LE MYSTÈRE
Dans quelles circonstances Paul-Louis Courier s'était-il marié?
C'est la question qui s'impose dès qu'on aborde le problème de son assassinat (1).
(1) Ce problème, même en ses tristes détails de vie intime, appartient à l'histoire, ne serait-ce que par la célébrité de Courier ; mais des incidents si complexes de la sombre tragédie, toute étude approfondie — comme celle que nous tentons à l'aide des documents les plus certains, — exige, à part la bonne Coi de l'historien, une grande méthode.
En 1814, Courier, attardé dans le célibat, se décida au mariage par désœuvrement, par ennui.
Né le 4 janvier 1772, il avait alors quarantedeux ans.
Depuis quelques années, avait pris fin une première période de son existence : la période de sa jeunesse et de sa carrière militaire, qu'avaient remplie tant de mouvement, tant de caprices et d'aventures.
Bien qu'ancien élève de l'École d'artillerie de Chàlons, Courier avait été soldat malgré lui.
A travers les triomphales épopées de la Révolution et de l'Empire, — où, avec la gloire, beaucoup moissonnaient les honneurs par brassée, — il n'avait, indifférent glaneur, retiré de seize années de guerres que de modestes satisfactions matérielles d'amour-propre : les épaulettes de chef d'escadron d'artillerie, la croix de chevalier de la Légion d'honneur.
En 1810, il avait définitivement posé son épée et (f goûté avec délices les douceurs de l'indépendance ».
Après deux ans de libres études littéraires et de flâneries insoucieuses à travers l'Italie, cet errant par tempérament s'était fixé à Paris, sans but certain. « Ma volonté, disait-il vers cette époque, tourne à tous les points du compas. »
Paul-Louis était à peu près privé d'affections. Sa mère — la dernière survivante de ses parents, — était morte en 1801. A Paris, il avait des cou-
sins, le ménage Marchand, — dont le mari était employé dans les finances, — mais Courier les aimait aussi peu que ses cousins d'Orléans, les Bonneau.
A propos des uns et des autres, il écrivait quelques années auparavant :
« S'ils pensaient que j'eusse de l'argent dans les os, ils me les casseraient pour l'avoir... Ils sont tous plus vieux que moi, plus riches ; mais quoi? la rage d'hériter! »
Paris, du reste, plaisait fort peu à Courier. Paris était sa ville natale, mais c'est aux champs, en sauvageon, que, heureux et libre, il avait grandi, rêvé.
La plus grande partie de son enfance s était écoulée en pleine luxuriante Touraine, dans les terres que son père — un riche bourgeois, — y possédait : d'abord, au château du Breuil et dans son beau domaine ; puis à la Closerie de la Véronique, au pied de coteaux couverts de vignes et de jeunes taillis, le long de la Loire, aux îles en touffes vertes sur ses eaux nonchalantes. Là, dès lors, avait pris empire sur lui toute la poésie de la nature.
En Paris, il ne voyait qu'une « ville de boue et de poussière » .
Et, très promptement, Paul-Louis — désorienté dans ses travaux, dérouté à travers ses habitudes rompues, — s'impatienta de la monotonie d'une vie devenue banale, terne, vide.
Exception faite du jeu de paume, auquel, dès le temps de son enfance, il avait pris un agrément extrême, Courier — ce grand érudit, surtout en antiquités grecques, — ne trouvait guère de distraction à ses pensées, déjà tournées à la misanthropie, que dans de longues conversations ou dans quelque recherche avec ses amis les philologues, les hellénistes.
Parmi eux, son ami de choix était, depuis une douzaine d'années, Etienne Clavier, membre de l'Institut, professeur d'histoire au Collège de France, mais avant 1811 juge au Tribunal criminel de la Seine.
Clavier était d'origine lyonnaise. C'était un homme simple, cordial, et il avait, comme magistrat, donné la preuve de la droiture et de l'indépendance de son esprit : juge du général Moreau, contre lequel le Premier consul Bonaparte voulait une sentence de mort, Clavier avait répondu aux émissaires du pouvoir, apportant la promesse que la grâce suivrait la condamnation :
— Et nous, si nous condamnons l'innocent, qui nous fera grâce?...
Pour Paul-Louis Courier, la fréquentation de Clavier et de sa petite famille prit, vers le début de 1814, un attrait imprévu.
Deux jeunes filles aux yeux rieurs égayaient le logis. Paul-Louis les avait connues dès leurs premières robes; avec elles, jadis, il avait fait bien des parties de volant, et, probablement, il ne les avait jamais désignées autrement que sous le sur-
nom familier qu'elles avaient reçu dans l'intimité du foyer : « Zaza » et « Minette » .
Minette était l'aînée : dix-huit ans à peine... (1).
Parmi ses divers prénoms — Esther- Etienne - Herminie, — celui qu'on lui donnait était, en son allure désuète, le moins harmonieux : Herminie.
Herminie Clavier n'était pas jolie : un nez épaté et des traces de petite vérole, quoique légères, déparaient son visage; mais, de taille moyenne, bien faite, les traits réguliers, elle était fort gracieuse. Tout en elle, d'ailleurs, était douceur et charme : la physionomie, qu'ombrait une chevelure châtain, le son de la voix, la flamme pénétrante de beaux yeux aux pupilles d'or.
Séduisante, elle l'était aussi par son intelligence alerte, — qu'avaient affinée une bonne et forte éducation, en même temps que le contact des savants, hommes de lettres et gens d'esprit de l'entourage de son père.
Elle dessinait et peignait avec quelque talent. Mais elle n'aimait pas que les arts : elle avait le goût du monde, de ses sourires et de ses plaisirs.
C'est dans le Marais, dont les vieux hôtels se peuplaient encore de tout un Paris lettré, que Clavier habitait : du 5 de la rue Coq-Héron, il était venu, en 1812, s'y installer au 8 de la rue du Grand-Chantier (2).
(1) Elle était née le 30 juillet 1795 en Seine-et-Marne, au Château de La Nozai, près de Nemours.
(2) Cette rue a formé l'une des parties de l'actuelle rue des Archives.
Paul-Louis logeait tout près de là, dans le quartier Saint-Honoré, au 12 de la rue des Bourdonnais, chez ses cousins Marchand.
