comme s'ils étaient de sa famille.

Quand il ne fut plus en vue de l'auberge, le voyageur hâta le pas, puis, arrivé à un endroit où la route départementale coupait le chemin qu'il suivait, il prit la gauche, laissant à droite le vallon où se dressaient les bâtiments de la fabrique Sirieix et Dardaud.

Le soir tombait quand il reconnut les premières maisons de Saint-Junien. Il n!entra pas dans la petite et paisible ville. Il prit un chemin dans les champs et, après un long détour, il retrouva la route départementale.

Il faisait nuit. Le voyageur, fatigué, s'arrêta et s'assit sur une l)orne miliaire. Malgré la lassitude

physique de sa longue course, il était en proie à une agitation fiévreuse.

Au bout de quelques minutes, il se leva. La lune brillait. Il faisait clair comme en plein jour. Le voyageur reprit sa marche. Maintenant, il allait lentement comme s'il eût craint d'arriver trop tôt au but qu'il s'était fixé.

A cinq cents mètres de Saint-Junien, il y a sur le bord de la grande route un petit groupe de maisons. Il dépassa ce hameau où ne brillait pas une lumière et poussa jusqu'à une maison isolée dont il fit le tour sans se presser. Sous un appentis ouvert à tous les vents, il avisa une échelle grossière qu'il chargea sur ses épaules avec l'ellort d'un homme peu habitué à manier un pareil fardeau, et il reprit sa route faisant des pauses fréquentes pour changer l'échelle d'épaule.

Il était arrivé en vue de la maison de M. Le Boussat. Hérissé de tessons de bouteilles, le mur j)lanc se montrait, éclairé par la lune, et, derrière un groupe d'arbres, émergeait le toit rouge de l'habitation.

Le voyageur dressa l'échelle contre le mur et il s'apprêtait à la gravir, quand une voix forte arriva jusqu'à lui :

Deipei lounten, bien einiado charmelo, T'ai suspendiid' ô chobei de moun lie !

chantait la voix jeune et pleine.

l'assassin de m. le DOUSSAT 20o

Le voyageur l'entendit se rapprocher ; il n'eut que le temps de se jeter derrière un des gros peupliers qui bordaient la route.

Le chanteur passa devant lui en continuant :

E net e jour t'a veilla plo fiJélo,

Sur queu redui que mai d'un pleur moulle.

— Bouei ! fit-il en voyant l'échelle et interrompant sa chanson, qu'est-ce que c'est ?

D'un coup de pied, il la jeta par terre et poursuivit son chemin en chantant.

Le voyageur était resté caché derrière le peuplier. Il fit un pas et se trouva en pleine lumière. Devant lui s'allongeait son ombre. Il eut peur, puis haussa les épaules de sa frayeur.

Il entendit de nouveau un bruit de pas et regagna précipitamment l'arbre qui déjà lui avait servi de cachette. Des paysans passèrent, causant à voix haute, librement, dans la solitude paisible de la nuit. Ils venaient de Saint-Junien où ils avaient bu du vin gris qui leur déliait la langue. Tout en jurant, ils se contaient leurs affaires et parlaient des bêtes, dures à élever à cause du prix de la luzerne.

Pendant plus d'une heure, le voyageur resta accroupi, dissimulé derrière l'arbre dont l'ombre se projetait en travers de la route. A chaque instant, il croyait percevoir des bruits de voix et

il lui semblait que des groupes passaient devant lui. Une sorte d'hallucination le prenait; il portait la main à ses yeux et ne savait plus s'il dormait ou s'il était éveillé. En avançant la tête pour s'assurer si personne ne venait, il se heurta le front et il eut l'illusion d'un coup de massue qui le laissait étourdi et sans mouvement.

Las de veiller et de regarder la route où, décidément, il se trouvait seul, il sortit de nouveau de sa cachette. Il releva l'échelle et la posa une seconde fois contre la muraille. Lentement, il gravit les degrés et se dressa debout sur l'arête, les pieds meurtris par les tessons de bouteille. Il se baissa alors, attira l'échelle à lui, la posa de l'autre côté du mur, dans le jardin, et descendit.

Un aboiement se fit entendre.

