‹ L'assassin du bel AntoineChapitre 1 sur 6 · ROUGE · texte numérisé non relu

ROUGE

et, entre les deux mots, un chapeau tricorne, de la couleur susindiquée. Par bonheur, l’enseigne, répétée sur la façade, s'y déchiffre plus aisément entre les fenêtres du premier étage, éclairée d’ailleurs par cette phrase explicite qu’on peut lire au-dessous :

Pamphile, restaurateur, loge à pied et à cberaL

Entre les deux portes qui donnent accès dans rhôtel, la porte charretière d’une part, et de l’autre une petite porte exhatissée de deux marches, s’étend, au rez-de-chaussée,

une grande salle commune doublée d’une salle plus petite et d’une cuisine ayant fenêtres sur la cour. La petite salle ne voit que de rares visiteurs ; quant à la grande, où s’opère le vaet-vient de la maison, elle s’anime plus spécialement à l’heure des repas ; et aussi le soir, quand les hôtes de passage, renforcés de quelques habitués, se désaltèrent en battant les cartes ou faisant claquer les dominos sur le marbre .

Par la porte charretière, on gagne la cour de l’hôtel en passant devant la cuisine. La petite porte, elle, donne accès dans un couloir séparé de la salle commune par un large vitrage garni de rideaux à dessins qui furent roses.

Le modeste comptoir de l’hôtesse s’y adosse; en sorte que, d’un regard jeté en arrière, à chaque tintement de la sonnette que met en

branle la demi-porte du seuil, elle peut, par

l’interstice des rideaux, voir les allants et ve-

nants.

Si, dans le jour, le vitrage qui occupe,, un des côtés de la pièce, contribue à y répandre la lumière, le soir, au contraire, c’est lui qui déverse sur le couloir extérieur l’éclat des lampes dont la salle est éclairée. Au bout du vouloir, un escalier un peu abrupt monte aux chambres numérotées du premier étage, touies regardant la rue, tandis que le corridor qui les longe est percé, du côté de la cour, d’une rangée d’antiques fenêtres du genre dit « à guillotine ».

Sous ces fenêtres règne à l’extérieur un auvent qui protège les abords de la cuisine et va rejoindre sur la droite un hangar assez bas, lequel remplit le double office de remise et de grenier à fourrage. Si maître Pamphile,

l’hôtelier du Chapeau rouge, eût été homme à prendre aisément l’éveil, peut-être eût-il surélevé de quelques pieds le mur auquel s’adossait son hangar ; car ce mur, donnant sur une ruelle ordinairement encombrée de camions et de voitures, tant du trop-plein de l’hôtel que par le fait d’un charron voisin, c’eût été un jeu pour le moins alerte d’escalader ce mur et de gagner, en longeant l’auvent, une des fenêtres intérieures de l’habitation.

Il est vrai que le malfaiteur qui se fût mis en tête d’opérer cette facile gymnastique, eût pu risquer d’avoir pour spectateurs les gens de la maison logés dans le corps de bâtiment qui flanquait le côté gauche de la cour, et dont les parties basses étaient occupées par les écuries ; à moins pourtant que le gaillard, au courant des habitudes de l’endroit, n’eût

choisi précisément pour faire son coup F heure où, bien que les passants fussent déjà devenus rares, la valetaille était encore tout entière occupée.

Mais ce sont là des suppositions toutes gratuites qui ne fussent jamais venues à l’esprit de maître Pamphile; car V... est une ville éminemment tranquille où l’on se persuaderait aisément que personne ne pense à mal, tant les tribunaux y ont mince besogne.

Comme le Chapeau rouge est un peu éloigné de la grande place où se tient le marché au blé du jeudi, et que les cultivateurs et marchands de grains répugnent à s’éloigner du cercle ordinaire de leurs transactions, il s’ensuit que l’hôtel ne reçoit qu’un faible eontre-coup de l’animation que répand, dans le reste de la ville, cet événement hebdomadaire.

De là vient que, le 11 octobre dernier, sur les cinq heures et demie du sdîr, les rares consommateurs, attablés dans la salle commune, purent d’autant mieux remarquer l’entrée d’un voyageur qui tranchait par ses allures avec le Ion accoutumé des habitués du lieu.

C’était un jeune homme d’une trentaine d’années environ, coiffé d’une casquette légère en taffetas, un peu poudreuse , comme peut être celle d’un voyageur qui vient de loin. Il portait, par-dessus sa jaquette foncée, une blouse bleue, à la façon des fermiers de passage par la ville ; mais il était facile au moins clairvoyant de distinguer à un certain soin de toilette, aussi bien qu’à la blancheur de son visage et de ses mains, que l’étranger portait là un costume qui ne lui était pas habituel. On pouvait supposer, et quelques-uns ne manquèrent pas de le faire, qu’il avait en-

dossé la blouse afin d’être moins remarqué ce jour-là Sans la foule des allants et ve^ nants.

Lejeune homme avait paru quelque temps indécis avant de franchir le seuil. Il scrutait de l’œil la maison avec attention, comme quelqu’un qui cherche à se reconnaître. Enfin, satisfait probablement de son examen, il se décida à pénétrer dans la grande salle du rez-de-chaussée, où il se fit, par façon de préliminaire, servir un petit verre de cognac. En attendant, il jeta sa casquette sur un banc près de lui, et parut continuer à l’intérieur l’inspection commencée au dehors.

Le voyageur, en se débarrassant de sa coiffure, venait de découvrir un front un peu haut, aux tempes déprimées, sur lesquelles venaient se plaquer, avec une rectitude toute militaire, deux mèches de cheveux courts.

Une petite moustache brune tombante, accompagnée d’une naouche sur la fossette da menton, ne contribuait pas peu à augmenter l’allure martiale du personnage.

Ce qui distinguait essentiellement sa physionomie était un caractère étrange de fermeté. A côté d’yeux bleus, d’une extrême douceur pourtant, les lignes sévères du visage accusaient avant tout la résolution et l’énergie.

Tout à coup, la porte d’entrée s’ouvrit de nouveau sous l’impulsion d’un grand garçorr imberbe de fraîche mise , bien découplé, carré des épaules.

— Tiens, c’est le bel Antoine 1... Antoine t Bonsoir Antoine! firent ensemble plusieurs voix.

— Minute, minute, dit le nouvel arrivant en leur imposant silence du geste, ce n’est pas le temps de causer.

Et, allant droit à l’hôtelier, qui s’était épanoui à sa vue :

’ — Père Pamphile, avez-vous de quoi me coucher ce soir ? me voilà retenu dans votre chien de pays.

— Parbleu ! combien de chambres vous faut-il?

— Une seule, farceur 1

— Et vous ne dînerez pas ?

— Nous verrons plus tard. Pour le moment, vous me gardez un lit ?

— C’est entendu.

Le jeune homme sortit aussi vivement qu’il était entré et au milieu des mêmes appels.

— Ça fait-il des affaires, hein, ces genslà ? dit un consommateur par manière de réflexion.

— Ça gagne quelquefois plus dans un jour de marché que vous dans un an, mon vieux.

I logle

L’inconnu, qui avait paru réfléchir, fit un signe à Pamphile.

— Votre numéro 5 est libre?

— Là, au premier? interrogea l’hôtelier étonné de voir que ce personnage qu’il ne connaissait pas connût sa maison.

— Oui, au premier.

— La chambre est libre.

— - Je la retiens.

— Monsieur n’a pas de bagages ?

— Noo.

Il y eut un silence à la suite duquel le voyageur reprit :

— Pouvez-vous me donner une plume et du papier?

Pamphile disparut prestement et revint un moment après avec les objets demandés. Le voyageur traça quelques lignes à la hâte sur ■un carré de papier qu’il plia soigneusement.

i9 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE Après quoi, il se leva, remit sa casquette et sortit. Un homme était étendu de son long sur un banc de pierre, à côté de la porte. Il alla à cet homme , lui toucha l’épaule, et, après quelques mots échangés, lui mit dans la main, en même temps que le billet qu’il venait d’écrire, plusieurs pièces de monnaie blanche.

Le dormeur, bien qu’encore mal réveillé, hocha pourtant la tête, comme pour marquer qu’il avait compris ; puis il poussa plus avant dans la rue des Trois-Couronnes , et tournant la première encoignure à gauche, s’enfonça dans la rue de Paris, qui mène droit au cœur de la ville.

Le propriétaire du Chapeau rouge, qui assistait de sa porte â ce petit colloque, ne crut pas devoir y accorder beaucoup d'attention.

Son hôte venait d’ailleurs d’allumer un Ion-

drès en arpentant le trottoir d’un air fort tranquille. Bientôt, pourtant, le promeneur commença de mâchonner le tabac roulé, tout autrement qu’il ne convient à une personne qui comprend les délices de la fumée. Il faisait trois pas et se retournait encore, fixant des yeux le point par où le porteur de billet avait disparu ; enfin , n’y pouvant plus tenir, il jeta loin de lui son cigare à peine entamé, et , s’engageant à son tour dans la rue de Paris, disparut sur les pas de son messager.

Lorsqu’on le revit une demi-heure après sur le chemin do l’hôtel, ce fut toujours avec les mêmes allures suspectes. Il marchait tête basse, en frôlant les murailles, comme un homme qui eût craint qu’on ne devinât dans sa démarche et sur ses traits le secret de quelque émotion poignante. Le garçon* Toussaint, qui le rencontra sur le seuil, fut

14 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE frappé de l’éclat étrange et presque hagard de ses yeux. Du reste, il monta droit à sa chambre ; ce qui fit faire cette remarque à dame Pamphile : que l’étranger paraissait bien soucieux de ne pas laisser voir son visage.

Au bout d’une heure, pourtant, l’inconnu reparaissait dans la salle et s’y faisait servir à dîner. Il pouvait être alors près de huit heures, et le feu rougeâtre des lampes suspendues çà et là dans la pièce commençait de lutter avec avantage contre les dernières pâleurs crépusculaires arrivant du dehors. Le dîneur venait d’achever son potage, et un silence relatif régnait dans les groupes clairsemés, quand le bel Antoine entra gaiement, avec cette naïve liberté d’allures de l’homme à qui rien n’a jamais fait défaut. Il y eut ♦quelques vigoureuses poignées de main d’échangées.

A la vue du jeune homme, rhôtelier était sorti de sa cuisine et il accourait, sa serviette à la main, rouge, courtaud, souriant.

— Eh bien , c’est moi, mon petit père Pamphile, s’écria le nouveau venu; hein, comme tu vas me soigner?

Et, ce disant, il lui frappait familièrement sur l’épaule ; et maître Pamphile, ravi de tant d'honneur, faisait le gros dos comme un chat qu’on caresse.

— Ah! continua-t-il joyeux, le joli jour d’aujourd’hui ! Pour un rien, je chanterais.

Allons, sers-moi vite et rions ensemble 1

Le jardinier Floquart, tapi dans son coin, tira d’entre ses dents la pipe courte et rousse, qui y était comme rivée d’ordinaire.

— Y a des gens trop gais, dit-il philosophiquement en lançant de côté un jet de salive, y a des gens trop gais, ça fait peine!

Maître Pamphile pouvait sourire. Ce n’était pas mince satisfaction, on effet, pour un hôtelier d’ordre... disons de second ordre, pour ne pas le blesser, que de pouvoir compter parmi ses clients le fils d’un des plus riches fermiers du pays.

Le père Pérou étant depuis longtemps déjà cloué au lit par la maladie, c’était Antoine qui, bien que tout jeune encore (il n’avait pas vingt ans), s’occupait de toutes les affaires de la ferme, surveillait les travaux, vendait, achetait, et, une fois au moins la semaine, venait, soit à Paris, soit à V..., pour y opérer d’assez grosses transactions sur le marché.

■Une certaine régularité de traits, mais surtout cette solide membrure qui est la suprême beauté de l’homme des champs, lui avaient valu le surnom sous lequel il était le plus communément désigné. Sans doute une pe-

L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE 17 tite-inaî tresse, en le toisant, n’eût pas trouvé ce surnom trop justifié, malgré son œil clair et ses dents blanches ; mais ce n’est pas à des petites-maîtresses, après tout, que le bel Antoine avait à plaire.

Il prit place bruyamment, jetant un mot à droite, un mot à gauche ; puis, se retournant vers l’hôtelier resté debout devant lui :

— Ah çàl petit père Pamphile, pourquoi me regardes-tu avec ces yeux ronds ? Je suis donc une curiosité? Le fait est que je deviens rare. C’est si commode de rentrer chez soi et d’y trouver le couvert mis sans avoir à faire un choix dans ton atroce cuisine, et de trouver son lit, dont les matelas ont cela de'particulier qu’ils reposent, tandis que les tiens fatiguent. Aussi, vois-tu, mon petit père, quand je puis maintenant retourner d’assez bonne heure au Fresnois, il n’y a pas de danger que

<8 L’ASSASSIN DU HEL ANTOINE je couche ici. Aujourd’hui, j’avais fort à faire ; je me suis laissé attarder ; c’est tant pis ! Il n’y a pas de ma faute si je descends dans ta’ baraque, vrai comme je te le dis. Mais je serais arrivé au logis trop avant dans la nuit. Ouf I que je suis las !

Le bel Antoine étendit les jambes.

— Et vous êtes content du marché?

— Content? oui, content, dit le jeune fermier d’un air madré, comme se parlant à luimême.

En même temps, d’un geste imperceptible et presque machinal, il assura de la main la courroie d’une sacoche qui gonflait le côté gauche de sa blouse.

Pamphile eut un de ces regards éloquents qui sont des phrases. Le regard de Pamphile pouvait se traduire ainsi :

— Ces veinards de Pérou 1 ont-ils de l’argentl

— Ah çàl reprit vivement le bel Antoine, mange-t-on décidément chez toi? J’ai une faim de loup I

— Comment, si l’on mange? fit l’hôtelier • avec un haut-le-corps; mais vous pouvez voir que nous avons un dîneur.

— Oui, grommela entre ses dents le jardinier Jean Floquart, un dîneur qui ne dîne pasi

Sur cette plaisanterie qui le fit agréablement sourire, il trinqua avec son partenaire, le charron voisin.

— Est-ce que c’est ta vue qui lui retire l’appétit? dit le bel Antoine en riant à Floquart.

Ce fut le charron qui répondit :

— Semblerait bien plutôt que c’est la vôtre, car c’est justement depuis que vous êtes entré qu’il a perdu l’appétit.

Comme une fille aux manches retroussées venait de déposer devant lui une assiette remplie jusqu'au bord de soupe fumante, le bel Antoine- jugea plus agréable d'y plonger sa cuiller que de continuer la conversation.

Floquart n’en poursuivit pas moins d’une voix avinée en considérant l’étranger :

— Oh! pour ce qui est de boire, par exemple, il boit bien. Quel gaillard altéré I

En effet, l’inconnu, en proie à une sorte de fièvre, oubliant de toucher aux mets, remplissait d’un air distrait et vidait fréquemment son vérre.

— Oui, continua Floquart, il boit bien 1 Et, avec un geste plein d’une sereine majesté ;

— Je l’en estime, du reste.

Il se leva, son verre à la main.

- Tiens, il faut que je le lui dise.

Son compère le charron voulut le retenir par le pan de sa blouse, mais il le repoussa avec un « Laisse-moi donc ! »

Et, s’approchant de la table où se tenait l’inconnu ;

— Faites excuse, dit-il en choquant son verre contre le sien, vous permettez ?...

Le jeune homme qui se levait eut un mouvement d’humeur aussitôt réprimé ; il se contenta de regarder son interlocuteur de haut en bas.

— Fâchez pas! reprit Floquart, je croyais qu’en qualité d’habitué, car je suis une fière pratique, pas vrai, Pamphile? je croyais de mon devoir faire à un étranger les honneurs de la maison.

L’inconnu esquissa un geste de remercîment.

— Le bon vin fait les bons amis, continua

tranquillement Tivrogne, sans voir que celui auquel il s’adressait lui tournait le dos ; moi, je suis Jean Floquart, jardinier de mon état... A qui ai-je l’honneur de parler ?

Cette question tomba dans le vide, car déjà le voyageur avait gagné la porte. Floquart le regarda sortir avec un indescriptible mouvement de tête.

— Pas causeur 1 s’écria-t-il.

En poussant cette exclamation , il s’était accolé à l’angle de la table où le jeune homme se tenait un moment auparavant. L’ivrogne promena d’un bout à l’autre de la salle son œil hébété. En face de lui, le bel Antoine dînait assez rondement, et Floquart parut donner un regard approbateur à ce robuste appétit.

Quand le fermier eut arrosé son dessert d’une tasse de café au bain de pied géné-

L'ASSASSIN Dir BEL ANTOINE

jeux, il se versa en outre un petit verre, bourra une pipe d’écume, qu’il tira soigneusement de dessous sa blouse, et passa la main sur ses yeux voilés par la fatigue :

— Ah ! fit-il en posant ses coudes sur la table, et entrecoupant sa phrase d’un bâillement, m’est avis que je vais faire cette nuit un crâne somme.

Et, se tournant vers le garçon ;

— A propos, Toussaint, si je n’étais pas debout à six heures, ne manquez pas de venir m’éveiller I

Sur les neuf heures du soir, une femme,

qu’on avait pu voir se glisser rapidement

dans l’ombre, s’arrêtait devant la porte de

l’hôtel. Elle était soigneusement enveloppée

d’un large « water-proof », et un voile épais

couvrait discrètement son visage. Demeurée

haletante à deux pas du seuil, elle s’assura,

d’un premier coup d’œil jeté derrière elle,

que personne ne l’avait suivie ; d’un regard en

avant, que le passage était libre. Alors, elle

entra résolûment dans l’allée, gravit l’esca-

iQ L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE

lier et s'avança en tâtonnant dans le corridor sombre du premier étage. Une porte y était entre-bâillée; elle s’ouvrit toute grande sur ses pas. L’inconnu lui saisit la main et l’attira vivement dans sa chambre.

— Hélène I s’écria-t-il.

Il avait repoussé la porte derrière sa visiteuse tremblante. D’un mouvement brusque, celle-ci arracha son voile et voulut s’exclamer aussi, mais le nom de Julien ne put qu’expirer sur ses lèvres.

Le jeune homme étendit les bras ; elle le .

repoussa, cachant son visage entre ses mains. Lui la contemplait, muet, troublé.

Hélène pouvait avoir vingt-six ans. Elle était brune, svelte, avec le visage pâle finement allongé, des mains d’une rare distinction, des mouvements d’une grâce exquise.

Ses beaux cheveux noirs, en-apparence igno-

rants de la mode, s’arrondissaient, aux deux côtés du front, en bandeaux lisses. Nous n’apprendrons pas aux femmes que cette simplicité de coiffure exige une rare beauté ; pourtant, ce n’était pas par coquetterie qu Hélène la portait, mais seulement par une inutile tentative de renoncement aux parures de ce monde.

Il était facile, en effet, de remarquer chez la jeune femme, sinon le mépris complet de la toilette, car sa mise était toujours fort soignée, au moins un maigre souci des caprices de la mode. Elle ne portait guère que du noir. Une intime amie qui l’avait perdue de vue quelque temps, lui demandait un jour :

— Vous êtes donc en deuil?

— Oui, lui dit elle avec un sourire amer, en deuil de mes souvenirs.

28 L’ASSASSIxN DU BEL ANTOINE

Ce mot seul doit nous faire connaître Hélène mieux que toutes les descriptions de sa personne et de son caractère, car il est comme la clef qui nous ouvre les abîmes de cette jeune âme.

Hélène était tout enfant quand son père mourut. Élevée par sa mère, elle en fut adorée et longtemps lui rendit son affection sans partage. L’époque où un sentiment nouveau commença de le disputer à cette calme affection dans son cœur remonte à un court séjour qu’elle fit près de V..., chez une de ses compagnes.

Cette jeune fille avait un frère qui invitait de temps en temps des amis de Paris à venir passer quelques jours à leur campagne, de la même façon que sa sœur était autorisée à le faire pour ses amies à elle. Un d’eux fut vivement frappé de la grâce d’Hélène. Il ne lui en

témoigna rien pourtant, pas même par de banales attentions. Loin de le servir, le trouble qu’il éprouva deux ou trois fois près d’elle fit seulement qu’au premier abord elle le trouva gauche.