A peine Courier s'engageait-il dans le Marais qu'il se sentait le cœur en fête, qu'il se surprenait à hâter le pas vers la maison amie. Et bientôt l'attention des boutiquiers s'intrigua de la fréquence des allées et venues de cet inconnu, grand, mince et sec, à l'air bougon.
Auprès des filles de Clavier, Paul-Louis Courier retrouvait son enjouement des années lointaines. Mais c'est lorsqu'il voyait paraître Herminie, c'est lorsqu'il causait avec elle, que devenait manifeste la joie de cet homme froid et rassis. Plus gauche encore, dans son trouble, qu'il ne l'était d'ordinaire, l'ancien chef d'escadron cambrait et portait haut sa taille, que, déjà, courbaient les ans et les fatigues, tandis que — au fond de ses épais sourcils, — ses yeux gris brillaient si vifs que leur éclat, plein de finesse et de malice, réussissait à atténuer les laideurs de ce quadragénaire : sous des cheveux blanchissants, entre des favoris châtains, un visage tatoué de petite vérole, brunâtre et tout plissé de rides, un gros nez au bout proéminent, une large bouche, « bâillant comme un coffre », des lèvres épaisses, dont l'une, la lèvre supérieure, était un peu pendante.
Un jour, chez les Clavier, Courier se rendit compte de l'état d'âme qui, peu à peu, était devenu le sien : « Tout ce que j'aime est ici, » se dit-il.
Et, en faisant part de sa constatation à Mme Clavier, il précisa le fond de sa pensée : il avouait l'amour dont il se sentait épris pour Minette, le désir qu'il avait d'épouser cette enfant — dont il aurait pu être le père.
En parents avisés, M. et Mme Clavier hésitèrent à consentir au mariage.
Les objections à cette union leur apparaissaient nombreuses et diverses.
Ils songeaient à l'étrange carrière de soldat qu'avait faite leur ami, aux traits de caractère qui le personnifiaient.
Helléniste égaré dans les camps et toujours y « grécisant », mais avant tout rebelle à toute contrainte, Courier — bien que chef hardi et aventureux, — n'avait été qu'un piètre officier, sans cesse en révolte contre le joug militaire, s'oubliant souvent dans les Archives ou les Bibliothèques jusqu'à en perdre le souvenir de ses devoirs.
Aux armées, à l'occasion de son service, comme en bien d'autres circonstances, il s'était révélé ombrageux et aigri, toujours grognon et toujours hérissé, avec une tendance cruelle à fronder et à dénigrer les choses et les gens, — même ses camarades.
En même temps, ni Clavier ni Mme Clavier ne perdaient point de vue son goût très vif pour les femmes, non plus que l'humeur volage dont son penchant se compliquait : au cours de sa vie militaire, au hasard des garnisons, au petit bonheur
des étapes par les grands chemins de l'Europe, il avait multiplié, auprès de tous les genres de « belles », prouesses et liaisons galantes, — allègrement, en railleur du caractère féminin, en sceptique de l'amour de cœur.
Au premier rang des préoccupations des parents d'Herminie demeurait, cependant, la si grande disproportion d'âge entre leur fille et Paul-Louis, — cet écart de près de vingt-quatre ans ! — alors surtout que chez Paul-Louis la maturité de l'âge s'aggravait d'un travers regrettable : l'excessif laisseraller dans sa mise, la tenue négligée, parfois même malpropre, que, en sa fantaisie de bohème, il avait affectés jusque sous l'uniforme.
Courier, de son côté, par un de ces revirements d'esprit qui lui étaient habituels, marquait luimême de l'indécision devant le mariage.
Il était convaincu que là était le seul dénouement possible de son amourette avec Mlle Clavier; mais, par instants, il ne considérait plus dans la vie conjugale que sa liberté perdue.
Solitaire épris d'isolement et n'ayant d'autre règle que son bon plaisir, Paul-Louis avait l'impérieux besoin d'une existence vagabonde au gré de ses caprices : l'un de ses projets était « le pèlerinage d'Athènes » et de la Grèce; il l'avait «furieusement dans la tête », depuis 1811, et, seule, l'invasion étrangère, l'emprisonnant à Paris, venait de l'empêcher de le réaliser.
Un insurmontable instinct d'indépendance était en lui. De l'indépendance il pensait : « Si l'on
savait ce que c'est, les rois descendraient du trône, et personne n'y voudrait monter. » Dans tous ses actes, sa passion de liberté le dominait si absolument que, officier, il avait, à plusieurs reprises, quitté son corps sans congé, et que, une fois, en 1807, en Italie, ayant l'ordre de rejoindre son régiment à Vérone, il s'était plu à y arriver en retard de près de six mois.
Aussi, chez l'amoureux de Minette, l'emportait par intervalles, abolissant tout autre sentiment, son aversion pour une vie de famille aux liens trop rigoureux.
Bref, au moment où le mariage semblait définitivement résolu, une rupture survint, et elle fut surtout le fait du fiancé.
A une telle situation, les conseils de « sa parentaille » — notamment des Marchand, — n'étaient pas, semble- t-il, restés étrangers.
Avant d'obtenir Herminie de ses parents, Courier l'avait-il obtenue d'elle-même? — Certaines indications qui, à partir de 1814, se rencontrent, éparses, à travers la correspondance de Courier, amènent à penser que Mlle Clavier avait été confiante en sa tendresse et, généreusement, lui avait fait le don de sa jeunesse.
La rupture fut, il est vrai, de courte durée ; mais combien elle dut offenser Herminie Clavier!
C'est Courier, qui, au bout de deux jours, sollicita sa rentrée en grâce.
Sous prétexte de réclamer sa canne oubliée, il
adressa à Mme Clavier une lettre soumise et suppliante, qui est touchante en sa naïveté :
« J'aimais, Dieu me pardonne! tout comme à vingt-cinq ans, écrivait-il, et d'un amour que nul ne pouvait blâmer. Cette fois, mon plaisir et mon devoir se trouvaient d'accord; j'éprouvais dans cette passion qui a fait le tourment de ma vie, un sentiment nouveau de calme et d'innocence. N'en riez pas, non : c'est le mot, et je voyais s'offrir à moi un bonheur durable...
