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L'assassinat

Le sujet principal des scènes qu'on va lire, est emprunté aux fastes encore inédits du i8i5 3Iéridional : il est impossible d'écrire à la lettre une histoire contemporaine de crimes bourgeois; il faudrait essuyer à chaque page un procès en diffamation , de la part de tous les héros nommés , et tous ces procès serai en t

perdus d'avance au tribunal, parcequ'il n'est pas permis de dire : Vous êtes des assassins à des hommes qui n'ont jamais été repris de justice , et qui se promènent gaîment sur la place publique, habillés comme nous. L'infaillible voix du peuple les désigne, les nomme, les flétrit, mais tout bas; l'historien s'en empare comme d'une classe d'êtres fantastiques, il leiudonne vaguement la qualification de sicaires, et n'isole jamais les individus : il faut que toute une génération s'éteigne ; alors, à l'aide des traditions, on remplit les lacunes, on met des noms propres à la place des mystérieuses étoiles, on grave le nom de la victime à côté du nom de

l'assassin. Il résulte souvent de cette tardive flétrissure publique de déplorables erreurs , mais c'est un mal sans remède : l'âge présent, qui seul pourrait soulever le voile des crimes politiques, n'a pas mission pour cela. Il y a deux ans, dans une ville du Midi, une femme traita publiquement d'assassin de i8i5 un homme assez mal noté. Celui-ci intenta un procès, et le gagna ; il sortit du tribunal blanc comme son drapeau. Le ministère public , la loi à la main , prouva qu'on ne pouvait pas dire : P ous êtes un assassin^ même à un assassin, sans encourir la peine d'un mois de prison et de l'amende; le tribunal n'était pas appelé

à prononcer si l'homme insulté était un assassin de i8i5 ou non, mais si la femme avait prononcé le mot de diffamation. Le dernier fait fut prouvé; on fit droit aux conclusions du Procureur du Roi.

L'historien n'aurait pas besoin de se tenir dans cette prudente réserve, si les criminels politiques avaient été traduits aux assises, el là condamnés ou absous; le greffe des cours royales serait l'autorité irrécusable consultée au besoin; mais la restauration s'est déclarée incompétente pour jujOjer les crimes de ses amis de Nîmes , de Marseille, d'Avignon. Un instant, sous M. De Cases, il y eut une velléité sourde de remuer le sanglant limon

de i8i5; bien des figures pâlirenl à celle annonce; mais on n'y donna nulle suile, et personne n'en fut étonné, excepté les assassins lesquels avaient foi en leurs remords. C'était sans doute alors le cas de débrouiller tout ce chaos, de donner un nom aux crimes anonymes , de trahir d'odieux incognitos; l'histoire était fraîche ; on voyait encore du sang mal lavé sur les places, sur le gazon des fleuves, sur la dalle des ports; il y aurait eu concours imposant de témoins; les assassins n'avaient pas changé d'habits ni de linge, on aurait pu leur dire : G'estvous, je vous reconnais! Aujourd'hui ils soûl tous à couvert sous le bouclier infamant de la

prescription légale; car on s'acquitte envers la société dn sang répandu comme d'une dette d'argent, en laissant écouler un certain nombre d'années convenues; on est fort honnête homme après.

En travaillant à ces scènes méridionales, j'ai reconnu à chaque ligne l'impossibilité de faire de l'histoire contemporaine vraie; je viens d'alléguer mes raisons. Il y a eu des victimes en 1 8i 5, personne ne le nie; leurs noms peuvent être prononcés tout haut, et même écrits dans les livres, la loi le permet; les victimes font supposer nécessairement des assassins, mais ceux-ci sont inviolables; la rue seule a le privilège de les nommer;

j'ai donc été contraint à n'user du bénéfice de la loi que pour ce qui concerne les victimes; quant aux assassins, j'en ai fait un monde idéal, une pléiade nébuleuse, sans intention même de personnes; il eût été mesquin de recourir à de petites allusions, à des désignations voilées, à des semi-confidences d'historiens : les assassins que j'ai à mettre en scène ne pouvant être ni nommés, ni franchement révélés, j'ai mieux aimé en faire des êtres imaginaires, en essayant toutefois de leur conserver tous les caractères distinctifs de ces sortes de héros. Ainsi , il est d'usage dans les villes méridionales, où le remords public arrive toujours après Texal talion

de rejeter sur les étrangers tout l'odieux d'une page criminelle; à Marseille surtout, ville bigarrée de Génois^ d'Espagnols, de Piëmontais, de marins du Nord, de Napolitains, boucs émissaires des crimes locaux; là, c'est toujours V étranger qui a fait le mal; il y a dans cet axiome une fière pudeur et souvent du vrai; je m'en suis servi pour en tirer le héros principal de ce livre, V Etranger. C'est un égorgeur de profession, un homme qui tue pour tuer, ayant de plus ce courage héroïque qu'on refuse ordinairement aux assassins; être d'exception , don t les types sont malheureusement connus dans le Midi.

