CL
M. de Marcillac lut attentivement ces lignes des yeux. Sur les derniers mots il s’arrêia.
« Pour elle î » Qui cela pouvait il être ? 11 fut sur le point de froisser le papier ; mais il se retint, et, le pliant avec lenteur :
2i0 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE
— En effet, dit-il, ce n’est pas à vous que cette lettre s’adresse. Il y est question de visites à des amis.
Julien ne put réprimer un mouvement de satisfaction.
— Or, ajouta M. de Marcillac qui le guettait des yeux , je no sache pas que vous ayez ici aucun ami... Vous l’avez déclaré du moins.
Le prisonnier se taisait.
— Ahl se dit M. de Marcillac, il va bien falloir que tu parles.
Alors, il se renversa négligemment sur sa* chaise, et, tout en se battant les ongles avec la lettre fermée :
— Je vois que vous persistez dans votre mutisme. Soit. Nous ne vous demanderons pas d’être causeur, si la causerie vous déplaît.
Dieu merci, les explications que vous nous
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 521 refusez, nous les aurons bientôt de bonne source.
Julien dressa la tête.
— Oui, appuya M. de Marcillac, par votre complice.
— Quel complice?
— La femme qui a passé avec vous la soirée du n.
— Une femme, s’écria Julien, c’est faux!
En disant ces mots, il s’était levé, ardent, impérieux, et un tressaillement agitait ses lèvres devenues blanches.
— Comme il l’aime! pensa le juge, pour qui cette négation passionnée était plus qu’un aveu.
Et, d’une pâleur -livide, mais calme sur son siège, il poursuivit :
— Pourquoi nier? Nous avons la certitude de son passage à l’hôtel. On l’a vue. Sa trace.
que des preuves palpables nous permettent do suivre, est aujourd’hui connue. Quelques heures encore, un moment peut-être, et elle sera entre nos mains.
— Erreur I erreur ! répétait Julien. Vous mettrez 'a main sur une innocente.
Alors, Julien vitdevantlui Hélène chancelante, Hélène découverte, déshonorée, perdue, perdue par sa faute. Le sang lui monta au front à cette pensée.
M. do Marcillac branlait la tète avec un air de doute ;
— Il n’y a qu’un coupable ici I s’écria Julien avec feu, il n’y a qu’un coupable :
moi I
Ce fut au tour du mari d Hélène de se lever.
— Ah ! dit il, vous avouez ?
— Eh bien, oui! dit Julien, j’avoue tout.
Ne cherchez pas ailleurs uae complice ima-
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE Î23 ginairps. J’ai fait le coup seul, je l’affirme. . — Vous êtes l’assassin du bel Antoine?
— Oui Je vous répète que j ai tout fait, moi, moi seul ; je vous raconterai, si vous voulez, de quelle façon cela s’est passé ; je vous dirai quand, pourquoi, comment.
M. de Ma rcillac l’écoutait les lèvres serrées. Il alla ouvrir une des portes et appela :
— Michel, envoyez-moi M. Liébaut.
Puis, se retournant vers Julien :
— Le greffier va prendre immédiatement acte de votre déclaration.
Alors, il se rassit; et quelqu’un de moins troublé que Julien eût pu saisir un mouvement de joie âpre à travers les lignes sévères de son visage.
Le greffier entra, sa plume de fer à l’oreille. Il prit pla. e devant la table, tira d’une chemise de papier gris une grande feuille blanche
en tête de laquelle Julien put lire ces mots : Cour impériale; puis, après quelques traits de plume préliminaires, il demanda le nom du prévenu :
— Joseph Guérin, dit Julien.
— AhI dit M. de Marcillac, vous y tenez.
Et gravement :
' — Vous vous reconnaissez coupable d’avoir assassiné, à l’hétel du Chapeau rouge, dans la soirée du H octobre, le nommé Antoine Pérou, cultivateur au Fresnois?
— Oui.
— Vous vous reconnaissez également coupable d’avoir, au même lieu et le même jour, volé le contenu d’une sacoche retrouvée vide derrière un des murs de l’hôtel et dont ledit Pérou était porteur ?
— Oui.
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 22r>
Julien passa la main sur son front où la sueur perlait.
— Donnez les détails des circonstances qui ont accompagné le crime.
— Je vais vous dire tout ce que je me rappelle, dit le jeune homme avec un soupir.
Pourtant, je ne vous promets pas de toujours me souvenir. Dans ce moment-là, voyez vous, je n'avais p is la tête à moi. Je suis monté sur les huit heures à ma chambre. Là, je suis resté seul longtemps ; j’attendis d'abord que le voyageur montât; j’attendis qu’il s'endormît. Il était à peu près onze heures quand je suis entré. L’homme était dans son lit. Il a levé la tête ; alors j’ai compris qu’il fallait me débarrasser de lui. Il y avait là un couteau, je l’ai pris...
— Pardon, une servante de l’hôtel affirme vous avoir donné ce couteau à table, en même temps que votre couvert.
22t) L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE
— Ah ! c’est possible!... Alors, j’ai gardé le couteau. J’avais donc raison, puisque j’ai eu à m’en servir.
— Vous n’avez frappé qu’un coup ?
— Un seul, et puis je m (suis enfui.
— Avec l’argent?
— Avec l’argent.
— Qu en avez-vous fait?
— Je l'ai caché.
— Ahl fit M. de Marcillac gouailleur,...
où cela?
— Je montrerai l’endroit.
Il y eut un moment de silence ; après quoi,
le juge d instruction reprit :
— Vous aviez auparavant jeté la sacoche?
— Oui.
— Quel en était le contenu?
— Je ne sais plus; je vous le dis, j’étais fou.
M. de Marcillac le dévorait des yeux. II dit :
— Continuez.
Julien continua.
Il poursuivit follement, au hasard, mais avec une chaleur désespérée, le récit de son crime imaginaire. Aux questions de M. de Marcillac, quelles qu’elles fussent, il avait toujours une réponse à donner; et le magistrat, attentif et anxieux, l’écoutait.
Chose étrange! tant que cet homme s'était tu, le juge d instruction n’avait pas douté un moment de sa culpabilité ; et maintenant, au contraire, plus cet homme parlait, et plus il s'accusait lui-môme, plus le doute envahissait son esprit. N'importe, il ne l’arrêtait pas.