Cependant, il advint que, le jour même où Hélène devait retourner près de sa mère, on entreprit dans la matinée une grande excursion, et le hasard voulut que les deux jeunes gens se fissent vis-à-vis dans la même voiture. Pour sa part, Hélène en fut d’autant plus fâchée que les regards de son voisin, fort peu sensibles au charme du paysage, ne cessèrent un moment d’être attachés sur elle. La jeune fille en conçut une vive impatience, qu’elle tâcha de manifester par ses attitudes et qu’elle résuma définitivement, au retour, par un gros soupir de satisfaction.

Son insupportable admirateur comprit-il

mal lesdilos attitudes, se méprit-il sur le sens dudit soupir ? Toujours est-il qu’au moment de quitter la voiture il s’élança, le premier, pour aider Hélène à descendre. Celle-ci, tout en appuyant au marchepied le bout de sa bottine, voulut bien lui abandonner sa main, mais elle la retira vivement : il avait osé la presser dans la sienne! Un regard d’Hélène foudroya le malheureux jeune homme. Il se recula fort pâle et dit :

— Pardon, mademoiselle!

Ce furent les seules paroles qu’ils échangèrent pour cette fois.

A quelque temps de là, Hélène reçut la visite de Clarisse (c’était le nom de son amie). Celle-ci lui dit :

— Ma chère amie, il faut que je te montre quelque chose.

Elle tira de son carnet de nacre un déli-

deux petit dessin au trait et le lui présenta, demandant :

— Que dis- tu de cela ?

Hélène le regarda étonnée, car c’était son propre portrait.

— Tu cherches, dit Clarisse en souriant, d’où peut me venir cette belle image. C’est l’œuvre de cet ami de mon frère que tu as vu l’autre jour à la maison.

— Quoi ! ce personnage à petites moustaches ?

— Justement.

Hélène rejeta vivement le portrait sur la table.

— Qu’as-tu ? dit Clarisse.

— Mais j’ai... que je trouve ce monsieur bien impertinent.

— Bah 1 reprit Clarisse, l’impertinence aurait été de le garder ; mais point. Son pre-

32 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE mier mot, quand je l’ai surpris achevant cette charmante esquisse, a été : « Mademoiselle Clarisse, je travaillais pour vous. » Mais vois donc, ce n’est pas mal du tout pour avoir été fait de souvenir.

Hélène daigna jeter un regard sur le portrait que lui tendait son amie. En somme, il était fort gracieux, ce portrait? qui sait! un peu flatté peut-être, ce qui lui rendit quelque indulgence pour l’auteur, et la sérénité reparut par degrés sur son visage.

Elle interrogea et apprit que le jeune homme en question s’appelait Julien Grandier, qu’il était peintre, vivant de ses pinceaux, et l’unique soutien d’une vieille tante qui composait à elle seule toute sa famille. Clarisse ne manqua pas d’ajouter beaucoup de détails flatteurs sur l’ami de son frère, plus qu’il n’était nécessaire sans doute pour exciter l’attention

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 33 d’Hélène, je dirais presque son intérêt, si elle n’eût témoigné, à plusieurs reprises, combien elle était blessée du procédé de l’artiste. Elle se promit fermement de le lui faire sentir à l’occasion. Cette occasion ne pouvait manquer de se présenter à l’une des visites quelle irait faire à Clarisse.

La première fois pourtant, la jeune fille ne rencontra pas M. Grandier, comme elle s’y attendait. Elle en fut très-piquée, car elle avait préparé à son intention deux ou trois phrases de haute dignité, sur lesquelles, dans son for intérieur, elle comptait beaucoup.

Hélène fut plus heureuse la fois suivante.

Comme elle était venue passer la journée entière avec son amie, il y eut un moment avant le dîner où, la jeune fille se trouvant seule dans un petit salon qui donnait sur le jardin, M. Grandier y entra un album à la main.

— Vous êtes peintre, monsieur? lui dit Hélène, après un commun échange de politesses.

— Oui, 'mademoiselle, je peins le paysage. . .

— Ah ! fit Hélène sur un ton entendu, je croyais que vous peigniez le portrait.

Elle détourna la tête comme un archer trop sûr du trait qu’il vient de lancer.

— Mademoiselle,... on vous a dit..., balbutia le jeune homme en joignant les mains.

— Mieux que cela, on m’a montré... Savezvous que c’est un art terrible que celui-là, qui permet au premier venu d’accaparer en quelque sorte l’image d’une jeune fille, si bien que rien ne l’empêche de faire servir celte image à la satisfaction de sa vanité.

A ces mots, Grandier avait changé dévisagé.

Incapable d’articuler un mot, il fit seulement un geste énergique de dénégation.

L’ASSASSIN DU bEL ANTOliNE 38

— Le don d’un portrait n’est-il pas une marque de la plus sincère affection? continua Hélène sans le regarder. Tous les amis même n’y ont pas un droit égal.

En ce moment, le jeune homme était derrière elle. Enhardi de ne plus se trouver sous l’éclair de son regard, il eut tout à coup un mouvement de suprême expansion.

— Le mot d’ami est venu sur ses lèvres !

dit-il vivement. — Si vous daigniez m’autoriser. . .

La brune enfant ramassa tout ce qu’elle put trouver de froideur en elle pour jeter cette phrase glaciale à Julien :

— Je n’autorise personne à me compromettre.

Il y eut un moment de silence. En face d’Hélène, une glace penchée à la muraille reflétait le fond de la chambre. Levant ins-

36 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE tinctivement les yeux, elle vit, avec une sorte de stupeur, Julien blême, presque chancelant derrière elle. La jeune fille sentit une commotion étrange. Rapide comme l’éclair, elle fut debout devant Julien, et, étendant la main, d’une voix émue qui ne sentait plus l’étude :

— Ah 1 monsieur, dit-elle simplement, je vous ai fait du mal t

Julien, ravi, transfiguré tout à coup, la regardait avec des yeux humides. Leurs mains se touchaient presque, ün bruit de pas se fit entendre. Ils se séparèrent.

Le lendemain, Hélène, songeant Dieu sait à quoi, était debout près de sa fenêtre, le front appuyé à la vitre, quand un tressaillement la fit reculer. Elle venait de voir passer Julien sur le trottoir opposé. Lejeune homme l’avait aperçue sans doute, car, lorsqu’il repassa un moment après, ce fut la seule fenêtre où s’attachè-

rent ses yeux. Hélène, pourtant, eut bien garde de se montrer. Cachée derrière le rideau qu’elle avait laissé retomber, elle fut à même de constater, sans rougir, que M. Julien n’avait vraiment pas si mauvaise tournure. Il lui sembla même charmant de le voir ainsi sans être vue; si charmant, qu elle n’eut rien de plus pressé que de recommencer le lendemain et même les jours suivants. Seulement, un beau matin, le jeune homme ne parut plus ; alors elle "" pensa qu’il était retourné à Paris. C’est égal ; elle revenait quand même par moments à la fenêtre, ô force de l’habitude 1 et il lui sembla peu à peu que je ne sais quoi qu’elle hésitait à se définir, lui manquait.

Un dimanche matin, elle entrait à l’église,

et s’avançait vers le bénitier pour y tremper

ses doigts, quand, par un mouvement que sa

mère ne s’expliqua point, son livre de messe

lui échappa des mains. La jeune fille confuse fit mine de se baisser ; mais, plus prompt qu’elle, un jeune homme qui se tenait debout, près du pilier, ramassa le livre et le lui tendit respectueusement.

Si madame Colomban eût été moins absorbée par ses religieuses pensées, peut être le trouble extrême des deux jeunes gens ne lui eût-il pas échappé. En reprenant des mains de Julien son Paroissien tombé, Hélène tressaillit, car elle .sentait le froissement d’un papier sous la couverture du livre. Un moment elle eut l’idée de rejeter loin d’elle ce quelle supposait assez justement être un billet du jeune homme; mais la crainte de voir ce billet tomber en des mains étrangères la retint. Faute de mieux, elle le glissa donc entre les feuillets du livre, énumérant avec conscience toutes les raisons

L ASSASSIX DU BEL ANTOINE SO qui pouvaient excuser une aussi vilaine action.

Soyons franc : si méchante que fût l’action, Hélène n’eut point de regret de l’avoir accomplie. Elle s’attendait à lire de grandes phrases : elle fut étonnée d’abord, charmée ensuite du ton de simplicité de cette lettre. Pas de mots sonores, pas d’éclat, rien que de respectueux avec une légère teinte d’amertume. Si la tendresse y paraissait, c’était plutôt dans le ton général que par les mots.

Une note ajoutée à la lettre disait :

« Il y aura dimanche prochain sous le dossier de votre prie-Dieu un billet analogue à celui-ci. Si vous l’y laissez, je saurai trouver assez de courage pour mettre fin à des recherches qui 4ous seraient importunes. »

Ce post-scriptum embarrassa beaucoup Hé-

lène. Quelque courtois qu’il fût, c’était une véritable mise en demeure et son correspondant lui laissait tout juste huit jours pour se prononcer. Nous, n’essayerons pas de suivre, pendant ces huit jours, tous les brusques revirements de son esprit. Tantôt elle se ju- ' rait bien de n’encourager en rien des démarches que sa mère ignorait encore ; tantôt,* doucement émue par le sincère accent du jeune homme, elle se demandait si elle avait le droit de briser un cœur qui ne semblait battre que pour elle.

Que l’hésitation semble ou non permise, il serait cruel, dans un cas aussi perplexe, de blâmer Hélène du parti auquel elle s’arrêta.

Elle était femme, après tout, c’est-à-dire qu’elle était faible, avide d’impressions, curieuse. Le dimanche venu, elle relut encore une fois, avant de se rendre à la messe, la let-

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 41 tre qui ne l’avait pas quittée ; puis Hélène fit ce que beaucoup, j’en ai peur, eussent fait à sa place ; pendant que sa mère recueillie voilait son visage, elle glissa en tremblant la main sous le dossier de son prie-Dieu. Un petit clou providentiel y maintenait le billet promis.

Comme il était plié menu, Hélène put l’emprisonner sans peine entre ses doigts mignons ; puis elle reprit son livre, mais elle n’en lisait plus les caractères. Devant elle, elle ne voyait qu’à travers une sorte de brouillard les assistants, et le chœur, et l’autel. Croyant sentir d’invisibles regards attachés sur elle, Hélène eût voulu fuir, se cacher, être seule ; mais le devoir la clouait à sa chaise ; elle y dut rester immobile à côté de sa mère, pâle, avec le billet froissé dans sa main.

11 ne serait pas superflu, sans doute, de

42 L’ASSASSIN DU DEL ANTOINE donner ici cette lettre, non plus que les dix ou douze qu’IIélène reçut encore par la même voie, pour faire comprendre comment ce qui n’ctait d’abord chez elle que l’attrait, je dira presque la surprise d’un sentiment inconnu, put devenir en trois mois un attachement véritable et profond. Il suffit à Julien, pour se faire aimer, de raconter à Hélène les modestes occupations de sa vie laborieuse, de lui dire les incertitudes de son passé, celles mêmes de son présent, de lui confier peu à peu, discrètement, comme à'uu ami dont on ne doute point, ses rêveries, ses aspirations, ses tristesses.

11 y a, dans ce laisser aller d’une âme qui s’ouvre spontanément à vous, une marque de touchante confiance que les cœurs délicats sont surtout faits pour apprécier. Hélène en goûta le charme. Elle se plut tout d’abord à

raffermir mentalement le jeune homme dans ses heures de doute, à le consoler dans ses heures d’ennui ; et il ne lui sembla pas faillir, le jour où, cédant à ses instances, elle lui écrivit enfin ce que, depuis quelque temps, elle avait si bien pris l’habitude de lui dire tout bas.

Ce fut pour Julien un ravissement ineffable que la première lettre d’Hélène. Il se sentait compris. Il y avait bien réellement entre sa bien-aimée et lui communion d’ûmes.

Dans son enthousiasme, il écrivit à la jeune fille, lui disant qu’elle pouvait combler ses vœux les plus chers; que rien ne semblait devoir y mettre obstacle, et qu’il n’attendait plus que son autorisation pour aller faire à madame Colomban l’aveu de leur mutuelle affection.

Hélène répondit :

« Monsieur,

» C’est à moi qu’il appartient de faire à ma mère l’aveu d’un sentiment qui n’aurait jamais dû lui rester caché. Cessez dès aujourd’hui de me faire parvenir aucun billet, mais, dimanche prochain, après la messe, présentez-vous chez ma mère ; je lui aurai parlé. Ma mère seule a le droit de disposer de mon sort; pour ma part, je ne puis que vous dire un mot : Espérez ! »

On devine les transports de Julien à la lecture de ce billet. Il était décidément agréé par la jeune fille ; comment la mère ne ratifierait-elle pas ce choix à son tour? Il voyait Hélène aux genoux de madame Colomban, et celle-ci relevant une enfant adorée pour la presser entre ses bras. Il se voyait aussi poussant la porte d’une main tremblante, et Hé-

lène à sa vue détournait la tête ; mais madame • . Golomban semblait le saluer amicalement des yeux; sa bouche même lui souriait. Elle lui tendait la main en lui disant : « Mon filsl » et leurs yeux à tous trois étaient humides...

Enfin, le dimanche attendu arriva. Julien, plein de trouble, put pousser la porte comme dans son rêve. Hélène, qui était debout, détourna la tête... comme dans son rêve! Seulement, il crut voir qu’elle la détournait pour cacher ses larmes. Alors, une grande femme sèche «e leva du fauteuil où elle était assise, et, sur un ton qui lui fit courir un froid dans les veines :

— Ah ! dit-elle, vous êtes le jeune homme en question... celui qui veut épouser ma fille? Julien s’inclina.

— C'est très-gentil de faire du roman, reprit la dame sèche, c’est très-gentil 1

Elle dit cela de l’air de quelqu’un qui n’y

croit pas du tout, mais qui veut bien faire une concession.

— Oui, c’est très-gentil l Seulement, comme on ne vit pas de « mon bel amour », ni de « je vous adore », il est convenable de songer avant tout au positif... Si vous voulez vous asseoir?

Cette dernière invitation lui eût été faite par un président de cour d’assises que Julien n’en eût pas été moins troublé.

— Voyons, demanda madame Colomban, quand ils eurent pris place, qu’est-ce que vous faites?

— Je fais de la peinture.

— Ahl oui, ma fille m’a dit cela. C’est trèsgentil, la peinture; mais j’entends, votre état„ ce dont vous vivez ?

— Mon état, mais... c’est de peindre, dit Julien en ouvrant de grands yeux.

— Ah bahl s’écria madame Colombaii non moins étonnée, en faisant le geste de badigeonner, et vous en vivez ?

Julien serra les lèvres en tremblant un peu.

Il y eut un moment de silence embarrassé.

Le pauvre garçon avait tant fait pour se contenir jusque-là, que les larmes lui en venaient aux yeux.

— Mon Dieu, madame, dit-il d’une voix émue, je reconnais que c’est un grand tort à moi de ne pas être millionnaire ; mais nous autres, artistes, avons au moins la consolation du troupier, car, nous tous aussi, nous avons le bâton de maréchal dans notre giberne. A chacun la célébrité peut venir un jour, moyenne ou grande, et la fortune avec elle. Je travaillerai tant, que j’obtiendrai bien à la fin la faveur du public comme un autre.

Et quand je me dirai que ce n’est plus pour

moi seulement que je travaille, que c’est aussi

pour une femme adorée...

— Ta ta la ! interrompit madame Colomban, pas de phrases; combien gagnez-vous?

— Il m’est difficile de fixer un chiffre, ce peut être tantôt plus, tantôt moins, Bon an, mal an, de trois à quatre mille francs, je suppose.

— Mettons trois... Et ce sont là toutes vos ressources ?

— J’ai, de plus, à mon avoir, une petite

rente que m’a laissée mon père... un millier

de francs. Tout cela est bien peu de chose, je le sais ; mais, si mademoiselle Hélène se sent autant de courage que moi...

Hélène allait parler. Sa mère, d’un signe, lui imposa silence.

— Si vous même, madame, poursuivit timidement Julien, étiez en état d’ajouter si

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 49 peu que ce fût à nos modestes ressources...

-T- Mon mari, dit madame Colomban, ne m’a laissé que bien juste de quoi vivre; et je ne puis rien donner à ma fille. Donc, si je sais compter, trois et un... c’est quatre mille francs au plus que vous êtes eu état de fournir aux besoins du ménage. Quatre mille francs, un morceau de pain à Paris ! Encore est-ce fort aléatoire.

Elle s’aperçut sans doute de la stupeur que ses paroles faisaient naître sur les traits de Julien, car elle reprit d’un ton plus doux :

— Je vous parais sans doute bien difficile, monsieur, étant donnée surtout ma propre situation de fortune. Mais, par cela même que ma fille n’a rien, c’est une nécessité d’autant plus impérieuse, à mes yeux, de ne la marier qu’à un homme pouvant largement subvenir

à son existence et possédant assez pour n’avoir à lui reprocher jamais d’être entrée chez lui les mains vides. Peut-être direz-vous que , je suis ambitieuse. J’ai une ambition, en effet, qui est de voir mon enfant heureuse, exempte surtout de tous les soucis que le besoin fait naître ; aussi, tant que je vivrai, plutôt que de se mal marier, Hélène restera fille.

Ces derniers mots avaient été prononcés avec tant de décision ; on y sentait une volonté si ferme, que Julien en fut comme abasourdi et qu’il resta quelques instants à rassembler ses esprits.

— Madame, dit-il en se levant tout à coup, m’accordez-vous deux ans pour me faire une position qui satisfasse à toutes vos susceptibilités maternelles?

— Deux ans, c’est bien long, et qui sait si pendant ce temps-là...

— Dix-lluit mois? reprit le jeune homme arec résolution.

Madame Colomban, en se retournant vers Hélène,rencontra le regard suppliantde sa ûUe.

— Je vous les donne, lui dit-elle.

Julien eut un soupir de satisfaction.

— Maintenant, reprit madame Colomban, je n’ai pas besoin de vous dire que, d’ici là, toutes relations compromettantes pour ma fille doivent cesser. Je ne reviendrai pas, par égard pour Hélène, sur les fautes d’un passé que je déplore ; mais je tiens à ce que, tant qu’il n’aura rien été décidé de nouveau, il n’y ait plus aucune parole, aucun billet échangés entre Hélène et vous.

— Du moins, madame, vous me permettrez bien de la voir ?

— Oui, dit madame Colomban en hochant la tète, dans dix-huit mois.

Le jeune homme ne put réprimer un mouvement de désespoir. Hélène s’élança vers lui, et, d’un geste rapide, lui saisit la

main :

— Courage 1 dit-elle.

Madame Colomban attira vivement sa fille à elle. Les deux femmes se tinrent étroitement embrassées.

— Monsieur, dit madame Colomban montrant Hélène, par pitié pour cette enfant...

Je me retire, dit Julien. Au revoir, madame! Au revoir,... Hélène!

La jeune fille devina ces derniers mots plutôt quelle ne les entendit, tant la gorge du malheureux était serrée par l’émotion.

Quand il fut dehors, elle se laissa tomber sur une chaise et éclata en sanglots.

Abl ce n’était pas le dénoûment quelle non plus attendait, quand le matin elle s ap-

puyait, balbutiant le terrible aveu, contre le sein de sa mère.

En se lovant, ce jour-là, il lui semblait que les choses mêmes lui souriaient. Et à présent, quel désenchantement 1 quelle amère tristesse I N’était-ce pas aussi leur faute à tous deux? Enfants, dans le château que chacun d’eux bâtissait en imagination, pourquoi n’avoir fait place qu’au rêve et point du tout au réel ? Comme l’architecte-poëte, ils avaient élevé vers le ciel de beaux étages, seulement ils avaient oublié l’escalier. N’était-ce pas leur faute à tous deux? Hélène en vérité se le demandait.

Par bonheur, on ne péUt pas toujours pleurer. Si les larmes étaient moins rares, les cœurs aimants eux-mêmes finiraient peut-être par en moins savourer le charme âcre et poignant. Hélène pensa qu’après tout elle avait

bien le droit d’espérer; Julien était courageux, et, de plus, il l’aimait; n’était-ce pas tout ce qu’il fallait pour vaincre ? Forcée de renoncer même à le voir, elle relut ses lettres et put croire ainsi qu’elle continuait à l’entendre.

