‹ L'assassinat du Président CarnotChapitre 6 sur 40 · L’ASSASSIN · texte numérisé non relu

L’ASSASSIN

11 nous reste maintenant à parler de Caserio. Il faut l’étudier au point de vue physique et moral, montrer l’inlluence de la race, de l’âge, de l’instruction, de ses relations anarchistes. Nous pourrons alors nous prononcer sur son état mental et dire, en toute franchise, quelle était sa responsabilité.

Caserio est né le 8 septembre 1873(l)àMotta-Visconti (Italie).

(1) Le registre d'écrou a indi(|ué par erreur le 21 septoinbre. Uaserio trouvait drôle d’être né le jour do la t'éto de la Vierge ; il |)laisanlait souvent sur cette coïncidence.

A. LACASSAGNE

On sait l'indignation générale qui s’est manifestée à Lyon à la nouvelle que l’assassin de M. Carnot était un Italien. Des étahlissements publics — grands cafés ou pelits élablissemenls — ont eu à essuyer de véritables sièges, ont été mis à sac el, il faut aussi mallieureusement l’avouer, ces élans d’indignalion, de patriotisme exalté, ont été le prétexte de vols^ de pillages. Le consulat d'Italie a été menacé. La personne des Italiens, pendant quelques heures, n'a pas paru en sûreté, comme si nos compatriotes avaient songé tout à coup à prendre la revanche des Vêpres siciliennes.

Depuis quelques années d’ailleurs, les relations entre les deux pays ne sont pas ce qu’elles devraient être, et il existe un état latent de méfiance et d’iri'itabilité qui éclate, de temps en temps, sous un prétexte quelconque, surdes chantiers, à Aigues-Mortes, et trouve aussitôt de l'écho à Turin, à Gênes, à Rome même, sur la place de l’amhassade de France.

L’Italie n’est plus la Venenosa Italia, comme on disait autrefois, au temps de la Cantarella des Borgia,oude X Aqua Toff’ana, la petite eau de Naples. Les criminalistes italiens sont d’accord sur ce point : VItolia e la terra del maleficio. C’est en effet la terre classique des crimes de sang, ou simplement, comme l’écrit Rournet, du meurtre {del omicidio improviso). N’ouhlions pas en effet qu’en trente ans, chez nos voisins, il y a eu 67 G80 personnes de tuées, que les instruments préférés des criminels italiens sont les instruments tranchants et pointus (28 O/q), le poignard ou le stylet.

Un écrivain sicilien disait de ses compatriotes vers 1860 :

« Chez eux, l’assassinat n’est qu’un geste », en employant l’expression si souvent re|)rochée à ce poète hlessé lors de l'explosion du restaurant Foyot.

Les Italiens, depuis César, ont bien souvent passé les Alpes et se sont mêlés de nos affaires. Il les ont même dirigées avec

l’assassinat du président CARNOT

(le purs Italiens comme Mazarin (1), avec des Italiens d’origine, comme lîonaparle, ce génie de la guerre, Gambetta, l’homme d’état incomparable.

Mais ils ont pris part à nos discordes civiles, et de Marat à Caserio, sans compter les carbonari, les internationalistes, les anarchistes, les derniers régicides appartiennent à cette nationalité ; Fieschi, Pianori, Orsini et Pieri.

En résumé, il nous paraît que Vomicidio improviso des Italiens est un article d’exportation trop souvent préparé pour notre pays et c’est là une constatation qui n’est pas une quantité négligeable dans l’étude que nous faisons.

Caserio avait 20 ans. C’est l’âge des passions bouillantes, des idées généreuses et des chimères, le moment d’encaissement facile pour les phrases creuses et les sophismes. C’est aussi la période de la vie pendant laquelle apparaissent et se développent plus ou moins vite les psychoses des dégénérés.

Notre collaborateur M. le D'' Régis, dans une étude sur les Régicides qui a paru en 1890 dans les Archives^ dit qu’à de rares exceptions près tous les régicides célèbres étaient à peine âgés de 30 ans au moment de leur attentat. Tout le monde a été frappé du grand nombre de jeunes gens qui ont pris part au mouvement anarchiste. Ce ne sont pas les moins violents et ils devraient être particulièrement surveillés comme le faisait la police de Napoléon. « Persuadé sans doute que l’enthousiasme et l’abnégation personnelle sont, pour ainsi parler, des maladies de la première jeunesse, la police de l’Empire, bien que scrutant scrupuleusement tous les individus venant de l’étranger.