A plusieurs reprises, il eût pu lui démontrer le désaccord évident de certaines allé-
2J8 L’ASSASSIN du bel ANTOINE gâtions : il n’en faisait rien pourtant. Il écoutait, grave, silencieux, et sa lèvre crispée esquissait par moments comme un amer sourire,
N'était ce pas son insaisissable rival qu’il avait là, effaré, sous les yeux; ce Julien tant de fois maudit, appelé tant de fois I N’était-ce pas ce rival heureux qu’il entendait s’immilier lâchement devant lui I II se plaisait au moins à le croire. Pour échapper à ses soupçons, l’amant d’Hélène se couvrait lui-même do honte et d’ignominie. Quelle vengeance plus amère ce jaloux eût-il pu rêver !
D’un coup, il avait oublié toutes les présomptions qui lui faisaient autrefois accuser le prisonnier avec tant d’assurance. Il ne se demandait pas maintenant : « Serait-il innocent? » Il voulait qu’il le fût. Il se disait : « Il l’est! »
Et c’était le magistrat austère, l’homme de la justice et de l’équité qui se parlait ainsi dans sa fièvre. Sinistres abîmes du cœur)
L’interrogatoire une fois terminé, Julien dut encore en supporter la lecture faite par le greffier d’une voix nasillarde, puis il y apposa sa signature et put enfin se retirer.
M. de Marcillac, de son côté, ne tarda pas à quitter le greffe; il avait besoin de respirer. L’air du dehors vint heureusement calmer l’irrilaUon de ses nerfs.
Alors, il se demanda s’il ne venait pas de faire un mauvais rêve, ou si, tout au moins, les idées qui lui battaient le cerveau n’étaient pas seulement le résultat de son imagination surexcitée.
Il compara certains points des dépositions de Julien avec les indices que lui-même avait recueillis, et trouva qu’ils coïncidaient assez
bien. Quant aux points qui lui paraissaient encore obscurs, il n’y avait rien d’étonnant à cela. Quel est l’accusé qui ne se contredit pas de la meilleure foi du monde ou ne se tait pas •à dessein? Quel est celui qui conserve sûrement. aj rèsque la fièvre du crime est passée, la conscience de tous ses actes?
C’est ainsi que le doute, repoussé tout à l’heure, reprenait pied peu à peu dans son esprit.
Il rentra chez lui fort troublé, se disant toujours : « Si c’était lui pourtantl » et pensant : « Je le saurai bien, après tout. Ma femme, elle aussi, se trahirai »
Hélène le reçut souriante.
— Ma foi, lui dit-il, l'aflaire du Chapeau rouge est à peu près terminée. Le jeune homme arrêté vient de faire l’aveu de son crime.
— Ah ! dit simplement Hélène.
— Il a donné les détails les plus circonstanciés... Je croyais que vous vous intéressiez à lui?
— Oui, dit Hélène, quand je le croyais in- ‘ nocent; nrais, du moment que...
Elle dit cela sans fa(;on, presque négligemment, tout en jugeant l’effet produit par des fleurs qu’elle rangeait dans une corbeille.
M. de Mareillac fut étonné de tant d’assurance. Il pensa :
— Nous verrons bien plus tard 1 Pour Hélène, lorsque le bruit de la porte du cabinet qui se refermait lui eut bien assuié que son mari n était plus là, elle jeta loin d’elle les flemrs qu’elle tenait encore ; puis, croisant ses mains, fixe, avec les yeux démesurément ouverts :
— Pourquoi s’est-il avoué coupable ? se de-
232 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE manda t-elle. Il n’en avait pas besoin si on ne l'eût poussé à bout. Mais on lui aura dit qu’on enait la trace de sa complice, qu’on cherchait la femme. Alors, il aura parlé. Oui, ce ne peut être que cela.
Ses doigts noués se tordirent dans une contraction suprême, et elle s’écria :
— Ah! misère! misère! Julien accusé d’assassinat! Quelle fatalité atroce nous poursuit donc tous les deux ! Et j’oubliais, pour ne penser qu’à moi, celui qui se dévoue si généreusement... Lâche esprit que je suis! Mais je le sauverai ; oui, je chercherai le coupable, je le trouverai ! Il est impossible que les ténèbres qui enveloppent ce crime mystérieux UC se dissipent pas à la fin. Julien! Julien! je t’aime ! Je ne veux pas qu’on te condamne !
Sauver Julien! Comment? En y songeant, Hélène se rappela plusieurs fois, un à un, tous les détails de la soirée du H .
Elle se souvenait très-exactement des bruits entendus par elle et dont Julien la raillait presque de se préoccuper : le grincement d’une porte ouverte, c’était évidemment l’entrée du coupable ; le choc d’un corps sur le plancher, c’était la chute de la victime.
Maintenant, par où l’assassin avait-il pu
23i L’ASSASSIN DU BEL AXTOINE
s’introduire? Occupait-il une des chambres de la maison? Était-il entré simplement comme elle ?
Un détail la frappa. Cette croisée ouverte, qui avait produit un courant d’air quand elle était sortie, et que Julien avait été fermer de sa main. En suivant le couloir, à son entrée, elle n’y avait remarqué aucune fenêtre levée. D’ailleurs, Julien l’attendait avec sa porte entr’ouverte. Il n’y avait alors aucun courant d’air.
Cette idée s’ancra fortement dans son esprit, que l’assassin avait dû entrer par la fe-. hêtre. Elle concentra tous ses souvenirs sur ce point.
Pour abaisser la croisée, qui était à guillotine, on se le rappelle, Julien avait dû la secouer un peu vivement. Elle était donc tenue. Pas par la clavette, toutefois, car une
secousse du bras aurait suffi pour la faire tomber.
Nïtait-il pas présumable que le cou[)able avait (lù glisser un objet dans la raiiiiir.* pour maintenir la fenêtre pendant qu'il accomplirait son crime, afin de n’avoir pas à la relever encore une fois pour s'échapper. Moins de bruit, temps gagné : c’était naturellement le double bénéfice de cette manœuvre.
Oui, quelque petit objet avait dû être fixé dans la rainure pour empêcher le chAssis de glisser. Quel objet? Un nouveau souvenir frappa Hélène. Celui de ce morceau de journal , plié, froissé, écrasé, ramassé par Julien distrait au bas de la fenêtre, et qu’elle avait retrouvé par hasard dans la poche de sa robe.
Qu’avait-elle fait de ce papier? Elle l’avait jeté dans les cendres. Par bonheur, il s’y trouvait encore. Elle le replia, tel qu’il était
d’abord, grossièrement. On y avait donné un coup de dent pour le raffermir. La forte compression d’un de ses côtés marquait l’appui d’un corps lourd, tel que pouvait être le châssis d’une fenêtre. Puis elle l’ouvrit ; et ce fut en dévorant l’écriture des yeux qu’elle lut encore au crayon sur le coin déchiré :
lundi à /r...
jeudi chez moncieur
— Ce papier, pensa-t-elle, vient de la poche de l’assassin; c’est lui qui aura griffonné ces rûots-là. Peut-être un homme soigneux qui tient livre ouvert de ses coups faits ou à faire? « Jeudi chez moncieur... » Maudit bout arraché! si j’avais le nom du personnage, cela me guiderait un peu.