En ce moment, M. Le Doussat disait à M. Malcor :

— Lorsque je posséderai la pierre empourprée, je pourrai, par elle, si je suis prudent, prolonger et conserver mes jours en parfaite santé, même transmuer tous les métaux vils en -or très pur. J'aurai dans ma main le clefs de la nature, ses plus riches et plus vertueux trésors et je pourrai, par leur moyen, tout délier et ouvrir, tout lier et fermer.

Descendu dans le jardin, le voyageur, entendant l'aboiement du chien de garde, s'était laissé

tomber à plat ventre dans la terre molle, derrière un massif d'ébéniers aux fleurs jaunes. Il resta là, un moment, sans bouger.

Le chien se tut, la grille s'ouvrit, et le juge de paix s'éloigna, songeur, pendant que l'inconnu se relevait et s'approchait du perron.

Il se ravisa en apercevant de la lumière dans la cuisine et revint sur ses pas. A sa droite s'ouvrait la porte d'une écurie ; il entra et ressortit aussitôt pour aller prendre l'échelle et la cacher sous des bottes de paille.

— Demain ! dit-il, se parlant à lui-même. Il se coucha dans un angle de l'écurie.

Tout à coup il entendit un bruit de pas. Il se releva, égaré, haletant et furieux, cherchant de la main, dans l'obscurité de l'écurie, une arme, une fourche, un bâton, qu'il ne trouva pas.

— Rien ! rien ! murmura-t-il, en se collant au mur, derrière la porte qui s'ouvrit.

Une faible clarté se produisit. C'était Catherine qui venait donner à manger à une portée de chats, cachés sous la paille au fond de l'écurie. Le voyageur eut un frémissement en la voyant passer devant lui avec une petite lanterne fumeuse dont la lumière vacillante faisait danser sur les murs des ombres fantastiques.

Paisiblement Catherine s'éloigna, sa tâche accomplie, et l'homme se retrouva seul. Il respira

OF KïW YOM

bruyamment et se rejeta sur la paille. Pendant un long moment il resta couché, la tête appuyée sur son coude, les yeux ouverts dans cette obscurité, puis, sous l'empire de la fatigue, ses paupières se fermèrent et il s'endormit.

Le chant du coq réveilla le voyageur. Il ignorait l'heure qu'il pouvait être. Une clarté pâle emplissait l'écurie. Il regarda autour de lui et découvrit dans l'angle opposé à celui qu'il avait occupé pendant la nuit une grande fourche. S'il l'avait trouvée la veille, Catherine ne serait pas sortie vivante.

Il se leva, secoua la paille dont il était couvert^ et, par les fentes de la porte, il essaya de voir ce qui se passait au dehors. Rien ne bougeait dans la maison ; il en conclut qu'il devait être quatre ou cinq heures au plus. Il resta longtemps à son poste d'observation. De l'endroit où il était placée il ne pouvait voir le perron ; mais il avait devant

lui la porte de la cuisine, une porte grossière qui, une fois ouverte, ne se refermait pas de la journée.

Cette porte s'ouvrit enfin et Catherine parut, toujours forte bien qu'un peu moins colorée qu'autrefois, les bras nus, portant une large sébile pleine de grains qu'elle jeta aux poules accourues à sa voix. Elle allait et venait dans la cour, en courte jupe, sans corset, dans l'abandon de cette aube de juin que le soleil faisait déjà chaude.

C'était son jour de savonnage. Elle alla chercher une seille qu'elle posa sur un trépied ; elle l'emplit d'eau et. se mit à laver le linge. Elle tournait le dos à l'écurie. L'inconnu suivait tous ses mouvements. Il eut une velléité de sortir et de frapper la robuste fille par derrière, mais il réfléchit sans doute qu'elle pourrait crier et qu'on l'entendrait de la maison.

Il passa la journée ainsi, debout contre la porte de l'écurie, l'œil collé aux fentes, craignant une surprise et attendant un instant favorable pour entrer dans la maison où l'attirait un mauvais dessein, un projet sinistre. Il n'avait pas mangé depuis la veille au soir. Il eut faim et le sang lui monta au cerveau. Sous l'influence de la congestion, il se mit à parler seul à demi-voix :

— Si je puis, ce soir, monter prendre la cas-

sette du vieux, ça ira tout seul. Je partirai par le train de sept heures et demie, demain matin, et je serai à Paris demain soir, et à Bruxelles aprèsdemain. Et il déblatérait contre le « vieux » qui ne faisait rien de son argent, et qui laisserait tout à sa bonne, une bonne à tout l'aire.