(1) En 1659, après la paix des l’yrùnecs qui nous donnait l’Artois et le Roussillon, Mazarin disait : « Si mon langage n'est pas français, mon cœur l’est en entier. » 11 faut, en effet, remarquer, que de tous les étrangers qui s’incorporent si nombreux, chaque année, à notre pays, les Italiens sont ceux (jui prennent le plus vite les habitudes, res]irit, le génie français.

A. LACASSAGNB

exerçait en outre une surveillance spéciale sur ceux qui n’étaient âgés que de 18 à 20 ans (1). »

Régis rapporte que Napoléon avait voulu gracier Staaps, ce jeune Allemand de dix-huit ans et demi qui avait cherché à le tuer. « Mais son entourage militaire insista fortement sur la nécessité de contenir par un exemple les dispositions de la jeunesse allemande. » Peu de temps après, nouvelle menace d’at" tentât par la Sahla,àgé de dix-huit ans. Napoléon le fit enfermer à Vincennes et écrivit celte note en marge du rapport qui lui fut transmis par le ministre Rovigo : « Il ne faut pas ébruiter cette affaire, afin de n’étre pas obligé de la finir avec éclat. L’âge du jeune homme est son excuse ; on n’est pas criminel d’aussi bonne heure lorsqu’on n’est pas né dans le crime. Dans quelques années il pensera autrement, et on serait au regret d’avoir immolé un étourdi et plongé une famille estimable dans un deuil qui aurait toujoursquelque chose de déshonorant. Metlez-le à Vincennes, faites-lui donner les soins dont il paraît que sa tête a besoin, donnez-lui des livres, faites écrire à sa famille et laissez faire le temps ; parlez de cela à l’archichancelier, qui est un bon conseil (2). »

L’âge n’est pas toujours une excuse. Mais si on ne plaint pas ce misérable de vingt ans, on ne peut se défendre d’un sentiment de commisération attendrie pour une mère, de vieux parents.

La fiche anthropométrique de Caserio a été relevée le 25 juin à la prison Saint-Paul. Elle peut donner lieu à quelques observations.

La taille de l’assassin est élevée, l’envergure est supérieure à celle-ci de 5 cm. 4. Le buste est développé, puisqu’il dépasse de un centimètre la longueur de la partie inférieure du corps. Les muscles sont volumineux.

(d) Témoifjnofics historiques ou quinze ans de haute police, par Desniarets, Paris, i833.

(2) Mémoires de Rovigo, t. V, p. 100

Caserio Santo Ironimo

l’aSSASSCNAT du président CARNOT

La tête, qui paraît petite, est bien conformée, c’est un brachycéphale avec un indice de 0^84. Le front est normal, le regard doux le plus souvent, mais dans les discussions politiques, il devient tout à coup effrayant.

Rien de particulier du côté des oreilles.

Les cheveux sont châtains et épais, la barbe naissante, la moustache fine avec quelques poils au menton. La peau avec une teinte un peu bistrée, comme celle des Italiens présente de nombreux nœvi.

Caserio est un de ces hommes maigres et pâles que redoutait César.

Il est plus difficile de demêler l'état mental de cet homme, de préciser exactement quels étaient ses sentiments, ses actes, ses pensées. La partie prédominante de son cerveau étaitelle l’occipitale, la pariétale, la frontale? Il n’est peut-être pas impossible de répondre à quelques-unes de ces questions.

Caserio avait à peine une instruction primaire ; il lisait couramment et savait un peu écrire.

Sa mémoire était excellente. C’est un visuel, il a le souvenir topographique. Les petitsfaits, les choses vécues, vues, restent définitivement gravées dans son souvenir. Il indique plus tard les rétlexions qu’il a faites sur le prix du billet d’Avignon à Lyon et les raisons qui l’ont obligé à s’arrêter à Vienne. Pendant le dernier trajet il indique les allants et venants, voit les maisons, signale les gendarmeries. Qu’on lise ce remarquable récit communiqué par M. le juge d’instruction et qui donne l’emploi du temps de Caserio pendant les journées des 23 et 24 juin. Je ne connais ])as de lecture plus empoignante : c’est eu l’espèce un vrai chef-d’œuvre. Je l’ai lu tout d’un trait, haletant pour ainsi dire, cherchant dans cette suite de faits, de réflexions, à préciser un état mental. Et comme je félicitais M. Benoist d’avoir

A. LAC ASS AG NE

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