« Dites à M. Clavier, Madame, je vous en prie, que je ferai pour lui toutes les traductions, recherches, notes, mémoires, qu'il lui plaira de me commander. Je tâcherai d'être de l'Institut. Je ferai des visites et des démarches pour avoir des places, comme ceux qui s'en soucient. En un mot, je serai à lui, à ses ordres, en tout et partout. Trop heureux s'il me rend ce qu'il m'a déjà donné, et qui, à vrai dire, m'appartient... »
Un contrat de mariage intervint, qui fut signé le 19 avril 1814, par devant Me Mossé, notaire à Paris.
La future recevait d'importants avantages : une dot de soixante mille francs, à la sûreté de laquelle M. et Mme Clavier hypothéquaient « une maison et ses dépendances, sises à Lyon, rue de l'Enfantqui-pisse » ; de la part de Courier, la donation d'une somme de trente mille francs ou, selon préférence, d'une rente viagère de trois mille francs.
Et quelques semaines après, le 12 mai, le mariage était célébré : la grave erreur de Courier, la
grande faute de sa vie était consommée, irréparablement.
Le mariage suivait de quelques jours à peine l'entrée de Louis XVIII à Paris, la restauration du trône des Bourbons, qui, dans un avenir prochain, allait fournir à Paul-Louis Courier l'occasion imprévue d'un rôle politique.
Moins de trois mois plus tard, Paul-Louis s'échappe et disparaît.
L'une de ses opinions sur le mariage était — d'après sa correspondance de 1809, — qu'un mari ne prête plus d'attention à la beauté de sa femme « après quinze jours de ménage ».
Sous le coup d'une telle indifférence, Courier ne faisait-il, maintenant, que céder à un nouvel accès d'indépendance, à quelque fantaisie subite de se mettre en hostilité avec la discipline conjugale? — La lettre que, tout à l'heure, nous lui verrons écrire du Havre, rend plus vraisemblables d'autres suppositions.
Un matin, le 30 juillet 1814, — le jour même où la jeune épousée atteignait sa dix-neuvième année, — Courier était parti seul, disant se rendre en Touraine.
De Touraine revenu à Paris, sans s'y arrêter, il visite la Normandie, gagne le Havre. Comme il s'y promène sur les quais, un bateau est en partance; il interroge les matelots et apprend qu'ils appareillent pour le Portugal. L'occasion le tente, il
songe à s'embarquer. Finalement, le souvenir et les lettres de sa femme le font se résigner à ne pas quitter la France.
Mme Courier était en correspondance avec son mari. Selon son désir, elle lui écrivait « à Rouen, poste restante » .
L'une des lettres d'Herminie qui rejoignirent alors Paul-Louis, était pleine de tendres paroles, de doux reproches. Elle lui apportait cette assurance charmante :
« Mon bonheur dépend de toi. »
A cette lettre, il répondit du Havre, le 25 août 1814:
« Ton sermon me fait grand plaisir. Tu me prêches sur la nécessité de plaire aux gens que l'on voit, et de faire des frais pour cela; et, comme s'il ne tenait qu'à moi, tu m'y engages fort sérieusement, et le plus joliment du monde. Tu ne peux rien dire qu'avec grâce.
« Mais je te répondrai, moi : « ne forçons point notre talent », c'est La Fontaine qui l'a dit. Si Dieu m'a créé bourru, bourru je dois vivre et mourir, et tous les efforts que je ferais pour paraître aimable ne seraient que des contorsions qui me rendraient plus maussade. D'ailleurs, veux-tu que je te dise? Je suis vieux maintenant, je ne puis changer... »
Le bel aveu, vraiment, à faire à une femme de dix-neuf ans !
Et Courier poursuivait :
« C'est toi qui pourrais te corriger, si quelque
Il L'ASSASSINAT DE PAUL-LOUIS COURIER
chose te manquait pour plaire. Et remarque encore, tu me compares à des gens... Mais parlons d'autre chose.
« Ma façon de vivre ici est assez douce... Je me fais conduire en pleine mer : là, je suis bercé par les vagues; j'oublie... et mes chagrins et mes sottises pires que tout le reste. ..
« Tu te peins toi-même dans ton style; et moi qui te connais, je vois dans chaque mot ton geste, ton regard, et ce parler si doux, et ces manières qui m'ont conduit au 12 mai.
« Il y a, cependant, quelque chose à dire à cette lettre : c'est que tu ne me parles guère de toi. Tu n'entres dans aucun détail. Tu ne me dis point ce que tu fais, ce que tu vois, et sans doute tu ne peux pas tout me dire. Me conterais-tu, par exemple, tout ce qui s'est passé depuis mon départ jusqu'au jour où vous partîtes pour la campagne? Non, sûrement; et je n'ai garde d'exiger cela. J'imagine que quelque jour tu te tromperas d'adresse, et que je recevrai une lettre écrite pour Mme Montgolfîer, ou pour quelqu'autre personne de tes amis. Je le voudrais; mais non, toute réflexion faite, j'aime mieux que cela n'arrive pas, et je te prie d'y prendre garde. . . »
Dans cette réponse de Courier, ce qui frappe, c'est non seulement le ton brusque qui y éclate parfois, mais tous ces sous-entendus, toutes ces allusions à des détails intimes, qui, malgré leur imprécision et leur mystère, révèlent quelque mésintelligence entre les récents époux, — sans
doute aussi un sentiment de jalousie mordant au cœur Paul-Louis.
Du Havre, Courier reprit la route de Paris, mais comme malgré lui : il la reprit par lentes étapes et avec des zigzags bizarres, vers Dieppe, vers Amiens, vers Honfleur.
Quels que fussent les motifs ou les prétextes d'une telle conduite, quelle faute de la part de Courier, d'abandonner ainsi sa femme à ellemême et, en plein éveil de ses sens, à toutes les rêveries! Délaisser, presqu'au lendemain du mariage, celle qui, très vraisemblablement, avait mis en lui tous ses espoirs d'avenir, n'était-ce point, d'ailleurs, la blesser à nouveau dans sa fierté?
Cette fois, l'atteinte était d'autant plus grave que la prolongation d'une situation aussi fausse ameutait certainement, autour de Mme Courier, la colère des parents, les propos malveillants du dehors.
Rentré, enfin, à Paris, Paul-Louis Courier montra, paraît-il, du repentir de son escapade.