La faim le reprit et ses poings se serrèrent quand il lui vint de la cuisine une odeur de rôti et quand il aperçut Catherine attisant le feu flambant de la grande cheminée où elle préparait le dîner de M. Le Doussat. Machinalement, il ramassa les brins de paille, cherchant dans les épis vides quelques grains de blé laissés par la batteuse et qu'il dévorait comme si c'eût été une bouchée de pain.

Dans l'après-midi, il eut une alerte. Il vit Catherine se diriger vers la porte de l'écurie. D'un bond il se jeta dans l'angle où se trouvait la fourche et s'accroupit derrière un monceau de bois à brûler, mais la servante n'entra pas. Au bout d'un quart d'heure, il revint se poser contre la porte, fiévreux, inquiet, le regard tendu, en proie à une angoisse inexprimable, à laquelle s'ajoutaient des crampes d'estomac qui le faisaient beaucoup souffrir.

Il resta là jusqu'au soir. Vers neuf heures, il vit distinctement Catherine quitter la cuisine et se diriger vers l'escalier étroit qui conduisait au

premier étage. 11 sortit vivement de l'écurie et se trouva, d'un saut, dans la cuisine.

Il connaissait ;sans doute la maison car, sans hésiter une seconde, il ouvrit la porte d'une petite chambre de débarras et s'y blottit. De là, il entendait marcher Catherine qui redescendit dans la cuisine puis remonta. Depuis que M. Le Doussat était malade, comme il avait besoin d'elle dans la nuit, elle couchait dans une chambre qui touchait à la sienne.

Quand le silence se fit, l'inconnu sortit de sa cachette. Il était dans la place et il fallait agir. La cassette était là-haut dans la chambre du vieux ; il allait monter doucement la chercher sans faire de bruit et il sortirait tout de suite.

Il réfléchit que c'était impossible puisque Catherine couchait à côté du vieux et la pensée du crime s'empara de lui. Il regarda à terre, vit un caillou gros comme le poing qu'il ramassa et serra nerveusement dans sa main puis qu'il laissa tomber. Le moment n'était pas encore venu.

Il avait toujours faim. 11 ouvrit un buffet, trouva du pain dur et du lard cru, mangea avec un appétit de sauvage, et but une carafe d'eau claire. Rassasié, il retrouva un peu de calme; un calme passager qui fit bientôt place à une agitation dont il n'était pas maître et qui le tint éveillé, avec une expression tragique du visage sur lequel

tombait, d'une fenêtre, les rayons blancs de la lune.

Cette nuit d'été lui parut longue. Il compta d'abord les heures, puis les demi-heures, puis les minutes et les secondes. Le tic tac d'une horloge massive placée dans la salle à manger lui arrivait distinctement.

Vers six heures du matin, il entendit du bruit au premier étage. Catherine se levait, elle allait descendre... Il trembla un moment, un seul. Une sombre résolution le domina aussitôt. Il ôta ses bottines et se dissimula derrière la porte, au pied de l'escalier, le caillou dans la main droite.

Catherine descendit lestement. Il perçut le bruit de ses pas qui se rapprochait. Elle poussa la porte et passa devant lui ; il la frappa violemment à la tête avec son caillou et elle tomba en poussant un cri. Il sauta sur elle, lui mit le genou sur la poitrine et la prit à la gorge.

— Monsieur Edmond! eut-elle le temps de dire, avec une expression de terreur où l'on pouvait démêler une nuance de reproche, quelque chose comme le cri plaintif du chien que son maître veut tuer.

Lui, il frappait toujours. Stupéfiée, elle ne se défendait pas. Il lui noua autour du cou une serviette tordue dont les extrémités, pour l'empêcher de se délier, étaient solidement attachées au

corsage. Il se releva quand elle ne bougea plus et il la laissa renversée, une jambe repliée sous elle, les deux mains sur la poitrine, les yeux grands ouverts avec une expression effrayée et horrible.

