Voyez lô Père Lelong, ann. i566 et
Les souvenirs du moyen-âge donnaient au jeune prince Tauréole d'un croisé. Catherine sentit qu'elle devait compter avec le nouveau chef du parti catholique. Le roi s'efforça de lui inspirer des sentiments pacifiques à l'égard des ennemis de son père. La paix, toujours précaire, régnait en France, mais la moindre étincelle pouvait rallumer la guerre. « Vous ne voudriez, écrit le -roi, « estre cause de la ruyne de mon royaume, « laquelle dépend do l'accord d'entre vous « et M. l'admirai... K » Cette lettre plongea le duc de Guise dans unp profonde perplexité. Il manquait de conseils. Son beau-père, le duc de Nemours, était un exalté; son oncle, le duc d'Aumale, un soldat borné; tous les deux incapables de le guider ; le cardinal de Lorraine, un conseiller habile, mais prisonnier de ses propres intrigues. Il s'adressa à Louis de Gonzague, duc de Nevers, personnage modéré, fidèle au roi et très circonspect. Nevers lui répondit que, s'il voulait s'en tenir au contrat de Moulins, il fallait expliquer sa conduite, afin « que la Chrétienté ce ne pensât pas, dit-il, que eussiez le cueur « si lasche que de endurer telle injure. » ÎSi, au contraire, le duc de Guise croyait à la
4. — Veyez la lettre du duc do Nevers citée dans la note suivante.
complicité de ramiral, a j'estimerois, écrit « Nevers, bien diflicile que Ton peult a embrasser un tel personnage et, de a mesme, que Ton n'en feist la vengeance a ou se mettre en devoir de le faire ^ j> Ces deux alternatives laissaient le jeune Guise dans le mémo embarras.
La seconde guerre civile (septembre 1567) le dispensa de prendre une décision. La paix fut signée le 25 mars 1568, mais Tabtme se creusait tous les jours davantage entre les deux partis. L'amiral ne venait plus à la cour, môme dans les intervalles de tranquillité relative que les historiens décorent du nom de paix de Longjumeau. Retiré à Cliastillon, entouré de gentilshommes plus ardents que lui, il attendait, il espérait, il pressait rheure de reprendre les hostilités. Survinrent la troisième guerre civile, les batailles de Jarnac et de Moncontour. La reine no pouvait commander au duc de Guise, à un de ses plus fidèles serviteurs, de sacrifier sa vengeance, de se réconcilier avec le chef des ennemis du roi, de signer avec celui qu'il considérait comme le meurtrier do son père une paix que le roi lui-môme ne pouvait obtenir. La fortune de la guerre pouvait
i. ~T Minute de lettre du duc de Nevers au duc de Guise, s. 1. u. d.; f. fr., vol. 3353, f. 74.
amener ces deux seigneurs en face Tun de Tautre sur le champ de bataille et la querelle des deux maisoi^s se dénouer par les armes. L^hypotlièse ne déplaisait pas à Tesprit aventureux do la reine mère.
Ce ne fut qu'après le traité de Saint- Germain (8 août 1570) que les pourparlers entre les maisons de Lorraine et de Chastillon furent sérieusement repris. Lé roi liait le succès de la réconciliation à un traité encore plus important, celui d'une paix générale et durable avec les réformés, dont le mariage du prince du Béarn avec Marguerite de Valois, la sœur du roi, devait être le gage. François de Montmorency, le chef des Politiques, avait proposé celte union, et le maréchal de Cossé s'employait activement ù la faire réussir. De longues négociations, traversées par les hésitations des intéressés, retardèrent la conclusion. Enfin le mariage fut arrêté et Coligny invité à revenir à la cour.
Un secrétaire d'Etat, Claude Pinart, homme lige de la reine mère, nanti de pouvoirs illimités, s'était mis en campagne en faveur de « Tappointement » des deux maisons rivales.
Avec une fertilité d'esprit digue de plus de succès, il rédigeait projets sur projets et multipliait les correspondances avec le duc
de Guise. Un gentilhomme, François de Cûsillac' de Cessac, était le porte parole de Pinart auprès du chef des catholiques. Mais le premier élément de toute convention, la sincérité, la bonne foi manquait à Tune des parties. Le duc de Guise n'était pas décidé à capituler, môme devant les ordres du roi. Il cherchait, il trouvait des prétextes pour ne rien signer et se dérobait habilement quand il n'avait plus de prétextes. Michel de la Iluguerye, secrétaire de François de Bricquemaiflt, tenait l'amiral au courant des péripéties. Coligny était à Chaslillon. Sans crainte sur sa destinée et pressentant que le retour de son crédit était proche, il ne montrait ni empressement ni mauvaise volonté.
« Il ne recula jamais de sa part de dire, (c écrit la Iluguerye, qu'encore que les « armes luy eussent acquis ce droit, pratiqué « de tout temps entre ennemys, de se servir « de tous moyens pour parvenir à une vic- « toire, si est-ce qu'il ne l'a jamais pratiqué « et ne le vouldroit avoir jamays faict ni « faict faire *. » Remarquons la gravité de cette déclaration. Si l'on doit prendre au pied de la lettre le récit de la Iluguerye, l'amiral affirme qu'il avait le droit de faire
4. — Mémoires de la Huguei^yef t. I, p. 35 et suiv. et surtout p. 90.
assassiner le duc de Guise, mais qu'il ne Ta fait ni fait faire.
