‹ L'assassinat du Président CarnotChapitre 19 sur 40 · ET LES CAUSES DE LA MORT DE M. CARNOT · texte numérisé non relu

ET LES CAUSES DE LA MORT DE M. CARNOT

Nous soussignés, en vertu de l’ordonnance de commise ainsi conçue :

Nous, A. Benoist, juge d’instruction au tribunal de Lyon, assisté par M. Laval, notre commis greffier.

Vu l’information ouverte contre le nommé Caserio Santo, inculpé d’assassinat sur la personne de M. Carnot, président de la République française.

Prévenus aujourd’hui, 2S juin 1894, à midi, par M. le Préfet Hu Rhône et par M. le Procureur général que l’autorisation de procéder sur le champ à l’autopsie vient d’être accordée sur la demande de MM. les D” Ollier et Gailleton, lesquels se sont chargés de convoquer d’urgence tous les autres hommes de l’art dont la présence et le concours leur ont paru nécessaires.

Attendu que nous étant rendu le même jour à deux heures du soir à la Préfecture, nous trouvons réunis autour du corps de M. Carnot ;

.M. le D”' Ollier, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine, correspondant de l’Institut;

(li l'aSSaSSLNAÏ du PRÉSIDBIST CARNOT

M. le D"' Gaillcton, professeur à la Faculté de médecine, maire de Lyon ;

M. le D"' A. Lacassagne, professeur de médecine légale à la Faculté, médecin-expert des tribunaux.

M. le D‘' Henry Coutagne, médecin-expert devant les tribunaux, déjà requis verbalement par nous à ces fins;

M. le D'' Lépine, professeur de clinique médicale à la Faculté de médecine, correspondant de l’Institut;

M. le D'' Poncet, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine ;

M. le D‘’ Michel Gangolphe, agrégé à la Faculté de médecine, chirurgien-major de l'Hotel-Dieu;

M. le D'' Rebatel, médecin assermenté près la Préfecture;

M. le D'' Fabre, aide de clinique à la Faculté.

Commettons tous les docteurs, médecins, experts et professeurs qui viennent d’être énumérés.

A l’effet

De procéder, dans la mesure strictement nécessaire, à l’autopsie du corps de M. Carnot,

De décrire la blessure qui a été faite et les lésions qu’elle e produites ;

D’examirter le poignard dont Caserio déclare s’être servi et de dire si la forme de cet instrument correspond aux lésions constatées;

De rechercher les causes de la mort et de dire si elle devait résulter nécessairement de la blessure;

De dire, eu égard au siège de la blessure, à la forme de l’arme, à la position du blessé, de quelle manière et dans quelles conditions le coup a été porté;

De procéder à toutes les autres constatations utiles à la manifestation de la vérité.

Les dits experts, après avoir pris connaissance de la dite

ASSASSINAT OU PRÉSIDENT CARNOT Blessures du foie et de la veine porte

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l’assassinat du président CARNOT

ordonnance, ont déclaré accepter la mission qni leur a été confiée, ont prêté entre nos mains le serment de faire leur rapport et de donner leur avis en leur honneur et conscience.

En foi de quoi, ils ont signé avec nous et notre greffier après lecture.

Suivent les signatures.

Nous sommes rendus le 25 juin 1894 à deux heures du soir à l’hôtel de la Préfecture du département du Rhône pour pratiquer l’autopsie de M. Sadi Carnot, président de la République française, décédé le 25 juin 1 894, à minuit trente-huit, et serment préalablement prêté entre les mains du juge d’instruction, nous avons constaté ce qui suit ;

Nous avons été introduits dans la chambre où M. Carnot était décédé la nuit précédente et nous nous sommes mis en devoir de procéder à une autopsie limitée, suivant les vœux formellement exprimés par la famille et suivant les termes de la réquisition du juge d’instruction, à la région dont l’exploration était indispensable pour notre expertise, c’est-à-dire à l’hypocondre droit et à la région avoisinante de l’abdomen.

L’autopsie a été faite en présence de :

M. Benoist, juge d’instruction;

MM. les officiers de la maison militaire du Président, le général Borius, le colonel Cliamoin, le lieutenant-colonel Dalstein;

M. Tranchau, secrétaire général de la présidence;

M. Planchon, médecin de la famille du défunt.

Nous allons reproduire :

i" Les constatations faites pendant l’autopsie et pendant un second examen du foie;

A. LACASSAGNE

2“ La description du poignard;

3“ La description de la victime et des conditions dans lesquelles l'attentat a été commis.

4“ Nous répondrons aux questions posées par le juge d’instruction dans son réquisitoire.

La rigidité cadavérique est complète, la surface cutanée présente une grande pâleur ; les yeux sont clos, les pupilles sont dilatées, mais la droite plus que la gauche.