Il fit deux pas dans la cuisine, les mains ensanglantées, et, poussant du pied le caillou qui lui avait servi à porter le premier coup, il chercha autre chose. Il trouva un lourd marteau dont il s'empara et se dirigea vers l'escalier.

Il monta doucement. Arrivé au premier étage, il traversa la chambre où Catherine avait couché, et ouvrit la porte de communication qui donnait sur la chambre de M. Le Doussat.

La porte fit un peu de bruit et le vieillard s'éveilla. De sa main amaigrie il écarta les rideaux de son lit et, se mettant sur son séant, il regarda.

La vue de cet homme à demi vêtu dont le poignet rougi de sang tenait un marteau, ne l'émut pas ; il porta la main à ses yeux comme pour mieux voir, puis d'une voix chevrotante :

— Ah ! c'est toi, brigand, tu viens chercher mon or et prendre ma vie ! cria-t-il. Tu n'auras pas mon secret, la pierre...

Il n'acheva pas. Le marteau s'abattit sur sa tempe droite et brisa à la fois le crâne et la main qu'il avait levée dans un geste instinctif de défense. L'assassin frappa un second coup, laissa

tomber le marteau ensanglanté, et jeta un oreiller sur la tête fracassée du vieillard.

La cassette se trouvait dans un placard placé à la tête du lit. Il la prit et sortit rapidement de la chambre de M. Le Doussat, sans oser regarder derrière lui.

En bas, il se heurta a>u corps de Catherine et faillit tomber. Il posa la cassette sur une table dans la cuisine, en brisa le couvercle et fouilla avidement le contenu. Il y avait de l'or et des billets de banque, quatre ou cinq mille francs au plus, des titres au porteur, mais en petite quantité.

L'assassin eut un geste de dépit et repoussa la cassette avec violence.

— Le vieux filou! fit-il.

Il jeta un coupd'œil sur ses vêtements pleins de sang, et passa dans la salle à manger où l'horloge, continuait son tic tac cadencé, mesurant le temps et la vie. Il était six heures et demie.

— Le train part dans une heure, se dit le meurtrier.

Il se lava les mains, puis il se déshabilla et, jetant quelques morceaux de bois dans la cheminée, il alluma un feu léger. Il prit son paletot, son gilet et sa chemise et les mit sur les tisons enflammés. Puis il avisa un pardessus que M. de Doussat portait quelquefois et qui pendait au

216 l'assassin de m. le doussat i

mur; il s'en revêtit et sortit, refermant la porte '-^

et emportant la clef. i

Dans les champs, tout s'éveillait à la vie. Les i

épis se courbaient et ondulaient comme des flots ^

d'or sous la brise et le soleil mettait sur la mois- \

son prête pour la faucille le resplendissement ^\

de ses rayons. "^

Il était deux heures de l'après-midi quand M. Malcor vint sonner à la grille. Le chien de garde aboya, et, flairant un ami, se tut bientôt. La porte ne s'ouvrant pas, M. Malcor sonna une seconde fois, puis une troisième. La maison resta silencieuse.

Le juge de paix n'hésita pas. Il rebroussa chemin et, rencontrant un gamin sur la route départementale, il l'envoya chercher un serrurier à Saint-Junien. Moins d'une demi-heure après , l'enfant était de retour avec l'ouvrier qui se mit en devoir d'ouvrir la porte, mais n'y parvint pas. Il se plaça contre le mur et, prenant le gamin sous les bras, il le fit passer dans

le jardin en lui criant de venir ouvrir. Ce moyen ne réussit pas. La serrure 'massive résistait aux doubles efforts du dehors et du dedans. Il fallut songer à autre chose.

Des paysans s'étaient amassés et l'on tint conseil. On s'avisa enfin d'aller chercher une échelle. Personne n'y avait pensé dans l'émotion du premier moment. Le juge de paix monta le premier, en dépit des observations du brigadier de gendarmerie, qui venait d'arriver et prétendait s'exposer seul aux mauvaises rencontres. Dès cet instant, tout le monde croyait à un malheur, mais lequel?

En descendant de l'autre côté du mur, M. Malcor se blessa à la main, mais il n'y prit pas garde. Ce fut le serrurier qui lui fit observer que son sang coulait et lui mit au poignet un mouchoir de couleur pour arrêter l'hémorragie.