L’idée lui vint d’aller à la recherche du bout de papier qui manquait. Quelle folie l
Après cela, le hasard permet tant de merveilles!
Mais aller au Chapeau rouge, franchir une fois encore ce seuil témoin de sa faute. Oh ! non, non, jamais I 11 lui semblait qu’à défaut des êtres de la maison, les murs l’eussent reconnue; qu’à son passage les pierres mêmes se fussent dressées pour crier : « La voilàl la voilà, cette femme que vous cherchez ! »
Cependant, elle venait de relire encore les quelques mots incomplets écrits sur le papier froissé, et avait rejeté avec impatience ce papier loin d’elle, lorsque, promenant négligemment ses regards sur le journal de la localité déposé sur la table, elle tomba sur un fait divers commençant ainsi :
« Lundi dernier, à Tréville... »
L’analogie entre ces premiers mots et ceux qui étaient crayonnés sur la marge du papier froissé : « Lundi à tr...»la frappa étrangement.
Elle lut avec une visible anxiété :
« Lundi dernier, à Tréville, un individu s’est introduit pendant 1 1 nuit dans le jardin attenant à la propriété de M. G..., rentier. Il essayait de forcer un volet pour pénétrer dans la maison d'habitation, quand un domestique, réveillé parle bruit, a fait feu sur lui L'homme a eu le temps de s’échapper : pourtant on juge, aux traces de sang qu'il a laissées sur la mu raille, qu’il a été assez grièvement blessé. »
— Quelle singulière co'iucidence ! pensa madame de Marcillac. Lundi, à Tréville... Il est impossible que je ne .sois pas sur la trace du coupable. Mais quoi ! il s’est enfui. Le retrouvera-t-on ? Si j’allais à Tréville? Ce n’est pas bien loin, je m’informerais, j'apprendrais peut être quelque chose.
Sa femme de chambre entrait. Elle lui .
demanda :
— Combien de temps faut-il donc pour aller à Tréville?
• — A pied, dit la camériste, deux bonnes
heures, et un peu plus pour revenir, parce qu’il y a la montée. Est-ce que madame aurait envie d’y aller?
Hélène ne répondit pas.
— C’est que, si madame voulait, je pourrais commander une voiture.
— Non, merci. Je demandais cela parce que je vois ici le nom de Tréville.
En disant ces mots, elle indiquait négligemment le journal.
— Est-ce qu’il est question de l’événement de l’autre nuit? demanda curieusement la femme de chambre.
— Vous avez entendu parler de celte tentative de vol ? fit vivement Hélène.
— Oui, madame, chez un bourgeois du
pays. La mère Pinson nous a raconté ce matin toute l’histoire. Vous savez bien, la mère Pinson, qui nous apporte le beurre et les œufs? Elle est de Tréville. Ah 1 madame pense si ça a fait du bruit dans le pays!
Presque autant qu’ici l’assassinat du Chapeau rouge! S’il n’y a pas eu mort d’homme, il ne s’en est pas fallu de beaucoup. Il paraît que le voleur est dans un état...
— Le voleur, dit vivement madame de Marcillac ; on le connaît donc ?
— Mais sans doute. Il a été pris hier. Le journal ne le dit donc pas? Il était parvenu à se cacher pendant deux jours; et puis il s’est livré lui-même. Ses blessures le faisaient souffrir. Pensez donc, madame, une charge do chevrotines dans la têtel On l'a ramassé qui geignait sur la route. La mère Pinson a voulu le voir. L’homme n’était pas trop re-
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 241 commandable, n’est-ce pas? eh bien, malgré ça, elL’ dit qu’il faisait peine à regarder. Il a été transporté à l'hospice.
— Ici, alors?
— Oui, madame, ici.
Hélène laissa un moment sa femme do chambre exprimer ses doléances sur les misères du jour et le peu de sûreté du pays; puis, quand celte fille l’eut quittée, elle alla vile à sa toilette, passa une robe en toute hâte et sortit. L’idée lui était venue de se rendre è l’hospice et d’y voir col homme.
Comment se faisait on admettre près des malades , elle n’en savait rien. Elle demanda la sœur directrice et lui dit :
— Maiiame, vous avez reçu hier, je crois, dans votre mai.son, lin individu blessé d’un coup de feu... à Tréville?
— Oui, madame, hier au soir. Un vo-
L’ASSASSIN DU DELAMOINK
leur qu’on cherchait depuis plusieurs jours déjà.
— C’est cela même. Pourrais-je le voir ?
— M. (le Marcillac est déjà venu l’interroger lanlôl. Est ce en son nom que vous vous présentez?
— Ah ! dit Hélène un pou troublée, vous me connaissez, madame?...
Elle se reprit et dit avec émotion :
— Ma sœur...
La religieuse, étonnée, la regardait.
— Eh bien, reprit Hélène, oubliez pour aujourd'hui mon nom. Ce n’est pas madame de Marcillac, c’est une étrangère qui vient vous demander la faveur d’être introduite auprès d'un de vos malades.
— Ah 1 dit la religieuse contrariée, je regrette vraiment qu’il s’agisse de celui-là.
— Est-ce qu’il est au secret?
L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE 2i3
— On ne m'a rien dit; mais c’est que le pauvre homme est à toute extrémité. M. le docteur avait bien recommandé que M. de Marciüac le fît à peine parler.
— Il est si bas que cela? dit Hélène effrayée.
— Oui, et je ne sais vraiment si je dois prendre sur moi... C’est faire acte d’humanité que de ne pas le laisser approcher.
Hélène lui piit fébrilement la main.
— Ma sœur, si vous saviez quel acte d humanité ce serait de le laisser parler 1 si je pouvais vous dire...
Elle cacha son visage entre ses mains; puis, se dégageant tout à coup :
— Ah I ma sœur, il faut que je le voie 1
La sœur réfléchit un moment, puis elle appela :
— Vous conduirez madame, dit - elle à
ïii ' L’ASSASSIN DU DKL ANTOINE la religieuse qui parut, auprès du blessé d'hier au soir, vous savez, l’homme de Tréville.
La religieuse inclina la tête; madame de Marcillac envoya à la sœur directrice un signe chaleureux de remercîment.
Elle fut conduite à travers une grande salle jusqu’auprès d’un lit aux rideaux fermés. Sa conductrice lui dit :
— C'est là.
