CHAPITRE SECOND
Ije premier président de Thou. — Le duc d'Anmaie envoie la déposition de Poltrot au camp de V amiral {22 février 1563). — Réponse de Coligny {12 mars). — Le duc d'Aumak demande justice de l'assassinat {fin avril). — Sfèonde apologie de Coligny {5 mai). — Requête de la duchesse de Guise à Meulan {26 septembre). — Assassinat de Charry {31 décembre 1563). — Arrêt du conseil privé qui évoque Vaffaire de Coligny et renvoie le jugement à trois ans {5 janvier 1564). — Départ de la cour pour le voyage en France {24 janvier 1564). — Echauffourée du 8 janvier 1565 à Paris. — Catherine résolue à régler la que-relie des Guises. — Arrivée de la courra Moulins {22 décembre 1565). — Première séance du conseil {12 janvier 1566). — Arrêt qui clôt Vins-' truction {17 janvier). — Arrêt du conseil qui renvoie Coligny des fins de la plainte {29 janvier). — Réconciliation apparente des Guises et des Coligny. — Henri de Lorraine, duc de Guise, en Hongrie. — Seconde et troisième guerre civile. —
Coligny revient à la cour {i2 septembre 1571). — Coligny pousse le roi à envahir les Flandres. — Haine des Guises pour Coligny. — Arrêts dit conseil relativement à la réconciliation des deux maisons {27 mars et 1" mai 1572). — Le duc de Guise se soumet à l'arrêt de Moulins {12 mai).
On s'étonne de l'attitude du premier président, Christophe de Thou, dans l'instruction de l'assassinat du duc de Guise. Ce magistrat, qui porte un grand nom, un nom plus illustre par le génie du fils^ que par l'indépendance du père, appartenait au parli catholique. En 1560, dans le procès du prince de Condé ^, il avait montré de la servilité aux Guises. En 1663, il cherche à accabler Coligny. Récapitulons ses actes.
Le 27 février, il reçoit Poltrot de Meré à la Conciergerie. Les interrogatoires se multiplient, mais toujours en présence du greffier. De ce chef on ne peut l'accuser que de timidité.
Le 15 mars, Poltrot se rétracte. De Thou écrit à la reine que l'accusé maintient ses
i. — Jacaues- Auguste dô Thou, le plus grand des historiens français s'il eut écrit dans sa langue, était le troisième fils du premier président Christophe de Thou.
2. — Novembre 1560. Voyez Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret^ t. Il, chap. x.
dépositions précédentes; mais il suppose qu'il « peut varrier et desdire. » Nous admettons, pour Thonneur du premier président, que sa lettre a été expédiée avant la séance de torture.
Le 17 mars, le greffier du Tillet informe la reine des c: variations j> de Poltrot. Le même jour, de Thou écrit à la reine et ne lui en dit pas un mot.
Le 18 mars, le meurtrier est condamné à mort. Au sortir de la chambre criminelle, il est soumis à la question ; il subit successivement trois interrogatoires et trois fois il désavoue les accusations qu'il a fait peser sur Coligny. Cependant de Thou assure à la reine, que, devant le parlement, Poltrot a oc confessé le cas et que tout ce qu'il « avoit dit tant en la présence de Vostre « Magesté que par devant moy estoit véria table ^ x) II oublie les quatre démentis que Poltrot, du 15 au 18 mars, s'est infligés à lui-même.
L'alternative se pose : ou les rétractations de Poltrot de Meré sont un mensonge inventé par le parti huguenot pour blanchir Coligny et de Bèze; ou de Thou a essayé de les dissimuler à la reine. La première conjecture
i. — Toutes ces lettres de de Thou sont publiées aux Pièces justificatives.
pouvait se soutenir autrefois puisque les trois dépositions du 18 mars ne sont connues que par VHistoire ecclésiastique et que Ton pouvait soupçonner Tauteur de les avoir inventées ou gravement falsifiées au profit de la mémoire de ses chefs. Aujourd'hui il n'en est plus de même. Les dernières versions de Poltrot de Meré ou du moins le fait principal qu'elles contiennent, la décharge de Coligny, sont certifiées par des documents que nous avons mis au jour pour la première fois, la lettre de du Tillet du 15 mars, les dépêches détaillées de Barbaro (23 mars) et de Chantonay (22 avril), citées plus haut. Reste la seconde conjecture : de Thou voulait-il cacher la vérité à la reine pour rendre plus certaine la culpabilité de Coligny. C'est la seule explication de sa conduite. Il est plus difficile de juger le rôle des chefs protestants dans l'instigation du crime ^ Nous ne parlerons ni de Brion, ni de Feuquières, ni de Soubise^, ni de Théodore do
i. —Nous ne mentionnons que pour mémoire un article, très ingf^nieux mais sans fondement, do M. Marcks (Bulletin de la Soc, du Prot. français, 1891. p. 144) aux termes duquel ce serait i)eut-être Catherine ae Ménicis qui aurait armé le bras de l'assassin. Cependant une note de Tambassadeur d'Angleterre rapporte que ce bruit courait dans le camp des réformés. {Calendars, 1563, p. 162).
2. — Soubise, dans ses Mémoires, repousse l'accusation en termes vraisemblables et donne des détaUs
Bëze S personnages secondaires. L'intérêt ne se porte que sur Tamiral Goligny.