En un renouveau d'amour, il obtint de sa femme le pardon, l'oubli peut-être. Toutefois, à l'état latent, demeuraient dans le ménage les germes d'une division que, rapidement, développerait une opposition de caractères et de goûts.
Courier se fit-il, dès lors, à l'existence conjugale?
Voici ce dont on est sûr : de 1815 à 1818, — tandis que sa femme restait à Paris, — il effectua
en Touraine des voyages fréquents, parfois très prolongés.
Il s'occupait là-bas de propriétés rurales, qui, depuis bien des années, périclitaient dans l'abandon et le désordre.
Pendant cette période, sa correspondance avec sa femme abonde en détails sur ses démêlés avec les débiteurs contre lesquels il « lâche les huissiers », sur les « arpents de terre passés du côté de ses voisins », sur la nécessité de ne pas « se laisser manger la laine sur le dos ». Il y peste contre sa réputation d'homme « qu'on ne paie que quand on veut », et aussi contre ce « chien de grimoire », contre la « chicane », dont il voudrait bien savoir « quelque peu, assez pour sa provision ».
Quel était l'état d'esprit de Mme Courier, au cours de tant de périodiques séparations? — Tout ce qu'on peut en savoir, c'est par les lettres de son mari, et à cet égard ces lettres sont fort vagues.
On y voit Mme Courier écrivant à l'absent des « lettres bien bonnes et bien longues », se « désolant » du retard des lettres qu'elle reçoit de lui, et, en juin 1815, atteinte dans « sa pauvre santé ».
Courier — toujours curieux, inquiet même de ses pensées et de ses actes loin de lui, — recommande à sa femme :
« Tout ce que tu fais, ce que tu penses, tout ce qui te vient à l'esprit sans examen, il me le faut coucher par écrit... Continue, je t'en prie, ce journal, le seul qui puisse m'intéresser. »
D'autres fois, il l'encourage à se distraire en travaillant :
« Tu peins Mme S... C'est une pauvre étude et un maigre sujet, mais cela vaut mieux que de ne rien faire... Je voudrais être auprès de toi, pour te faire travailler. Tu auras de la peine à t'y remettre; mais il faut tenir bon : c'est l'affaire de quelques jours. »
Lui, il ne s'ennuie point. Il le dit en propres termes, sans détour aucun, et il précise : « Plutarque m'est d'un grand secours pour passer le temps. » 11 veut bien, il est vrai, ajouter : « Je serais heureux si je t'avais. »
Mais sur tous autres sentiments, sur toutes autres préoccupations, très vite reprennent le dessus ses goûts égoïstes de solitaire...
quinzaine d'années, il souffrait d'une maladie chronique, prise à l'armée, — sans doute de la tuberculose pulmonaire.
L'installation à la Chavonnière se fit au grand chagrin de Mme Courier : elle éprouvait une tristesse extrême à quitter Paris, son bruit et ses fêtes, à venir ensevelir la splendeur de ses jeunes années en ce coin solitaire de province, près d'un mari vieillissant et frappé dans sa santé.
Certes, la retraite avait été choisie au centre de sites grandioses : la Chavonnière domine Véretz, le Cher au cours paisible, le coteau de Montlouis, ses hautes croupes, que pare la forêt d'Amboise, les pentes riantes et douces par lesquelles il s'efface dans les prairies, au milieu des saules et des peupliers; puis, derrière ses derniers replis, au couchant, dans le fond du paysage, la ligne verdoyante des collines, dont, par-delà la Loire, les ondulations, capricieusement, se succèdent jusque vers Vouvray.
Ce n'en était pas moins le désert!
Sur le plateau, à proximité, surtout dans le Sud, des massifs boisés assombrissaient l'horizon Mais à la Chavonnière, la campagne plate et nue, morcelée en petites cultures — morne alternance de terres labourées et de vignes, — où les seuls arbres étaient quelques noyers au long du chemin d'accès.
A plus de deux kilomètres de Véretz ou d'Azaysur-Cher, — les deux bourgs les plus proches, —
sans autre voisinage que celui de fermes, de métairies ou de closeries, la Chavonnière apparaissait en un enclos de murs grisâtres.
L'enclos, de forme irrégulière, contenait près de trois hectares et demi. On y avait accès par sa partie la plus rétrécie, où, entre de massifs piliers, s'ouvrait un grand portail.
Tout d'abord, — s'allongeant, sur plus de quatrevingts mètres, de l'Ouest vers l'Est, en une largeur d'environ vingt-cinq mètres, — une cour boueuse, aux tas de fumier suintants.
A droite et à gauche de cette cour étaient alignés les communs, grossièrement construits, aux toitures peu élevées. D'un côté, regardant le Nord, une « boulangerie », des toits à porcs, « une moutonnerie », un hangar, occupant plus de cent cinquante mètres carrés, où s'abritaient, auprès de piles de bois, charrettes, tombereaux et charrues. En face, une vaste grange, un poulailler, deux écuries — dont une seule en usage, — une « étable aux vaches », un cellier, une « halle de pressoir », — contenant non seulement pressoir, mais cuve en maçonnerie, — et, çà et là, notamment audessus du cellier, des chambres de domestiques ou des greniers
Au fond de la cour, — avec un seuil presqu'au même niveau, — la maison de maître : dans l'élégance d'arêtes et encadrements en pierres de taille, un long rez-de-chaussée, que, sous leur haute coiffe d'ardoises, quelques mansardes surmontaient, et qui, par un retour, se complétait, dans
l'angle Nord des communs, d'une cuisine et de ses dépendances, accolées à la halle du pressoir.
Derrière la maison, un jardin de soixante ares : des figuiers, cerisiers et autres arbres à fruits, quelques arbustes, des carrés de légumes.
Et dans le restant du clos, c'était — sur une surface excédant deux hectares et demi, — de la vigne, de la luzerne, des céréales.
Ainsi ordonné et distribué, le clos, dans son ensemble, était — tout comme le verger que fréquentaient les pâtres de Longus popularisés par Courier, — une « bien plaisante chose », offrant « de l'ombre en été, des fleurs au printemps, des fruits en automne », et, aux yeux de Paul-Louis, « en tout temps, toutes délices ».