Hélène souleva de sa main gantée un des rideaux. Un grognement se fit entendre au fond du lit, et l’individu couché tourna 1 1 tète en ayant l’air de demander : « Qu’est ce que c’est encore? »
Ce mouvement lui fit éprouver quelque douleur, autant que madame de Marcillac en put juger à la contraction de ses traits. Aussi restait-il immobile, à demi soulevé, penchant
L'ASSASSIN DU BEL ANTulNE 2i‘i
sur sa poitrine sa tête basanée tout enveloppée de bandages.
Madame d^farcillac, réprimant un mouvement de répulsion, fixa le rideau à la tête du lit, et, se penchant vers le blessé :
— Vous souffrez ? deraanda-l-ellc.
— Eh bien, dit l’homme d'une voix sourde, après ?
Le début n’était pas heureux. Elle continua bravement :
— Ne peut-on rien faire pour vous ?
— Si 1 murmura l-il : qu’on me laisse mourir tranquille.
Il y eut un silence d’un moment.
— Pour parler de la mort sans plus de
trouble, dit amèrement la jeune femme, vous
110 laissez donc personne après vous qui vous
aime, aucun être qu’il vous coûte de quitter?
Vous n’avez donc pas de femme, pas d’enfants ?
Rien, fit laconiquement le blessé.
Pauvre homme I sou[»ira Hélène.
Le moribond leva la tête et la regarda dans les yeux.
Vous avez l’air d’une brave femme, vous,
lui dit-il.
Hélène reprit courage. Elle s’approcha.
— Vous avez été bien coupable...
— Je ne dirai pas non ; j’ai avoué.
— Ah 1 vous avez avoué, dit Hélène tressaillant.
Puis, en tremblant un peu ;
— Tout? demanda t elle.
— Tout, dit l'homme.
— Alors, l’affaire du Chapeau rouge aussi ?
— Quel chapeau rouge? fit-il.
Hélène eut un mouvement de désappointement. Elle reprit pourtant :
— Mais si, vous vous rappelez bien, n’est-
L'ASSASSIN DU BEL ANTOINE 2i7 pas ? l’hôtel de la rue des Trois- Couronnes, la chambre du premier étage où le bel Antoine dormait.
Le moribond la regardait fixement.
— Ah ! je vous vois venir, dit-il, vous voudriez me faire dire des bêtises. Vous vous dites comme ça : « Il n’a plus sa tète, il vendra la mèche; il donnera des noms. » Hein !
pas vrai?
Hélfiie soutenait son regard, tout en crispant la main derrière un des plis de sa robe.
— Pour moi, continua l’autre, ça m’est égal... où j'en suisl Mais trahir les amis, faut pas I
— Eh I qui parle de trahir vos amis? dit vivement Hélène.
Une pensée lui vint, et elle ajouta :
— Si c’était, au contraire, pour en sauver un ?
— Un ami?
— Oui... Imaginez qu’on le croit coupable d’un crime qu’il n’a pas commis, que tout l’accuse et que tout ment. Demain, peut-être, il sera condamné, cet innocent; et le criminel pourtant n’aurait qu’à parler pour rendre à ce malheureux la vie et la liberté. Il lui suffirait de dire : « Le coupable, c’est moi! » Or, que serait cet aveu pour lui, persuadé comme il l'est que ses jours sont condamnés?
— C’est à moi que s’adressent ces motslà ? dit le moribond en se soulevant un peu.
Madame de Marcillac fit signe de la tête que oui.
— Eh ben, je ne suis pas si mauvais que j’en ai l’air. De quoi s’agit-il?
— D’un assassinat, vous le savez bien.
Il passa une de ses mains sur son front ; puis tout à coup devint livide et retomba sur
sa couche. Sa respiration était haletante. Il
regardait madame de Marcillac d’un air hébété.
La religieuse, qui s’était tenue à distance, s’avança aussitôt.
— Madame, c’est une de ses crises qui le reprend, il faudrait le laisser.
— Un seul mot encore, de grûce.
— Le médecin avait tant recommandé...
Madame de Marcillac se pencha encore sur le moribond, et, avec un accent plein de sup* plication :
— Cherchez, cherchez bien... Un jeune homme assassiné..., la nuit..., d'un coup de couteau..., il y a huit jours.
Un tremblement général avait pris le malade.
ioO L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE
— Laissez-raoi I grommela-t-il, laissezmoi !
— Oh! madame, retirez-vous, dit la sœur»
vous reviendrez demain plutôt. Il ne faut pas le fatiguer.
— Soit, jereviendrai, dit tristement Hélène.
Le lendemain, ce ne fut pas sans quelque espoir qu’elle se présenta do nouveau à la porte de l’hospice. L’individu, dans sa brutalité même, avait montré, à l'idée de trahir ses amis, une indignation qui ressemblait à du cœur. Il s’était presque ému à la pensée qu’un autre pouvait être condamné pour lui.
Dans un moment de calme, il avouerait sans doute.
La première personne que vit madame de Marcillac, en entrant dans l’hospice, fut la sœur qui l’avait conduite la veille auprès du moribond.
— Puis je le voir encore? dc-raanda-t-elle?
— Hélas! dit la sœur, le malheureux n’a plus de comptes à rendre qu’à Dieu. Il est mort dans la nuit.
. .niQiti7«i c;nnglp
Hélène reçut cette nouvelle avec une véritable consternation. Elle rentra chez elle, atterrée, sans courage, le corps et l’esprit abattus. Sa dernière espérance était évanouie. La mort venait d’anéantir la seule voix qui, peut-être, pût encore témoigner de l’innocence de Julien.
Où chercher désormais une preuve? Que faire à présent? Que faire? Elle se le demandait, et sa raison éperdue lui répondait : « Rien ! »
Pour le coup, le désespoir s’empara d’elle, non ce désespoir.bruyant et passager qui s’épanche en lamentations et en pleurs, mais cette oppression sourde, cette fièvre lente et impitoyable qui ne connaît pas de trêve.
Ses pensées furent alors comme ces brins de paille que le vent enlève et fait tourbillonner dans un cercle incessant. Il y eut dans son esprit une sorte de tournoiement vertigineux où les mêmes images passaient et repassaient sans cesse.
C’était tantôt son mari menaçant, tantôt
Julien couvert de honte, Julien, son ami dévoué, le confident de ses premières émotions ! Dans ses longues insomnies, elle le voyait, par moments, la camisole rouge aux épaules, ou le cou traversé par une ligne sanglante.
