‹ L'assassinat du Président CarnotChapitre 28 sur 40 · CASERIO DEVANT LA COUR D ASSISES DU RHONE · texte numérisé non relu

CASERIO DEVANT LA COUR D ASSISES DU RHONE

M« Dubreiiil. Dans ce procès criminel où toutes les preuves étaient réunies contre son client, M° üubreuil s’est montré à la hauteur d’une tâche à laquelle devaient répugner ses opinions et ses goûts. « J’ai reçu une consigne, celle d'aider Caserio dans sa défense et, au besoin, d'y suppléer; je l’exécuterai... » Il expose ensuite que l’étude complète du dossier l’a vivement impressionné. « Je me suis demandé sincèrement, dit-il, si c’est avec une conscience suffisante de ses actes que Caserio a accompli l’abominable forfait qui l’amène ici. » Et i\D Dubreuil déclare que son inconscience relative résulte pour lui d'abord du germe héréditaire qui a sûrement occasionné chez Caserio un trouble intellectuel, ensuite du milieu dans lequel il a vécu au sortir de son enfance, enfin de l’impossibilité de concilier les sentiments de Caserio au moment de l’attentat avec les sentiments certains qu’il exprimait soit avant, soit après. Le point du plaidoyer de Dubreuil le plus intéressant pour les criminalistes et pour les médecins, a été celui où ont été exposés plus ou moins complètement la question de pathologie psychologique et le degré de responsabilité de Caserio. M® Dubreuil a montré Caserio fils d’un père épileptique, atteint de rachitisme, et a étayé ses affirmations de citations de Maudsley [Le Crime et la Folie, p. 44 et 168), de Lombroso, et d'une lettre du médecin communal qui exerça la médecine à Motta-Visconti de 1872 à 1874. Et montrant aux jurés l’assassin ; « Cet homme a accompli son crime d’un bond qui a duré trente heures! »

Et il s’efforce de prouver que Caserio a simplement réalisé les doctrines de Gori et des théoriciens de l'anarchie, les a mises en application, les a converties en faits. Et comme il insiste sur ce point, Caserio violemment proteste ; « Je n’ai pas été l’élève de Gori, il n'a pas été mon maître! »

« Mon devoir est fini, le vôtre commence, dit en terminant M® Dubreuil. Vous êtes citoyens, vous ôtes juges. Je n’ai plus qu'à

abandonnoi’ le sort de Caserio à vos coeurs et à vos consciences. » (Mouvements prolongés). Ce plaidoyer fini, le président demande à Caserio s’il persiste <à donner lecture du factum. Sur la réponse affirmative de Caserio, l’interprète lit cette œuvre sans originalité dont la Cour, sur la réquisition du procureur général, interdit la publication en vertu de la loi nouvelle.

A midi cinq, le Jury entre dans la salle de ses délibérations. Avocats, magistrats, journalistes, médecins, commentent alors les points intéressants de cette audience. L’altitude de Caserio, cette simplicité terrifiante dans la revendication tout entière de l’acte commis, cet éternel sourire ironique font l’objet de foutes les conversations. La protestation de Caserio^ quand M'Dubreuil a parlé de l’avocat Gori, semble surtout un des points les plus intéressants de la séance, car il montre bien « l’état d’âme » de l’assassin de M. Carnot. Caserio s’est en effet présenté devant le jury sans forfanterie, sans fanfaronnade, sansjactance.il a voulu porter seul le démérite ou plutôt le « mérite » de son acte. Il a frappé consciemment, et il n’a pas plus de remords après qu’il n’avait eu d’hésitation avant.

Plus on pénètre les réponses de Caserio pendant l’interrogatoire, pendant le plaidoyer de M* Dubreuil, plus on est convaincu que cet anarchiste est bien de la famille des Ravachol, des Vaillant, des Emile Henri, et qu’il est un exemplaire accompli du révolutionnaire, de l’internationaliste qui conforme sa conduite individuelle aux théories de violence et de haine précédemment écoutées. Cette opinion qui semblait être celle de la majorité du public sera-t-elle aussi celle des jurés? Sans avoir une divination rare, on pouvait, pendant les délibérations du jury, se figurer l’état mental et moral de chacun des jurés, comme on avait pu se le figurer aux différentes phases du procès, et par conséquent prévoir le verdict.

Au bout d’un quart d’heure le jury revient, rapportant un

CASERIO devant LA COUR d’aSSISES DU RHONE

verdict affirmatif sur toutes les questions,, muet sur les circonstances atténuantes, dont lecture est donnée par le chef du jury, au milieu d’un religieux silence. La Cour rend donc un arrêt condamnant Caserio à la peine de mort et ordonnant que son exécution aura lieu sur une des places publiques de Lyon, au choix de l’autorité administrative.

Caserio écoute avec un sourire contracté. 11 essaye de faire bonne contenance, les deux mains écartées, appuyées sur la barre. Quand le président l’avertit qu’il a trois jours francs pour se pourvoir en cassation, il bredouille d’une voix sourde : « Vive la Révolution sociale ! » Puis, lorsque les gendarmes l’entraînent, il se tourne à demi vers les jurés et crie : « Courage, camarades, vive l’Anarchie! »

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