‹ L'assassinatChapitre 19 sur 40 · LA GROTTE · texte numérisé non relu

LA GROTTE

L'ÉTRAiNGER.

Dans le Piémont moi j'ai tenu six jours sur une position qui ne valait pas celle-là. Qu'ils viennent avec leurs chevaux ici, ces nigauds de gendarmes.

AÎ5TOINE

Savez-vous! ils ont des bottes, des chevaux, et des sabres qui pèsent cinquante livres. Ce Brune n'est pas fort dans la guerre, je crois. Si ces gendarmes avaient beaucoup de patience,

— -ira —

je voudrais les faire promener d'ici Siupiloii du

roi.

M. DUTEUIL.

Nous allons les tuer d'ici comme des sansonnets , sur la colline.

ANTOINE

Ce pauvre M. Dumeuricr! qui sait ce qu'il est devenu! M. Cobard je ne le plains pas, c'est un bavard et un poltron... Madame et mademoiselle...Celles-là no risquent rien. ..On ne fait rien je crois aux fennnes dans les révolutions, pas vrai?

W. DUTEUIL.

On les guillotine comme les autres... Angles ne leur pardonnera pas ; ah! le brigand !

ANTOINE

Angles'... je ne le croyais pas méchant moi ce M. Angles.

L ETRANGER

Antoine!

ANTOINE

Oh ! celui-là , vous, vous l'avez pris à tic... chut! chut... regardez là bas... là bas... droit de mon doigt... Un peu à gauche du cabanon... Je vois un pin qui ressemble bien à un gendarme.

(Tous s'avancent,)

Pardi ! c'est un gendarme qui monte sur un pin; bon voilà le soleil qui se lève, nous allons y voir clair... Eux l'auront dans les yeux... Ils mettront des lunettes vertes... Je n'ai jamais vu de gendarmes ave des lunettes vertes... Attention... Gueire, gueire*, en voilà deux... trois... six... toute la brigade... Ils vont au galop... J'ai bien envie de les tirer au vol, et de bourrer la balle pour que le plomb écarte.

l'étranger.

Allons , tire , chasseur d'été.

* Cri de chasse dans le midi.

ANTOINE

Que je tire le premier moi! jamais , même sur des gendarmes qui ne sont pas des chrétiens... Qui sait peut-être! ils viennent se promener sur la colline pour cueillir la gineste et le thym... Je tirerai quand ils tireront... l'étranger.

Eh bien ! je vais les faire tirer moi.

(Il arbore le drapeau blanc aux branches d'un jeune pin. ) ANTOINE.

Ah! ta... Il n'en fallait pas tant pour leur faire ouvrir des yeux de mulet... Les voilà plantés comme des peupliers... Ils prennent leurs carabines... Ils descendent de cheval... Voilà le fandango qui va commencer ! Vive le roi!

(Une décharge de carabines criblu le drapeau blanc.)

Bien tiré! bien tiré!

l'étranger.

A vous autres... Feu !... Feu donc... Et ne

vous baissez pas... Est-ce que je me baisse moi ?

ANTOINE

Et moi?

( Il se découvre et tire avec sang-froid et à plusieurs reprises.)

l'Étranger.

Domiez-raoi un fusil, vite... Que voulezvous que je fasse avec ce sabre de parade?...

ANTOINE

Eh bien ! il n'y a que moi qui brûle de la poudre ici?... Ce n'est pas comme au poste des grives , où tout le monde veut tirer à la fois. Jusquà vous monsieur Duteuil. vous avez peur?

M. DUTEUIL , d'une voix tremblante.

Laissez-moi faire, laissez-moi faire... je leur prépare un fameux coup... je cherche le brigadier.

l'étranger.

Ah! ça mais... dites donc, race de lapins... nous sommes soixante contre quinze, et nous

nous laisserons carabîner ici. Voulez-vous me suivre, nous allons leur brûler leur cervelle à tous , à brûle-pourpoint.

(Indécision dans la troupe.) A>TOINE.

Bravo ! les gendarmes. Ce sont eux qui avancent, ils vont nous prendre d'assaut Aux

pierres , aux pierres , il faut les lapider comme saint Etienne.

M. DUTEUIL.

Gagnons la montagne de l'Étoile... Elle est à deux pas... iNous y serons mieux qu'ici.