Touchant leurre d’amour 1 Ce fut le dimanche, au retour de la messe, qu’Hélène prit l’habitude de parcourir ces pages bien connues, comme si elle eût voulu se persuader à elle-même qu’il n’y avait rien de changé et que la lettre tant chiffonnée qu’elle ouvrait était tout à l’heure encore fixée au dossier de sa chaise.

Une seule per^nne pouvait lui donner des nouvelles de Julien, Clarisse, qui devint la confidente de leur mutuelle affection. Elle sut par son amie que le jeune homme avait laissé de côté les pinceaux pour tenter la for-

L’ASSASSIiN DU BEL ANTOINE 53 tune autrement. Ainsi, elle fut tenue à peu près au courant de tous les courageux efforts de Julien, efforts si souvent trahis, hélas!

Un jour, Clarisse lui remit quelques fleurs, et lui dit :

— Je quitte M. Julien à l’instant.

— Que venait-il faire ici ?

— Ses adieux, dit Clarisse après un moment d’hésitation.

— Il part?

— Oui, ne pouvant trouver ici la situation indispensable à votre union, il se décide à l’aller chercher ailleurs.

— Où va-t-il donc?

— En Amérique.

Hélène venait de ressentir comme un choc douloureux. Elle porta la main sur ses yeux et l’en retira tout humide.

— Au moment du départ n’auras-tu pas

un mot d’encouragement pour le pauvre garçon ? lui demanda Clarisse.

— Si I dit vivement Hélène.

Et soudain, résolue, elle s’approcha de la table, trempa la plume dans l’encrier, et, sur une feuille blanche, traça ces seuls mots :

« Julien, je vous aime ! »

Puis, tendant le billet à son amie :

— Tu peux lui remettre ceci.

Un léger bruit venait de se faire entendre du côté de la porte,

— Mais, dit Clarisse en tournant la tête à demi, qui t’empêcherait de le lui remettre toi-même?

— A lui I

— Pourquoi pas? fit Clarisse avec un mouvement significatif.

Hélène, mue par un secret pressentiment, se retourna brusquement.

Julien était devant elle.

— Oh! pardonnez, pardonnez, Hélène, si je n’ai pu résister au désir de vous voir une fois encore I... mais, au moment de me jeter dans de nouvelles entreprises, au moment de me mettre en route, vous savoir si près et ne pas même vous donner un adieu, c’eût été trop cruel.

— Hélas 1 vous partez, soupira Hélène.

— Oui, je pars l J’ai idée que le sort qui m’a été jusqu’à présent si contraire me sera plus propice ailleurs. Je pars chercher fortune. Et puis, vous l’avouerai-je, il me semble que le mouvement me fera du bien. Ici, dans la contrainte où me tient notre éloignement forcé, j’étouffe en vérité. J’ai besoin d’air, d’activité, d’espace... AhI ce n’est pas sans de cruels combats que j’ai pris cette grande résolution ; mais est-ce que je serai

plus séparé de vous là-bas où vous n’êtes point, qu’ici où vous êtes et où il m’est interdit de vous voir ?

Hélène écoutait ces paroles les yeux baissés, avec une émotion poignante.

— Ah ! s’écria-t-elle relevant la tête avec désespoir, croyez-vous qu’il ne me faut pas du courage aussi I

Puis, comme honteuse du sentiment qu’elle venait de laisser échapper, elle prit son visage entre ses mains et l’y tint caché.

Dans ce mouvement, le billet quelle tenait encore s’était échappé de ses doigts. Clarisse fit signe à Julien de le ramasser. Le jeune homme déplia le papier et en lut avidement le contenu. Un indicible enchantement éclaira son visage.

— Hélène 1 Hélène ! s’écria-t-il en s’emparant d’une des mains de la jeune fille et por-

tant cette main à ses lèvres. Ah I je puis partir à présent! Muni de ce précieux talisman, je veux vaincre le sort acharné contre moi. Cher talisman 1 après lui avoir dû ma fortune, je compte aussi lui devoir mon bonheur, car je

vous le présenterai un jour au retour, Hélène,

et j’ai foi en lui 1... Vous laisserez alors tomber votre main dans la mienne.

— Vous pouvez être tranquille, dit Clarisse souriant, ce billet ne sera pas protesté.

Et, voyant Hélène chancelante :

— Mais on peut venir, monsieur Julien ; fuyez vite I

Les jeunes gens échangèrent un dernier adieu.

Le surlendemain, Julien s’embarquait pour l’Amérique. Et les jours se passèrent, et les semaines et les mois. Et les dix-huit mois s’écoulèrent et les deux ans aussi.

Un matin que madame Colomban venait de recevoir une visite inattendue, elle appela sa fille, et, la faisant asseoir près d'elle :

— Hélène, ma santé est depuis longtemps chancelante. Je ne m’illusionne nullement sur mon état. Or, ce n’est pas le dernier moment qu’il est sage d’attendre pour songer aux siens.

— Mèrel dit Hélène avec un ton de reproche.

— Je ne pouvais avoir qu’une crainte en mourant, reprit madame Colomban, crainte terrible, celle de te laisser sans appui avec des ressources aussi modiques que sont les nôtres. Le ciel soit loué! La visite que je viens de recevoir fait évanouir cette crainte pour moi.

A ce préambule, l’anxiété s’était peinte dans les yeux d’Hélène.

— On m’offre un très-beau parti pour toi, ma chère enfant.

— Ah 1 dit la jeune fille avec le mouvement de quelqu’un qui reçoit un coup au cœur.

— Oui, un très-beau parti, ici même, un homme posé, un magistrat, ayant de belles relations, de la fortune, et même un nom, ce qui ne gâte rien à la chose. Il voulait se marier ; on lui a parlé de toi. Il t’a vue, à ce qu’il parait, et te trouve adorable. Enfin, il paraît que, sans que nous nous en doutions nullement ni l’une ni l’autre, votre union était dans l’ombre une chose arrêtée, conclue ; il ne manquait plus que de nous en avertir. C’est ce qu’on est venu faire ce matin. Dans deux jours, on reviendra savoir si décidément la chose m’agrée.

— Et que comptez vous répondre, ma mère?

6i L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE

Mais je compte répondre qu’elle m’agrée

parfaitement.

La jeune fille prit son courage à deui mains.

— Cependant, ma mère, si la personne en question... .

— Me plaisant à moi, il n'est pas douteux qu’elle ne vous plaise.

— Mais si moi-même...

— Il suffit, dit sèchement madame Colomban, coupant court à cet entretien.

Hélène baissa la tête.

Deux mois après, elle s’appelait madame de Marcillac.

Il est temps de revenir aux deux personnages que nous avons laissés face à face dans la petite chambre de l’hôtel du Chapeaurouge.

La première émotion les avait rendus muets. Ce fut Julien qui rompit le silence.

— Chère Hélène l dit-il en s’avançant vers madame de Marcillac, vous avez eu pitié de moi. Oh I merci, mille fois merci 1

— Oui, je suis venue, dit Hélène, — et, en même temps, elle jetait des regards in-

64 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE quiets autour d’elle, comme si elle eût craint de rencontrer dans la chambre d’autres yeux que ceux de Julien, — oui, je suis venue.

C’est de ma part une démarche bien imprudente, bien téméraire peut-être, mais il m’a semblé que je vous devais des explications.

— Hélas! vous ne me devez rien, Hélène; à peine avez -vous le droit de vous souvenir.

— Vous ne m’accusez pas, au moins î

— Moi, vous accuser, pauvre enfant 1 et de quoi? Vous m’avez loyalement attendu plus de deux ans, je vous en remercie. Au bout de ce temps, madame Colomban a cru assurer heureusement votre avenir en vous mariant à un homme qui vous était inconnu. Aviezvous le droit de vous élever contre la suprême volonté d’une mère, plus encore; d’une mourante? Non, sans doute; mais, si, pour mon désespoir éternel, un tel sacrifice a pu s’ac-

complir, n’êtes-vous pas encore plus à plaindre que moi?

— Julien I murmura Hélène étouffant un sanglot.

Le jeune homme secoua la tête :

— Vous voyez que je sais tout 1

Mais elle vivement :

— Ahl moi' seule sais ce que j’ai souffert I

Elle se laissa tomber sur le bord du sofa avec les mains étroitement serrées, insouciante des larmes qui tombaient de ses yeui et roulaient en brillant sur la soie de son eorsage.

Julien s’assit près d’elle en lui prenant les mains :

— Pauvre femme, pleurez I les larmes sont bonnes. Pleurez, Hélène 1 Tout à l’heure, vous me direz vos souffrances. Quel cœur les partagerait mieux I

— Non ! dit brusquement la jeune femme, parlons de vous, plutôt. Je connaissais votre retour par Clarisse, mais c’est tout. Qu’avezvous fait là-bas? qu’êtes-vous devenu depuis si longtemps? Car voilà quatre ans bientôt que vous avez quitté Paris. C’est quatre ans, n’est-ce pas?

Elle avait dit ces mots aveb volubilité, en s’essuyant les yeux, comme quelqu’un qui cherche à se griser de ses propres paroles.

— Oui, quatre ansi soupira Julien. Que voulez-vous I En vain, je cherchais fortune à

Paris. Je n’avais recueilli partout que décou-

ragement. Mes dernières économies s’étaient fondues dans des opérations de Bourse. Pour me jeter à corps perdu dans le commerce, je dis courageusement adieu à l’art. C’est chose dure, savez-vous, que d’échanger ainsi pour des occupations nouvelles, celles qui ont été

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 67 longtemps le but unique de votre vie, de maîtriser ses goûts, d’oublier ses aspirations, ses joies, en un mot, d’abandonner brusquement le rêve pour le réel. Je l’ai fait. Décidé à mettre la main sur l’insaisissable poule aux œufs d’or, je m’embarque un beau matin pour New-York. La première personne que j’y rencontre est un de ces amis comme nous autres Parisiens nous en avons tant ; je dirais une de ces connaissances, si le caractère principal de ce genre d’amitié n’était justement qu’on ne se connaît de part ni d’autre.

On s’est trouvé un jour voisin de stalle au théâtre ou voisin de table au restaurant. Depuis, on s’est salué entre deux portes ou serré la main dans la rue : c’est assez pour être les meilleurs amis du monde. Dixmer était un de ces arais-là.

» 11 me saute au cou en me tutoyant. Nous

nous exposons notre situation mutuelle. Au point de vue intellectuel, Dixmer est plus riche que moi d’une idée. Il entrevoit la possibilité d’établir un comptoir de marchandises selon certaines données à lui qui vous intéresseraient probablement assez peu, mais qui doivent rapporter un argent fou. Pour tenir ce comptoir, il a besoin d’un associé et d’un ou plusieurs bailleurs de fonds. Si les bailleurs de fonds sont encore à découvrir, l’associé du moins est trouvé. Cet associé, ce sera moi. Le traité est conclu séance tenante, et nous voilà dès le lendemain commençant tous deux les affaires avec l’intrépide courage des gens qui n’ont rien.

» Que vous dirai-je, Hélène ? Aujourd’hui, la maison Dixmer, Grandier et C‘® est une des mieux achalandées de New-York. L’ex-disciple de l’art vend aujourd’hui des denrées colonia-

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 69 les et de la cotonnade. Dans quelques années peut-être, il aura mis de côté sur ses intérêts annuels son joli million en bonnes espèces.

Pour le présent, ses appointements seuls suffisent largement à défrayer sa vie. C’est alors que, voyant décidément la fortune lui sourire, il a repris bien anxieux le chemin du pays. Certes, il ne se dissimulait pas que, par son retard, tout engagement même plus formel eût été naturellement rompu ; mais l’homme serait trop malheureux, s’il ne lui restait pas toujours quelque fol espoir au cœur. Oui, Hélène, en dépit des craintes qui m’assiégeaient, n’y a-t-il pas de quoi bénir la Providence! j’espérais encore...

Il s’arrêta ; madame de Marcillac baissait la tête.

— Ma première visite à Paris, reprit-il après un moment, fut naturellement pour

LViSSASSlN DU BEL ANTOINE

celle auprès de qui j’étais assuré d’avoir de vosnouvelles. Ah ! quand j’eus tout appris, voyezvous, j’eus peur pour ma raison !

En disant ces mots, il s’était levé brusquement, et il se tenait la tête, comme si le souvenir seul de cette crise terrible l’effrayait encore.

Hélène fit un mouvement vers lui.

— Julien I

— Oh ! rassurez-vous, je suis calme, à présent. Dans ce moment-là, j’étais fou. En vain, Clarisse me supplia de ne pas chercher à vous rencontrer do nouveau, en vain son frère voulut me faire repartir sans plus attendre pour l’Amérique, je jurai de vous revoir, Hélène ; une dernière fois au moins, il fallait que je vous revisse 1 Ce matin, n’y tenant plus, j’ai quitté Paris. En quelques heures, le chemin de fer m’a jeté ici. Ah l si vous

saviez, Hélène, toutes mes sensations en approchant de cette ville, en vojant poindre de loin ses clochetons et les toitures bien connues des premières maisons ! Se dire :

« Elle est là 1 Où ? je n’en sais rien, dans cette rue, sur cette promenade peut-être ; mais elle est là ! Cette maison ne serait-elle pas la sienne? N’importe, ces vieux arbres que je vois, elle aussi peut les voir tous les jours, ce ciel est le sien, ce sol est le sien, ô délices 1 l’air que je respire à présent est celui qu’elle respire aussi ! »

Madame de Marcillac l’écoutait silencieuse, fixant sur lui ses grands yeux brillants, tandis qu’un sourire amer quelle avait souvent, plissait le coin gauche de sa lèvre.

— Je n’avais pas oublié cet hôtel, peu luxueux, mais retiré. Hélas I c’est un endroit où je descendais en un temps moins triste.

Que de foi^, en cette chambre même, le dimanche, au retour de la messe, j’ai paresseusement oublié les heures en évoquant l’ombre de celle 'qui alors était encore mademoiselle Colomban. J’avais besoin, pour l’entrevue que je méditais aujourd’hui, de ménager un double incognito ; nul endroit ne m’a paru plus favorable que cette maison, fréquentée seulement par quelques rouliers et cultivateurs.

Votre mari jouit d’une assez grande notoriété, pour que tout le monde fût en état de me donner ici son adresse. D’un mot, j’ai donc pu vous prévenir. Ai-je eu tort ? Votre présence me dit : non.

Hélène l’arrêta du geste.

— Julien, ne parlez pas de rqa présence dans cette maison. Si, malgré toutes mes précautions, je venais à être aperçue... J’ai horreur d’y penser 1 Et vous mon ami, quelle im-

prudence tantôt î M’envoyer votre billet par ce vilain homme, qui peut*parlerl Heureusement, j’étais seule à la maison ; mais, voye4,

que cet individu aille raconter cela : ma répu-

tation, celle de mon mari, si sévère sur toutes ' les questions qui touchent au devoir... Vous ne connaissez pas les petites villes, Julien. Ah l croyez-le, je vous fais aujourd’hui le plus grand sacrifice qu’aucune femme honnête puisse faire à aucun homme, je vous fais

le sacrifice de mon honneur.

— La crainte ne vous égare-t-elle pas, chère Hélène ?

— La crainte? dit-elle en redressant la tête ; vous voyez bien que je n’ai pas peur, puisque je suis venue.

A ce moment, il y eut sous la fenêtre un croisement «d’adieux» et de « bonsoirs » plus ou moins avinés, puis une voix passablement

couverte par la boisson, entonna lourdement cette légère chanson :

' Co fut un soir que la brunette

A tra\rers champs s’en fut seulette,

Landérira,

Landérirelte,

Au bois, où son ami trouva,

Ah! ah!

II coûta cher à la brunette,

Landérirette,

Quand la belle au logis rentra,

Landérira.

Madame deMarcillac avait prêté l’oreille. Il lui semblait que le timbre du chanteur ne lui était pas tout à fait inconnu. Elle fit signe à

Julien de se taire, et, quand la voix s’éteignit : — Entendez-vous, lui dit-elle, cet oiseau de mauvais augure ?

Il coûta cher à la brunette.

Quand...

— Vous êtes folle 1 interrompit doucement

Julien . Est-ce donc un besoin de votre nature nerveuse de vous tourmenter ainsi? Il fait nuit, vous étiez hermétiquement enveloppée.

Celui même qui vous aurait vue entrer ici serait incapable de vous reconnaître. Mon billet de tantôt, vous seule l’avez lu ?

Hélène fit de la tête un signe affirmatif.

— Aussitôt lu, vous l’avez fait disparaître ?

Hélène répéta le même signe.

— Qui donc vous soupçonnerait soit chez vous, soit ici ? Quant à moi, je suis arrivé depuis quelques heures seulement... Je ne fais que passer... Nul ne me connaît...

Mais Hélène :

— Vous n’êtes peut-être pas aussi inconnu à V... que vous paraissez le croire. Il y a ici quelqu’un, Julien, qui, s’il ignore vos traits, ne sait que trop votre nom.

— De qui voulêS-vous donc parler ?

— De M. de Marcillac. Hélas! il possède aussi bien que nous le secret de notre passé. Je ne pourrais plus rien lui apprendre maintenant sur nos relations d’autrefois...

— Comment a-t-il pu savoir ?...

— Comment? Hélas 1 Julien, ne me le demandez pas I Sachez seulement qu’il vous déteste de toute son âme. N^êtes-vous pas l’homme qui Ta devancé dans mon affection? Ah ! comme il vous haitl — Il a raison, dit Julien les dents serrées, car je le hais bien aussi !

— Taisez-vous l s’écria madame de Marcillac en lui mettant sa main sur les lèvres.

Julien saisit cette main, et, amenant doucement la jeune femme à lui :

— Vous êtes malheureuse, Hélène! Cet homme tient entre ses mains votre secret de jeune fille ; et sa jalousie s’en irrite et s’y

retrempe à la fois. C’est bien cela, n’est- ce pas ? Il se venge de n’être point aimé, en vous faisant un supplice de cet amour passé ?

— Non, Julien, dit madame de Marcillac cherchant à se dégager, je vous assure que TOUS vous trompez.

Mais Julien, l’embrassant plus étroitement encore :

— C’est vainement que vous chercheriez à me mentir; vos traits, vos yeux, vos lèvres, votre être tout entier me crie assez, à moi, votre souffrance... Oui, vous souffrez! Cet aveu, ne l’avez-vous pas laissé vous-même échapper tout à l’heure ? Vous souffrez !

Le jeune homme eut tout à coup un accès de désespoir indicible.

— Vous souffrez, chère âme, s’écria-t-il, et je ne puis rien 1

Alors, il se couvrit le visage de ses mains,

et on put, aux mouvements saccadés de sa poitrine, voir qu’il pleurait.

Madame de Marcillac s’était élancée vers lui.

— Julien I Julien 1 s’écria-t-elle.

Elle le fit asseoir, écartant les mains du jeune homme pour essuyer ses yeux ; puis elle prit ces mains qui tremblaient pour les porter avidement à ses lèvres.

— Chère Hélène 1 dit le jeune homme en l’entourant de ses bras.

Ils se tenaient silencieusement embrassés quand madame de Marcillac dressa l’oreille^ haletante.

— N’entendez -vous pas ? dit-elle à demivoix.

— Quoi donc ?

— On a marché dans ce corridor. Quelqu’un qui nous écoute peut-être.

•■•îsr'

Il y eut comme un grincement de porte discrètement ouverte.

— C’est un voyageur qui rentre dans sa chambre, dit Julien.

Et il l’attira près de lui sur le sofa où elle l’avait fait asseoir. Elle s’y mit à son côté presque négligemment. Il lui prit les mains et les couvrit de baisers.

Hélène le laissait faire, inconsciente, conwne si son âme n’était plus en elle, et elle n’eut aucun mouvement de résistance quand il lui prit doucement le front pour l’appuyer sur son épaule.

Au bruit à peine saisissable que produisit le froissement d’un papier sous la tête de la jeune femme, Julien porta la main à soncôté.

Il tira de sa poche un billet chiiîonné.

— Le voilà, dit-il en l’ouvrant tristement, ce pauvre billet que mes doigts ont caressé

tant de fois; que tant de fois j’ai couvert de mes baisers et mouillé de mes larmes. Hélène, reprenez le ; car qu’en ferais-je à présent?... Ah 1 je ne soupçonnais guère, quand j’en aspirais autrefois le contenu avec tant de délices, que je dusse si cruellement souffrir en le remettant sous vos yeux.