— Eh bien, se dit-elle enfin, qu’il meure donc 1 le même jour, je veux mourir aussi I
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE S55 i'ne langaear invincible s’empara d’Hélène. Elle ne se sentait plus vivre. Rien ne la satisfaisait de ce qui avait eu jusqu’alors le don de lui plaire; elle eut le dégoût de ce qu’elle avait le plus aimé. Ses traits, dénonciateurs muets de ce qui se jmsait en elle, trahirent bientôt sa souffrance. Que de fois, se rencontrant devant un miroir face à face avec elle-même, ne tremUa-t-elle pas qu’au désordre de son visage son mari ne vint à soupçonner le désordre de son esprit 1
Un malin qu’elle allait et venait dans sa chambre, désœuvrée plus que jamais, attristée comme toujours, un coup léger fut frappé à sa porte, et la femme de chambre lui dit en entrant :
— Floquart, le jardinier,, demande à parler è madame. •
— Que veut-il ? fit-elle avec ennui.
Elle parut craindre que la femme de chambre ne prît pour elle cette question qu’elle s’adressait à elle-même, car elle ajouta vivement ;
— Faites-le monter.
Dans le court moment qu’elle fut seule, son cœur se serra.
Elle méprisait de longue date l’individu en face de qui elle allait se trouver; et, depuis peu, ce mépris s’était accru en raison même des ménagements plus grands qu’elle lui devait. Mais Floquart possédait son secret.
Or, Floquart était homme à tirer parti de sa situation ; elle ne l’avait que trop senti dès le premier jour, à ces mots insultants qu’il lui avait jetés, en réponse à ses remercîments : « Dites donc, ma petite, faudra plus faire la pimbêche présent ! » Plus d’une fois, en se rappelant ces paroles, elle avait senti le rouge
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE Î57 lui monter au visage. Depuis, dans leurs rencontres fortuites, Floquart lui avait lancé d’étranges coups d’œil.
0 honte 1 elle se révoltait de penser qu’elle pouvait avoir à compter avec cet homme I Aussi le reçut-elle tête haute.
Floquart entra le chapeau à la main.
— Madame..., fit-il humblement.
Hélène attendit, avant de dire un mot, que les pas de sa femme de chambre se fussent perdus dans l’escalier.
— Vous avez quelque chose à me demander?
— Mon Dieu , dit Floquart esquissant un sourire, je viens tout bonnement en ami.
Hélène tressaillit.
— On dirait que ça vous chagrine, poursuivit Floquart, que le vin du matin paraissait avoir mis en gaieté; pourquoi donc pas rece-
voir de bon cœur ceux qui vous rendent service ? Ça vous aurait désobligée que monsieur votre mari sache à qui j’avais porté le billet du Parisien, naturellement; eh bien, je n’ai rien dit. Me v’ià, moi, sans rancune... Ce n’est pas que vous ne m’ayez maltraité quelquefois. Mais je ne peux pas en vouloir aux femmes...
Il fit un pas vers Hélène, et, la regardant en dessous tout en s’accotant à la table ;
— Surtout quand elles sont jolies...
— Vous avez bu, ce matin, dit Hélène en le repoussant.
— Peut-être un peu, repartit Floquart, histoire de se jeter du bleu dans la tête. La vie est si triste, qu’il faut bien l’égayer un peu. Un coup à boire, une épaule à baiser, ça fait oublier bien des misères. Moi, je suis un pauvre diable à qui tout manque. J’ai pas de
famille, personne ne m’aime, pas même vous;
c’est dommage !
Hélène dressa la tête, ré/oltée.
— Quel langage me tenez-vous donc f* Floquart ne parut pas s’émouvoir.
— Dame, on s’y prend comme on peut, pas vrai ? Moi, je ne connais pas les belles manières, je ne suis pas un muscadin...
comme l’autre ; mais pas moins j’ai le, goût aussi des yeux bien doux et des mains blanches...
— Sortez I s’écria la jeune femme, lui montrant la porte du doigt.
— Ah bah î dit Floquart sans bouger,
— Je vous défends de rester un moment de plus ici ! poursuivit Hélène avec une ' virile énergie.
— Qui donc m’en empêchera? reprit Floquart d’une voix sourde. Est-ce votre mari ? Je
160 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE l'avais vu sortir avant d’entrer ici. Est-ce une des femmes de la maison? Appelez-les donc, que je leur dise tout haut les jolies petites histoires de leur maîtresse... Eh bien, vous n’appelez pas ? Ça pourrait les amuser, pourtant.
Madame de Marcillac cachait sa tête dans ses mains. Elle se dégagea tout à coup et s’écria : — Quel misérable vous êtes 1 — Oh ! dit Floquart, des vilains mots !
— Mais que vous faut-il donc pour prix de votre silence? Voulez-vous de l’or, des bijoux ? Parlez I
— Non, j’ai d’abord imaginé mieux que cela. J’ai rêvé de tenir entre ces grosses mainslà la femmelette qui m’a toujours regardé de sa hauteur, quand j’étais petit, près d’elle. Elle m’a humilié. C’est bon, nous sommes seuls ; à chacun son tour !
Hélène eut un mouvement d’indignation
LASSASSIN DU BEL ANTOINE 36i superbe. Ses yeux lancèrent tout à coup des éclairs ; et, montrant à Floquart ses mains crispées ;
— Fais donc un mouvement, je te déchire la figure I
Floquart s’arrêta comme stupéfié au son de cette voix altière et vibrante.
La jeune femme restait immobile, haletante, la pâleur au visage, tandis que l’émotion faisait battre à temps rapprochés les ailes frêles de ses narines.
Sans doute la secousse était trop forte pour elle, car ses yeux se fermèrent tout à coup.
Elle sentit qu’elle allait défaillir. Alors, dans un élan suprême, elle saisit derrière elle l’espagnolette de la fenêtre, qu’elle ouvrit toute grande.
L’air vint frapper doucement son visage.
Appuyée dans l’angle de la croisée, la main
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iGi L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE sur la balustrade, elle se sentit renaître peu à peu. Ce fut arec une indicible satisfaction qu elle distingua, de l’autre côté de la rue, des fenêtres ouvertes avec des gens qui allaient et venaient dans leurs appartements, et d’autres qui regardaient dehors.
Quand elle se retourna, au bout de quelques instants, Floquart s’était assis tranquillement dans un coin.
— Vous êtes encore là? lui dit-elle.
— Oui, je réfléchis. Madame a parlé d’argent tout à l’heure.
Hélène eut un mouvement de mépris.
— Que voulez-vous ! tout le monde n’est pas né coiffé. Se prélasser sans rien faire, siroter doucement depuis le matin jusqu’au soir, comme c’est joli 1 Mais sans argent, pas mèche! Oh! l’aient! une belle chose!...
Est -ce que vous en donneriez beaucoup ?