J'ai choisi l'assassinat d'Angles parce-

que ce crime esl le plus inconcevable qui ait été commis en i8i5 ; c'est V assassinat dans sa plus complète acception; c'est aussi ce qui justifie la crudité du titre adopté pour ce livre. Angles était septuagénaire: il avait de beaux cheveux blancs et une admirable figure de vieillard; avec ces signes d'éternel respect il eût désarmé les assassins dans quelque île du Sud; on regorgea dans un carrefour de Marseille: il y avait déjà là toute l'horreur d'un parricide. Mais la lâcheté de l'attentat est plus étonnante encore; Angles ne fut pas frappé dans un de ces mouvemens épileptiques qui poussent un poignard dans une poitrine , sous l'infhience d'une

irrésistible excitation ; il y aurait eu ombre d'excuse en faveur de ce bras ; Angles a été traqué dans son petit chemin de campagne, extrait d'une charrette (le fourrage où il s'était blotti, conduit à la ville, déposé dans un corj)sde-garde, jugé par dérision, puis, à la nuit close, dans une rue déserte, poignardé de sang-froid par vingt brigands qui voulurent tous avoir leur part d'honneur à cette fête : il y eut même dérision pour ses cheveux; il se trouva un plaisant atroce qui les îei^çtiit par scrupule en les traînant dans la mare de sang.

Voilà l'assassinat.

Angles était un patriote de 89, vieux

servi Leur dans nos {^jlorieuses armées d'Arcole et de Lodi, homme d'éuide et de savoir, jurisconsulte profond; portant sur sa figure cette solennité imposante des vieux jours de la liberté; ayant dans son organe ces notes graves et majestueuses qui remuent si fort, mêlées au récitdes grandes choses. Ses mains étaient pures, il n'y avait pas un nuage de remords dans la sérénité de ce front patriar cal; son seul crime était dans ces mots, patriote r/e8g. On ne saurait se faire une idée, dans les pays du nord, de tout ce qu'on peut attacher d'infamie à cette glorieuse dénomination, quand on a vieilli en famille sous quelque toit de campagne

méridionale, sans notion du monde, dans une atmosphère de royalisme mystique, dans une paresseuse contemplation de quatre images de saints héréditaires^ autour d'une tal)le monotone de jeu, avec un bourdonnement de prêtre dans l'oreille; et pour adoucissement d'ennui, pour réveil de sieste, un échange éternel de six proverbes patois, une histoire aux cent mille éditions de l'entrée de Cartaux à Marseille, des visites domiciliaires, des prêtres assermentés, des messes dites en chambres, et des assignats, des décades et du maximum. Si par malheur, alors, le sort vous a donné pour voisin de campagne quelque patriote de 89, qui arbore

tous lesdimanches le pavillon deCartaux, l'aigreur royaliste prend un caractère d'irritation qui s'épanche en injures larges et sonores, embellies de toute la vigueur de l'idiome natal; les yeux des vieilles femmes sont en perpétuelle observation vers cette maison de patriote qui revétsur ses quatre murs une teinte répulsive, une physionomie à part que n'ont pas les autres maisons; l'explosion de la haine devientune habitude déménage, un accompagnement obligé des affaires domestiques du jour ' on s'y complaît même à son insu , parcequ'il y a là matière inépuisable à ces vives impressions qui se. couent l'ennui dans les longs jours d'été.