Hélène avait pris le papier que Julien lui tendait. C!était ce feuillet sur lequel, dans l’épanchement du départ, elle avait jeté comme un cri cet aveu: «Julien, je vous aime I »

Elle garda un moment le papier dans ses doigts crispés ; puis, allant à la bougie, elle l’y alluma et le jeta dans la cheminée.

D’autres papiers égarés parmi les cendres s’enflammèrent à ce contact et répandirent tout à coup une flamme vive dans la chambre; puis tout s’éteignit, et, tandis que couraient

à travers le foyer les dernières étincelles :

— Voilà notre passé qui s’éteint, soupira Hélène.

Et, faisant un effort sur elle-même:

— Adieu! dit-elle en tendant la main à Julien.

— Vous partez? fit le jeune homme comme tiré d’un rêve.

Hélène lui montra du doigt la pendule.

— Il est temps... Voyez: près de onze heures déjà.

— Oh! restez un moment encore,.,, par grâce!

— Julien, c’est impossible! Pensez donc!

si M. de Marcillac se trouvait rentré avant moi. Il ignore mon absence ; que lui dîrais-je ?

Elle s’arrêta. Un bruit étrange venait de frapper son oreille.

C’était comme un cri étouffé qu’une chute aurait immédiatement suivi.

— Qu’est-ce encore ? dit madame de Marcillac.

— N’allez-vous pas vous effrayer 1 reprit Julien.

Madame de Marcillac jeta rapidement son manteau sur ses épaules et s’enveloppa étroitement la figure ayec son voile.

— Quand nous reverrons-nous? demanda tristement Julien. Jamais, peut-être...

Il passa la main sur ses yeux.

— Du courage, mon ami, dit Hélène, Si la prudence nous défend de nous revoir, vous savez qu’il est un cœur qui n’aura jamais battu que pour vous. Adieu Julien.

Elle s’arrêta.

— Celte fois, je suis sûr d’avoir entendu...

— Quoi donc ?

L’ASSASSlxN DU BEL ANTOINE 83

— Je VOUS jure qu’on vient de marcher à petits pas dans le corridor.

Julien se dirigea vers la porte qu’il ouvrit ; mais le ciel était si chargé de nuages, qu’en dépit des fenêtres le corridor était plein d’ombre. Pour satisfaire pleinement Hélène, le jeune homme alla prendre la bougie posée sur la table et fit un pas hors de la chambre.

— Rien, dit-il après avoir regardé à droite et à gauche.

Le vent ramenait sur lui en la penchant la flamme vacillante de la bougie.

— Vous avez entendu le vent qui soufflait par cette fenêtre, ajouta-t-il en se retournant vers Hélène.

La jeune femme ne paraissait nullement persuadée de son erreur. Julien poussa jusqu’à la fenêtre et fit glisser dans sa rainure la partie inférieure du châssis qui était soulevée.

Ce ne fut pas toutefois sans éprouver une certaine résistance, car un objet qui gênait le mouvement du châssis tomba sur le plancher.

— Êtes-vous rassurée maintenant? reprit-il avec un sourire.

— Voyez comme je tremble, dit-elle en*lui tendant les mains.

— Oh ! pauvre, pauvre femme 1 fît-il avec un accent plein de tendresse. Vous ne pouvez sortir ainsi.

Et il la repoussait doucement à l’intérieur de la chambre.

— Julien, de grâce, ne me retenez pas un moment de plus. Il faut que je parte 1 Voyez si le chemin est libre.

Les dernières paroles de madame de Marcillac avaient été dites sur un ton d’injonction si formel, que Julien se dirigea aussitôt vers l’escalier. Il le descendit à moitié, de façon à

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 8K pouvoir plonger sur l’allée qui conduisait au dehors ; et, remontant aussitôt ;

— Personne. La porte est encore ouverte.

Hâtez-vous I

Elle fit quelques pas rapides du côté de l’escalier; puis, se retournant avec un mouvement d’expansion :

— Ah I Julien 1 adieu encore, adieu 1 — Adieu I dit le jeune homme.

Tous deux étaient extrêmement émus. Madame de Marcillac, avant d’abaisser son voile, tira un mouchoir pour le passer sur ses yeux. Dans ce mouvement, elle laissa tomber quelque chose. Julien approcha la bougie et remit en hâte aux mains d’Hélène un gant et un papier.

Elle les rentrait brusquement dans sa poche et gagnait l’escalier quand Julien la vit reculer tout à coup avec effroi. Quelqu’un montait rapidement l’escalier.

Julien n’eut que le temps de souffler la bougie qu’il tenait à la main. Madame de Marcillac s’était blottie dans un angle en retrait du palier.

— Qui va là? dit celui qui venait de paraître dans l’ombre.

Julien fut un moment à retrouver la voix, et le fâcheux arrêté sur les marches ouvrait déjà la bouche ^our réitérer sa demande quand il dit :

— Hé ! c’est moi, le voyageur du 5.

— Ah l le voyageur du 5, faites excuse, dit Toussaint. Monsieur a besoin de quelque chose ?

— Non, merci, dit Julien.

— Monsieur veut-il que je lui donne de la lumière ?

Le voyageur ne répondit pas.

Toussaint le vit rentrer dans sa chambre

et frotter avec brusquerie des allumettes à la cheminée pour rallumer sa bougie éteinte.

Puis tout à coup le garçon entendit un mouvement à sa gauche, et, se retournant, il aperçut une ombre qui s’engouffrait dans l’escalier.

— 11 paraît que le particulier n’était pas seul, pensa Toussaint.

Et, tout en suivant le couloir pour monter à sa chambre, il se disait :

— Voilà qui est drôle I pourquoi diable, en me voyant, le voyageur du 5 a-t-il soufflé sa bougie ?

A l’époque de son mariage, c’est-à-dire un peu plus de deux ans avant les événements que nous commençons à raconter, M. de Marcillac occupait, depuis seize ou dix-huit mois seulement, le poste déjugé d’instruction dans la ville de V...

C’était un homme très - méthodique que M. de Marcillac. Tout jeune, il avait réglé sa vie. Il s’était dit : « A vingt ans, je serait avocat; je serai juge suppléant à vingt-quatre, juge d’instruction à vingt-neuf, procureur à

90 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE quarante. » Il atteignait sa trente-troisième année' et tout avait eu lieu strictement jusqu’alors aux époques prescrites.

Il s’était dit encore : « Avant trente ans, je n’aimerai point, pour ne pas troubler mes travaux. » Et il s’était tenu parole.

Seulement, il avait ajouté ; « Quand je me serai fait une position stable, que je ne devrai plus mon aisance uniquement à la fortune de mon père, et que j’aurai travaillé personnellement à accroître la considération qui doit entourer mon nom, alors je me marierai. » Et, comme l’heure lui avait semblé venue de mettre à exécution cette dernière partie du programme, M. de Marcillac avait cherché femme.

Il avait entendu vanter tout à la fois la figure et l’éducation d’Hélène. Mis, sans qu’on soupçonnât rien de ses vues, en relation avec

madame Colomban et avec sa fille, il jugea bientôt qu’aucune femme n’était plus propre qu’Hélèno à tenir sa maison, plus digne quelle de porter son nom.

Cette union, une fois arrêtée dans son esprit, ne pouvait manquer de l’être bientôt en réalité. Il s’ouvrit à madame Colomban sur ses projets, sans hésitation, carrément, lui donnant vingt-quatre heures pour réfléchir.

Le jour même où la réponse lui fut connue, il fixa, séance tenante, sur quelles bases serait établi le contrat, ce qu’il reconnaîtrait de biens à sa femme, quels seraient les témoins de chacun, enfin la date du mariage à la mairie et celle de la cérémonie à l’église, avec l’ordonnance du repas et tout ce qui s’ensuit. Il n’y a qu’une seule chose à laquelle M. de Marcillac n’avait pas pensé ; c’est que, dans l’intervalle qui s’étendrait entre le jour de la

présentation et celui de la noce, il deviendrait amoureux fou de sa femme.

Oui, un amour vif et profond, l’amour trop longtemps refoulé des années ardentes, fit, chez cet être accoutumé à mesurer ses moindres actes, une explosion étrange et inattendue. Comme une cime glacée que toucheraient enfin les rayons éclatants du soleil, le cœur de M. de Marcillac sentit tout à coup ses neiges se fondre sous le regard lumineux d’Hélène.

Sensation charmante I II lui semblait être à l’aube souriante d’une vie nouvelle; que dis-je» une vie nouvelle! ne vivait-il pas pour la première fois? Tout ce que cette existence si réglée avait amassé jusque-là de secret déréglement, s’épanchait à la fin dans cette soudaine et irrésistible affection.

C’était comme une révolte contenue des

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 93 sens, comme un épanouissement mystérieux qui l’emplissait d’appréhensions vagues et délicieuses pourtant.

Du reste, s’il s’abandonna presque malgré lui à ses sentiments nouveaux, il sut toujours se commander assez pour que rien ne les trahît au dehors. Amoureux jusqu’au délire, il resta pour tous, après son mariage, l’homme sévère et mesuré d’autrefois. C’était le mont Blanc avec un volcan dans son sein.

Près d’Hélène même, M. de Marcillac gardait cette discrétion de ton et de manières qui, en apparence, implique moins l’affection qu’un savoir-vivre aimable. Hélène pourtant ne s’y trompait pas. Les femmes ont une intuition trop profonde de la valeur des hommages qui leur sont rendus pour qu’elle pût se méprendre à ceux de M. de Marcillac. Il y a telles attentions inaperçues, tels soins légers.

mais soutenus, qui ne sont pas seulement d’un mari, mais d’un amant. Hélène, qui était à môme d’apprécier ces nuances délicates, se reprochait souvent de répondre si mal à tant de prévenances. Elle ne pouvait cependant vaincre un sentiment de froideur, en présence de celui qui avait pu la posséder, mais à qui elle ne s’était pas donnée.

Cette douloureuse impression d’un cœur blessé échappait par bonheur à M. de Marcillac.

C’était une conséquence naturelle de son caractère. Peu communicatif de sa nature, il ne demandait pas aux autres d’apporter plus d’expansion qu’il ne le faisait lui-même dans leurs relations mutuelles. Et quand Hélène se fût montrée moins réservée à son égard, eût-il encore osé réclamer d’elle les témoignages d’une passion égale à celle qu’il lui portait ?

N’avait-il.pas conscience de la piteuse figure que sa précoce sagesse pouvait faire aux pieds d’une jolie femme? Ne sentait-il pas assez combien la nature l’avait peu préparé à ce rôle d’amoureux qu'un destin railleur lui donnait? Ainsi pensait-il, du moins, et sa folle ardeur s’accroissait d’autant plus qu’il s’arrêtait davantage à cette idée désespérante.

Cependant, M. de Marcillac manquait vraiment trop d’indulgence pour lui même en se disant ces vérités pénibles. S’il n’avait pas précisément tout ce qu’il faut pour séduire, encore avait-il tout ce qu’il faut pour plaire : une grande droiture de principes, un esprit sûr, un tempérament souverainement honnête et loyal. Son caractère trop méthodique le portait-il parfois à des minuties agaçantes , il est juste de dire que ces minuties découlaient le plus souvent chez lui d’un sentiment pro-

\IG L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE fond de cette chose suprême qui s’appelle le devoir. Au-dessus delà conscience rien n’eiistait pour lui.

Aussi, bien qu’il n’eût pas l’orgueil de sa personne, il avait l’orgueil de son nom, car un nom se fait d’honneur et de probité.

Au physique, on retrouvait en grande partie l’austérité du moral. La figure de M. de Marcillac était de lignes droites comme sa conduite. Il avait les cheveux rares, l’œil fin, la lèvre étroite, et, sur ses joues toujours nettement rasées, cette fraîcheur des personnes qui mènent une vie régulière. Cet ensemble n’offrait rien de trop romanesque; mais un magistrat n’est pas tenu d’avoir l’air fatal ; et on peut se sentir la terrible morsure au cœur sans avoir l’air d’un Lovelace.

Huit mois s’écoulèrent, M. de Marcillac adorait plus que jamais sa femme.

Un matin qu’il s’occupait activement de mener à -bout un travail pressé, le souvenir lui

vint tout à coup qu’une note indispensable avait été remise par lui-même entre les mains d’Hélène.

Il sortit de son cabinet pour aller frapper à la porte de madame de Marcillac. On ne répondit pas. Il frappa plus fort : même silence.

Alors, il tourna le bouton. Hélène était sortie. »

Vivement désappointé, il laissait son regard errer de la table vide au marbre de la commode, où nul papier ne paraissait, quand un secrétaire attira son attention. Justement, sur le pupitre abaissé, des paperasses étaient éparpillées autour d’un buvard. M. de Marcillac ne crut pas être indiscret en y jetant les yeux. Il n’y vit d’ailleurs que d’insignifiants brouillons. Quelques autres feuillets couraie

encore sur les tablettes, des factures, d

adresses, ce n’était pas davantage ce qu’il cherchait.

Il amena un petit tiroir à lui, puis un second, puis un troisième. Celui-ci était vide, celui-là renfermait quelques menus objets, des bijoux de femme.

Une espèce de poche ou de portefeuille en soie se trouva sous sa main. Sans l’ouvrir, il en tira machinalement un papier. Les pre-

miers mots qu’il y lut le frappèrent assez pour qu’il le dépliât avec vivacité ; c’était une lettre.

Il la dévora fébrilement des yeux, et, à mesure qu’il lisait, son visage devenait plus livide. Lorsqu’il eut fini, il la posa avec une tranquillité terrible; puis il la reprit encore, la palpant, la froissant sous ses doigts pour s’assurer qu’il ne rêvait pas ; alors, il passa douloureusement sa main sur son front, mais

il la retira tout humide. Des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes glacées.

M. deMarcillac se laissa tomber plutôtqu’il ne s’assit sur un siège, à deux pas du secrétaire ouvert.

Il y resta un moment abattu, l’œil fixe, comme un homme étourdi ; puis il se redressa, saisit le portefeuille et en tira les chiffons de papier qu’il contenait. Il les dépliait un à un avec fièvre, les tournait et retournait, tout en les parcourant des yeux, et ses lèvres murmuraient ;

— Pas de signature 1

Tout à coup un éclair passa dans son regard.

— Julien Grandier !

En laissant échapper ce nom qu’il venait de lire, M. de Marcillac se dressa comme s’il eût été mû par un ressort.

— Julien Grandierl

Il pouvait donc enfin interpeller l’homme qui prétendait lui disputer l’affection d’Hélène ; et, en attendant qu’il pût le voir face à face, il lui jetait déjà son nom comme une injure au visage.

— Julien Grandierl

On eût dit qu’il éprouvait une âpre jouissance à répéter ce nom détesté.

Il fît quelques pas à travers la chambre, hors de lui, haletant. La porte s’ouvrit. Madame de Marcillac entra.

A l’aspect inattendu de son mari, au désordre inaccoutumé de ses traits, elle comprit aussitôt que quelque chose de grave, de terrible peut-être, était dans l’air ; et ellemême se sentit du premier coup toute troublée.

M. de Marcillac, sansprononcer une parole.

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 101 lui indiqua le bureau du doigt. Elle poussa un cri.

— Je vous demande pardon, lui dit M. de Marcillac quand il eut repris une apparence lie sang-froid, je vous demande pardon, madame, d’avoir pénétré sans le vouloir un secret qui n’est pas seulement le vôtre ; croyez que j’eusse voulu l’ignorer toujours.

Hélène restait atterrée.

— Vous vous taisez ? reprit-il après un silence. Ainsi je n’aurai pas même cette dernière consolation de pouvoir douter encore.

C’est bien à madame de Marcillac que ces lettres s’adressent.

La jeune femme l’arrêta.

— A madame de Marcillac, non pas 1 ditelle vivement, mais à mademoiselle Colomban . J’ignorais, soyez-en persuadé, quelles pourraient être un jour les vues de ma mère, j’étais

i02 L’ASSASSIN DU DEL ANTOINE

libre de tout engagement quand je les ai

reçues.

— Et vous n’avez pas revu l’auteur de cette correspondance?

— Vous me permettrez, dit Hélène, de ne pas répondre à une question qui ressemble si fort à une injure.

— Pouvez-vous me dire au moins que votre cœur s’est fermé pour jamais à son souvenir ?

— Je mentirais si je vous le disais, fit simplement Hélène.

Et, regardant son mari en face :

— Je ne suppose pas que vous prétendiez prolonger cet interrogatoire?

— Une seule question encore, dit M. de Marcillac, dont les lèvres tremblaient; où est cet homme?

Hélène gardait le silence.

— Je VOUS demande où est cet homme? répéta M. de Marcillac.

Elle baissa la tête et dit tranquillement :

— Il est mort!

A dater de cette scène pénible, tout rapprochement, même illusoire, cessa aussitôt entre les deux époux. Un abîme les séparait désormais. Leur union, qui pouvait être encore la communion de deux esprits, ne fut plus que l’échange de deux politesses.

L’un et l’autre souffraient pourtant sous leur masque de mutuelle indifférence ; Hélène pleurant sur les choses passées, M. de Marcillac embrassant avec désespoir ses rêves évanouis.

Quelles que fussent pourtant les révoltes secrètes de leur cœur, ni pour le monde, ni pour eux-mêmes, ils n’en laissèrent jamais rien paraître. La courtoisie accoutumée con-

104 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE tinua de présider à leurs relations de chaque jour, et leurs manières ne changèrent point, même après que leur situation respective eut si profondément changé.

Du reste, s’il y avait le plus souvent contrainte de la part d’Hélène à répondre aux soins délicats de son mari, il n’en était pas de même pour celui qui les lui prodiguait. M. de Marcillac continuait d’adorer Hélène d’un amour d’autant plus poignant qu’il était désormais à ses yeux sans espoir.

Un mal âpre et cuisant, la jalousie, était entré dans ce cœur longtemps fermé à toute émotion : la jalousie, mal terrible, car il est rebelle à toutes les prescriptions de la raison, et la possession même ne saurait le guérir.

Se dire à toute heure du jour : « Elle en aime un autrel Elle est là, près de moi, et, dans le moment même où je la caresse des

yeux, ses pensées peut-être sont pour luil »

Se dire : « Elle me regarde avec effroi, et à cet autre elle eût donné sans marchander jusqu’à son dernier souffle, son être, sa vie, son âmel »

Se dire : « Celte main qui m’évite, bien

souvent peut-être a serré celle de cet homme; sur ses lèvres que je tremble d’approcher, combien de fois les siennes se sont-elles posées! »

Se dire tout cela, quelle abominable torture ! Et c’était le lot de ce jaloux!

Jaloux de qui? d’un rival inconnu, d’un mort, d’une ombre insaisissable et vaine ! Si d’être exécré eût encore été comme lui de •chair et d’os, il eût pu le chercher du moins, •et s’acharner à sa poursuite et le tenir un jour renversé sous lui : mais rien! une imagination, une chimère! En vain il écartait de

106 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE son esprit ce spectre odieux, toujours.il l’y voyait reparaître. Évoquait-il l’image d’Hélène en un rêve douloureux? le spectre se dressait sinistre à côté d’elle I Alors, son délire ne connaissait plus de bornes. Dans sa fureur impuissante, il s’acharnait après ce fantôme, il le saisissait à la gorge, il lui criait : « Misérable, rends-moi mon bonheur 1 »

Tout cela, nous l’avons dit, se passait en lui. A peine quelques contractions de visage trahissaient - elles de pareilles crises. Étaient-elles passées, son geste ni ses traits n’en disaient rien. Or, M. de Marcillac souffrait d’autant plus qu’il les tenait plus cachées.

Il n’en avait pas moins donné toute liberté à sa femme de recevoir qui lui plaisait, d’aller et venir à son gré, seule ou accompagnée, partout où bon lui semblait, et jamais ne se

L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE 107 serait enquis, sans y être en quelque sorte invité par elle, d’aucune de ses visites ou de ses sorties. |

Hélène n’avait donc pas d’aussi graves sujets d’inquiétude qu’on aurait pu le croire, le soir où elle quittait furtivement l’hôtel du Chapeau ronge; pourtant, ce fut avec une vive satisfaction qu’il lui sembla reconnaître, en rentrant à la maison, que son mari ne devait pas l’y avoir devancée.