L'abdomen est entouré par un bandage de corps, souillé par une certaine quantité de sang qui s’est écoulée après le décès.

La région épigastrique latérale droite est sillonnée par deux incisions perpendiculaires l’une à l’autre. Ces plaies opératoires faites pendant la vie dans un but thérapeutique ne permettent plus de préciser les dimensions et la situation de la plaie cutanée, qui a fait l’objet d’un premier rapport de l’un de nous (rapport du D'’ Henry Coutagne du 25 juin).

Dans ce rapport, l’expert dit :

« Des renseignements fournis par MM. les professeurs Ollier et Poncet, il résulte que cette blessure, longue de 20 à 22 millimètres, a tous les caractères d'une blessure faite par un instrument tranchant tel qu’un poignard ; elle est située à l’épigastre^ à 3 centimètres environ en dehors de l’appendice xiphoïde et an niveau du cartilage de la septième côte. Sa direction est oblique de haut en bas et de dedans en dehors. »

On agrandit les incisions de manière à découvrir les organes sous-jacents et on note les lésions suivantes :

Le cartilage propre de la septième côte présente une section complète et nette, siégeant à 4 centimètres de l’insertion sternale

l’ ASSASSIN AT Dû PRÉSIDENT CARNOT

(le la C(jle et à 3 centimètres de la ligne médiane. Cette section est verticale dans sa direction générale, mais un peu obliquement dirigée de dedans en dehors et de haut en bas. Elle a la disposition d’une ligne brisée à deux directions faisant entre elles un angle de 1Gܰ ouvert en dehors. La section du cartilage a 22 millimètres et intéresse légèrement l’espace intercostal situé au-dessus.

A travers la paroi thoraci()ue, le trajet du couteau perfore les insertions du diaphragme, mais le sinus costo-diaphragmatique de la plèvre est indemne. Au-dessous du feuillet pleural, on trouve une inliltration sanguine dans les mailles du tissu cellulaire .

Entre les anses intestinales et dans le petit bassin, on recueille des caillots et du sang noir liquide. La quantité totale peut être évaluée à 1.200 grammes.

On enlève le foie et l'on reconnaît alors qu'il est traversé de part en [)arl, la plaie d’entrée se trouve sur le lobe gauche près du ligament suspenseur ; elle a 26 millimètres dans son plus grand diamètre.

Un corps mousse introduit dans cette ouverture ressort à la face inférieure du foie dans la dépression rénale du lobe droit.

La plaie de sortie est presque aussi grande que celle d’entrée, elle a 24 millimètres.

Le poignard a traversé le lobe gauche du foie, a pénétré dans la bifurcation droite du sinus de la veine porte dont il a perforé la paroi inférieure. On ouvre aux ciseaux le sinus de la veine porte, après avoir débarrassé le vaisseau du tissu cellulaire qui l’entoure ; on y trouve des caillots mous, diftluents. On aperçoit alors l’ouverture de la paroi supérieure de la branche droite de la veine porte.

Le foie est sain; il parait petit, ce (jui est dù à l’état exsangue des organes : sou diamètre transversal est de 33 centimètres, son diamètre antéro-|)Oslérienr de 22.

A. LACASSAGNE

Le tissu hépatique n’est le siège d’aucune altération pathologique macroscopique; sa consistance est normale. A la coupe, les acinis sont nets, ils ne présentent de dégénérescence d'aucune espèce.

La vésicule est normale, elle ne contient pas de calculs ; elle renferme 2 à 3 grammes de bile, ce qui est dû, sans doute, à l’état de digestion du blessé.

L’estomac, de volume normal, n’a pas été atteint par le poignard. L’intestin grêle n’offre rien de particulier. Le cæcum est normal, il contient des matières de consistance ordinaire. L’appendice vermiculaire est un peu épaissi, sa surface péritonéale est sensiblement vascularisée.

Rien du côté du colon, du gros intestin et du rein droit.

Les constatalions macroscopiques terminées, la plaie a été suturée aussi exactement que possible et le corps placé sur le lit de parade, nous nous sommes retirés.

Pressés par les circonstances, les experts n’ayant pas eu le temps de faire tes constatations complètes pour déterminer les particularités de la blessure, ont décidé que le foie, qui paraissait devoir se putrélier très rapidement, serait placé dans l’alcool pour un examen ultérieur. Cette immersion dans l’alcool explique la diminution du poids de l’organe, qui a été pesé après un séjour de quinze heures dans ce liquide ; il pèse 1.198 grammes.

La plaie d’entrée est oblique par rapport au ligament suspenseur dont elle est distante en avantde 17 millimètres, en arrière de 7 millimètres : à la partie antérieure de cette plaie se trouve une encoche de 4 millimètres.