Quant à l'habitation même, Courier, en 1816, — après avoir visité la Chavonnière en acquéreur éventuel, — l'avait, dans une lettre à sa femme, appréciée en ces termes : « C'est bien ce qu'il nous faudrait ».
Sans doute, la maison — honorée dans le pays du nom de « Château », — était, en son rez-dechaussée, un beau logis bourgeois, avec « salon à manger », « salon de compagnie », trois chambres à coucher, — grandes pièces gaies et claires, qui, toutes, orientées vers le soleil levant, prenaient jour sur le jardin. Mais, pour une Parisienne comme Mme Courier, accoutumée au confort, combien laissait à désirer l'agencement d'une telle habitation, qui — datant du règne de Louis XVI,
sommaire, démodé, — allait jusqu'au pavage en briques grossières.
Le désarroi moral de la jeune femme s'aggravait de la certitude que son mari, de moins en moins sociable, allait tenir à vivre là aussi complètement isolé qu'un ours en son repaire, et la contraindre à tous ses goûts.
Dès janvier 1816, dans une lettre que Paul-Louis lui adressait de Tours, il avait, par avance, établi en ces termes formels le programme de leur avenir :
« Quand nous serons nichés dans nos bois, sur les bords du Cher, il faudra nous y tenir, et n'avoir de liaisons, d'amis ni de connaissances qu'à Paris. Tu sais là-dessus mon système. »
De la paix des campagnes Mme Courier lit, dès le début, une bien décevante expérience.
Les premiers mois du séjour à la Chavonnière furent troublés par de graves difficultés avec le précédent propriétaire, Augustin Isambert. Celuici — en vertu du droit que, par le contrat de vente, il s'en était réservé pendant dix ans, — cohabitait avec le ménage Courier, usant notamment de la même porte d'entrée.
Un jour, dans ce coudoiement de tous les instants, se produisit entre les époux Courier et la servante d'Isambert une scène violente, au cours de laquelle cette femme se porta non seulement à de grossières injures, mais à des menaces, qui inspirèrent à Mme Courier la plus vive frayeur.
Courier en vint à refuser à Isambert l'entrée de la Chavonnière, — dont, lorsqu' Isambert sortait, il verrouillait les portes derrière lui, — et ce sansabri de par la volonté de Courier, dut demander asile à l'auberge de Véretz.
Le tout prit fin par un procès, aux incidents variés, d'où résulta, en janvier 1819, l'expulsion régulière et définitive d'Isambert.
La Chavonnière retomba dans le calme qui lui était habituel.
Ainsi passèrent quelques années...
A la rusticité de son intérieur Mme Courier avait, promptement, — avec le concours de Bourdel, tapissier à Tours, — remédié, selon ses aspirations artistiques, par des coquetteries d'ameublement : glaces, tenture en tapisserie d'Aubusson, rideaux à bordures en toile de Jouy, trumeaux au cadre doré, quelques gouaches et gravures, — dont l'une représentant Daphnis et Chloé, — pendule en porcelaine ornée de dorures, table à thé en bois d'acajou et à dessus de marbre, toilette en noyer avec glace et tiroirs, une dizaine de fauteuils et une bergère recouverts en velours orange, vert ou cramoisi.
Malgré le bien-être matériel, malgré la survenance d'un fils, Paul-Étienne, — qui naquit le 30 septembre 1820, — les années se traînèrent pour Mme Courier, monotones et lentes.
De sa chambre, comme des autres pièces du rezde-chaussée, la jeune femme n'avait d'autre horizon que l'étendue du clos : comme les murs d'une pri-
son, l'enserraient, l'étouffaient les murs du clos, rideau de pierres stupidement tiré devant la vue sur les coteaux du Cher et de la Loire.
Et, surtout pendant les saisons moroses, — alors que, en ce point culminant de plateau, le vent gémissait ou hurlait, et, dans le tourbillon des feuilles flétries, donnait l'assaut aux fermetures du logis, — Mme Courier se débattait contre de lourds et invincibles ennuis.
Cependant, la ferme vivait sa vie de travail, alerte et gaie, — attirant dans son mouvement Mme Courier, l'y entraînant peu à peu.
Tandis qu'il laissait affermés à bail ses biens de Luynes, Paul-Louis avait tenu à faire valoir lui-même non seulement sa forêt, mais aussi le domaine de la Chavonnière : seize hectares de vignes, de terres ou de prés, dont un bon tiers joignait directement les murs de l'enclos.
Aux biens de la Chavonnière, Courier, par de nouvelles acquisitions, adjoignit des propriétés avoisinantes, — entr' autres la ferme de la Bussardière et le domaine de Beauregard, — qui, quadruplant la superficie du sol à cultiver, la portèrent à près de soixante-cinq hectares.
Mais, dès l'origine, l'exploitation groupée par Courier était importante, puisque, en considérant simplement les revenus de la forêt de Larçay, — que Courier avait payée 115 500 francs, — c'est au moins une douzaine de mille francs que rapportait la coupe faite chaque année dans cette forêt : ainsi,
en 1816, malgré une forte baisse sur le prix des bois, Courier avait, après une première offre de 11 500 francs, obtenu 12 250 francs, de la coupe à laquelle il venait de procéder.
Aussi, à part les servantes de la maison, — parmi lesquelles une cuisinière, une femme de chambre,
— tout un petit peuple de domestiques et de gagistes, en un perpétuel va-et-vient, anime la Chavonnière : jardinier, garde particulier, garçons de ferme, « moutonnière », bûcherons, fagoteurs, hommes et femmes de journée.
Quelle activité en certains mois de l'année, soit lorsqu'après le « fâcheux temps » de l'hiver, au moment où « l'hirondelle arrive » et où « chantent les rossignols », charrois et labours ont repris leur cours; soit, à l'automne, lorsque, les futailles remises en état et la vendange battant son plein, le jus doré coule et pétille.
Et, tous les jours, quelle heure pittoresque et distrayante, celle où, vers la tombée de la nuit, rentrent à la ferme, leur tâche finie, bêtes et gens,
— au milieu des volettements effarés de la bassecour criarde, aux joyeux claquements des fouets, au clair tintement des grelots sonores, que, fièrement, secouent à leur collier les quatre forts chevaux de la Chavonnière...