En effet, de sa chambre, elle entendit M. de Marcillac fermer la porte de la rue une demiheure après elle, et son pas bien connu fit, un moment après, crier doucement les marches de l’escalier.

Elle était au lit déjà, mais le sommeil semblait la fuir. Elle resta une partie de la nuit éveillée, tantôt renversée, tantôt sur son séant, déposant et reprenant tour à tour un

108 L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE livre que ses mains tourmentaient, mais que ne suivaient pas ses yeux.

Lorsqu’elle s’endormit, il était tard ; elle se réveilla tard aussi, près de sa bougie consumée. Sa femme de chambre venait lui annoncer que le déjeuner était servi et que monsieur se mettait à table.

Hélène passa un peignoir à la h&te ; et, tout en réparant devant la glace le désordre de sa chevelure, elle pensait, les yeux sur la pendule :

— Huit heures et demie 1 Depuis une heure , Julien doit avoir quitté la ville. Il est parti... parti!... pour jamais sans doute!

Elle aspira l’air fortement, avec les dents serrées ; sa poitrine se gonfla, tandis qu’un tressaillement pénible agitait ses narines délicates. Enfin, elle secoua vivement la tête, comme pour chasser les visions qui l’ob-

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE lOü

sédaient, et paisa dans la salle à manger.

M. de Marcülac y était déjà installé.

— Vous me pardonnerez, madame, si je

ne vous ai pas attendue ce matin, lui dit-il après s’être informé de sa santé, mais je dois sortir en toute hâte.

— Quelque affaire criminelle? demanda madame de Marcillac.

— Précisément. Un assassinat dont M. le procureur vient de me donner avis. Ma présence sur le lieu du crime est d’autant plus urgente que, se trouvant malade, il est dans l’impossibilité de s’y rendre.

En disant cela, M. de Marcillac acheva d’un trait son café au lait et demanda son pardessus et son chapeau.

— Est-ce en ville que le crime a eu lieu?

— Oui, cette nuit, à ce qu’il paraît, dans un hôtel de la rue des Trois-Couronnes.

— Rue des Trois-Couronnes?

— Oui, à l’hôtel du Chapeau rouge.

— Au Chapeau rouge? répéta madame de Marcillac, étourdie du coup.

M. de Marcillac, en s’ajustant, continuait tranquillement :

— Il pèse, à ce qu’il paraît, des charges assez graves contre un individu descendu hier à l’hôtel; un jeune homme, si je ne me trompe.

Ce disant, il avait ouvert un papier à demi déplié sur la table et le parcourait une dernière fois des yeux.

— C’est bien cela, dit-il.

Et il lut :

• « Veuillez, je vous prie, interroger vousmême ce jeune homme ; c’est un voyageur qui occupe, depuis hier au soir, le n“ 5. »

Madame de Marcillac eut tout à coup un éclair rouge devant les yeux. Il lui sembla que

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 111 le sol manquait sous ses pieds et que tout tournait autour d’elle. Appuyée, presque sans vie, au dossier d’un siège, elle eut encore le courage de recevoir l’adieu précipité de son mari; mais, quand il eut franchi le seuil, elle se laissa doucement glisser sur la chaise où ses mains s’étaient cramponnées ; et la bonne, en rentrant dans la chambre, trouva sa maîtresse évanouie.

A six heures un quart, Toussaint, n'ayant pas vu paraître le bel Antoine, se hâta d’aller frapper à sa porte, ainsi que celui-ci le lui avait recommandé la veille. Partagé toutefois

entre le désir de satisfaire au désir du voya- »

geur et la crainte d’éveiller trop brusquement un hôte aussi marquant, il se borna à donner deux ou trois coups discrets, et s’éloigna sans s’assurer qu’on l’eût entendu.

Cependant, comme le jeune Pérou ne descendait toujours pas, Toussaint pensa qu’il

s’était peut-être acquitté légèrement de sa mission, et il remonta au premier étage. Cette fois, il ne se contenta pas de heurter plus bruyamment, il appela :

— Monsieur Antoine! monsieur Antoine!

On ne répondit pas.

La clef était restée en dehors. Toussaint fit jouer le pêne et, par la porte entr’ouverte, il répéta :

— Monsieur Antoine!

Alors, comme le silence continuait de régner, il poussa la porte et fit quelques pas dans la chambre ; mais il en ressortit aussitôt avec un grand cri et se jeta précipitamment vers l’escalier.

Sur la dernière marche, il rencontra maître Pamphile, qui accourait de toute la vigueur de ses petites jambes.

— Là... là..., dit Toussaint balbutiant en-

L’ASSASSIN DÛ BEL ANTOINE 115 tre les bras de son patron et lui montrant du doigt le premier étage. Là..., monsieur Antoine...

— Eh bien?

— Assassiné, patron, assassiné 1

A ces mots, il y eut, de la part de madame Pamphile et des deux bonnes qui accouraient à leur tour, une véritable explosion de cris. Les femmes se rejetèrent dans la salle commune en y portant la sinistre nouvelle.

Grand brouhaha. Deux ou trois consommateurs attablés s’étaient levés sans trop comprendre. D’autre part , quelques voyageurs entendant, de leurs chambres, du bruit au rez-de-chaussée, descendaient à moitié vêtus et s’informaient aussi. Tout le monde parlait en même temps, les uns posant des questions, les autres criant à l’aide et n’y répondant pas.

Enfin, quand la vérité fut connue, plu-

sieurs groupes se formèrent en quelque sorte instinctivement ; et, tandis que les plus effarés demeuraient dans la salle du rez de-chausséc, les plus braves ou les plus curieux montaient l’escalier, et, sur l’indication de Toussaint, pénétraient dans la chambre.

C’était une petite chambre tendue d’un méchant papier à fleurs. La porte s’ouvrait dans une encoignure, de façon à laisser sur le même côté la place du lit.

En face du lit était la fenêtre ; entre le lit et la fenêtre, une cheminée à dessus de bois noir, puis une table faisant office de toilette. A droite, en entrant, se trouvait un canapé de crin ; plus loin, un vieux secrétaire boiteux. Ce secrétaire était ouvert comme si on l’eût fouillé. Au pied du lit, on voyait une chaise vide, et, à côté, des effets renversés.

Le vent, pendant la nuit, avait rabattu un

des volets sur la croisée, et, dans la pénombre que ce volet projetait par la chambre, on voyait luire d’un éclat métallique, sur le coin de la cheminée, une grosse montre d’argent avec sa chaîne.

Les visiteurs avancèrent, tournant le dos à la fenêtre.

Le bel Antoine gisait la face contre terre, hors de sa couchette en désordre. Les draps avaient, en partie, suivi le mouvement de son corps, sauf vers le bas, où, mieux maintenus, ils avaient embarrassé les pieds dans leurs plis.

Le cadavre, ainsi suspendu à demi, montrait son côté gauche frappé dans la région du cœur. A peine une ligne rouge et quelques gouttelettes marquaient-elles sur la chemise de la victime le passage de l’arme. A la tête

du lit, le traversin était rejeté de côté et une

118 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE ” déchirure triangulaire qu’une pointe devait avoir produite, laissait voir la toile bleue du matelas.

Toussaint et ceux auxquels il servait de guide — à la façon des bergers qui marchent par derrière le troupeau — commençaient à peyie l’inspection de la chambre, que déjà maître Pamphile se précipitait à leur suite.

— Arrêtez ! leur dit-il d’une voix étouffée, pour l’amour de Dieu, ne touchez à rienl On est allé chercher le commissaire.

Il poussa un profond soupir pour reprendre haleine ; puis, avec un accent douloureux :

— Ah! mes amis, quelle aventurel Mamaison si bien famée! un assassinat! la justice 1 nous ne nous en relèverons pas. Mais je vous demande un peu comment cela a pu arriver?

Ah! misère, misère! Pourvu que je ne sois pas compromis !

Laissez donc, fit un des assistants, lais> sez donc, père Pamphile, on vous connaît.

— Ahl si l’on connaît le patron ! s’exclama ” vivement Toussaint plus mort que vif. Je crois bien qu’on le connaît 1 Et moi aussi, l’on me connaît ! Nous sommes connus tous les deux.

C’est pas des hommes qu’ont des palpitations de cœur quand il s’agit d’abattre un lapin qui s’en iraient donner des coups de couteau au pauvre monde.

Pamphile parut remercier son subalterne du regard.

— Tiens, la montre! dit un des visiteurs en indiquant du doigt la cheminée. Ce n’est donc pas pour le voler qu’on Ta assassiné?

— Est-ce que ce serait un suicide ? hasarda quelqu’un.

Il n’y eut qu’un cri pour repousser cette supposition ; Antoine Pérou avoir assez de la

180 L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE vie que les écus de son père lui faisaient si douce? Allons doncl un garçon si gai, si rond, si en dehors 1 qu’on n’avait jamais vu soucieux, à qui tout souriait 1

D’ailleurs, il était visible, à la position du cadavre, qu’il devait y avoir eu lutte, si courte qu’elle eût été.

— Si c’était une vengeance? fit un autre.

— Ah ! pour ça, possible, répondit un des causeurs. Le fait est que le gaillard était fort sur le cotillon. Et dame, un beau jour, un frère, un amant, un mari peut se fâcher.

— Voilà, dit sentencieusement Pamphile, les affaires de femmes !

— De femmes ? fit à part lui Toussaint; attendez donc I

— Est-ce que Toussaint saurait quelque chose ?

— Moi, je ne dis rien, je tâche seulement de me rappeler...

— Quoi donc? parlez... — Vous ne savez rien, vous Pamphile?

— Rien! dit Pamphile faisant jaillir de ■leur orbite deux yeux désespérés.

Puis, se retournant vers Toussaint :

— Ah çà I toi, si tu as des soupçons, il faut le dire.

Toussaint dévisagea soigneusement ceux qui l’entouraient ; puis, prenant le chemin de la porte :

— Laissez un peu...

Une fois dans le corridor, il s’avança sur la pointe des pieds jusqu’à la porte du n° 5.

Le groupe de curieux sortit de la chambre derrière lui, le regardant faire.

Il s’était arrêté, et, le corps en deux, appliquait un œil à la serrure. Quand son inspec-

L’ASSASSIxN DU BEL ANTOINE

tion fut faite, il retourna du même pas en arrière, et, à maître Pamphile :

— Dites donc, patron, comprenez-vous le n“ 5 qui n’est pas levé? J’ai vu ses effets accrochés. Comme si le bruit ne devait pas l’avoir réveillé I

Il se tourna sur la porte d’un air entendu :

— Va, fais semblant de dormir, mon bonhomme. Ah ! tu n’es pas malin 1

— Bah 1 demanda Pamphile, est-ce que tu croirais ?...

— Écoutez, patron, qui est-ce qui a fermé les portes hier au soir ?

— Parbleu ! c’est moi.

— Et qui est-ce qui les a ouvertes ce matin?

— C’est encore moi.

— • Y avait-il en bas un verrou forcé, un carreau brisé ?

— Aucun ,

— Aucun? répéta Toussaint. Eh bien, si l’assasin n’est pas entré cette nuit dans la maison, c’est donc qu’il y était déjà.

— Bien raisonné, dit Pamphile.

— Maintenant, reprit Toussaint, rappelezvous l’air en dessous du voyageur du 5. Est-ce qu’il ne vous a pas demandé une chambre au moment où le bel Antoine venait de retenir la sienne?

— Tiens, c’est vrai, dit Pamphile.

— Ah 1 vous l’avez remarqué, n’est-ce pas?

moi, j’en ai remarqué bien d’autres. Si je ne me trompe, c’est tant mieux ; mais, dans des cas pareils, faut qu’on tire tout à clair, pas vrai?

— Expliquez-vous, Toussaint, dirent plusieurs voix.

— Suffit, dit le garçon, qui retrouvait du courage dans le sentiment de son importance; j’attends M. Voitrin.

— Semblerait qu’il en sait assez long, murmurèrent les assistants entre eux.

Ils redescendirent, échangeant des paroles à voix basse ; les uns s’entretenant du revers des bonnes fortunes, les autres du danger de dormir avec la clef sur sa porte.

Au bout de quelques instants, un individu entra dans la salle et dit qu’il n’avait pas trouvé le commissaire de police chez lui, mais qu’on était à sa recherche. L’attente continua donc pénible, entrecoupée de quelques mots çà et là. Plusieurs s’étaient postés en vedettes au dehors. De temps en temps, des passants, prévenus déjà par la rumeur publique, s’arrêtaient dans la rue, et de loin plongeaient un regard curieux par la porte ouverte.

Cependant Julien venait de secouer le lourd sommeil où une nuit d’insomnie l’avait

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 125 plongé, et il procédait assez tranquillement à sa toilette, assuré qu’il était d’avoir tout le temps nécessaire pour se rendre à la gare.

Lorsqu’il fut prêt, il descendit et demanda quelque chose de chaud. On lui servit une tasse de café bouillant ; et, tout en la dégustant, il dit à maître Pamphile :

— Je vous serais obligé de me dire ce que je vous dois.

Son entrée avait produit dans la salle une émotion muette; mais, sur ces mots, il y eut des regards de détresse échangés. Quelquesuns se levèrent avec inquiétude. Toussaint parlait bas à son patron en le poussant familièrement du coude.

Pour Julien, fort inattentif à ces petits manèges, il s’était approché de la croisée, et, dans le silence général, battait insoucieusemet de l’ongle sur la vitre. Voyant pourtant

qa’on tardait à lui présenter sa note, il jeta un louis sur le comptoir et dit à Pamphile :

— Voyons, mon brave, payez-vous 1 L’hôtelier, mis en demeure, s^ exécuta. Julien ramassa sa monnaie et fit mine de gagner la porte en mettant sa casquette. Alors, il y eut un mouvement autour de lui, et Toussaint, qui était à l’autre bout de la salle, s’écria tout à coup :

— Ne le laissez pas sortir l Julien se retourna.

— Qu’est-ce donc ? demanda-t-il.

— Excusez l’empressement de ce garçon, dit maître Pamphile balbutiant; il s’est passé ici cette nuit un tel événement... Un de nos voyageurs assassiné !

— Un assassinat ? fit Julien.

— Oui... Alors, monsieur comprend que, pour la forme au moins, tous ceux qui ont

couché dans l’hôtel doivent des explications à la justice.

— C’est fort bien, dit Julien tirant sa montre, mais il est sept heures un quart. A sept heures et demie, je prends le train de Paris. Si l’on tient à m’adresser quelques questions on m’écrira ; mais je déclare, dès à présent, que je suis absolument incapable de fournir aucune révélation.

Ce disant, il fit encore un pas vers la porte; mais des murmures l’arrêtèrent.

— Ça ne peut pas s’arranger comme ça I glapit une voix.

— Parbleu I reprit une autre, ce serait trop commode.

Julien était pourtant bien décidé à sortir; et peut-être quelque tegrettable conflit allaitil avoir lieu quand un nom passa tout à coup de bouche en bouche :

— M. Voitrin I

Pamphile eut un soupir de satisfaction.

— Le commissaire de police, dit-il à Julien ; si vous voulez lui parler ?

M. Voitrin, dès son apparition, avait été assez vivement entouré. Deux ou trois individus lui adressaient la parole en même temps.

Il se dégagea pour aller à Julien.

— Monsieur, lui dit celui-ci en se découvrant, il paraît que c’est de vous que je dois solliciter la faveur de ne pas manquer ce matin le train de Paris. Rien ne s’oppose, j’imagine, à ce qu’un voyageur paisible aille et vienne à son gré. Je vous serais obligé de le faire entendre à ces braves gens.

— Vous me voyez désolé, monsieur, de ne pouvoir satisfaire à votre désir, mais vous n’ignorez pas ce qui vient de se passer ici ; et mon devoir, en un cas aussi grave, est de n’agir

qu’avec la plus grande circonspection. Tout doit avoir lieu dans l’ordre Je ferai donc d’abord les premières constatations dans la chambre de la victime ; après quoi, nous passerons aux interrogatoires.

Il indiqua la petite pièce du fond à Julien.

— Si vous voulez m’attendre un moment dans cette chambre, je tarderai le moins possible à vous y rejoindre.

Puis, à Pamphile :

— C’est au premier étage, n’est-ce pas?

— Oui, monsieur, au n° 3 ; je vais vous conduire... Mon Dieu ! mon Dieu 1 quelle affaire I

M. Voitrin fit signe de la tête à un jeune homme qui était entré derrière lui avec une serviette de cuir sons le bras ; après quoi, se retournant encore :

— Le médecin n’est pas venu?

— Non, dirent plusieurs voix.

— Vous le ferez monter dès qu’il arrivera, dit M. Voitrin.

Il sortit de la salle pour aller prendre l’escalier du premier étage. Deux agents étaient déjà postés sur le seuil.

— Veillez, leur dit-il, à ce que personne ne sorte.

Et il s’enfonça dans l’allée, suivi de son secrétaire.

Lorsqu’il redescendit près de Julien, trois quarts d’heure au moins s’étaient écoulés, et le jeune homme commençait à témoigner d’une assez vive impatience.

— Vous voudrez bien m’excuser d’avoir autant tardé, dit-il ; mais j’ai dû forcément recevoir deux ou trois dépositions avant la vôtre. •

— Je regrette, fit Julien, de ne pouvoir, en

dépit de ma bonne volonté, vous éclairer en rien. Je suis descendu hier ici à cinq heures et demie; j’y ai dîné à huit; à neuf, j’étais dans ma chambre, et je viens seulement d’en sortir tout à l’heure. Pendant ce temps, 'je n’ai rien remarqué, rien vu, rien entendu.

— Oh I oh ! exclama M. Voitrin, l’interrompant du geste, n’allons pas si vite I

Il jeta un regard du côté de son scribe pour s’assurer qu’il était prêt à écrire; puis, à Julien ;

— Votre nom ?

Julien allait répondre, lorsque la porte s’ouvrit bruyamment donnant passage à une personne qui lui était inconnue.

— M. de Marcillac 1 dit le jeune secrétaire aussitôt debout.

Le commissaire de police se leva pour aller

132 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE serrer la main du nouveau venu et lui parler bas un instant.

— Voici l’état des lieux et les premières dépositions, dit-il en présentant divers papiers à M. de Marcillac.

Et, après qu’il y eut jeté les yeux :

— Si vous voulez procéder vous-même à l’interrogatoire?

— Merci, dit M. de Marcillac, continuez,

je vous prie.

En entendant nommer M. de Marcillac, Julien avait changé de visage.

Le mari d’Hélène était devant lui.

Le mari d’Hélène, et il fallait se taire I Que dis -je, se taire? Ne fallait-il pas dissimuler? car, pour Julien, laisser paraître en ce moment son identité, c’était compromettre à coup sûr la pauvre femme qui lui avait montré si courageusement, la

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 133 veille , toute l’étendue de son affection ?

— Votre nom ? lui demanda de nouveau M. Yoilrin.

Julien était prêt à jeter le premier nom venu, quand ses yeux rencontrèrent par hasard son mouchoir, qu’il avait déposé près de lui et dans l’angle duquel se détachaient les initiales J. G.

11 hésita un moment et répondit ;

— Joseph Guérin.

— On dirait que vous n’en êtes pas bien sûr? lui dit M. Voitrin.

Julien vit le regard de M. de Marcillac s’arrêter sur lui. Il soutint ce regard sans broncher.

— Votre âge? continua M. Voitrin.

— Trente et un ans.

— Votre profession ?

— Négociant.

134 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE — Veuillez préciser.

— Commissionnaire en marchandises.

— Où cela?

— A New-York.

— Vous venez en ce moment?...

— De Paris.

— Et vous retournez ?...

— A Paris.

— Quelle affaire vous appelait à V...?

— Aucune.

— Vous y avez des parents ?

— Non.

— Des amis ?

— Non.

— Qu’y veniez-vous donc faire ?

Julien se redressa brusquement.

— Ah 1 s’écria t-il, c’est par trop me demander. Si mon interrogatoire doit être continué dans cette voie, il est inutile de poursuivre 1

— Ma question n’est-elle pas toute simple?

— C’est possible ; mais vous me permettrez de n’y pas répondre.

Ce fut le tour de M. Voitrin de relever la tête ;

— Savez- vous, monsieur, dit il à Julien, que, dans l’état actuel de l’information, tout refus de votre part pourrait faire peser sur vous les charges les plus graves.