La porte du perron était fermée à clef, mais celle de la cuisine était restée entre^bâillée. M. Malcor passa le premier et aperçut le cadavre de Catherine.

Il se retourna et fit un geste qui commandait le silence en même temps qu'il annonçait l'horrible découverte. Un murmure sourd courut parmi les paysans qui tendirent le cou pour voir*

Le juge de paix se pencha et souleva la main rigide de la servante, puis il passa et, après

avoir donné l'ordre qu'on ne touchât à rien, il se dirigea vers l'escalier.

Il était très pâle. A la façon dont il serrait les lèvres, on sentait qu'il avait de la peine à se contenir. Il marchait toujours le premier, s'offrant aux coups du meurtrier qui pouvait être caché dans quelque angle, et souhaitant de le rencontrer pour le prendre et l'étrangler.

Il entra dans la chambre de M. Le Doussat, tira le rideau du lit et aperçut le vieillard, la tête broyée et pleine de sang sous l'oreiller. Au pied du lit, il vit le marteau qui avait servi à accomplir le crime ; des cheveux blancs y étaient collés avec le sang. Plus loin, sur le tapis, il y avait des pièces de cinq francs dont quelquesunes étaient couvertes de taches rouges.

De nouveau, un murmure prolongé, quelque chose comme un grondement de vengeance, courut parmi les témoins de la scène tragique.

— Chut ! fit M. Malcor.

Tout le monde redescendit en silence. Le juge de paix quitta le dernier la chambre du drame. Avant de franchir la porte, il se tourna vers la victime avec un regard douloureux.

Il retrouva dans la cuisine, faisant cercle autour du corps de Catherine, les paysans entrés avec lui ; il leur ordonna de rester là.

Avec le brigadier de gendarmerie, il visita le jardin et l'écurie et vit des traces de pas qui indiquaient que le meurtrier avait passé de ce côté. Il considéra longuement ces empreintes, et leur petitesse lui révéla que l'assassinat n'avait pas été commis par un vagabond ou par un paysan.

Comme il rentrait, le serrurier lui montra dans l'âtre des débris d'étoffes. On avait brûlé du drap et du linge ; le drap était anglais, le linge était fm. Un commencement de lumière se fit dans l'esprit de M. Malcor et, au même moment, un paysan rompant le silence triste de ces investigations, dit à demi-voix, comme s'il eût craint de réveiller les victimes :

— Voyez-vous, monsieur le juge de paix, c'est le Parisien qui a fait le coup.

M. Malcor regarda celui qui venait déparier.

— C'est le Parisien, reprit posément le paysan. Il n'y a que lui qui ait pu faire ça. Tout le monde sait bien que c'est un mauvais sujet. Ce qu'il a mangé d'argent avec des sales femmes à Paris!...

L'orateur s'écoutait parler et, comme le recueillement de la première heure pesait à ses auditeurs, il continua jusqu'à ce que M. Malcor, faisant un signe, on comprit que ce n'était pas le moment de bavarder.

— Envoyez chercher le médecin à Saint- Junien, dit le juge de paix qui s'assit près de la porte de la cuisine et essuya son front couvert de sueur.

— Et faites porter ce billet à M. le procureur de la République, à Rochechouart, ajouta-t-il en tendant au brigadier de gendarmerie un papier sur lequel il venait de griffonner quelques mots.

Un paysan s'offrit avec sa voiture pour aller à Rochechouart, et le juge de paix lui fit signe de s'adresser au brigadier.

« C'est le Parisien ! » Ce mot revenait à la pensée de M. Malcor, et l'horrible scène se déroulait devant lui comme s'il eût été présent au moment où l'assassin avait frappé. Le Parisien, c'était Edmond ! Personne ne pouvait être soupçonné du crime que le jeune homme.

Le juge de paix se rappelait les angoisses et les colères de l'aïeul, et à quel point il était préoccupé de laisser un nom honorable et d'empêcher que ce nom fût souillé !

Aujourd'hui c'était plus [qu'une souillure qui venait atteindre l'hermine du conseiller à la Cour. Les mains du petit-fils étaient teintes de sang, du propre sang de l'aïeul, et la Cour d'assises retentirait bientôt des éclats de voix du ministère public venant demander une tête, une

vie, en échange de celles qui avaient été prises par l'assassin.