Peu à peu, Herminie Courier — encore mal à l'aise dans la solitude de la Chavonnière, mais à demi résignée, — assouplit sa vie à son atmosphère nouvelle.
Courier, ménageant à sa femme les occupations qu'il entrevoyait pour elle en juin 1815, non seulement lui laissait la direction de la maison, mais il l'avait chargée de l'administration de la ferme. A elle le soin de louer, de surveiller, de payer gagistes et journaliers. C'est elle aussi qui faisait les ventes et les achats, notamment pour les bestiaux et les fourrages.
Levée tôt, couchée tard, Mme Courier s'excite à une activité qui lui plait. Les jours de marchés, de foires ou d'assemblées, — dédaignant presque toujours l'usage du cabriolet, garni de drap bleu, remisé sous la halle du pressoir, — elle revêt son amazone, et, seule, libre, au galop de son petit cheval rouge, — dans la senteur des landes et des bois, ou par les pentes vertes des coteaux, — toute à la griserie du grand air et des vastes espaces, la voilà partie pour Saint-Avertin, Esvres ou Mont-
bazon, — là où l'appellent ses obligations de fermière, ayant toujours quelqu' affaire à traiter, quelqu'arrangement à conclure.
Au positif des choses rurales, elle mêle volontiers des distractions intellectuelles. Un cabinet de lecture de Tours lui fournit à son gré les livres qu'elle aime. Elle peint, et souvent son pinceau s'inspire de quelque belle paysanne, qui — comme la jeune Sylvine Berger, — vient, pendant des heures, poser devant elle, les cheveux dénoués et le torse nu.
En « son métier de fermière », Paul-Louis admirait Minette. Ce cultivateur sans expérience et de peu de sens pratique, aux conceptions agricoles aussi hardies qu'inconstantes, confessait : « Heureusement, Dieu m'a donné une femme qui vaut mieux que moi pour nos intérêts temporels. »
« Paysan par goût », Courier, dès l'arrivée à la Chavonnière, s'était senti en harmonie complète avec le milieu, ses habitudes et ses mœurs.
La santé de Paul-Louis Courier se rétablissait, et de ses crises douloureuses ne subsistait à peu près plus qu'une manifestation : cet aigrissement de son humeur, devenu très marqué, qui, surtout dans les dernières années de sa vie, a justifié le qualificatif de « bâton épineux » qu'on lui a appliqué.
Courier s'était mis à vivre en vrai campagnard.
Ses occupations au dehors, c'étaient ses vignes, ses sainfoins, sa forêt, — principalement sa forêt.
De sa forêt Paul-Louis fait extraire pour ses vignes un fécondant terreau. Il y surveille luimême l'abatage de ses coupes, la façon de ses fagots, bourrées et cotrets. Ses arbres — depuis le chêne altier des futaies jusqu'au plus humble rejeton des taillis, — lui sont familiers et chers : en un amour de propriétaire-exploitant, qui, constamment, évalue, dénombre et calcule, il se plaît à les contempler, même sous le givre.
Hiver comme été, son goût inné pour la marche entraîne vers la forêt de Larçay la plupart de ses quotidiennes promenades.
Sa tenue se relâche sans cesse davantage, et ses habitudes deviennent de plus en plus simples.
Les élégances de sa garde-robe ne vont pas au delà d'un habit de drap bleu, d'une grande redingote grise à carrick.
Sa chambre à coucher, elle n'est pas au rez-dechaussée, comme celle de Mme Courier, mais dans une mansarde : une mansarde au-dessus de la cuisine, qui, par deux petites fenêtres, — telles des trous de tanière, — prend jour au Midi, sur la cour, et d'où le regard, franchissant les bâtiments de la ferme, s'étend librement sur le plateau, jusqu'à la forêt de Larçay, là-bas dans le Sud-Ouest. En cette chambre, un mobilier disparate : commode en bois de noyer à dessus de marbre, secrétaire et bureau en acajou, à côté d'une couchette très simple, d'un vieux fauteuil, d'une table en bois blanc.
Au rez-de-chaussée, à droite de la porte d'entrée, une pièce sert de cabinet de travail au maître de la
Chavonnière. C'est une pièce sans cheminée, et l'ameublement en est des plus sommaires.
Dans son installation personnelle, Paul-Louis n'a guère pris souci que de sa bibliothèque. Riche surtout en œuvres grecques et latines — les plus décadentes aussi bien que les plus licencieuses, — et, en outre, en relations de voyages, elle comporte de 1 500 à 2 000 volumes. Contre l'étable où ruminent les vaches, la bibliothèque occupe, au-dessus du cellier, une chambre à laquelle, par sept ou huit marches, on accède de l'intérieur de la halle du pressoir. C'est une espèce d'entresol, dont la croisée domine la cour ainsi qu'un observatoire. Là, comme en un lieu de prédilection, Courier fait de longues stations ; il s'y est même établi, pour le repos ou la sieste, une couche, formée de quelques fagots de sarments. La même incohérente fantaisie y caractérise, d'ailleurs, l'ensemble de l'aménagement : près des rayons chargés de livres, des sacs de froment et de graines de sainfoin ont trouvé place, et les débris d'un volet y traînent aussi. Dans ce grenier-bibliothèque le désordre règne en souverain si absolu que la poussière, tout à son aise, s'est mise à ronger bon nombre de précieux ouvrages.
Par d'autres détails de la vie même du logis, éclataient, pareillement, des contrastes de luxe et de misère, qui donnaient une impression générale d'insoucieux laisser-aller, de maison mal tenue : un assortiment d'assiettes et de plats en faïence aux coloris variés, spécialement fabriqués pour
Courier, — avec son nom, peint en noir, au centre d'un médaillon à filets bleus et jaunes, — mais n'y apparaissaient jamais que les mets les plus ordinaires; un service de verres au fin et précieux cristal, mais les verres à Bordeaux en étaient utilisés comme coquetiers.
Le « bonhomme Paul » — comme Paul-Louis Courier s'appelait, — était tout à fait entré dans la peau d'un propriétaire rural, surtout au point de vue de l'économie, et même de la parcimonie : paysan, il l'était jusque dans l'àpreté, jusque dans l'esprit de tenace et processive avarice que, par une tradition de famille, il montrait pour la sauvegarde de ses intérêts, pour son bien et pour son argent .