La plaie de sortie est largement béante, triangulaire, le petit côté du triangle est postérieur, sa longueur est de 8 millimètres.

En examinant la face inférieure du foie, on aperçoit une plaie de la branche droite de la veine porte au moment où elle s’en-

l’assassinat du PRÉSIDE-NT CARNOT

fonce dans le tissu hépatique : cette plaie, cachée en partie par le rebord saillant du foie, intéresse le tissu hépatique en même temps que la veine ; cette plaie a 16 millimètres comme dimension maxima. Par l’ouverture pratiquée sur la paroi inférieure du sinus de la veine porte on aperçoit sur la paroi supérieure de ce vaisseau un orifice presque parallèle au sillon transverse dont la longueur est de 13 millimètres quand on tend légèrement les lèvres de la plaie.

Un corps mousse introduit par l’orifice d’entrée sort à la face inférieure du foie en pénétrant dans la branche droite de la veine porte.

Le poignard a donc traversé le lobe gauche du foie, a suivi la paroi supérieure et la veine porte pour entrer dans la branche droite, a traversé la paroi inférieure de ce vaisseau au moment où il s’enfonce dans le lobe droit ; l’arme a pénétré de nouveau dans le tissu du foie, d’où elle est sortie à 3 centimètres de l’extrémité droite du sillon transverse et à 6 centimètres duboi’d droit du foie dans le prolongement du sillon transverse.

La longueur du trajet intra-hépatique est de 1 14 millimètres.

Le foie, ouvert par sa partie supérieure jusqu’au trajet du couteau, montre que plusieurs ramifications de la branche gauche de la veine porte ont été sectionnées franchement et presque perpendiculairement à leur direction au niveau de leur origine.

Les vêtements que portait le Président au moment de l’at* f tentât ont été examinés :

l® L’habit est à revers et sur le coté droit on distingue des incisions identiques de 37 de longueur à bords nets, qui traversent le revers.

2° Sur le revers droit du gilet, incision franche et nette de 3 centimètres.

A. LACASSAGNE

3" La llanclle présenle une incision semblable.

ï" La cbeniise est en fragments et on ne [)eut retrouver l'onverlure faite par le poignard.

Le poignai’d avec lequel Caserio avoue avoir fi'appé a été examiné dans le rapport déjà signalé de l’on de nous. Nous empruntons à ce rapport les détails suivants :

(( C'est un poignard dont le manche a 80 millimètres et la lame 1 04 millimètres ; cette dernière figure un triangle isocèle très allongé, qui a 10 millimètres de largeur à G centimètres de la pointe et 25 centimètres sur sa partie la plus large; chacune des faces, garnie de damasquinures grossières, est surmontée d’une légère arête.

La pointe du poignard est brisée, ce qui peut s’expliquer par la chute de l’arme sur le pavé après l’attentat. »

La lame est damasquinée à l’acide sans dorure ; sur une des faces est gravé le mot Toledo, sur l’autre face le mot Recuerdo.

La voiture dans laquelle se trouvait M. Carnot au moment de l’attentat est une calèche huit-ressorts à caisse en forme de nacelle ; pour permettre la fermeture de la portière, le marchepied doit être replié à l’intérieur en portefeuille. Cette voiture était occupée par quatre personnes et sur un siège placé en arrière se trouvaient deux laquais.

Avide, le bord supérieur de la portière est à 120 centimètres du sol ; sous le poids de six personnes, la caisse s’abaisse environ de 6 centimètres, au moment de l’attentat le bord de la portière était à environ 1“20 du sol. L’épigastre du président était à environ 1“40 du sol ; la tête du meurtrier était à la hauteur de celle de la victime.

L’assassin est de taille élevée, il a 1”71, il est droitier : placé à la droite de la voiture, il a dû poser la main gauche sur l’accotoir.

l’assassinat du président CARNOT

il a frappé avec une grande force sans quitter le sol. La pointe (lu poignard a atteint le Président à droite de la ligne médiane sur le revers droit de l’habit; la lame était dirigée jiresque transversalement de gauche à droite.

Il résulte des constatations relatées ci-dessus que la mort a été causée par une plaie pénétrante de l'abdomen, entamant non seulement le tissu hé[)alique, mais encore la veine [)nrte; ce vaisseau, perforé au niveau de sa branche droite et ayant ses branches de ramification gauches sectionnées dans le foie a laissé s'écouler une quantité d’autant plus considérable de sang que le blessé était en état de digestion.

La constatation de ces lésions démontre que toute intervention chirurgicale devait être fatalement impuissante.

Le coup a été porté avec l’arme saisie et reconnue par (’aserio ; l’arme, maniée avec une grande force et une grande assurance, a pénétré jusqu’à la garde.

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