L’accent dont il dit cela fit peur à madame de Marciliac.
. — Combien vous faut-il? demanda-t-elle.
— Voyons, six billets de mille, ça serait il assez?
— Où voulez-vous que je prenne tout cet argent ?
— Bah! dit Floquart avec philosophie, ça se trouve toujours. Allons, est-ce dit, ma belle dame? Vous hésitez? Vous avez tort. Ne me laissez pas le temps de la réflexion, je pourrais bien trouver que ce n’est pas payé.
— Sera-ce tout, au moins ?
— Un règlement complet. Vous pouvez être tranquille. D’abord, ma figure ne vous gênera plus longtemps.
— Ah ! dit Hélène surprise.
— Je m’ennuie ici, dit Floquart en regardant ses souliers.
— Je croyais, au contraire...
— Oui, j’ai dit souvent que j’étais attaché au pays. J’ai souvent refusé du travail pour ailleurs. C’est des idées qu’on se fait comme ça. Un jour, on est tout de même content de partir.
— Vous allez loin ?
— Je ne sais pas au juste.,
— Vous n’avez donc aucune occupation en rue?
— Non... pas encore.
Ces questions multipliées ne paraissaient pas être absolument du goût de Floquart;
aussi, pour y couper court, ajouta-t-il vivement :
— Alors, c’est entendu pour le prii. Nous avons bien un petit reliquat de compte d’une douzaine de francs. Mais je ne chicanerai pas pour si peu. Nous mettrons six mille francs net.
— Soit ; mais je ne puis vous donner cet argent maintenant, je ne l'ai pas ici. Il me faut le temps de me le procurer.
— Ah 1 s’écria Floquart, je comprends trèsbien qu’on n’ait pas six mille francs sur soi ; je reviendrai ce soir, si vous voulez, ou demain.
— Oh ! demain t... fit Hélène qu’une aussi courte échéance effrayait.
— Seulement, ma petite dame, vous devez comprendre de votre côté que j’aurais besoin d’un papier justificatif. On est généreux un jour ; le lendemain, on s’en repent. Ce n’est pas que je manque de confiance, mais les affaires sont les affaires. Demain, vous pour vez n’être pas encore en mesure ; moi, je pars : un ami viendrait alors réclamer l’argent à ma place. Il faut qu’il ait un gage.
— Que voulez-vous ?
— Un simple bout de papier.
Il alla à la table, chercha une feuille blanche, s’assit, prit une plume, la trempa dans l’encre et écrivit :
« Je peirai à moncieur Jean Floquart... »
Hélène, qui lisait par-dessus l’épaule d« Floquart, eut un tressaillement terrible. Ses yeux se voilèrent, elle ne vit plus rien, sauf un mot, un seul, tracé devant elle en lettres de feu : « Moncieur I »
Mousieur par un c I Quelle révélation inattendue ! C'élait l’orthographe même du mot griffonné sur la marge déchirée du journal ramassé au pied de la fenêtre dans la soirée du 11, celte orthographe singulière qui l’avait tant frappée 1
Et non-seulement Hélène retrouvait ici la * faute, mais, guidée par cette faute même, elle retrouvait l’écriture.
Une lumière inallendue se fit subitement en elle. Ayant même d’avoir réfléchi, elle pensa : « Le coupable, c’est Floquart ! »
Puis elle rapprocha aussitôt diverses circonstances qui venaient à l’appui de cette idée : l’empressement que le misérable avait mis à dérouter M. de Marcillac avant qu’elle eût pu s’entendre avec lui ; son goût pour la fainéantise et rivrognerie ; sa connaissance extrême des habitudes de l’hôtel; enfin, son départ inexpliqué : tout cela passa comme un éclair dans sa pensée.
Persuadée qu’elle était de tenir enfin le fil
du crime, elle se. demandait encore :
— Est-ce bien, possible ? Ne suis je pas le jouet d’une illusion?
Et n’était- ce pas, en effet, à croire rêver? Au moment même où tout espoir lui échappait, au moment où elle se voyait plus im-
puissante et plus désespérée, tout à coup le hasard lui ouvrait des voies inattendues ; il lui faisait toucher du doigt la vérité tant cherchée, et, lui montrant Floquart attablé devant elle, Floquart qui tout à l’heure encore la do- Aiinait odieusement, il lui soufflait à l’oreille : « L’assassin, le voilà ! »
La joie de pouvoir enfin sauver Julien, la crainte de se tromper, la terreur de voir Floquart lui échapper, toutes ces sensations diverses et poignantes s’emparèrent à la fois d’Hélène. Elle était debout, éperdue. Floquart se retourna et dit :
— Si vous voulez signer...
Elle essaya de tracer son nom au bas du papier; mais la plume tremblait tellement entre ses doigts, qu’elle n’y put parvenir.
— Est-ce que je vous fais peur? demanda Floquart.
Madame de Marcillac se roidit et signa; puis, avant de rendre le billet au jardinier, elle y jeta encore une fois les yeui et lut :
<( Jepeirai à moncieur... »
Plus que jamais il lui sembla reconnaître dans l’écriture la même main qui avait tracé :
lundi à tr...
jeudi chez moncieur
Elle plia tranquillement le papier, et, le remettant à Floquart :
— C’est demain pour sûr que vous partez?
— Oui.
— Et c’est pour longtemps ?
— Mais oui, pour longtemps.
Elle prit un air détaché, puis lui demanda :
— Àh çà! qui va vous remplacer?
— Ils sont deux. Le père Henrion d’abord, et aussi Pierre Louvet.
— Vous aviez plusieurs jours occupés?
— Oui, la matinée surtout.
— Où donc alliez-vous le jeudi, dans ces derniers temps?
— Nulle part. Ahl si; je devais aller chez un >1. Bernard, à Saint-Séverin ; mais je n’ai pas commencé pour si peu. C’est comme à Tréville, où on m’avait demandé...
— Ahl dit Hélène, qui écoutait de toutes ses oreilles, vous deviez aller à Tréville?
— Oui, le lundi... Comme vous me regardez !
Hélène, en effet, no le quittait pas des yeux.
— C’est luil se disait-elle, c’est lui! Et je suis seule, et je ne peux le saisir à la gorge, lui dire des à présent que je connais son
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L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 271 crime, et le jeter aux guichetiers qui l’attendent 1 Mais je le reverrai, ce n’est que partie remise.
— A demain donc, ma belle dame, dit Floquart, qui venait de serrer précieusement son billet dans sa poche.
— A demain ! dit Hélène.