Il tient ses comptes avec la méthode et la minutie de l'homme d'affaires le plus rigoureux. Il établit, régulièrement et avec dates précises, des bordereaux de caisse très détaillés. Lui qui, peut-être par simple finasserie, écrivait à Merlin, l'un de ses libraires parisiens : « Il ne faut pas trop vous fier aux dates de mes lettres : je sais rarement le quantième », — il se garde, même au point de vue du quantième, de la moindre confusion en sa comptabilité.
Dans son cabinet sont, par liasses, classés mémoires, notes, billets, quittances. Et sur sa table de travail, voisine avec quelque livre grec ou le Dictionnaire de Trévoux, un registre couvert en peau verte, que, très fréquemment, il feuillette, et où se lit ce titre : « Livre de vente de la forêt de Larçay » .
Mais en Courier le paysan se compliquait d'un autre personnage, — celui-là exceptionnellement éminent : le fin lettré, qui continuait à prendre un plaisir passionné à lire, à traduire, à commenter du grec; le pamplétaire, si malicieusement narquois, — en son langage vif et familier, — ardemment engagé dans une lutte qui convenait si bien à son esprit de contradiction, à son scepticisme, à son tempérament batailleur.
Sans relâche, depuis 1816, — par des articles dans quelques journaux de Paris ou, le plus ordinairement, par de petites brochures imprimées tantôt à Paris, parfois grâce à des presses clandestines, tantôt à Bruxelles, — Courier poursuivait contre la Restauration, ses abus et ses fautes, contre la noblesse et le clergé, contre la réaction politique et religieuse, mais aussi envers l'autorité sous tous ses aspects, d'harcelantes attaques, à coups taquins de traits cinglants.
Sa guerre tracassière, Paul-Louis, devenu — à cette époque de réveil politique, — l'enfant terrible du parti libéral, la menait, à la grande joie du pays, en « champion du bon sens et de la liberté », au milieu d'une popularité sans cesse grandissante.
A son foyer, le cercle des pensées et des conversations, si élargi qu'il fût, restait à peu près invariable.
On lisait en commun plusieurs journaux de Paris, — notamment le Feuilleton littéraire, un quoti-
dien illustré, — auxquels Courier était abonné et que, après lecture, on abandonnait aux domestiques.
On discutait et réglait les détails de l'exploitation agricole et forestière, — qui n'était pas toujours exempte de mécomptes ni de tracas.
En même temps, Paul-Louis mêlait sa femme aux préoccupations de ses travaux littéraires, la chargeant parfois de recherches dans les livres de sa bibliothèque; mais il s'attachait surtout à l'intéresser à tous ses succès de pamphlétaire : les feuilles publiques l'appelaient « le Rabelais de la politique, le Montaigne du siècle, l'émule beureux de Pascal » ; ses écrits passaient de mains en mains : on se les arrachait dans les salons libéraux, dans les ateliers, dans les chaumières. Et du bruit fait autour de son nom, de sa renommée, — qui s'étendait hors de France, qui devenait européenne, — Courier tirait la plus grande vanité.
Dans le pays, Paul-Louis Courier — toujours gêné par les assiduités de relations, toujours en garde contre toute intrusion en son intimité, — limitait à peu près ses fréquentations à l'un de ses voisins, le marquis de Siblas, avec lequel il était très lié, et à un jeune officier de santé établi à Véretz, M. Auguste Herpin, devenu son médecin et son ami.
A la Chavonnière peu de visiteurs réguliers, — à part le piéton du bureau de la poste aux lettres de Montbazon, qui, à intervalles fixes, franchissait le grand portail de la cour, tirant de son sac de
cuir correspondances ou feuilles publiques; à part le barbier de Véretz, Maître Abraham Milandre, qui, de huitaine en huitaine, apparaissait à l'intention de Courier.
Maître Abraham, Courier — avide d'une popularité locale, — presque toujours, après sa barbe faite, le retenait à sa table. Le bonhomme en était fort honoré, mais il n'en jugeait pas moins son client « un peu fou » : que de fois, alors qu'il était tout blanc de savon, ou seulement à moitié rasé, Paul-Louis, sans cesse à ruminer, pour quelqu'un de ses écrits, une idée plus piquante, une expression plus juste ou plus acerbe, s'échappait brusquement de ses mains, saisissait un papier et, bien vite, crayonnait une note ! . . .
En 1821, Courier publiait l'une de ses plus retentissantes brochures, son Simple discours contre le projet ministériel d'une souscription nationale en vue d'acquérir, pour le duc de Bordeaux, le château de Chambord.
La verve impertinente de cette diatribe envers la noblesse et les courtisans valut à Paul-Louis, en Cour d'assises de la Seine, une condamnation à deux mois de prison.
Il subit cette peine à la prison de Sainte-Pélagie, à partir du 11 octobre 1821, et, pendant sa détention, s'échangea entre sa femme et lui une correspondance suivie.
Sur cet article, d'ailleurs, Courier, malgré la cherté de la taxe postale d'alors, — perçue sur le
destinataire, — n'admettait pas l'économie. Il en avait, dès longtemps, assuré sa femme, à qui, fort galamment, il écrivait en 1816 : « Le plaisir que me font tes lettres, ne peut se comparer aux dix sous qu'elles me coûtent. »
De cette correspondance de 1821, quelques-unes des lettres de Paul-Louis Courier sont connues. Elles nous montrent ce mari toujours fort épris de sa Minette, et celle-ci toujours recluse en son isolement, toujours assombrie par le chagrin de sa jeunesse arrachée à Paris, transplantée au loin et, comme une fleur déracinée, se fanant dans la solitude.
Paul-Louis écrit :
« Je rêve souvent de Paul et de toi, et sans dormir je m'imagine souvent que je vous tiens dans mes bras l'un et l'autre. Le temps me paraît long, quoique je sois fort occupé. Ce n'est pas vivre pour moi que d'être sans vous deux. »
Dans une autre lettre :
« Ta description de Paul à table m'enchante. Que ne suis-je avec vous deux!... Cependant mon absence aura cela de bon, que tu t'accoutumeras à te passer de moi pour toutes les affaires. »
Puis, le 31 octobre :
« J'ai reçu tes divines lettres, dont la dernière est du 26. J'en ai reçu trois à la fois, qui m'ont rendu bien heureux. Je t'avoue que l'endroit où
tu me parles de tes talents enfouis, perdus, m'a fait pleurer. »
Fallait-il qu'il fût déchirant le cri de détresse jeté par la jeune femme, pour avoir arraché des larmes à Paul-Louis !