L'immobilité de la maison maudite, le patriote voisin qui se promène impassible sur sa terrasse sans se douter de tant de haines si proches, tout cela ne fait que les envenimer davanta{3^e; le salon royaliste écume d'une fureur sainte; arrivent les visiteurs de la ville, le prêtre parasite et joueur, le célibataire ami de la maison qui dit des bons mots et fait le quatrième au boston, alors il y a un chœur complet d'invectives, c'est un finale d'opéra, un rebondissement d'injures, créées dans toutes ces têtes pleines de mistral et de soleil; les pieds trépignent, les poings se crispent, les visages s'allument, les menaces de sang et de mort font trembler les vi-

1res; on s'y familiarise comme à des choses naturelles, mais sans idée d'exécution; malheureusement quelque homme d'énergie et de crime est là qui écoute, qui s'exalte de tant d'exaltation, qni se persuade que ce voisin patriote objet d'un pared déchaînement ne doit périr que sous son poignard. Vieni la crise politique; et les comiques scènes de vieilles femmes et de fous portent leur tragique finit : Angles est assassiné.

C'est un bien singulier pays celui où les réactions politiques s'accomplissent avec de pareils crimes, où l'on tue un vieillard parceque de longs commérages se sont exercés contre lui. Heureusement,

seize années de civilisation se sont écoulées depuis; et le Midi retardataire en a profité; la presse y a mis en circulation toutes les idées du bon sens politique; le royaliste le plus fougueux n'oserait plus y professer la légitipité des crimes de i8i5: l'anniversaire de lajournéede sang n'a été célébré qu'une fois en .1816 avec une revue et un 7 e Deum y cptte fête des odieux souvenirs fur abrogée par pudeur même à l'aurore de la restauration. Les assassins véritables, et les fanfarons d'assassinat n'eurent qu'nne courte époque pour conter leurs prouesses; ils abdiquèrent insensiblement cette supériorité de cafés qu'ilsdevaientàleurtristeauréolede

sang : on n'osa plus dire ])ien(ol d'un ion d'étrange fierté : J'étais, à V affaire cVAjislès, j'étais aux frères Verse, comme on a dit : J'étais à Fleurus et à hodi; les rétractations prudentes commencèrent; les héros finirent par se justifier hautenent de leur héroïsme , par opposer des

ï/z^ï contre des accusations tirées de leurs propres a veux. Ils restèrent bons etfervens

royalistes, honorés des saints municipaux , et remerciés par les princesses en voyagfe, mais il fut bien reconnu dans les cercles et les cafés fleurdelisés que ces hommes de i8i5 avaient traversé la journée du aS juin avec des mains pures, et que les victimes étaient mortes sans

assassins. S'il n'y a pas des remords au fond de celte conduite, il y a au moijis un grand avertissement pour l'avenir; les hommes prédisposés à l'assassinat peuvent y trouver des leçons.

Je puis dire que je suis entré dans le monde au milieu du retentissement de ces horribles scènes; j'avais à peine dix-sept ans quand il me fut donné de voir cette terreur fleurdelisée qui fui courte faute de vaincus : celle impression m'est restée vive et sanglante, toujours comme une chose d'hier. Je vois encore la ville déserte cl calme, le 25 à midi, quand je la traversai pour aller chez un ami intime qui demeurail dans les quartiers vieux

près du palais. Nous lisions ensemble Candide, lorsque des eris de vwe le roi! éclatèrent dans la rue; mon ami jette le livre en disant -.Allons, encore des sottises, demain nous reverrons , sur le cours, leurs clievaux et leurs canons!

Nous descendîmes précipitamment avec l'irrésistible curiosité de notre âge pour prendre des nouvelles. Le peuple s'entassait déjà sur les places, on annonçait hautement dans les groupes la défaite de Napoléon, et le retour de LouisX. VIII; toutes les figures rayonnaient de joie, la générale battait dans les quartiers vieux. La nouvelle ville offrait un autre aspect; les rues larges, désertes, étincelantes de

soleil, étaient oecupées sur nn de leurs points par des postes de ligne; les soldats chan taien t la Marseillaise^ derrière leurs fusils formés en faisceaux, où étaientsuspendus de hlancsmédaillons, à l'effigie de Tempereur. Des symptômes d'insurrection apparaissaient au fond des carrefours, et la force armée était immobile et dédaigneuse par ordre ou faute d'ordre; le peuple s'attendait à chaque instant à voir reparaître les quatre canons accoutumés, et le formidable quatorzième de chasseurs à cheval; rien n'arrivait, ni canons, ni cavaliers: l'instinct populaire vit une confirmation de la nouvelle du jour, dans cette indécision des chefs mi-

litaires ordinairement si lestes dans la mise en œuvre des moyens répressifs.