Elle le regarda sortir avec une indicible angoisse, puis elle écouta son pas lourd dans l’escalier. Et, à chaque fois que le bruit, en s’éloignant, arrivait à elle moins distinct, il lui prenait de folles envies de s’élancer à la poursuite de Floquart, comme si elle eût craint de ne pas retrouver le lendemain la proie qui lui échappait.
Quand s’ouvrit la porte du rez-de-chaussée, sa main, qu’elle avait déjà sur le bouton de la porte, fit jouer le pêne. Elle se trouva sur les premières marches de l’escalier prête à
crier : « Arrêtez-le I arrêtez-le 1 » mais elle sut se contenir.
— Allons, se dit-elle, je suis folle I II reviendra.
Et elle resta debout, la main appuyée à la rampe, regardant, par la fenêtre qui faisait face au palier, Floquart qui traversait le jardin.
Il allait, tranquille en apparence, murmurant une chanson, dont quelques passages vinrent frapper l’oreille d’Hélène :
Ce fut un soir que la brunette A travers champs s’en fut seulette...
— Où donc ai'je entendu cela ? se demandait-elle. Ah ! oui, c’est à l’hôtel, je me souviens..* Une voix avinée qui ne m’était pas inconnue... La voix d’un homme qui sortait du café... C’était avant le crime! Floquart
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 273 n’est donc pas resté jusqu’à la fermeture, comme il cherchait à le persuader... Parhleul il ne le pouvait pas!... Oui, c’est bien la sinistre chanson qui me faisait tant froid.
Il coûta cher à la brunette...
Et désignant Floquart du doigt :
— Ah ! l’oiseau de malheur, c’était lui 1
Quaod madame de Marcillac se sentit bien réellement débarrassée du joug odieux de Floquart, quand elle eut fait appel à sa raison pour se bien persuader que ce misérable ne pouvait manquer de revenir le lendemain, son impression dominante fut un ravissement sans bornes.
Julien allait donc être déchargé de l’infâme accusation qui pesait sur lui; il allait être rendu à la liberté, et par qui? par ellel Quel brusque revirement du sort t
Elle était toute troublée, toute charmée, toute heureuse; elle se sentait renaître : elle vivait !
Au milieu de sa joie, pourtant, une réflexion lui vint. Comment allait-elle s’y prendre vis-à-vis de Floquart?
Devait-elle, par précaution, le dénoncer tout de suite à son mari, ou patienter, pour le livrer, jusqu’à sa visite du lendemain ? Évidemment, il fallait avertir son mari ; mais de quelle façon ? dans quels termes ?
Elle chercha et aussitôt se sentit troublée.
Quel coup porter à Floquart, qui ne se retournât contre elle ?
Pourrait-elle expliquer comment le crime lui avait été révélé, sans se mettre personnellement en scène ?
Tout ce qui devait convaincre la justice de l’innocence de Julien affirmait d’une manière
éclatante sa présence, à elle, à l’hôtel du Chapeau rouge dans la soirée du 11.
Cet air, entendu sous la fenêtre, qui déterminait l’heure de la sortie de Floquart ; ces bruits significatifs perçus peu de temps après dans le couloir et dans la chambre voisine ; et ce débris de journal surtout, ce bout de papier dénonciateur ramassé au pied de la fenêtre, et qui avait évidemment servi à en soutenir le châssis pendant que s’accomplissait le crime, c’étaient autant de preuves qui, fortes en ses mains, se dressaient formidables contre elle.
Oui, tout disait sa présence à l’hôtel.
Comment expliquer ce qu’elle y faisait?
Sans doute elle pouvait lancer contre Flo • quart une dénonciation anonyme; mais de quel poids cette dénonciation sans preuve aucune serait- elle quand de si terribles indices accusaient Julien?
Floquart, d'ailleurs, derait sentir d’où partait le coup qui le frappait. Alors, il reviendrait sur sa précédente déposition, et, en faisant connaître à M. de Marcillac le chemin exact qu’avait pris la lettre, ferait surgir devant lui la sinistre vérité.
Ainsi, de quelque façon qu’Hélène trahît le secret du crime à son mnri, il lui fallait commencer par se dénoncer elle-même.
Se dénoncer, elle! Aller à M. de Marcillac, lui dire face à face : « La femme à qui vous aviez donné votre confiance l'a indignement trahie ; ce nom que vous portez fièrement, ce nom, pur jusqu’ici, elle l’a compromis „ »
Frapper cet homme dans ce qn’il avait de plus cher, son honneur I se frapper soi-même dans son orgueil ! Avoir à se courber, à rougir !
Et puis entrer dans des explications : « Gela se passait ainsi, et à telle heure. » Avoir
L’ASSASSIN DU BELANTUINE
à donner des détails peut-être! Quelle torture!
L’idée d’un tel aveu terrifia madame de Marcillac. Avouer, quelle effroyable chose!
Elle n’avait pas même osé y penser jusque-là.
— Jamais je ne ferai cela, se dit-elle. Que mon silence achète donc celui de Floquart !
Et elle fermait les yeux, comme pour jeter un voile entre ses visions et elle; mais une voix impérieuse s’élevait qui lui disait sans relâche : « Et Julien ! et Julien 1 »
— Lâche que je suis ! s’écria-t-elle à la fin, indignée contre elle-même. Quand Julien se dévoue si généreusement pour moi, je garderais le silence ? Non, il ne sera pas dit que je l’aurai sacrifié à mon égoïsme ; je dois parler; quoi qu’il advienne, je parlerai.
Ce fut dans ces idées qu’Hélène attendit le retour de son mari. Qnelle que fût pourtant
sa résolution, si fermement quelle se fükt exhortée, tout son courage l’abandonna aussitôt qu’elle se trouva en présence de M. de Marcillac. Elle garda le silence, et, s’implorant elle-même :
— Oh I grâce, encore un moment ! N’ai-je pas jusqu’à demain?
Le soir passa ainsi, et le matin suivant ; et Hélène, pleine de trouble, se taisait, toujours sur le point de trahir, et toujours retenant, au dernier moment, le fatal secret près de lui échapper,
— Pourvu que ce Floquart ne manque pas au moins!... se disait-elle. Heureusement que l’appât du gain doit le ramener ici. C’est égal, s’il était parti déjà ? Si un contre-temps, un accident... on ne sait ce qui peut arriver... Mais non, il va venir. Il va venir, et je n’ai rien dit encore à M. de Marcillac; je n’ai rien
dit; et le temps passe, et dans un instant peutêtre il sera trop tard I
Tout à coup la porte s’ouvrit. Son mari entra.
M. de Marcillac était en tenue de ville, comme prêt à sortir. Il se dirigea vers Hélène.
— On me dit que vous êtes encore ici, madame, j’en profite pour vous confier quelques papiers qu’oii doit venir prendre tout à l’heure... Mais je ne vous vois pas en toilette? Je croyais que vous aviez promis d’aller à ce concert qui doit avoir lieu tantôt.