Cependant, — froidement, maladroitement, — Paul-Louis, dans cette même lettre, prononçait :
« Tu as bien fait de ne pas aller au déjeuner. Il est sûr que tu as bien fait, car, ne voyant personne ordinairement, il eût été mal de voir du monde en mon absence. Cela aurait fait croire que je te tenais malgré toi dans la solitude. »
Voici une lettre du 16 novembre :
« J'ai vu le député qui se nomme comme ton charretier de Saint-Avertin. C'est un brave homme; il est de mon âge, et il a une jeune femme. Mais cette femme n'est pas une Minette : elle aime la dépense et le plaisir. »
Et quelques jours après, le 23 novembre :
« Héloïse doit m' apporter ton portrait, que j'attends avec impatience. Il y a dans cela un peu de vanité. On verra l'ange dans la prison, ou du moins son image. Un de mes compagnons me disait l'autre jour : « J'aime les hommes qui aiment leurs femmes. »
Oui, sans doute, Courier aimait sa femme, mais il l'aimait à sa façon : en homme dont l'esprit était plus délicat que le cœur.
Courier ne savait pas être pour sa femme an compagnon, un ami... L'avait-il seulement essayé?...
C'était le maître despotique : le mari égoïste et Fantasque, tout à fait rétif aux concessions, incapable de sacrifier aucune de ses convenances personnelles, — même à une distraction aussi innocente que celle d'un déjeuner chez un voisin de campagne, — et qui, évidemment, ne dépouillait presque jamais dans son ménage l'autoritaire rogue et bougon que, au dehors, à propos de tout, il se montrait envers quiconque.
Et, qui sait?... elle date peut-être de cette époque même l'opinion conçue par Saint-Albin Berville, l'avocat qui venait de défendre devant la Cour d'assises Paul-Louis Courier et son Simple iiscours : Berville, qui avait eu souvent l'occasion i'étudier en psychologue son combattif client, lisait, sur la fin de sa vie, — c'est-à-dire vers 1868, — que, à son avis, Mme Courier était le « souffre-douleur » de son mari.
IMPOPULARITE LOCALE
Paul-Louis Courier — en possession si complète de la faveur publique, à travers la France entière, et même hors de France — était tout à fait impopulaire dans son voisinage.
Au Maire de Véretz, M. Archambault de Beaune, — un jeune châtelain animé du plus beau zèle royaliste, — aussi bien qu'aux autres autorités du pays, cet adversaire politique très redouté apparaissait comme le point de mire désigné pour toutes les tracasseries : le molester, c'était — on l'a fait observer, — une. façon de faire sa cour au gouvernement.
Aux paysans de Véretz et des communes environnantes il inspirait un sentiment de défiance, ce « Monsieur de la ville », cet ancien officier « si savant, disait-on, qu'il faisait des livres », qui, brusquement, avait surgi parmi eux pour jouer au bûcheron et au vigneron; et, comme, dans sa vie campagnarde, il affectait d'abdiquer sa supériorité bourgeoise, on restait envers lui sur une réserve d'autant plus soupçonneuse.
Mais un autre état d'opinion, bien autrement
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défavorable, s'était formé autour de Courier : par toutes les manifestations de son égoïsme et de son goût pour la chicane, par son avarice et sa rigueur implacable, particulièrement envers les pauvres diables, le propriétaire de la Chavonnière était, en fort peu de temps, devenu profondément odieux.
Dès 1819, les gens de la contrée l'appelaient communément le « rogneur de portions », et déjà, par vengeance, on lui avait, dans sa forêt, coupé des arbres, — dont plusieurs grands chênes.
Cette situation tenait surtout aux incidents qui avaient marqué sa prise de possession de la forêt de Larçay.
Il avait alors institué son garde particulier l'exgarde champêtre de la commune de Véretz, Pierre Clavier, dit Blondeau, homme mal famé et fort détesté, et il lui avait donné les plus sévères consignes. Envers ceux que Pierre Clavier surprenait à ramasser du bois mort ou de la bruyère, c'étaient les plus mauvais traitements, — tels, assurait-on, que le ligotage avec des cordes, — ou, tout au moins, l'exigence d'une amende.
Pour tout cet ensemble de motifs si divers, la région adoptée par Courier lui était unanimement hostile, et Courier y avait rencontré une guerre de tous les quarts d'heure.
Ses vexations d'intérêt, ses blessures d'amourpropre, ses souffrances étaient devenues incessantes. Il en faisait, un jour, la très amère confidence à l'un de ses amis, le grand écrivain
Stendhal : c'était pendant un séjour à Paris, en février 1823.
Vers la même époque, juste un mois après, pendant le même voyage à Paris, d'autres préoccupations, bien plus graves, paraissent avoir agité Paul-Louis Courier : en effet, comme sous l'influence d'un sombre pressentiment, il notait dans le Livret de Paul-Louis ce dialogue entre un Parisien et lui :
« — Prends garde, Paul-Louis, prends garde; les cagots te feront assassiner.
« — Quelle garde veux-tu que je prenne?... Ils ont fait tuer des rois... »
A Paris Paul-Louis Courier allait souvent.
Son opinion sur la grande ville ne s'était, certes, pas modifiée : « Paris ne me plaît point, écrivaitil, en mai 1823, à son ami le philosophe Victor Cousin; je voudrais en être près, et n'y aller jamais. » Toutefois. Courier s'imposait comme une nécessité d'y faire périodiquement quelque séjour.
Il composait, écrivait, polissait à la campagne — surtout dans ses marches et rêveries à travers le grand silence majestueux des hautes voûtes de sa forêt tant aimée; mais, pour faire imprimer chacune de ses nouvelles brochures, il se rendait à Paris, ne se fiant à personne du soin de surveiller leur impression. Parfois le retenaient ou l'attiraient à Paris des questions se rattachant à la vente même de ses publications.
Ainsi, pour de nouveaux motifs, l'absence du