ANTOINE

Le drapeau est ici , il y restera... et quand le pin qui le porte sera coupé je me ferai pin moi... Alliape, Joachim .. Eh! père, voilà Joachim blessé... Ce n'est pas un miracle, il n'y a que nous deux qui servions de cibles aux gendarmes.

l'étranceu.

Bravo, Joachini...

A^TOINE

Eh! Eh ! en voilà deux qui se sauvent dans XAvaousse *.

l'étranger, un fusil à la main.

('anailîe, canaille... Attendez...

(Il tire dans leur direction.) M. DUTEUIL.

Comment vous lirez sur les nôtres...

L'ÉTRANGEr,.

Je tirerai sur vous , si vous faites deux pas à reculons, je tirerai sur mon fils, sur moi, sur le bon Dieu... Ah '• ce n'est pas travailler, ça !... Tenez , tenez, en voilà quatre, six, dix... tout à la débandade... Allez (il jette son fusil dans

la direction des fuyards). Du leU il, SOVeZ boU à quelque chose au moins, pansez ce pauvre Joachim qui est étendu là comme un juif...

" Val.,

M. DUTEUIL.

Oui , oui , je vais l'emporter sur la montagne...

(Toute la bande a disparu. Duteuil emporte Joachim. ) ANTOINE , il fait le signe de la crok.

Et voilà ma dernière balle I

l'étranger, au désespoir.

Attends, ne tire pas... (li se tourne. ) Je mangerai mes poings... Regarde, Antoine... nous sommes seuls... seuls... M. le comte avait bien raison de vouloir attendre les Anglais... Oh ! malédiction !

ANTOINE

Dix -neuf coups tirés sans en voir tomber un de ces sansonnets !... Ah! la poudre est mouillée parla rosée, et les balles ne sont pas rondes... Laissez-moi tirer mon dernier coup; ils ne sont plus qu'à cent pas... Je veux tuer le chef de ces grues.

L ETRANGER , tire une pièce de sa poche.

Dis, pile ou croix, celui qui devine brûle la cervelle à l'autre... Je ne veux pas fuir devant la cocarde delà nation.

ANTOINE

Ni moi.

l'étranger.

Sacrebicu 1 j'ai du regret de n avoir pas tué mon fils ! à son âge fuir devant ces brigands !... Oh ! moi à seize ans dans le Piémont !..,

ANTOINE

Ah ! il est encore là avec son Piémont... Allons, jetez votre pièce en l'air.

l'étranger.

Tu as raison. .. (Il jette la pièce.) ANTOINE.

Croix... croix du bon Dieu... Sainte-Vierge, faites que ce soit pile.

l'étranger.

C'est croix... Allons, feu, mon ami ; avant,

embrassons-noiis... laisse-moi faire un acte do contrition... Ahl si M. Cantol était ici!

AInTOINE.

D'abord il faut ôtcr le drapeau blanc de là... Je vais l'ôter à la barbe des gendarmes...

(L'étranger prie à gpnonx. Antoine arrache le drapeau et le roule antonr de son corps. )

A présent, vous croyez bonnement que je vais vous tuer? et moi en serai-je plus avancé après? m'auriez- vous tué , vous?

l/ÉTRANGEh.

Oui!

ANTOINE

jMais vous avez donc la rage de tuer les gens, vous? il faut que vous soyez race de boucher.

l'étranger.

Je n'ai que ma parole, moi... Allons décidons-nous, les gendax'mes sont là... Si tu veux me tuer... je ne te demande qu'un

service... C'est Anglt's qui nous a trahis, iUaut que tu nie promettes de tuer Angles.

AiSTOINE.

Kncore un ! Alions, vous êtes fou...

l'étranger.

Tu rci'us(.'S ; je veux vivre... Vivre pour nie venger, pour venger mon fils qui est mort peut-être... Yoilù les gendarmes... Coucliousnous, sur terre... Kmbrassons-nous , et roulons dans ce précipice... Ce n'est pas luir ça...

S'ils nous turnt eh bien! autant de gagné! viens.

Va.

(Les gfndaruies paraissent au sosiiuitl du Ut! us pierreux lI juesqu'à pic; au menu; moment, letran^crel An!oin« sf laissent rouler par le mèuic chemin, en essuyant une décharge de carabiacs.)

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