— Je croyais être retenu ici comme témoin, dit le jeune homme, et je m’aperçois avec étonnement que c’est comme un inculpé qu’on m’interroge.

— Peut-être est-ce donc, dit tout à coup M. de Marcillac, que les dépositions déjà reçues tendent à faire de vous un prévenu.

Le juge d’instruction jeta encore un coup d’œil aux papiers qu’il n’avait cessé de parcourir, pendant que le secrétaire notait les

premières réponses de Julien aux questions de M. Voilrin ; puis il reprit;

— Hier au soir, à onze heures, le gardien Toussaint vous a rencontré le long du corridor du premier étage, dans Tespace qui s’étend entre votre chambre et celle de la vietime.

Julien se taisait.

— Vous ne niez pas? demanda M. de Marcillac.

— Non, répondit Julien.

— En voyant paraître ce garçon, vous avez soufflé tout à coup la bougie que vous teniez à la main. Toussaint a demandé: « Qui va là ? » Vous avez fort tardé à répondre ?

Julien ne sourcilla pas.

— Un moment avant de monter, continua M. de Marcillac, le même Toussaint avait entendu le bruit d’une fenêtre qu’on abais-

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 137 sait. N’avez - vous pas entendu ce bruit î

— C’est moi qui ai fermé la fenêtre.

— Pourquoi cela?

— Mon Dieu... parce qu’elle était ouverte.

— Âhl fit M. de Marcillac, il est étrange qu’on ait justement trouvé tout à l’heure dans la ruelle qui longe un des murs de l’hôtel, une sacoche de cuir jaune qui aurait très bien pu être lancée de la fenêtre que vous-même dites avoir fermée. Cette sacoche vient de m’être remise comme j’entrais.

M. de Marcillac montrait l’objet annoncé.

— La reconnaissez-vous ? demanda-t-il.

Julien détourna la tête avec -un imperceptible haussement d’épaules.

— Pamphile, poursuivit M. de Marcillac, aflBrme avoir vu plus d’une fois cette même . • sacoche entre les mains de la victime; malheureusement, cette sacoche est vide.

Il fixa attentivement Julien du regard, et ajouta :

— C’était, en effet, une pièce compromettante à faire promptement disparaître.

Lejeune homme ne put réprimer un sourire.

— Vous en parlez, dit-il, comme si l’argent de ce malheureux venait d’être trouvé entre mes mains.

— Bahl fit M. de Marcillac, il y a tant de façons de faire disparaître des valeurs dangereuses.

— N’aurait-il pas été plus simple de disparaître moi-même?

— Plus simple, oui. Il eût été plus simple aussi d’emporter la montre retrouvée dans la chambre de la victime,; mais cela eût été moins adroit. Une montre est un meuble compromettant ; fuir, c’est se dénoncer soimême.

— Pardon, dit Julien, tâchons d’être logiques. Si vous voulez bien admettre que je n’ai pas quitté l’hôtel depuis hier au soir, comment prétendez-vous que j’aie pu faire disparaître?...

M. de Marcillac l’interrompit du geste, et, le regardant encore une fois en face :

— Êtes-vous sûr, depuis hier, d’avoir été toujours seul ici?

Julien devint tout à coup extrêmement pâle.

Au moment où vous souffliez hier au soir votre bougie à l’approche de Toussaint, une autre personne était dans le corridor avec vous. Toussaint est sûr d’avoir vu, en se retournant, l’ombre d’une femme se profiler dans la baie plus claire de l’escalier. Cette femme descendait les marches précipitamment.

140 L’ASSASSIxN DU BEL ANTOINE

— Toussaint a menti! s’écria vivement Julien.

— Et madame Pamphile a-t-elle menti ?

Elle aussi, pourtant, déclare avoir vu, de son comptoir, deux heures auparavant, une femme inconnue s’engouffrer dans l’allée du rez-de-chaussée. Elle était hermétiquement enveloppée. Répondez , quelle était cette femme ?

— Hél fit Julien, je ne sais ce que vous voulez dire.

Alors, vous refusez d’expliquer...

— Oui, je refuse toute explication, j’en ai trop dit déjà. Pour Dieu, n’insistez pas davantage!

— Je vous ferai observer, monsieur, que, par une telle attitude, vous aggravez singulièrement votre position.

— Soit 1 dit Julien ; faites-moi donc juger.

si vous me croyez coupable. Je ne m’abaisserai pas jusqu’à discuter une aussi ridicule accusation. Encore une fois, je ne sais rien de tout ce dont vous me parlez. Je n’ai rien vu, rien entendu. Je m’en tiens là. C’est mon dernier mot.

Julien s’assit les mains crispées. M. deMarcillac alla tranquillement à la table où lejeune scribe était installé. Il y prit une plume et du papier; puis, au commissaire de police, en indiquant Julien :

— Je vais vous donner un mandat de dépôt pour monsieur, dit-il. Le prévenu a-t-il été mis en présence de la victime?

— Pas encore, dit le commissaire de police.

— Alors, nous monterons au premier étage.

M. Voitrin ouvrit la porte, invitant Julien à passer.

Si courageux que fût le jeune homme, il ne put réprimer un geste d’émotion en voyant deux gendarmes debout aux deux côtés du seuil. Ce fut accompagné par eux et suivi de M. Voitrin et de M. de Marcillac qu’il gravit une dernière fois l’escalier et pénétra dans la chambre du bel Antoine.

Tout s’y trouvait encore dans le même état ; seulement, le cadavre avait été relevé et déposé sur le lit. Julien fut amené jusqu’au pied de la couchette de bois rouge dont le rideau fut soulevé pour que la lumière vînt frapper directement le visage du mort.

Le bel Antoine était étendu là, crispé, la bouche ouverte et les yeux renversés.

— Reconnaissez-vous la victime ? demanda M. de Marcillac à Julien.

— Non, dit celui-ci détournant la tête.

Et, d’un ton qui sentait le dégoût •

L’ASSASSIN DU BEL AîfTOlNE 143, — N'auriez-vous donc pu m'épargner ce spectacle ? • ‘

— Ainsi, reprit M. de Marcillac sans paraître avoir entendu l’observation, vous persistez à vous déclarer innocent du crime qui vous est imputé ?

— Je persiste, répondit tranquillement Julien.

— C'est bon, dit M. de Marcillac, la justice appréciera.

Et, faisant signe de la tête aux gendarmes :

— Emmenez cet homme!

— Tout promet une cause des plus ordinal-

res, dit M. de Marcillac à sa femme en déjeunant : un simple assassinat suivi de vol.

— Ah ! fit Hélène; et le coupable?...

— Le coupable n’a même pas le mérite de la difficulté vaincue. La victime couchait à deux pas de lui, la clef était sur la porte, il est entré; il a commencé par fouiller le secrétaire, mais le secrétaire était vide ; puis il a fouillé les effets, mais l’argent convoité n’y était pas non plus ; alors, il s’est tourné vers l’homme

qui dormait. Par précaution, sans doute, celui-

ci avait mis sa sacoche sous «on traversin.

Le coupable, pour s’en assurer, a tûté de la main , puis il a essayé d’amener la sacoche à lui, car c’était un voleur avant d’être un assassin ; il eût évité de tuer volontiers ; mais l’homme s’est réveillé, a voulu défendre son bien ; alors, il a frappé... d’un coup sec, au cœuri

— A vous l’entendre raconter, dit Hélène, on croirait que vous étiez là I

— AhI voilà, dit M. de Marcillac, c’est que nous avons heureusement, pour nous guider à la recherche de la vérité, les traces que le coupable a laissées après lui. C’est par ces précieux indices que le drame nous est raconté tout entier.

» Si je suppose, par exemple, que l’assassin a dû fouiller le secrétaire plutôt avant qu’a-

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE i47

près le crime, c’est que, s’il l’eût fait après, la petite tache de sang qu’il avait au doigt eût marqué d’abord non point le bord de la porte comme il est arrivé, mais celui du secrétaire.

» Si je dis que l’assassin a fouillé les vêtements, c’est que ces vêtements n’ont pu être jetés par hasard au pied de la chaise où on les a trouvés. Ils y étaient en tas, dans l’ordre contraire à celui où la victime avait dù les retirer, preuve suffisante qu’ils avaient été vérifiés un à un.

» J’ai dit que l’homme dormait : s’il n’eùt pas dormi, en effet, il se fût levé au bruit ; comme il était très-fort, il eût tenu tète à son meurtrier, et la lutte eût laissé des traces ; le cadavre eût été alors à distance du lit. Mais non, l’homme dormait, et, quand le coupable a tenté de s’emparer de la sacoche, il dormait

encore.

» Sous le traversin, une déchirure triangulaire du drap, que nous avions d’abord attribuée à la pointe mal assurée du couteau, a été évidemment produite parla boucle de la courroie qui sert à suspendre la sacoche. En effet, si l’assassin eût pris l’argent seulement après la mort de la victime, il l’eût pris sans brusquerie, partant sans dommage; mais, au con-' traire, il a tenté de s’en emparer pendant son sommeil ; alors, le dormeur s’est réveillé et le voleur a dû faire un mouvement rapide, d’où l’accroc que je vous signalais.

Il y eut un moment de silence. Madame deMarcillac regardait son mari les yeux fixes.

— Et le coupable? demanda- t elle lentement.

— Comment, le coupable?

— Oui; vous le connaissez?

— 11 y a au moins de fortes présomptions

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 149 contre un individu descendu hier à l’hôtel et qui refuse toute explication.

— Celui qui vous était signalé ce matin?

— Justement.

— Un homme jeune encore, disiez-vous ?

— Trente ans.

— Brun? demanda-t-elle après un moment d’hésitation.

On eût dit qu’elle craignait la réponse.

— Bon ! s’écria son mari, voilà que vous vous intéressez déjà à ce drôle l

— Eh bien , dit Hélène tranquillement, pourquoi pas?

M. de Marcillac sourit.

— Je n’abuserai pas de ma situation en laissant le champ libre à votre curiosité. Le prévenu est brun, en effet ; il a lés cheveux courts, la moustache courte, l’air décidé.

Chacune des paroles de M. de Marcillac

180 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE vint frapper tour à tour Hélène au cœur comme un coup de poignard. Pourtant, elle ne broncha pas. Il semblait que, pour le moment, cette nature irritable eût donné congé à ses nerfs. •

— Il arrive soi-disant d’Amérique, continua M. de Marcillac. Ils en viennent tous. Vous comprenez, l’Amérique, c’est loin. Le malheur est qu’il ne peut pas dire ce qu’il est venu faire ici. On ne traverse pas l’Atlantique pour venir coucher au Chapeau rouge et s’en retourner après. C’est au moins bien invraisemblable. Au fait, vous ne serez peut-être pas fâchée d’avoir le nom do cet intéressant personnage.

Un nuage passa tout à coup sur les yeux d’Hélène.

— Il dit s’appeler Joseph Guérin.

La jeune femme respira.

— Dieu soit loué I pensa-t-elle, il n’a pas donné son nom 1

Elle resta un moment silencieuse et reprit:

— Alors, cet homme est arrêté?

— Sans doute.

— Qu’est-ce donc qui l’accuse ?

— Mais tous les indices d’abord, et pardessus tout, son silence. Supposez un honnête homme injustement arrêté, se refusera -t il à donner les explications que la justice lui demande? Jamais, car ces explications ne peuvent que témoigner de sa bonne foi. Il dira : « Je suis venu ici dans tel but, j’ai fait cela, tels et tels m’ont vu ; celui-ci me connaît, il témoignera pour moi. » Et plus il y aura d’honnêteté chez cet homme, plus il devra prendre à cœur de se disculper de l’action criminelle qui lui est reprochée. Le contraire, vous l’a* vouerez, serait inexplicable.

— N’a-t-on trouvé aucun papier sur lui?

— Aucun. Ce n’est pas à dire qu’il fût arrivé les poches vides ; mais le drôle est prudent. Il y avait des cendres fraîches dans la cheminée. Les papiers qui le gênaient, il a dû les brûler.

— Mon billet 1 pensa Hélène.

Et elle revit en imagination, dans la chambre d’auberge, la lueur fugitive des papiers allumés par elle.

— Nous avons été plus heureux quant à l’arme, reprit M. de Marcillac ; on a trouvé sur l’accusé un couteau-poignard de petite dimension.

^ — AhI

— L’arme paraît intacte ; mais il faut dire que la blessure a donné à peine de sang ; et que, d’autre part, le drap du traversin porte une trace rouge pareille à celle qu’eût pu

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 153 y laisser une lame qu’on aurait essuyée.

— Enfin, demanda madame de Marcillac, non sans une certaine angoisse, il n’avait pas l’argent volé?

— Ah 1 pour cela, non I Mais il n’y aurait plus de doute alors et l’affaire serait trop banale. Le coupable n’est pas tellement inexpérimenté, Dieu merci! qu’il ne m’ait laissé quelque chose à découvrir. Qu’est devenu l’argent? c’est la question qui se pose naturellement. Eh bien, nous le saurons avant peu, j’espère; car déjà je tiens la piste. Il n’y a plus qu’à suivre... Mais brisons là, je vous trouble avec ces vilaines histoires et vous ne mangez plus.

Hélène ne parut pas avoir entendu les dernières paroles de son mari. Elle le regarda fixement, et, calme en apparence, mais l’anxiété au cœur :

— Quelle piste tenez-vous donc ?

— Nous sommes à peu près certains, répondit tranquillement M. de Marcillac, que l’inculpé n’a pas passé seul tout le temps qu’il est resté à l’hôtel. Il y a été rejoint dans la soirée par une personne qui a pu faire disparaître à temps le produit du vol.

— Ah I fit Hélène chancelante, un complice?

— Une femme !

A ce mot, elle se sentit suSbquée. Il lui sembla qu’une main invisible la serrait étroitement à la gorge. Elle eût voulu articuler une parole, qu’elle en eût été incapable. Du reste, elle ne songeait plus à interroger, elle était atterrée; elle aurait voulu fuir, cacher son visage, tordre ses mains, pleurer, que sais-je! Et il lui fallait jouer l’indifférence, rester froide et comme insensible à sa place, avec son mari devant elle.

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 188 — Ah 1 il faudra bien que nous la retrouvions, poursuivit M. de Marcillac, à qui, par bonheur, le trouble d’Hélène échappait. Madame Pamphile n’a fait que l’entrevoir au passage à travers son carreau, mais elle jure Dieu qu’elle peut la reconnaître à son allure, si ce n’est à son visage. Un des garçons aussi l’a vue. Tout ce monde-là nous aidera. Quant à l’inculpé, nous saurons le faire parler.

Madame de Marcillac, écoutant son mari, s’efforçait de se rassurer tout bas.

— Courage I se disait-elle, tout n’est pas perdu encore.

Soudain un violent coup de sonnette retentit. On entendit parlementer un moment dans l’antichambre ; puis la domestique entra, et, s’adressant à M. de Marcillac :

— C’est le maître du Chapeau rouge qui demande avec instance à parler à monsieur.

— Pamphile? s’écria M. de Marcillac ; qu’il entre I

L’aubergiste, son chapeau à la main, parut sur le seuil de la salle à manger.

— Eh bien, demanda M. de Marcillac, quoi de nouveau?

— M. le juge d’instruction voudra bien m’excuser, dit Pamphile en s’avançant avec embarras; si j’avais su déranger monsieur...

— Mais vous ne me dérangez pas du tout.

Asseyez-vous donc.

Pamphile prit le siège que lui tendait la domestique, et, après avoir épongé avec son mouchoir les gouttes de sueur qui perlaient sur son front :

< — Monsieur, voici la chose en deux mots :

Il m’est revenu à l’idée un détail que j’avais oublié en faisant ma déposition. Vous savez ce que c’est... la suffocation du premier mo-

ment. Quand on voit tout à coup, dans un hôtel bien famé...

— Au fait I dit M. de Marcillac, au fait I

— Voilà, dit Pamphile. Ça n’est peut-être pas bien important, mais peut-être aussi que c’est susceptible de servir. Enfin, c’est une remarque que j’ai faite hier, et, comme, depuis une heure, ça me trotte et retrotte par la tête, alors j’ai pris mon parti et je suis accouru vous trouver.

— Merci de votre empresseinent, père Pamphile. Il n’y a si mince détail à négliger en pareille aventure. Mais, encore une fois, au faitl •

— Vous connaissez peut-être bien Floquart dit Pamphile, Jean Floquart?

— Le jardinier ? ^

— Justement.

— Un paresseux^ un ivrogne.

Pamphile s’inclina.

— Je vois que monsieur le connaît.

— Parbleu 1 je le fais travailler. C’est bâti en hercule et ça vous a tout juste l’énergie d’un chiffon.,. Donc, mons Floquart?

— Mons Floquart était donc étendu hier sur le banc de pierre qui touche à ma porte. Comme ce banc-là reçoit le soleil, il y vient assez souvent... quand voilà le voyageur en question...

— Le jeune homme arrêté ?

— Oui ; quand voilà le jeune homme qui sort de l’hôtel avec un petit papier qu’il venait d’écrire, comme qui dirait une lettre à faire porter en ville. Sans doute qu’en voyant Floquart, il s’est dit : «. Yoilà mon homme! » car il a échangé quelques mots avec lui ; à la suite de quoi, il lui a remis le papier d’abord et quelques pièces blanches ensuite.

A cette révélation, l'œil de M. de Marcillac s’était éclairé tout à coup. Hélène écoutait, pâle comme un linge.

— La conversation a été longue ? demanda M. de Marcillac.

— Le temps de donner les instructions nécessaires.

— Et vous n’en avez rien entendu?

— Rien... C’est à peine même si j’y ai fait attention sur le moment. Je me doutais si peu...

— C’est bien, dit M. de Marcillac, je vous remercie.

— Ne croyez-vous pas, hasarda timidement Pamphile, que la lettre remise à Floquart pourrait être un avertissement donné à quelque complice ?

— Évidemment! vous parlez d’or, père Pamphile. Quelle que soit cette lettre, elle a

160 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE dû être déposée par Floquart dans un endroit précis qu’il n’a pas eu le temps d'oublier, entre les mains d’une personne dont il aura évidemment gardé le souvenir. Par lui, nous pouvons donc tenir le fil principal de cette afiaire, peut-être trouver la trace de cette femme mystérieuse que deux personnes de votre maison affirment avoir aperçue. En tout cas, le renseignement est précieux, d’autant plus précieux que l’inculpé prétend s’enfermer dans un silence absolu. Nous serions du moins fixés sur ses relations. Allons, allons 1 tout va bien, poursuivit-il en se frottant les mains. Il faut que j’interroge Floquart surle-champ. Je vais lui signer un mandat de comparution immédiate. Son adresse?

— Impasse des Moulins, je crois.

— J’ai presque envie d’y aller- moi-môme.

Madame de Marcillac dressa vivement la tête.

— Vous n’y pensez pas I dit-elle.

— Pourquoi donc ?

— Mais..., ajouta-t-elle en balbutiant, parce que Floquart n’est jamais chez lui... D’ailleurs, n’est-ce pas tous les mardis qu’il va travailler à Rouvières?... Oui, c’est bien le mardi son jour.

Elle respira profondément et reprit :

— Après tout, ce n’est pas une raison pour négliger de l’avertir. Envoyez -lui donc un mandat tout de suite. Comme cela, il n’y aura pas de temps perdu... Dès qu’il sera libre, il viendra.

Et ùientalement elle ajoutait :

— Il viendra, oui ; et alors, je serai là, je pourrai le prévenir, ne fût-ce que par un mot... par un geste... Obi il faut que cet homme se taise I il le faut 1 .

Puis, jetant un regard anxieux du côté de

162 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE son mari, qui apposait sa signature au bas d’un papier :

— Si je ne vois pas Floquart la première, se dit-elle, je suis perdue !

Être la première à parler à Floquart, ce fut pour quelques heures toute l’angoisse d’Hélène. Sombre angoisse I Ses appréhensions, vagues jusque là, avaient soudainement pris corps; elles s’étaient comme fondues en une seule appréhension ; appréhension terrible, impitoyable : celle d’entendre tomber sa condamnation de la bouche de cet homme I Donc, Hélène n’avait plus qu’une pensée !

acheter, à quelque prix que ce fût, le silence de Floquart.

Devant sa propre situation, elle oubliait alors celle même de l’homme qu’elle aimait.