Toute la philosophie de M. Malcor s'évanouit dans ces réflexions.

Devant ce double crime inspiré par un mobile si bas, le vol, son scepticisme disparut. Il vit rouge. Du sang, il fallait du sang ! Il aurait voulu être à la fois le juge d'instruction chargé de conduire l'enquête, le policier lancé à la poursuite du criminel, le gendarme chargé de l'arrêter et le bourreau même.

Un peu d'égoïsrae se mêlait peut-être à sa colère. Les bonnes soirées d'épicurien qu'il passait à controverser avec M. Le Doussat allaient lui manquer. Il ne remettrait plus les pieds dans cette maison maudite où tout criait le parricide, et d'où il était sorti, l'avant-veille, avec de si tristes pressentiments...

A son tour, et malgré lui, il faisait la part des préjugés. Ce qu'il y avait de douloureux et d'horrible, c'était moins l'assassinat du vieillard par son petit-fils que le renom de cette vieille famille de robe s'effondrant dans l'ignominie de l'échafaud dressé sur la place de Limoges, et qu'il voyait distinctement dans un rêve, quoique éveillé, avec la foule des paysans et des curieux de province venus pour assister à l'expiation suprême.

Cependant si Edmond n'était pas l'assassin !

Cette pensée traversa l'esprit de M. Malcor et lui rendit un peu de calme. Après tout, on n'avait aucune preuve. Les débris de vêtements trouvés dans la cheminée, les empreintes de pas constatées dans le jardin indiquaient bien que le misérable n'était ni un vagabond ni un paysan, mais cela ne voulait pas dire que ce fût Edmond. Les étoffes anglaises étaient communes. Quelque vaurien de grande ville, attiré par la solitude de la maison du juge, avait pu comn?ettre le crime...

Le procureur de la République n'arriva que vers six heures. Les constatations recommencèrent en présence du médecin de Saint- Junien. Quand le procès-verbal fut dressé, on releva le cadavre de Catherine et on le posa sur un lit placé dans la salle à manger. On descendit ensuite le cadavre de M. Le Doussat, qui fut étendu sur un autre lit, à côté.

On procéda à de nouvelles investigations. Un paysan ramassa le caillou qui avait servi à frapper Catherine et qu'on n'avait pas aperçu d'abord sous les jupes de la malheureuse servante. On réunit les pièces à conviction et on interrogea les paysans.

— C'est le Parisien !

Ils ne sortaient pas de là!

Le procureur de la République les laissait parler. Il prit à part M. Malcor et lui demanda son avis.

Le juge de paix répondit qu'il ne pouvait rien dire. Il y avait des présomptions morales contre Edmond, mais point de preuves matérielles jusque-là.

— Je vais télégraphier à Paris, dit le procureur de la République, après un moment de réflexion. La préfecture de police me répondra demain et nous saurons si M. Audial de Gombarieu a quitté ses affaires ces jours derniers.

Il appela un des gendarmes qu'il avait amenés avec lui et lui remit une dépêche. Quelques instants après on entendit le galop du cheval qui s'éloignait dans la direction de Saint-Junien.

Le procureur de la République fit évacuer la maison envahie par les curieux accourus de deux lieues à la ronde et ne garda que deux paysans pour veiller sur les corps; puis il laissa deux gendarmes dans le jardin et partit.

M. Malcor n'avait pas voulu le suivre. Il demeurait anéanti devant cette catastrophe, et il resta toute la nuit, assis sur une chaise de paille, à considérer les deux cadavres. Pour atténuer l'horreur du spectacle, on avait recouvert d'un linge le visage des victimes.

La vengeance de la société allait maintenant

poursuivre l'auteur du crime; l'atteindrait-elle? Et quel châtiment serait jamais assez grand pour un pareil forfait ?

— On devrait le couper en petits morceaux ! murmurait un des paysans, le premier qui avait dit que l'assassin, c'était le Parisien.

Et l'autre répétait, un peu hébété par cette veille prolongée :

— On devrait le couper en petits morceaux! M. Malcor pleurait.

Page 1