IMPOPULARITÉ LOCALE
logis était, comme au premier temps du mariage, redevenue, de la part de Courier, une habitude régulière .
D'ailleurs, chez ce mari si malaisément sédentaire, — bien qu'ombrageux, — l'insouciance du foyer et de celle qu'il y délaissait, était telle, par moments, que, en novembre 1823, il était « presque tenté » d'accompagner aux États-Unis le marquis de La Fayette, et que, auprès de sa femme, il trouvait à sa fantaisie cette excuse :
« M. de La Fayette ne sera que huit ou dix mois à aller et revenir. »
C'est surtout en 1823 et 1824 que, fréquemment, Paul-Louis prit place dans les diligences des Messageries royales ou des entreprises particulières, qui, en un temps moyen d'environ vingtcinq heures, menaient de Tours à Paris, — par la plus belle route de France, et la plus fréquentée.
La police de Louis XVTII s'était rendu compte que Paul-Louis Courier était « incapable — ainsi que l'écrivait un de ses agents, — de prendre part à un complot quelconque qui aurait pour but de troubler d'une manière sérieuse le repos de la France ».
Cependant, Paul-Louis, à ses moindres voyages, était sans cesse surveillé et filé.
A cette occasion, la Sûreté générale établit de lui, en novembre 1823, un signalement dont certains détails restent précieux, parce que, pour cette époque de sa cinquantaine, ils marquent net-
tement, avec la rudesse d'une fiche policière, les traits saillants de sa personne physique et morale : « teint brun et bilieux; physionomie brusque et dure; marchant un peu courbé et la tète penchée sur le côté; mal mis et sale dans son costume; portant toujours une cravate noire. »
Toutes les fois que son mari était en voyage. Mme Courier assumait à la Chavonnière toute la charge de la gestion.
Aussi bonne que Courier était dur, elle était la meilleure des maîtresses, incapable de formuler le moindre reproche, avec une tendance à laisser les gens travailler à leur guise et les choses aller leur train.
De son caractère tolérant et facile ne bénéficiaient pas seulement ceux qu'elle emplovait : depuis quelques années, Mme Courier avait apaisé le mécontentement des gens de la contrée, en leur concédant, moyennant un écu par an, des cartes donnant le droit d'aller dans la forêt de Larçay couper de la bruyère ou ramasser des feuilles sèches.
Et les paysans, en leur simple parler, — parfois si vivant d'images, — disaient de la « Madame mal mariée » et de son « vieil hibou de mari », qu'ils se ressemblaient « tout autant que la grêle et la rosée ».
De plus en plus, la Parisienne exilée allégeait le poids des heures en se mêlant étroitement à la vie intime de la ferme.
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Elle prenait goût à causer avec les domestiques et les manouvriers; elle était même familière avec eux. Elle riait aux plaisanteries dont filles et garçons taquinaient François Sauvineau, le pauvre innocent du pays, lorsque, dans le dandinement de ses longues jambes, il s'en venait à la Chavonnière mendier son pain.
LA DEVOYEE
Aux heures mélancoliques, Mme Courier sondait son àme.
Dupée dans ses illusions de jeune fille, immolée dans ses goûts et ses habitudes d'autrefois, elle se voyait — en sa vie manquée, — probablement à tout jamais cloîtrée en une ferme perdue, parmi des garçons de labour et des bûcherons, en même temps que, sans cesse, s'aggravait le lent supplice de son cœur : chaque jour davantage, la rebutait l'indifférence ou la rudesse d'un mari, qui n'éprouvait plus de satisfaction que dans ses intérêts, que dans la politique ou l'érudition.
Et, par d'insensibles détours, ces songeries l'entraînaient d'autant plus vers des pensées d'insurrection contre sa destinée, que Mme Courier, ayant atteint, au milieu de la libre nature, le plein épanouissement d'une robuste maturité, était en lutte avec des sens trop contenus.
La déchéance était proche, et, dès qu'elle se serait produite, elle devait abolir tout frein quelconque : honneur, devoirs ou remords.
Courier, manifestement, porte la responsabilité
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des circonstances lointaines et complexes qui, peu à peu, à travers la succession des années, ont abouti à cette déchéance.
Mais, au point de vue même de la profondeur qu'atteignit la chute, Courier peut il être exempté de reproches? — Auprès du soldat libertin de 1810, qui, alors, écrivant aux Clavier, osait cette boutade à propos de son Daphnis et Chloé : « C'est un livre à mettre entre les mains de Mesdemoiselles vos filles tout de suite après le catéchisme »; auprès de cet homme à l'esprit tout rabelaisien, qui avait la complète ignorance de la pudeur féminine, la jeune femme n'avait trouvé d'autre enseignement que celui de l'indifférence en matière de décence ou de morale.
Son mari poussait l'inconscience jusqu'à lui faire feuilleter et lire — à l'occasion de recherches et de copies pour ses travaux, — des œuvres aux pernicieux levains : les licencieuses facéties de Bonaventure Despériers, les récits pervers du Seigneur de Brantôme.
Donc, un jour, à bout de résignation et de vertu, Mme Courier prit un amant.
Lequel? — N'importe qui : celui que, en son milieu campagnard, elle trouvait à sa portée, dans son entourage direct.
Ce fut Pierre Dubois.
Au printemps de 1823, Pierre Dubois était entré à la Chavonnière, à la fois comme laboureur et comme charretier, aux conditions alors faites aux
hommes de ferme tourangeaux : par an o deux cents francs », avec « sabots, blouse et chapeau, pour la première année » .
Du pays, marié avec la sœur d'un cabaretier d'Esvres, Pierre Dubois avait domicile dans un hameau de la commune d'Esvres, non loin de la lisière de la forêt de Larçay, le hameau du Rangdu-Bois; mais, comme tous les domestiques loués à l'année, il vivait chez le maître.
Avec un autre garçon charretier, il partageait — au fond de l'écurie, derrière la sellerie, — une chambre qui, par une petite croisée, prenait jour au Nord, sur le clos, et où, dans le pèle-mèle poussiéreux d'un grand coffre à avoine, d'une table, d'un vieux bas de buffet et d'une ancienne malle de voiture, se dressait une mauvaise couchette en fer.
Pierre était un robuste gaillard à épaisse chevelure brune. Il avait vingt-huit ans, le même âge que Mme Courier. Comme elle, il était légèrement marqué de la petite vérole. Une bouche petite, un nez mince, des yeux gris et souriants lui faisaient une physionomie fine, intelligente, expressive. Il était bien de cette race distinguée de paysans dont Courier, dans une lettre de 1816, à sa femme, glorifiait le type : une « tète toute grecque », avec « une grâce et un naturel que n'ont point vos Messieurs de Paris ».
La beauté rustique du valet de ferme se complétait de la qualité physique que Mme Courier tenait pour essentielle et indispensable dans l'un et l'autre sexe : des dents blanches et bien rangées.