Sauver son nom de cette sinistre aventure, pouvoir rester en face de son mari tête haute, c’était le seul but vers lequel tout son esprit tendait ; le reste s’était effacé pour elle !

Ah ! vous eussiez plaint cette femme à la voir, quand elle eut poussé derrière elle la porte de sa chambre 1 Ses traits, qu’une incroyable volonté avait soutenus jusque-là, trahirent à la fin la douleur; ses lèvres se crispèrent et l’égarement parut dans ses yeux. Folle, éperdue, passant la main sur ses tempes moites, elle appelait à elle sa raison en fuite, rassemblaità grand’peine ses idées en déroute.

Fallait-il aller au-devant de Floquart ou l’attendre ? Elle se le demandait !

Sa première idée avait été de jeter un châle sur ses épaules, de nouer vite un chapeau et

d’aller jusqu’à l’impasse des Moulins; mais que penserait-on de la voir en pareil lieu, si par hasard ou la rencontrait? cette démarche n’étonnerait-elle pas fort son mari, au cas où il en aurait connaissance? Et puis, si par malheur Floquart se croisait avec ellel Ohl non, il ne fallait pas songer à aller chez Floquart.

Elle l'attendit donc.

Quelle attente !

A chaque pas qui retentissait dans la rue, peu passante d’ordinaire, elle était à la fenêtre. Quand le silence même se prolongeait trop à son gré, elle y courait encore, interrogeant avec anxiété les deux côtés de la rue.

Cependant, à un moment, quelqu’un sonna avant quelle eût eu le temps de regarder. Elle descendit précipitamment l’escalier et arriva juste comme la servante ouvrait. Ce n’était pas Floquart. Elle crut devoir faire com-

166 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE prendre à sa domestique le motif de son empressement en la grondant de ne pas être venue ouvrir plus vite. Du reste, elle se repentit aussitôt de ses gronderies injustes et craignit qu’elles n’eussent laissé deviner son trouble.

Un moment, elle eut l’idée de s’installer avec quelque travail de couture dans la salle à manger du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue ; mais elle craignit encore que cela ne parût singulier, car ce n’était pas dans ses habitudes. Tout est terreur pour l’âme en faute.

Elle remonta dans sa chambre et s’y abandonna plus que jamais à ses pensées poignantes. Que dirait-elle à Floquart? comment adoucir, comment se rendre favorable ce sauvage ? C’était encore là des questions qu’Hélène s’adressait.

Elle n’ignorait pas que Floquart la voyait d’un mauvais œil. Quelques réprimandes un peu sèches, une menace de renvoi avaient jeté plus que de l'aigreur dans les relations du jardinier avec sa maîtresse.

Elle le voyait grommelant comme la dernière fois, et fixant sur elle un regard méchant. Ahl que n’eût-elle pas donné pour n’avoir jamais dit que de douces et aimables choses à œt homme l Que ne l’avait-elle félicité de sa tempérance! que ne lui avait-elle fait accepter une augmentation de salaire pour prix de sa paresse I Hélas l il n’était plus temps.

De quel ton Floquart prendrait-il les aménités tardives de madame de Marcillac ?

Sans se confier absolument à lui, il en fallait certainement dire assez pour lui laisser voir la situation. N’en abuserait-il pas?

L’esprit du mal donne souvent une singulière clairvoyance. Qui sait si,*depuis la veille, ce misérable n’avait pas soupçonné déjà quel rôle le hasarl lui avait donné? Qui sait s’il n’avait pas déjà flairé sa vengeance?

Et tout un jour se passa dans ces transes mortelles !

Ce jour-là, M. de Marcillac ne dînait pas chez lui. Cédant à de pressantes sollicitations, il avait promis d’honorer de sa présence un repas semi-officiel. Hélène dut à cette circonstance d’être, pour la soirée du moins, à l’abri de toute contrainte ; mais ses angoisses, loin de diminuer, ne firent au contraire que s’en accroître. Si son mari, par hasard, allait rencontrer Floquart! Elle devenait comme folle à cette idée.

Enfin, la soirée passa, bien lente, et la nuit bien lente aussi.

Le matin, elle attendit, anxieuse, l’heure où son mari serait levé. Le bruit d’une porte ouverte lui annonça qu’il entrait dans son cabinet. Elle se disposait à l'y rejoindre quand un coup de sonnette retentit.

Un individu qu’elle ne connaissait pas apportait une lettre pour M. de Marcillac.

Qu’était-ce que cette lettre? Tout l’inquiétait, tout lui semblait gros d’orages à présent.

Elle frappa discrètement .à la porte de son mari.

— Entrez, dit M. de Marcillac.

Et, surpris de la voir :

— Vous, madame 1 déjà levée! Qui me vaut le plaisir de votre visite ?

— On vient de vous apporter une lettre, dit Hélène. J’en attends une de Clarisse. N’y aurait-il pas erreur?

— Non, dit M. de Marcillac, qui venait de

rompre l’enveloppe et de déplier le carré de papier qu’elle contenait : c’est de M. le docteur Maury. Et tenez, justement au sujet de l’affaire du Chapeau rouge, à laquelle vous me paraissiez prendre intérêt hier. Le docteur a fait l’autopsie de la victime et m’envoie son rapport. Vous plairait-il d’en avoir connaissance?

Hélène fit de la tête un signe d’assentiment.

— Certainement, dit-elle en s’asseyant en face de son mari.

M. de Marcillac lut :

« Nous, soussigné, Jean-François Maury, docteur en médecine, etc., nous sommes rendu, etc., à l’effet de procéder à l’examen des plaies et blessures auxquelles a dû succomber le sieur Pérou (Antoitie), natif du Fresnois, et de rechercher par l’autopsie

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 171 quelles sont les lésions internes qui ont pu déterminer la mort, voir à quelle heure le meurtre pourrait avoir été commis^ connaître la nature de l’arme employée et toute autre circonstance pouvant éclairer l’action de la justice.

» La victime porte à la partie gauche du thorax, entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du sternum, une plaie pénétrante de la largeur de deux centimètres et demi, dont les lèvres, presque unies du côté du sternum, s’écartent de deux centimètres du côté opposé ; ce qui donne lieu de croire que la plaie a été produite par une arme blanche, un couteau assez large ayant un dos rond.

Peu de sang s’observe autour de la plaie... »

— Un couteau large à dos arrondi?... Comment I Ce ne serait donc pas l’arme qui est

entre nos mains?... interrompit M. de Marcillac.

Hélène eut un imperceptible mouvement de satisfaction.

« Vers la région du cœur, reprit le juge d’instruction poursuivant sa lecture. Des empreintes digitales, quatre à droite du cou, une forte à gauche, indiquent qu’une main vigoureuse a tenté la strangulation de la victime en même temps que le coup était assené de face et de haut en bas. Le corps ne porte aucune trace de violence.

» L’arme qui a produit la plaie externe a pénétré dans la poitrine. Elle y a déchiré le péricarde, ouvert le ventricule droit à son sommet, puis l’oreillette gauche, tranché l’artère pulmonaire transversalement. L’estomac, encore distendu... »

— Je VOUS fais grâce de ces détails, dit M. de Marcillac en tournant la page. Allons aux résultats.

« Des faits et des observations ci-dessus énoncés, nous croyons pouvoir conclure :

» 1® Que le sieur Antoine Pérou, surpris pendant son sommeil, a été, sinon étranglé, du moins serré assez fortement pour que les premiers efforts qu’il a dû tenter pour résister à l’attaque dont il était l’objet se soient trouvés paralysés;

» 2® Que la plaie pénétrante qui a déterminé la lésion déjà décrite a suffi pour donner la mort immédiatement, comme il arrive par la rupture d’un anévrisme des veines caves supérieure ou inférieure... »

— Tout cela est pleinement conforme à nos

suppositions, remarqua M.de Marcillac, mais voyons la suite.

« 3® Que la digestion était au delà de son milieu, c’est-à-dire approchant la troisième heure, ce qui semble établir que le sieur Antoine Pérou aurait été frappé environ trois heures après son repas, a

— Trois heures après le repas, fit vivement M. de Marcillac en posant le rapport sur la table ; mais cela nous donne juste onze heures, car c’est bien vers huit heures, d’après la déclaration de tous les gens de l’hôtel, que le bel Antoine a soupé. Or, c’est précisément comme onze heures venaient de sonner que le garçon Toussaint déclare avoir rencontré dans le corridor du premier étage l’individu que nous tenons. Il y a là un rapprochement

L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE 175 qui est loin d’être favorable au prévenu. Comment expliquer que, erraut autour de la chambre de la victime au moment même où le crime se commettait, il n’ait eu nul indice de ce qui se passait? S’il pouvait à la rigueur ne voir personne, il était impossible qu’il ne perçût aucun bruit. A défaut de cris, le mouvement de la lutte, la chute du corps surtout devaient le frapper. . .

— Mais, hasarda madame de Marcillac, ditil donc n’avoir rien entendu?

— Parbleu! il ne dit ni cela ni autre chose.

Il refuse absolument de parler ; excellent moyen pour ne laisser rien échapper de compromettant; seulement, si de la sorte on ne se condamne pas soi-même, c’est votre système alors qui vous condamne. — Du reste, repritil après un silence, tous les faits concordent jusqu’à présent à maintenir l’accusation.

— Ainsi le rapport de M. Maury achève de vous persuader de la culpabilité de cet homme?

— Ohl complètement, dit le juge d’instruction avec assurance. Reste maintenant à découvrir la complice...

Sur ces mots, la porte s’ouvrit et une servante annonça :

— M. Floquart.

M. de Marcillac s’enfonça d’un air satisfait dans son fauteuil de cuir.

— Voilà, continua-t-il, celui qui va, je l’espère, nous mettre sur sa trace.

Au nom de Floquart, madame de Marcillac avait tressailli. Elle regardait d’un œil égaré la porte béante, se demandant s’il fallait rester ou fuir.

Floquart entra.

On a déjà vu paraître ce personnage au

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 177 commencement de notre récit. De ce qu’il pouvait être au moral, nous avons donné jusqu’à présent une idée suffisante; au physique, c’était un grand blond fadasse, au geste nonchalant, aux membres grêles. Rien que d’insignifiant dans son visage imberbe, si ce n’est deux petits yeux incertains qui clignotaient sans cesse derrière ses cils blancs. Le dos était légèrement voûté, la tête un peu penchée, les épaules tombantes comme dans un état de lâche affaiblissement.

En entrant, il se redressa à demi, et, tout en achevant d’attacher les manches de son bourgeron bleu, fit quelques pas vers M. de Marcillac.

— C’est moi, monsieur le juge, dit-il.

Puis, se tournant vers Hélène :

— Compliments à madame.

Debout devant le fauteuil de son mari, ma*

dame de Marcillac poursuivait Floquart des yeux avec une indicible angoisse.

. — Monsieur m’excusera, dit Floquart, si je ne suis pas venu plus tôt. Hier, je travaillais hors ville. Je n’ai su que le soir, en rentrant, que monsieur voulait me parler. J’ai pensé qu’il était peut-être tard pour me présenter. Aujourd’hui, je suis venu matin pour être sûr de trouver monsieur.

— Vous savez peut-être ce dont il s’agit.

— Pamphile m’en a touché un mot. Pauvre garçon, il est oésespéré. Je comprends ça. Voyez-vous, monsieur, quelle affaire 1 Et quand je pense que, l’autre soir, j’étais là comme les autres et que je ne me suis douté de rien 1

— Ahl vous étiez chez Pamphile avanthier ?

— Eh 1 j’y suis resté toute la soirée comme à l’ordinaire... Dame, vous savez, jusqu’à

L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE 179 l’heure où l’on vous met dehors. Je le disais tout à l’heure encore à Pamphile : « Hein, c’est-il étonnant que nous n’ayons rien en-* tendu I » . ■

— Si vous n’avez rien entendu, avez-vous au moins remarqué quelque chose ? .

Floquart eut l’air de chercher dans ses souvenirs; puis, avec un léger mouvement d’épaules :

— Rien 1

— Ce soir-là, dit M. de Marcillac, en pas< sant les doigts sur son front d’un air significatif, vous étiez peut-être un peu...

— Un peu gris? fit Floquart; ohl je ne crois pas.

— Mettons un peu... en train. Je conçois alors que votre mémoire... Vous vous souvenez mieux, je l’espère, de ce qui s’est passé dans la journée. Une personne descendue à

rhôtel VOUS 'a chargé d’un petit messagè.

— Ahl oui, dit tout à coup Floquart: ça, • #

je me le rappelle fort bien.- . ^ *

Les yeux d'Hélètie et ceux de Floquart se rencontrèrent. La jeune femme eut un regard

it

désespéré: •

•Le jardinier sembla d’abord vouloir l’esqqivet ; puis il se rétourna tout à coup vers sa maîtresse et la considéra avec un air étrange.

— Le malheureux I pensa madame de Marciilac, il ne me comprend pas!

— C’était devant l’hôtel, n’est-ce pas? dit le juge d’instruction.

— Oui, je me vois encore comme si c’était

tout à l’heure. J’étais étendu de mon long sur

un banc qui est comme qui dirait là contre la porte. Un monsieur sort de l’hôlel,. un jeune homme... Paraîtrait que c’est lui qui a fait le coup, puisqu’il est arrêté.

L'ASSASSIN DU' BEL ANTOINE 181 Hîlène toussa légèrement. Floiuart tourna ^ la tête. Elle était blême, avec ses grands yeux démesurément ouverts.

Il continua tranquillement, la regardant toujours en dessous : ^

— Le monsieur vint à moi. « Es-tu homme à te charger d’une commission ? qu'il me dit,

— Oui, je réponds, si ça n'est pas long et si ^ c’est bien payé. — Tu es servi à souhait. —

Eh bien, ça va. — Voilà donc ce que c’est, qu’il me dit. Tu vas aller sur la place du Marché. Sur le trottoir à gauche,... à gauche en venant d’ici..., tu verras un garçon qui se pro mène. Il est en blouse bleue comme moi. avec un collier de barbe. Tu le reconnaîtras facile ment parmi les autres, à son chapeau rond en feutre, qui est noir avec une boucle en os au ruban. Tu lui remettras cette .le trc en lui di sant que c’est de la part do qui il sait. >>

Et, en me disant ça, il m’a mis dans la main U lettre et trois jolies pièces blanches Moi, j’ai fait la commission, comme de juste ; j'ai trouvé l’homme, je lui ai remis la lettre, et voilà !

. — Ah ! ditM. de Marcillac visiblement contrarié, c’était un homme?

— Oui, dit Floquart, un grand brun.

— Vous ne l’aviez jamais vu auparavant?

— Non.

— Semblait il du pays?

— Dame, je ne sais pas ; mais je dirais plutôt non.

— Il va falloir qu’on me cherche immédiatement cet homme-là.

Il prit une plume.

— Vous dites « grand, brun »?

— Oui, un collier de barbe, blouse bleue, feutre noir, avec la boucle en os.

— Et encore?

— C’est tout.

— Voyons, cherchez bien, il ne vous a rien répondu?

— Non; il m’a fait seulement signe de la tête comme ça, comme qui dirait « merci ».

— Et il était seul?

— Quand je lui ai parlé, tout à fait seul.

Depuis un moment, Hélène n’était plus la même. Elle écoutait, stupéfaite mais radieuse, les belles imaginations de Floquart,

— Ah I fit M. de Marcillac avec un geste de dépit, la femme nous échappe.

Et à Floquart :

— Vous pouvez vous en aller, mon ami; si j’avais encore besoin de vous, je vous ferais prévenir.

— Monsieur, . . . madame, . . . dit Floquart en saluant.

ISi L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE

— Vous prendrez bien un verre de vin pour vous rafraîchir, n’est ce pas, mon brave? fit Hélène.

— Ah 1 dit galamment Floquart en passant dans la chambre voisine, on est assez éduqué pour ne jamais refuser aux dames.

Il suivit madame de Marcillac dans la salle à manger.

Tous deux s’y trouvaient seuls.

Il regarda Hélène prendre elle-mcme un verre dans le buffet, déboucher une bouteille, et lui verser à boire d’une main qui tremblait. Alors, il saisit le verre plein et, toujours en la reluquant, le porta jusqu’à ses lèvres.

Hélène s’était assurée d’un coup d’œil que nul ne pourrait les voir. Elle s’approcha de Fioquart par derrière, et, d’une voix brisée par l’émotion :

— Merci, Floquart! dit-elle, merci! •*

L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE ISo

Le jardinier se retourna vivement :

— Pourquoi donc?

Hélène détourna la tête. Il vida son verre d’un trait, le posa sur le buffet, et, la fixant des yeux ;

— Ahl oui. j’entends, c’est relativement au freluquet d'avant-hier, n’est-ce pas? Paraîtrait que ça vous aurait gêné un peu si j’avais raconté à monsieur votre époux à qui j’avais porté sa lettre.

— Chut! dit Hélène tremblante en regardant la porte.

— Peuh! reprit -il à voix plus couverte, personne ne nous entend. C’est égal, je suis un bon garçon tout de même.

Il la regardait toujours.

Elle lui toucha la main en murmurant les mots ^'éternelle reconnaissance.

Floquart prit entre ses doigts osseux cette

186 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE petite main frêle ; il l’y garda un moment, et, se penchant vers Hélène :

— Dites donc, ma petite, faudra plus faire la pimbêche à présent!

— Impossible de rien découvrir sur l’individu dénoncé hier par Floquart, dit le lendemain M. de Maroillac à sa femme. J’ai mis sans succès notre monde en l'air; nous en sommes réduits, pour tous renseignements, à ceux que ce jardinier nous a fournis.

Il ajouta, après un moment de silence :

— Je vais encore voir à l’hôtel si l’on n’y peut découvrir aucun indice.

— Relativement à cet homme?

— Non, relativement à la femme; car, à

l’hôtel, c’est bien elle qu’on m’affirme avoir vue. Plusieurs en ont témoigné. Et puis je veux chercher... Quoi? Je ne sais encore. J’ai idée de me confier au hasard, qui est bien le plus franc des dénonciateurs et le guide le plus sûr. Il faut souvent si peu de chose pour nous mettre sur la voie, un bout de papier, un mouchoir, un ruban. Je suis retourné déjà sur le lieu du crime, je l'aurai mal inspecté; il y a certainement quelque chose que je devais voir et que je n’ai pas vu. J'y retourne.

Ces paroles de son mari laissèrent madame de Marcillac fort inquiète.

Les transes que le mensonge de Floquart avait pour un moment calmées, la reprirent de plus belle. « L'n bout de papier, un mouchoir, un ruban, » avait dit M. de Marcillac. Il suffisait donc d’un rien pour trahir son passage au Chapeau rouge. Pourvu que

le malheureux billet qu’elle avait jeté dans le foyer s’y fiit bien consumé tout entier 1 Ce fut sa première, sa plus poignante pensée.

D’autre part, qui l’assurait que, dans sa folle entrevue de l'autre soir, elle n’avait rien égaré qui pût témoigner contre elle ?

Elle monta dans sa chambre, toute troublée.

La première- chose qui attira son attention, comme elle entrait, fut sa robe posée sur une chaise — la robe qu’elle avait ce soir-là. Elle trembla de la voir ainsi exposée aux regards de tous les gens qui pouvaient survenir et l’alla vite pendre au fond de son armoire.

Alors, elle pensa aux autres effets qu’elle portait le même soir, et, se souvenant que l’hôtelière du Chapeau rouge avait juré à M. de Marcillac de reconnaître la femme qui

avait passé sous ses yeux, Hélène eut peur.

i90 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE Elle prit son manteau, son chapeau, son voile, et, regardant autour d’elle effarée, elle dit : — Où les cacherai-je ?

Et il lui semblait déjà que des doigts imaginaires étaient dirigés sur elle, et que des voix inconnues s’écriaient de tous côtés, :

« C’est elle, je la reconnais, c’est elle 1 » Hélène roulât, son manteau au fond d’un coffre; puis elle reprit son chapeau d’une main fébrile, en coupa les rubans, en arracha les dentelles, en arracha les fleursqu’elle distribua dans des cartons séparés, puis elle tordit la carcasse et la jeta aux débris avec les morceaux lacérés de son voile.

Et son mouchoir et ses gants, qu’en auraitelle fait? Hélène se rappela tout à coup que, comme Julien la reconduisait, elle avait failli perdre un de ses gants. Qu’étaient ils devenus l’un et l’autre?