Lassé des subterfuges de son ennemi, Coligny se mit en route pour Blois. Aussitôt le duc de Guise quitta la cour K L'amiral entra à Blois le 12 septembre 1571 et reçut du roi, de la reine, des ducs d'Anjou et d'Alençon, l'accueil le plus flatteur^ Le roi lui donna 200 mille livres par une traite sur Lyon, 50 mille livres sur l'arriéré de ses appointements et une pension de 20 mille. « On lui ce 'fait tant de régal, écrit l'ambassadeur « d'Espagne, on lui accorde tant de faveurs « qu'il semble vraiment qu'on veuille lui « créer des engagements. Du moins il y a de « quoi le soupçonner ^. » L'amiral répondait à ces avances par une raideur inflexible. Il entra un jour dans la chambre de la reine sans demander audience. Un prêtre disait la messe. Il s'accouda sur un bahut, le chapeau sur la tête, sans se découvrir, même à l'élévation. Après la cérémonie la reine lui dit en riant : « Vous . êtes attentif à « notre messe. — Madame, répondit-il, la ce messe ne me fait point de mal. y> Cette
1. — Mémoires de VEstat de France sous Charles neuf^ 1. 1, p. 85.
2. — Lettro d'Alava au duc d'Albo, 3 octobre 1571. (Espagnol; Arch. nat., K. 1522, n"* 41).
— lis —
réponse, diclée par rindiffôrenco, fut ûutrcmcnt interprétée, et, à quelques jours de là, le roi Tinvita à assister à sa messe.
Il y alla et affecta, pendant là durée de rolïïce, de rester couvert comme pour braver les catholiques ^
Malgré ces rudesses, malgré le refus de rendre la Rochelle au roi ^, Coligny, logé au château, prit rapidement de Tinfluence sur Tesprit de Charles IX. Il assistait à tous les conseils et les présida plusieurs fois en Tabsence du roi. Alors commence la plus belle partie de sa vie, celle qu'il faut louer sans réserve, celle qui Télève au rang des plus grands politiques. Averti par le spectacle des passions qui s'enflammaient au moindre incident, il avait reconnu que le maintien de la paix intérieure était impossible, à moins d'offrir un puissant dérivatif aux sectaires, aux capitaines, aux soldats qui ne pouvaient vivre que les armes à la main.
Les Flandres, en 1572, frémissaient sous la domination de Philippe II. Plusieurs tentatives de révolte avaient été noyées dans le sang, mais le feu couvait sous la
4. — Lettre d'Alava au duc d'Albe, 5 octobre 1571. (Espag., Arch. nat., K. 1522, n» 22).
2. — Grands détails sur cette affaire dans la lettre d'Alava à Philippe II, 6 novembre 1571. (Orig. espagnol; Arch. nat., K. 1522, n^ G8).
cendre, et il paraissait évident que la moindre intervention française seçait la ruine des armées espagnoles. Rejeter sur les Flandres, prêtes à se soulever, cette tourbe de gens de guerre sans emploi, les détourner de leurs querelles religieuses, de leurs rancunes passionnées par une campagne patriotique entre toutes, était un dessein de génie qui sauvait la France et doublait ses richesses K
Le roi hésitait à rompre sans motifs avec son (( fidèle allié » d'Espagne. La reine qui ne comprenait les œuvres de la grande politique que pour faire monter ses enfants sur des trônes étrangers ^, hésitait plus encore que son fds. Avant de s'engager dans une campagne aventureuse, qui pouvait aussi bien mener la dynastie des Valois à une victoire, comme celle de Cérisoles, qu'à un désastre, comme celui de Saint-Quentin, le roi voulut mettre fin à la querelle de Guise et de Goligny.
1. — Tous les historiens soat UDanimes à attribuer cette politique à Golicny. La Popelinière lui prête une harangue au roi (i58l, t. 111, f. 44). On on conserve une autre dans le fonds français, vol. 23335, pièce 3.
2. — La reine songeait même à faire du duc d'Anjou un roi d'Alger sous la suprématie du Sultan. Voyez un article de M. le comte Fremy dans la Revue diplomatique f 1888, p. 593.
Le prince lorrain ne respirait que la vengeance. Le roi lui commanda de venir à Blois et de se réconcilier avec son rival K Le duc ne vint pas. Il arma ses partisans pour surprendre Tamiral. Celui-ci, retiré à Ghastillon, arma les siens, et chaque parti se tint sur ses gardes ^. Guise continuait à bouder loin de la cour et guettait son ennemi ^. Le 14 janvier 1572, il demanda au roi, de con7 cert avec son oncle, le duc d'Aumale, et son frère, le marquis du Maine ^, ou l'autorisation de provoquer Goligny en duel, « en a chemise, Tépée au poing » ou celle de faire appel à l'arbitrage d'un conseil composé des frères du roi et des maréchaux de France ^.
La demande était peu réfléchie. Une rencontre entre un jeune homme alerte de 21 ans et un vieux capitaine de 55 ans ^,
1. — Sommaire de chancellerie des lettres d'Aguilon, avant le 27 novembre 1574. (Copie espag., Arch. nat.,K. 1524, no44).
2. — Lettres publiées par le comte Delaborde, Coligny» t. III, p. 364 et suiv.
3. — Lettre du secrétaire Aquilon au duc d*Albe, 17 décembre 1571. (Orig. espagnol; Arch. nat., K, 1524, n» 55).