D'après Tambassadeur d'Espagne, le duo de Guise et soixante seigneurs ou magistrats avaient été condamnés à mort, l'année pré-^ cédente, dans une assemblée de sectaires tenue à Heidelberg au palais de l'électeur palatin. Seul, le duc de Wurtemberg se serait élevé contre cette fanfaronnade crimi* nelle^. Que cet arrêt ait été rendu; rien n'est plus incertain. Mais que le bruit s'en âoît répandu dans les rangs du parti, rien n'est plus vraisemblable. Les grandes commotions politiques ou religieuses donnent toujours naissance à de sombres rumeurs^ souvent sans fondement, qui prédisent des catastrophes ou des forfaits. Barbaro raconte que le prince de Condé avait prié son frère, le cardinal de Bourbon, d'inviter le duc de Guise à se tenir sur ses gardes, et, le jour même de l'assassinat, arriva de Guyenne une lettre de Biaise de Monluc qui portait les
sur les antécédents de Poltrot. {Mémoires de Soubise, publiés par M. Bonnet, 4870, p. 70).
1. — Théodore de Bèze est le plus incriminé de tous (lettre de Tambassadeur d'Angleterre citée dans ravant-dernière note; — lettre de Barbaro du 2 mars ; — lettre de Chàntonay du 2 mars. — Nous avons cité ces documents plus haut).
2. — Lettre de Ghantonay au roi d'Espagne, 22 avril 1563 (orig. espagnol; Arch. nat., K. 4499, n» 56).
mêmes avertissements. Le duc de Guise ne put la lire qu'en revenant du Portereau*.
Ici se place une coïncidence qui donnerait à penser que Condé était informé de la date du crime. Après avoir mis sa conscience en repos par ses avis, il aurait pris ses mesures pour profiter de la mort de son rival. Le 18 au soir, déguisé en paysan, il tenta une évasion. Déjà il avait passé devant le front du premier et du second corps de garde, quand il fut reconnu au trojsième. Montraorency-Damville, son gardien, fit exécuter les complices du prisonnier, et la reine le transféra du château d'Onzain au château d'Amboise^.
Le 12 et le 13 février, le parlement de Paris avait déchargé le duc de Guise de toute responsabilité dans le massacre de Vassy ^. Cet arrêt porta au comble Tirritation du parti réformé. Est-ce dans un mouvement de colère que les meneurs résolurent de se faire justice eux-mêmes? Poltrot de Meré n'était pas à Orléans, mais, à la courte
• 1. — Lettre de Barbare du 2 mars 1563, citée plus haut. — Lettre de Chantonay du 2 mars (id.).
2. — Lettre de Chantonay du 22 et du 24 février 1563 au roi d'Espagne (orig. espagnol; Arch. nat., K. 1500, n» 50). Voyez Jeanne d'Albret et la guerre civile, t. I, p. 389.
^t. — Ces arrêts sont imprimés dans les Mémoires de Condé, t. IV, p. 230.
distance où il se trouvait, il était facile à. ses chefs dé lui envoyer un message.
On a lu le récit de Tassassinat et Tanalyôe des aveux de l'assassin . Le 21, le 27 février et le 7 mars, il accuse Coligny de lui avoir conseillé le crime. Le 16 et le 18 mars, il rétracte ses dépositions. Le 18, à rheure du supplice, il renouvelle ses premiers aveux.
Quelles conclusions peut-on tirer de ces variations?
L'imputation portée par Poltrot de Meré contre Coligny ne supporterait pas la discussion si elle ne reposait que sur le témoignage de l'assassin. Outre l'indignité du témoin, son inconstance enlève tout crédit à sa parole. D'ailleurs quelle confiance accorder ù des déclarations arrachées par la crainte d'être égorgé sur place, par la torture, par les affres du supplice. La question semble donc absolument indécise , mais l'amiral se défendit mal, presque en coupable. Oubliant l'adage Is fecil cui profecit, il crut s'abaisser en discutant des allégations moins invraisemblables qu'il ne semblait le croire. Condamné par les apparences, il chercha des circonstances atténuantes en inventant des complots dirigés contre sa vie par les chefs du parti catholique. Il se trahit
par son attitude ; ainsi il montra une joie au moins déplacée et applaudit à l'assassinat comme à un .bienfait de la Providence. Il n'en fallait pas davantage pour donner du corps à Taccusation.
Le lendemain de l'interrogatoire de Poltrot de Meré, présidé par la reine-mère au camp de Saint-Hilaire, le 22 février, Claude de Lorraine, duc d'Aumale, frère du duc de Guise, avait proposé au conseil d'envoyer une copie authentique du procès-verbal aux reitres de Coligny, dans l'espoir que « l'in- (( dignité d'un tel fait pratiqué par M. l'ada mirai les mutineroit tous et les feroit tous « révolter, et si (aussi) promectoit qui (qu'ils) a se saisiroient de la personne de mond. s.
ce l'admirai et le mectroient entre les mains a de la royne pour en faire justice. »
D'Aumale avait fait prisonnier à la bataille de Dreux et gardé à son service un reître qui paraissait propre à cette mission *. Les princes allemands se disaient les alliés du roi et prétendaient n'avoir envoyé leurs troupes que pour délivrer le roi de ses oppresseurs. Déjà, un mois auparavant, une protestation du roi, de la reine et do tous les princes du sang^, y compris le prince de