L'émeute s'enhardit ; les masses bourgeoises se rapprochèrent peu à peu du soldat, leurs derniers rangscriaient, ^^«Ve le roi! pour compromettre les premiers, et commencer quelque chose; le brave général Verdier arrive à cheval suivi d'un aide- de -camp, et traverse les groupes au pas , avec une figure sereine; Verdier n'était pas haï du peuple*; aucune me-

L'empereur, qui comprenait si bien les hommes, les populations et même les Marseillais , avait envoyé dans les ceut-jours à Marseille des conimandans militaires el civils bien propres, par leur caractère particulier, à maintenir la paix dans cette population orageuse. Verdier, Mouton-Duvernel et le préfet Frochot étaient généralement estimés. Brune seul subissait, comme il le disait lui-même, les incouvéniens d'une position trop élevée : on ne l'aimait pas. Quand on parlait, dans un lieu public, des qualités personnelles du maréchal , de son affabilité séduisante, de ses goûts de littérateur et d'artiste, on paraissait revenir , dans le cercle auditeur, à des sentimens

nace ne s'éleva contre lui ; du geste et de la voix il exhortait le peuple au calme; c'était lui dire qu'il pouvait s'iusurger sans risque; le peuple s'insurgea au cri de 7nve le roi! et Verdier rentra dans son hôtel. Une scène décisive, comme il en arrive toujours dans ces circonstances, précipi ta lemouvement:un jeune homme, poussé par une étourderie sublime, fondit sur un peleton de grenadiers, le pistol e t au poing, en leur criant bas les armes ^ il tomba percé de trois balles, et le peleton

d'eslime pouf lui; mais la jircmièrc impulsion, toujours décisive riiez les méridionaux, revenait subitement aussi ; elle u'avait pas été à ravanlage de lirunc. Des les premiers jours de son arrivée les caloraniatiMirs avaient inventé son histoire dans les petits clubs monarchiques, et cent horreurs racontées connue authentiques n'avaient pas éprouvé la nioiudre contradiction d'incrédulité. La tèle de la priuces'ïe Lauiballe , sui'tuut , revenait dans tout les récits; il y en avait assez de celte fable pour soulever contre le maréchal les hain<'s de toute la population.

— sise replia vers le poste voisin. Ce fui le premier sang répandu ; la nouvelleeii circula dans toute la ville; on battit la f>énérale pour rassembler la garde urbaine , mais la garde urbaine ue se rassemblait pas, les places d'armes étaient presque désertes; c'était un jour de fête, il y avait beaucoup de monde à la campagne par plaisir ou par peur; quelques heures après, la ville elles propriétés étaient à la discrétion de ces bandes de volontaires royaux qui n'attendaient que l'occasion tantpromise pour sortir des collines avec leurs équipemens étrangers et leurs fusils anglais. Ces sortes d'hommes avaient erré cent jours dans la campagne, se persuadant

d'abord qu'il y avait péril pour eux en ville , s accordant les honneurs de la proscription, puis le croyant eux-mêmes de bonne foi , à force de le répéter aux autres, et se ménageant d'avance, avec cette irritation factice, une excuse pour les représailles qu'ils comptaient exercer lui jour.

L'autorité militaire n'avait pas reçu l'ordre d'agir contre mie insurrection; il y avait assez de forces pour la réprimer ; on la laissa faire : vers les trois hetires, on voyait passer, dans les rues qui aboutissent aux portes de la ville, des bataillons de la ligne , l'arme sous le bras gauche , et tambour au dos; leur retraite ne fui

.tù

inquiétée que la nuit par des tirailleurs volontaires postés derrière les petites murailles du grand chemin. Quelques cavaliers du quatorzième isolés dans la ville, la traversèrent au galop en criant vii^e Veinpereur ! au milieu d'une décharge continuelle de fusils. Bientôt Marseille fut libre de garnison. C'était assez pour satisfaire l'orgueil d'une ville; il y avait une apparence d'insurrection victorieuse dans ces masses de peuple qui étaient venues affronter la ligne, et qui occupaient ses postes; on pouvait même, dans l'exaltation du moment , s'abandonner à l'idée que les régimens avaien t refusé la bataille offerte, et que l'aigle avait fui devant les

lis; des chants de fête et de victoire auraientdû terminercegrandjour; c'étaitlà sans doute le sentiment de presque tonte 1 a population, quand des bandes forcenées se ruèrent dans la ville avec ces idées de pillage qui marchent toujours avec des idées d'assassinat.