— Oui, dit Hélène, mais je n’irai point.
— Seriez-vous indisposée ?
Il la considérait avec attention.
— Non, dit-elle en détournant les yeux.
Son mari lui tendit les papiers qu’il tenait à la main ; elle les prit en tremblant.
— Vous souffrez? fit M. de Marcillac en
. retenant la main d’Hélène dans la sienne.
Elle se dégagea vivement.
— Non, répéta- 1- elle, non, je vous assure.
— Vos mains sont brûlantes !
Elle ne répondit pas.
— Je vous laisse, dit M. de Marcillac en gagnant la porte.
Alors, Hélène comprit qu’il était impossible de se taire plus longtemps ; que l’explosion, si retardée qu’elle fût, devait éclater à la fin. Elle se leva pleine de trouble, mais résolue, touchant son mari du doigt, comme il allait ouvrir la porte :
— Monsieur..., dit elle.
. — Qu'est-ce donc?
— Il faut que je vous parle.
— Qu’avez-vous, madame? vous paraissez hors de vous-même.
— C’est qu’il s’agit de choses graves... eicessivemeot graves.
M. de Marcillac fit mine d’avancer un siège.
Elle ne lui en laissa pas le temps.
— Le jeune homme arrêté pour l’assassinat commis au Chapeau rouge, dans la nuit du i 1 , n’est pas coupable du crime qu’on lui impute.
Son mari fronça le sourcil.
. — Comment, pas coupable I cependant toutes les dépositions l’accusent.
— Les témoins se trompent 1 • — diais loi-même a fait des aveux corn plets.
— Ces aveux sont faux I dit Hélène.
M. de Marcillac fut un moment, avant de répliquer. Il regarda sa femme au fond des yeux.
— Qu’avez- vous donc ?
aSi L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE
— Je ne parle pas ici à la légère, dit-elle sans paraître attacher d’importance à l’accent avec lequel cette question avait été posée : si je dis que ce jeune homme est innocent, ce n’est pas seulement que je le suppose, c’est que j’en suis sûre.
— Sûre ! gronda sourdement M. de Marcillac.
Il se contint, et, tâchant de sourire :
— Voilà bien de la présomption, madame.
Combien de fois, moi qui vous parle, même avec les preuves en main, douté-je encore!
— Cependant, si je vous désignais le coupable...
M. de Marcillac, les yeux rivés à la muraille, se taisait.
— Vous vous demandez, n’est-ce pas, quel il peut être ? poursuivit Hélène.
— Non, dit lentement le juge d’instruction.
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 285 Je me demande quel intérêt vous a fait le chercher... ou l’inventer.
— L’inventer !
— Sans doute. L’individu que nous tenons n’a-t-il pas donné les détails les plus circonstanciés sur la façon dont le crime a été commis par lui? Qu’est ce que ce prétendu coupable qu’on voudrait jeter maintenant en travers de mon instruction? On vous a trompée, madame.
Vous vous êtes laissé circonvenir sans doute par des gens qui avaient intérêt à nous égarer; mais la justice n’a nul compte à tenir des intérêts particuliers : elle poursuivra son cours. Brisons là, s’il vous plaît.
Il fit un pas comme pour se retirer. Elle l’arrêta, et, d’une voix que l’émotion rendait frémissante :
— La justice! dites-vous, c’est au nom de la justice, est-ce bien possible ! que vous re-
286 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE fusez d’entendre aucune explication nouvelle qui viendrait contrarier des idées préconçues. Cependant, si je vous affirme, moi, sur l’honneur, que l’accusé est innocent ; si je vous affirme que je le sais, si je vous dis...
— Taisez-vous ! dit M. de Marcillac en faisant le geste de lui fermer la bouche.
— Si je vous dis que j’étais là ! s’écria Hélène coupant les ponts derrière elle.
Un éclair de rage passa dans les yeux de M. de Marcillac.
— Eh 1 dit-il, je le sais bien 1
— Vous le saviez ! fit Hélène avec explosion, vous le saviez, et vous vous taisiez ! Et le nom de l’accusé, vous le saviez aussi peutêtre?
— Julien Grandier, ditM. deiMarcillac avec un amer dédain.
— Oui, Julien Grandier, Julien, qui est
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE *87 innocent du crime odieux dont on l'accuse.
Eh mon Dieu I son innocence, vous ne pouvez pas l’ignorer non plus. Elle vous est bien connue... Il vous plaît de croire à ces faux semblants, n’est ce pas? à ces aveux menteuts que le dévouement seul a pu arracher? Le hasard vous a jeté votre ennemi, et vons le trouvez de bonne prise ; il vous a fait l’éclaireur de ses juges, et, jojeux, vous vous dites :
« Il sera condamné I » ('.'est là votre vengeance, à vous. C’est indigne I
M. de Marcillac voulut encore l'arrétier du geste.
— Je parlerai quand même, dit Hélène.
Vous m’entendrez jusqu’à la ân.
La jeune femme ne se possédait plus. Libre maintenant de toute contrainte, débarrassée d’un coup de toutes les terreurs qui, un moment encore auparavant, l’accablaient, dlo se
S88 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE laissait aller mainteDant sans mesure au fol emportement de son âme indignée.
Bouillante, altière, résolue, elle foudroyait son mari du regard, faisant siffler autour de lui, comme un fouet vengeur, sa voii claire et vibrante.
— Ainsi voilà de quelle façon vous pensez accomplir l’austère mandat qui vous est confié ! Ainsi ce sont là vos pensées, à vous l’homme
de l’équité, à vous que chacun salue ici comme la vivante image de l'honneur I
M. de Marcillac cacha douloureusement sa tête entre ses mains. On sentait qu’un combat terrible se livrait en lui.
D’un côté, le droit, l’honnêteté, la justice ; de l’autre, toutes ses idées de vengeance amassées depuis si longtemps, et de jour en jour si sourdement accrues. Lutte de la pensée, aussi poignante à considérer que toutes les
luttes de la force, lutte mortelle aussi, lutte atroce !
— Oui, je parlerai, poursuivit Hélène avec acharnement ; et, si votre raison se refuse à m’entendre, je m’adresserai à tout ce qu’il y a de loyal et de chevaleresque en vous. Je m’attacherai à votre esprit comme le remords vivant. Nous verrons si le sentiment d’une basse jalousie chez un Marcillac est plus fort que celui de la vérité. Ah I n’attendez pas de moi le silence : ce que je vous dis ici, je le redirai partout, à tousl