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE i9I

La jeune femme ouvrit un coffret où elle avait coutume de les serrer. Ils n’y étaient pas. Elle eut une sueur froide. Elle songea à sa robe. Elle la retira vivement de l’armoire et tâta les poches. Le m3uchcir s’y trouvait, par bonheur, et les gants aussi.

En tirant le mouchoir, un petit carré de papier était tombé par terre. Elle le poussa négligemment du pied, et, toute à la satisfaction d’avmr retrouvé les objets qu’elle portait, s’occupa de les faire disparaître les uns après les autres.

Ce ne fut qu’un moment après que, ses yeux se portant par hasard vers le plancher, elle revit le papier, et se rappela qu’il s’était échappé do sa poche. Elle le ramassa.

C’était un morceau de journal plié et replié sur lui mènie jusqu’à former seulement un petit carré dur et épais. Sur un de ses angles

i92 L ASSASSIN DU BEL ANTOINE le carré était froissé et même un peu luisant, comme s’il eût fait l’office de cale sous un objet lourd.

Hélène déplia l’imprimé. Il était sale et froissé ainsi qu’un papier qu’on aurait gardé quelque temps dans la poche. Elle le replia lentement, se demandant d’où cela lui venait.

Tandis qu'elle cherchait, l’idée du gant tombé lui revint à l’esprit. Elle revit Julien, se penchant sa bougie à la main et ramassant... quoi? le gant sans doute, oui, le gant... et encore? un carré do papier; oui, ce carré môme qui gisait au pied de la fenêtre. Elle se rappela l'avoir entré machinalement dans sa poche.

C’était un détail bien insignifiant, sans doute, mais il se rattachait à sa visite au Chapeau rouge, et, à cause de cela, elle ne put s'empêcher d’y prêter une certaine attention.

Elle resta donc les jeux longtemps arrêtes sur cechiiïon de papier. Mais que lui disaitil ? Rien.

Elle l'ouvrit encore et le retourna.

Sur la marge blanche du journal, on avait griffonné çà et là quelques lignes au crayon. A un endroit :

dû G francs.

Ailleurs, dans un coin déchiré :

lundi à tr..^ jeudi chez moncieur,

La suite de ce memento manquait.

Une seule chose frappa madame de Marcillac, le mot moncieur, écrit par un c.

En froissant le papier et le jetant au fond du foyer, elle pensa :

— Singulière orthographe 1

M. de Marcillac était encore à vingt pas de i’hôtel, que déjà Pamphile accourait vers lui avec empressement.

— C'est une bonne idée qui vous amène, monsieur, dit-il en mettant sa casquette à la main ; je me préparais justement à aller vous trouver.

— Vous avez du îiouveau ?

— Oui, monsieur... Vous allez voir ce que c’est. Après ça, vous trouverez peut-être que j’ai mal fait. Enfin, si j’ai mal fait,

ce n’est pas faute de précautions. Celte chambre là-haut, celle où ce pauvre Antoine a été frappé, se trouvait toujours dans le même état. Ma foi, c’était désagréable.

D’abord, c’était une chambre qui me faisait défaut; et puis, depuis le malheur, nos femmes ne pouvaient plus passer devant sans faire des cris. Les femmes, vous savez, c’est un peu nerveux. J’ai pensé qu’il n’y aurait pas de mal à purifier ça.

— Ah ! vous avez fait ranger la chambre ?

dit M de Marcillac contrarié.

— On y est occupé dans ce momonl ci ; monsieur m’excusera si je n’ai pas été le voir pour ça. Du reste, je me suis mis en mesure en demandant à M. Voilrin. Il m’a dit qu’il n’y voyait pas d'inconvénient... Si voik voulez pourtant qu’on interrompe?

— Ohl maintenant...

— C’est égal, dit Pamphile avec zèle, je peux faire arrêter.

Et, comme l’hôtelier arrivait avec son interlocuteur devant la porte d’entrée, il franchit le seuil d’un bond, et, appelant dans l’escalier :

— Toussaint! Toussaintl

— Monsieur? fit une voix de femme.

— Ah ! c’est vous, Louise, reprit Pamphile ; dites à Toussaint de laisser le n° 3.

Et il revint vers M. de Marcillac.

— Ah çà! dit le juge d’instruction, vous m’annonciez du nouveau?

— Oui, monsieur.

II fit entrer M. de Marcillac dans la salle du rez-de-chaussée et prit sur le comptoir un objet qu il lui présenta.

— Voilà la chose.

— Un couteau?

— Celui avec lequel le crime a été commis.

L’ASSASSIN Dü BEL ANTOINE

M. de Marcillac prit l’instrument.

— D’où vient cela?

— Delà-haut... Vous n’aviez trouvé sur l’individu qu’un petit couteau bien propre.

— Oui, et qui, de l’avis de M. Maury, ne paraissait pas s’adapter exactement à la blessure. 11 paraît que le docteur avait raison. Ce qui m’a trompé, c’est cette légère tache de sang à la tête du lit. On eût dit qu’une lame y avait été essuyée.

— En effet, il y avait eu frottement, mais de cette lame-ci, non de l’autre. Le couteau se sera essuyé tout seul sur le drap, à ce qu’il nous a paru au moins, en tombant derrière le traversin entre le matelas et le bois de lit, où nous l’avons trouvé.

— Tout cela est bien raisonné, Pamphile, dit M. de Marcillac, qui continuait de tourner et retourner le couteau entre ses doigts. Un

côté de la lame est à peine taché. C’est celui qui aura frotté le long du drap. Bonne trouvaille’ 1

Il regarda encore l’arme.

— Il y a pourtant une chose que je ne m’explique pas, reprit-il: c’est comment cet homme se serait précautionné d’un couteau droit de celte espèce, plus embarrassant qu’un couteau de poche.

~ Attendez donc, s’écria Pamphile, je ne vous ai pas tout dit, c’est un couteau de la maison.

— lin couteau à vous ?

— Oui; on le cherchait depuis deux jours dans tous les coins, mais sans pouvoir mettre la main dessus.

— Comment expliqueriez-vous donc que ce couteau fût tombé entre les mains de l’accusé?

2('0 L’ASSASSIN DU BELANTOlîXE

— Oh! c’est bien facile! réponilit Pamphile. On le lui a mis avec son couvert en lui servant à dîner.

M. de Marcillac dressa la tête.

— Vous êtes sûr de cela?

— Tout à fait sûr. Louise se le rappelle parfaitement. C’est elle qui le servait.

— Comment peut elle affirmer que c’est précisément ce couteau-là?

— Rien de plus simple. Nos couleaui de table sont tous ronds. De très-bons couteaux ; ils n'ont qu'un défaut, ils ne coupent pas.

Louise, flairant un voyageur de distinction, — elle a du flair, celte fille-là I — a repris le couteau rond qu’elle lui avait donné d’abord, pour le remplacer par celui que vous tenez et qui coupe. C’est le seul qui ait une virole plate en argent. Oh ! il n’y a pas à s’y tromper, et Louise est bien sûre de ce qu'elle dit.

— Dtî plus en plus précieux, Pamphile. Ma parole 1 vous êtes la perle des juges d’instruction et je ne suis qu’un enfant auprès de vous.

Pamphile inclina, souriant et confus, sa grosse télé rubiconde.

— Maintenant, demanda-t-il, si vous voulez monter?

— Je veux bien, dit M. de Marcillac, quoiqu’à présent ..

Il n’y avait plus rien à faire pour lui, en effet, dans la chambre n° 3. Les meubles y étaient tous en désordre, le lit vide, les matelas é[>ars au milieu de la chambre.

— Passons, dit-il. Ceci est vu. Et l’autre chambre

— Celle de l’accusé ?

— Oui.

— On n’y a pas encore touché.

— Bien, fit le juge d’instruction.

Pamphile lui ouvrit la porte du n® 5,

Le juge promena autour de lui un regard inquisiteur.

La chambre était dans le même état où Julien l’avait laissée.

A droite, le lit avec la couverture rejetée, comme s’il venaitseulement d’être quitté tout à l’heure; de chaque cô'.é du lit, une chaise; à gauche, une espèce de sofa d’un autre âge, et à côté une petite table à dessus d’acajou; enfin des patères jaunes près de la porte.

L’ensemble était froid et triste. Rien sur le carreau, rien sur les meubles, rien sur les murs ; sans ce lit découvert, on y eût difficilement soupçonné le passage de quelqu’un.

— Il n’y a pas d’armoire dans cette chambre? demanda M? de Marcillac.

— Non.

— Pas même un tiroir à cette table?

— Pas de tiroir.

Après avoir interrogé, mais sans succès, les quatre coins, le mari d’Hélène se jeta sur le sofa.

— Décidément, j’ai moins de chance que vous, Pamphile: je ne trouve rien.

A ses pieds, il y avait comme des traces confuses de pas. Il les considéra un moment, puis se rejeta en arrière tourné du côté du jour. Entre la fenêtre et lui se dressait la petite table en acajou que venait frapper la lumière. Elle se présentait à sa vue obliquement, ce qui faisait d’autant mieux ressortir l’épaisse couche de poussière dont elle était couverte.

— Diantre I dit-il , en se tournant vers Pamphile, je vois que vous n’époussetez pas tous les jours.

Pamphile, qui avait la serviette à la main.

20i L’ASSASSIN Dü BEL ANTOINE Ht mine de vouloir la passer sur la table.

— Ahl dame, dit il, quand une chambre, n’a pas été occupée depuis longtemps...

M. de Marcillac l’arrêta.

— Attendez donc 1

Il s’était dressé et regardait le dessus du meuble avec attention.

La couche de poussière avait été effacée et rayée en plusieurs endroits; mais ce qui le frappait le plus, c’était, sur le bord, la trace de doigts effilés qui s’y étaient appuyés.

— Une main do femme ! pensa iM. de Marcillac ; ce Guérin soutiendra difficilement qu’ilh’a reçu personne ici.

Il se pencha sur la table avec un intérêt que chaque instant augmentait.

Au milieu de traces vagues, il y en avait une semi-circulaire, comm’e si l’on eût posé sur la table un chapeau de femme. On voyait

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 205 distinctement auprès la trace d’un frôlement de rubans. Pourtant, le juge d’instruction hésitait encore, quand un detail suffit à dissiper tous ses doutes.

Sur un point où une dentelle avait posé, le tissu à jour, sous une pression quelconque, s’ét iit imprimé à la surface du meuble avec une entière netteté.

M. de Marcillac devint pensif.

— La femme qui est venue ici, se disait il sans quitter la table des yeux, a retiré à coup sûr son voile et son chapeau. Elle y est donc restée un certain temps et n’est pas venue au seul moment du crime. Ce ne peut être une complice subalterne. Celte femme est l’amie de cet homme, sa maîtresse peut-être. C esl bon ! par elle, je le tiens.

Il promena encore ses regards autour de lui.

is

— Les meubles sont bien là à leur place ordinaire ? demanda-t il à Pamphile, en lui indiquant les deux chaises aux côtés du lit ; elles no paraissent pas avoir été dérangées par celui quia habité cette chambre.

— Je ne pense pas quelles l’aient été, dit Pamphile.

— C'est cela, pensa M. de Marcillac, regar- (Tant les traces vagues au pied du sofa, ils se sont assis là, tous les deux, côte à côte. — AhI Pamphile, coatinua-t il à voix haute, je suis content de ma matinée. L'inculpé pourra nier tout à son aise qu’il ait reçu une femme ici ; maintenant, j'en suis sûr.

Il fit un pas pour sortir, puis, se retournant vers Pamphile :

— Vous êtes libre d’épousseter maintenant.

Pamphile s’inclina en esquissant un sou-

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE Î07 rire et sortit pour escorter son visiteur jusqu’en bas.

Sur la porte, ils trouvèrent dame Pamphile en grands pourparlers avec le facteur. Celui-ci, avec le zèle d’un porteur qui tient à vider sa boîte, voulait absolument lui faire accepter une lettre qu’elle s’obstinait à ne pas prendre.

— Je vous dis, répétait-elle pour la dixième fois, que nous n’avons personne ici de ce nom là.

A la vue de son mari, elle reprit la lettre qu’elle venait de remettre dans la boîte du facteur, et, tendant cette lettre à Pamphile :

— Voyons, connais-tu personne ici qui s’appelle?...

— Non, personne, dit Pamphile en épelant l’adresse à demi-voix.

31. de Marcillac se pencha négligemment pour lire par-dessus son épaule.

Il fut pris d’un tressaillement indicible.

— Lui, balhutia-t il, lui, vivantl

La lettre qui était entre les mains de Pamphile passa tout à coup entre les siennes.

Il la dévora des yeux, haletant, farouche; et le bouleversement de ses traits fut tel, que les trois personnes présentes pâlirent en se regardant.

C’est que, sur l’enveloppe, 31. de 3Iarcillac venait de lire ces mots :

Monsieur Julien Grandier,

Hôtel du Chapeau rouge.

Lui vivant 1 Celle pensée vint frapper M. de Marciîlac d’un coup droit, en pleine poitrine.

A la seule lecture de ces deux noms accolés;

« Julien Grandier, » il vit se dresser devant

lui l'ombre de son rival inconnu. Sa haine ne' fut pas h ’sitante un seul instant. Il ne se dit pas : « Est-ce bien ce Grandier-là ? n’est-co pas un autre? » Non, sur-le champ il se dit :

« C’est lui ! »

Eh parbleu! n’était-ce pas tout simple que sa femme lui eût menti! Ne sauvait-elle pas,-

ainsi celui qu’elle aimait! Entre le vengeur et l’infâme, elle avait ouvert un abîme: la mort; et, à l'abri de cette mort supposée, donnait sans crainte un libre cours aux relations passées. Et lui, stupide, il s’était laissé prendre à ce leurre enfantin 1 O rage 1 ô douleur ! ô honte 1

Il était là, debout, pris d’une folle stupeur, regardant toujours la lettre malencontreuse ; puis il pensa soudain qu’on devait le regarder. La raison lui revint.

— Allons doncl se dit-il, je suis foui Quelques secondes lui suffirent pour rendre aux muscles de son visage la sérénité qu’une secousse trop vive leur avait fait perdre. Ce fut presque froidement que, s’adressant à Pamphile, il lui demanda :

— Alors, il vous est tout à fait inconnu, ce Julien Grandier?

Si bien maître qu’il fût de lui-même, à ce nom, sa voix, malgré lui, trembla.

— Tout à fait, s’écrièrent ensemble les époux Pamphile.

— C’est étrange, dit M. de Marcillac.

Pamphile alla prendre un registre au fond de son comptoir.

— Nous n’avons, en ce moment, que deux voyageurs : M. Leverd, le charpentier de Saint- Marcellin, etun commis-voyageur, monsieur...

monsieur Brilsch.

En disant ces mots, Pamphile avait ouvert son registre. M. de Marcillac le lui prit des mains et tourna les pages avec vivacité.

— Je ne vois pas le nom de Joseph Guérin.

— Non, il n’y est pas, dit Pamphile embarrassé ; monsieur m’excusera, nous avions tant à faire ce jour-là I On ne savait où donner

de la tête. Je n’ai plus pensé à demander au

voyageur son nom.

M. de Marcillac fit un geste d’impatience.

— Il faudrait se conformer plus exactement que cela aux règlements de police. Vous vous attirerez des désagréments, monsieur Pamphile.

L’hôtelier se confondait en explications et en excuses.

— Qui me dit à présent, poursuivit M. de Marcillac, que quelque voyageur du nom de Julien Grandier ne s’est pas vraiment arrêté ici?

— Ohl monsieur le juge d’instruction peut être tranquille. L’individu arrêté est bien le seul auquel on ait négligé de présenter le registre. C’est un oubli extraordinaire; car on sait si ma maison est bien tenue I . M. de Marcillac déposa le registre sur une

L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 213 table pour donner encore un coup d’œil à la lettre qu’il avait gardée à la main. Tout à coup il tressaillit. Une idée étrange venait de frapper son esprit. Julien Grandier, Joseph Guérin, c’étaient les mêmes initiales... si ^ï’était aussi le même homme !

Qui prouvait, en effet, que l’individu arrêté s’appelait vraiment Guérin ? Il n’avait aucuns papiers. Ceux dont il pouvait avoir été porteur , tout faisait croire qu’il les avait brûlés. Chose louche.

D’où savait on qu’il s’appelât Guérin? Uniquement par sa déclaration. Mais la plupart des inculpés, dans le même cas, ne s’efforcent-ils pas, d’ordinaire, de dissimuler leur identité en donnant à la police un faux nom?

Un maladroit donne le premier nom venu ; un homme habile songe qu’on peut consulter la marque de son linge.

an L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE

— Je garde celte lettre, dit M. de Marciüac un peu troublé.

Il sortit, allant droit devant lui, et, tout en marchant, il se disait :

— Qui sait si je n’en ai pas là, sous celte enveloppe, plus long que je n’en voudrais savoir 1

Alors, le nom de Julien Grandier sonnait comme un glas sinistre à son oreille. Et il se demandait :

— Si Julien Grandier et Joseph Guérin ne sont qu’un meme individu, quel a pu être le motif de ce traveslissement? La culpabilité du prévenu d’abord... puis encore?

Il s’arrêta. Par un rapprochement étrange et avec cette rapidité vertigineuse de la pensée, deux tableaux s’offraient du même coup à son esprit.

Dans le premier, il se voyait franchissant

- le seuil de la petite salle basse du Chapeau

'rouge. Debout devant lui, l’inculpé, interrogé • par M. Voitrin, paraissait hésiter un moment à donner son nom; et, quand il balbutiait celui de Guérin, M, Voitrin disait 'jl lui semblait l’entendre encore) : « Vous n’en paraissez pas

bien sûr? »

Dans le second, il se représentait l’intérieur de la chambre d’hôtel qu’il venait de visiter il n’y avait qu’un instant. Sur le sofa, il voyait vaguement l’accusé, et près de lui, côte à côte, une femme... ô terreur! une femme qu’il avait peur de regarder en face !

M. de Marcillac devint blême. La jalousie, spectre horrible 1^ venait encore une fois de • s’attacher à cet homme. En vain il la repoussait, en vain il cherchait à se dégager de sa folle étreinte, elle était comme rivée à lui, et son doigt lui montrait les plus atroces images.

et sa bouche railleuse lui soufflait aux dreilles •

raille angoisses.

— Non, s’écria t-il, non, cela n’est pas pos-sible 1 Et quand Joseph Guérin serait Julien Grandier, n’y a -t-il donc qu’un Grandier au monde? Non, ce ne peut être celui-là!

Et la jalousie alors lui disait :

— Quel besoin cet homme avait-il <i’uno complice? Ne pouvait-il disparaître avec l’argent? Mais non, la femme est venue à l’hôtel pour lui seul; et lui n’est peut-être venu à V... que pour elle! Ah! tu cherchas cette femme bien loin... si tu regardais près de toi !

— Mais tout l’accuse, se disait-il encore.

Et la jalousie à son tour :

— > C’est son silence par-dessus tout qui l’accuse. Et pourquoi se tait-il?

^ — Pour ne pas se dénoncer.

— Dis donc : pour ne pas la trahir !

M. de Marcillac avait pris le chemin de la prison. Sur le point de soulever le marteau, il s’arrêta pour reprendre du calme. Un moment après, quand on lui ouvrit, son visage ne trahissait rien des secrètes pensées qui l’agitaient.

— Veuillez me faire amener le nommé Joseph Guérin , dit-il au concierge de la prison.

Il entra au greffe, une petite salle nue, pavée do briques, avec un plafond voûté et des murs blanchis à la chaux; dans un angle, une table de bois noir surmontée d’un casier renfermant de gros registres et quelques cartons verts. Il prit une des chaises de paille adossées à la muraille et s’assit. Sa main, qu'il appuyait à la table, était comme agitée d’un tremblement léger.

M. de Marcillac se mordit la lèvre.

— Alois, reprit-il, je n’ai pas besoin de vous demamier la permission de l’ouvrir.

Et aussitôt il en brisa le cachet.

Julien pâlit un peu, car il avait reconnu l’écriture de Clarisse; pourtant, il ne sourcilla point.

Voici quel était le contenu de la lettre :

« Mon ami,

^ Que faites vous à V...? Nous sommes inquiets. Revenez vite. Il le faut et pour elle et pour vous.

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