LesMamelucks étaient un objet spécial d'exaspération; ce fut surces malheureux que tombèrent les premiers coups. Quelques-unsd'entr'eux avaient sans doutedes torts envers le peuple; dans la fougue de leurenthousiasmeorientalpourNapoléon leur père, ils ne comprenaient pas cette haine obstinée que les Marseillais avaient contre lui; ils s'indignaient qu'une ville

française exécrât si vi{j;oureiisement celui qui était un dieu terrestre pour eux, Égyptiens : aussi, dans les cent-jours, à toutes les revues, en tête de toutes les promenades civiques, sur la porte des cafés napoléonistes, sur la place publique où les musiques militaires exécutaient des airs nationaux , on remarquait toujours une douzaine de Mamelucks qui, dans leurs chants patriotiques, entremêlaient des gestes menaçans et un refrain d'injures orientales contre le peuple royaliste qui les écoutait. Ce peuple n'a pas d'égal au monde pour sa haine contre les étrangers qui lui arrivent d'outre-mer; Génois, Napolitains, Siciïiens,Espagnols, Turcs,

Grecs, Egyptiens, il n'est pas un de ces noms qui n'aient été employés comme injures de colère ou de mépris sur le quai bruyant du port, foyer de disputes éternelles. Ce peuple, si impressionnable, si contempteur de tout ce qui n'est pas lui , avait donc fait une longue provision de ressentimens contre ces exaltés Mamelucks qui se promenaient en conquérans dans la ville hospitalière; chaque famille avait sa petite anecdote à raconter sur l'insolence de ces Egyptiens qui disaient en passant devant les groupes royalistes : ISapoleon piîi fort que tu; on s'était beaucoup aigri en parlant de lcur« moustaches démesurées, de leurs larges

cocardes, de leurs chapeaux inclinés sur l'oreille, de leur teint olivâtre, de leurs yeux africains, choses aussi révoltantes que des crimes chez une population nerveuse, toute crispée de royalisme et de tics locaux. Et ce ne fut pas , sans doute , ceux qui avaient eu à souffrir de ces petites bravades égyptiennes qui les punirent de mort, mais ces exaltations puériles trouvèrent de l'écho chez des hommes arrivés pour égorger et qui épousaient les ressentimens des masses inoffensives. Toute la colonie des Mamelucks fut frappée en masse de proscription pour les torts de quelques-uns ; les femmes mêmes ne furent pas épargnées; on en fusilla

dans le port : j'en vis une qui, blessée à mon , en se sauvant à la nage, criait vive r Empereur! et quand elle disparut sous Feau elle élevait encore sa main au-dessus, comme pour achever par des signes le cri qu'elle avait commencé *. Ce fut un horrible jour , un jour qui pèse dans le souvenir comme un crime, pour ceux même

* Le plus grand nombre des Mamelucks qui composaient la colonie s'échappèrent fort heureusement dans les bois de pins près Mazargues; ils partirent en caravane, hommes, femmes, enfans, sons laconduile d'un majestueux vieillard, à la barbe longue et blanche. Ces infortunés campèrent sur les collines, en attendant la mort de la faim. Une compagnie de la garde urbaine partit à dix heures du soir pour leur offrir asile et protection. Je m'honore d'avoir fait partie de cette expédition, car ce fut une des consolantes choses qui nous rafraîchirent le sang dans ces journées de deuil. Ces pauvres gens, surpris au milieu de la nuit, poussèrent , à notre approche, des hurleniens de terreur , et se jetèrent à nos genoux en nous demandant la vie. Ils furent bientôt rassurés en vovant les marques de respect que nous donnions à leurs vieillards et le .«oin que nous prenions de jeurs enfans. Après avoir rallié toute la caravane avec des peines infinies, nous rentrâmes eu ville à la pointe du jour; il n'y avait plus de risques pour eux, l'effervescence était calmée, et le pouvoir provi M>ire établi.

qui l'ont traversé avec des mains pures, et qui sont en dehors de toute solidarité. Les scènes de pillage et de dévastation passèrent inaperçues, comme absorbées par les scènes d'assassinat; que nous importaientànousceshommesetcesfemmes qui s'en revenaient chargés des trophées du vol, quandlesruisseaux étaient rouges de sang, quand nos pieds heurtaient des cadavres, quand nous rencontrions le tombereau des Mamelncks égorgés dans l'Oasis de leur faubourg? Il y en avait là , sans doute, quelques-uns qui s'étaient battus contre nous aux Pyramides , et pour nous à Héliopolis, et qu'un regard de Bonaparte avait déjà naturalisés Fran-

çais sur la terre d'Orient. Ceux qui les assassinèrent étaient de stupides égorg^eursqui n'avaient jamais entendu parler d'Héliopolis et des Pyramides; c'étaientdes Français civilisés plus barbares que ces Fellahs de Thèbes qui pleurent de joie au souvenir du Sultan du feu, et de nos soldats. Mais il faut se hâter de le dire, jamais paroxysme d'assassinat ne fut plus court; l'immense majorité de la garde urbaine prit les armes le 26 à l'aube, et toute royaliste qu'elle était alors , elle condamna d'un cri presqu'unanime d'horreur les crimes du moment, et déploya une admirable énergie de répression. Des détachemens furent

envoyés sur les lieux où le pillage était encore f[a(>Taiit, et il y eut bien des rixes à soutenir qui auraient pu devenir sanglantes, car les pillards, qui regardaient comme légitimement acquis par eux , le bien des victimes et des émigrés bonapartistes , n'abandonnaient leur proie qu'avec un regret féroce; il ne fallait rien moins que l'uniforme urbain })Our les chasser des maisons envahies.

La veille aussi, cette courageuse intervention entre les victimes et les assassins avait été quelquefois funeste aux royalistes qui voulaient arrêter l'effusion du sang.

Les deux nuits qui suivirent ces deux

jours tristes, la farandole provençale, cette longue chaîne de danses joyeuses, ne descendit pas dans les rues comme au 1 4 avril i8i4; il aurait fallu danser sur du sang; dans nos familles royalistes on eut besoin pour s'étourdir de songer au retour prochain du roi ; par intervalles un silence morne coupait l'entretien du repas du soir; on donnait quelques larmes furtives aux victimes sans oser encore flétrir ni nommer les assassins. Il y eut aussi, dans bien desmaisons, des remords qui éclatèrent avant le terme ; on s'accusa hautement d'avoir long-temps conseillé des meurtres que des mains étran-

{3;éres avaient enfin commis; on voyait, déjeunes paysans qui s'en retournaient à leur campagne , tristes, désolés, reprochant les crimes de la journée aux gens de la ville , avec ce style incomparable , mêlé de nonchalance et de vivacité, cette verve naturelle, ces saillies de bon sens, langue poétique, pittoresque, étincelante d'images , langue qu'ils ont créée et dont aucun idiome connu ne pourrait donner une idée. Il y eut enfin , sinon des remords, du moins des douleurs pour toute la ville , excepté chez quelques royalistes stupides, quelques prêtres fanatiques, et les assassins. Ce fut la morale de cette

histoire, ce fut la leçon qui devrait être impéri ssaljle s'il y avait dans certaines têtes légitimistes une place pour le souvenir.

Bttôonna^tô,

Le Maréchal BRUNE.

ANGLES, vieillard de 70 ans.

Le Générai. MOUTON-DUVERNÏT.

Le Général VERDIER.

M. DUMEURIER , ancien marchand.

M" DUMEURIER.

M"-" AUZET, sa sœur aînée.

ANTOINE , paysan âgé de 24 ans.

M. COBARD , parasite et ami de la famille Dumeurier.

M. GODEAU , voisin campagnard de M. Dumeurier.

M. CANTOL, prélre irrégulier.

M. LE COMTE DE *** conspirateur prudent.

L'ÉTRANGER, assassin.

JOACHIM , son fils.

M. DUTEUIL, leur ami.

PHILIPPE^ invalide , vieux ami d'Angles.

TOINETTE , vieille servante d'Angles.

CLAIRE, servante de M. Dumeurier.

Un S£RG£Nt de Volontaires.

Officiers, Aides-de-Camp, Etat-Major du Maréchal.

Volontaires royaux. Enfans.

La scène esl à Marseillf et aux environs.

On remarquera dans quelques unes des scènes suivantes, surtout dans la première, plusieurs expressions ou tournures inusitées dans la langue française; l'auteur a cru, daus quelques cas, rendre l'idiome du pays par des termes équivalens ; et traduire mot à mot dans 1 intérêt de la couleur locale certaines formes de langage propres aux dialectes méridionaux : c'est aussi dans la même intention que l'auteur s'est montré prodigue de termes injurieux rendus avec leur primitive crudité, et qui paraîtraient quelquefois déplacés dans la bouche des interlocutrices , si l'on ne savait combien l'expression de la haine politique est mâle et vigoureuse même dans les gynécées dévols du Midi.

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