COUARD, s'éveiile en sursaut
La Marseillaise l la Marseillaise ! qui chante la Marseillaise ?
M. DUMEURIER.
Ce pauvre Cobard mourra de peur aujourd'hui...
M. CUBAUD.
Ah ! que j'ai bien fait de ni'éveiller ! je fesais un songe horrible... J'ai rêvé... Angles !
m"' DUMEURIER.
In patriote! 89, c'est un extrait, j'y mettrai dix sols.
M. COBARD, i-arc, il nie.
Monsieur Dinueurier, monsieur Dumeurier; mademoiselle , mademoiselle... ici, ici, à côté de moi... Fermez les fenêtres...
m" dumeurier.
Ah! mon Dieu!
m"-" auzet.
Elles sont fermées les fenêtres... 11 est clans le délire...
M. COBAllD.
... Ecoulez... Ecoutez... J'ai peur de vous raconter mon rêve... Les mots me restent là... Au gosier. . .
M. DUMEURlEîl , riaut.
Vous qui étiez si courageux, hier... C'està-dire avant-hier; quand vous commandiez la garde départementale contre les Allohroges. m"' dumeurier.
Laissez-lui dire son rêve... je pourrai faire l'amhe peut-être,
M. COBARD.
Je rêvais que je passais là bas devant le petit portail de la campagne des revenans , celle qui a des volets rouges toujours fermés , un
puits sans corde , une treille sans vigne : il fesait noire nuit; j'entendais les grillons et les cris des grosses sauterelles , et le chant triste des cigales de nuit , celles qui doivent mourir avant le soleil ; oh ! tout cela me fesait suer de peur.
m"^ dumeurier.
Je crois bien.
M. COBARD.
Je voulais faire de grands pas pour vite dépasser cette campagne, mais la campagne me suivait avec ses volets rouges ; je me trouvai les pieds embarrassés dans les épis sauvages qui sortent des briques fêlées de la terrasse , la fenêtre basse du salon était quasi ouverte: et il en sortait une odeur de cire jaune comme le mercredi saint à Ténèbres; alors une voix m'appela du puits ; je regardai dans le puits , il y avait une caisse de mort et treize cierges allumés autour, et une voix disait:
Prions pour les pauvres âmes des Limbes. Alors un long cadavre nu sous la forme d'un gros lézard est monté du fond du puits, c'était la tète d'Angles...
jr" DUMEURIER.
Ah ! sainte Vierge de saint Victor!
(Ou frappe à la porte de la terrasse à grands coups redoublés Silence d'efftoi. )
M. DUMEURIER.
Qu'est-ce qui peut frapper à cette heure?
m"" AUZET, à voix basse.
IN'ouvrous pas, n'ouvrons pas...
M"^ DUMEURIER.
C'est le malin esprit...
(Elle prend le bcnilicr à côlc de son lit, y licmpe un petit rameau d'olivier el asperge la ciianibre en priant à voi.\ basse.)
M. COBARD.
Si c'était... Angles.
M. DUMEURIER.
Chut on parle... Je vais ouvrir la fenêtre.
M. COBARD.
N'ouvrez pas. u'ouvrez pas, au nom de Dieu...
( On tiappc eu dchoii à la teuèlre de la chambre. ) M '" AUZET.
On trappe là... Eteignons la lampe et la bougie des tonnerres.
Aïs TOI -NE, en dehors.
Monsieur Dumeurier, monsieur Dumourier , c'est nous autres, ouvrez; amis, amis.
M. DUMECRIER.
Cliut! c'est la voix d'Antoine!... ( sans ouvnV.) Est-ce vouSj Antoine?
A>'T0INE, eu dehors.
Oui, oui, moi et d'autres, ouvrez, monsieur Dumeurier, nous sommes morts de faim et noyés.
M. DLMEtlllER , ouvrant lu finèJre.
Pauvres gens 1
ANTOINE , il saute dans la chambre.
Ah! ça tourne mal, mal, bien mal j mauvais métier; tenez, est-ce que je ne ressemble pas à Gaspard deBesse*?... monsieur Cobard, allez ouvrir aux autres, s'il vous plaît... là bas... vous êtes sourd...
M. COBARD , s'asscyant.
C'est que je suis rompu.
M. DUMEURIER.
Restez , restez . pauvre homme , je vais ouvrir.
( Il sort.) ANTOINE.
Bon , on ne vous a pas menés au Chateaud'If j eh bien ! ils ne sont pas aussi médians que je croyais, ces Bonapartistes.
m" DUMEURIER.
Ah ! c'est qu'ils ont eu peur de nous y mener au Château-d'If, ces brigands!
• Le Mandrin de la Provence.
M"^" ATJZET.
Moi, je ne leur en ai pas l'ombre de l'obligation... Vous verriez, s'ils étaient les plus forts, comme ils nous couperaient le cou à tous.
M. COBARD.
Ah ! c'est bien vrai ; quand les bonapartistes et les jacobins ne guillotinent pas, c'est qu'ils ont peur... autrement ils guillotinent toujours.
ANTOINE
Eh bien ! quand le paysan de la petite campagne m'a dit là bas tantôt que Brune avait envoyé ordre de vous laisser tranquilles... Eh bien! moi , dans ce moment j'aurais embrassé Brune.
M*^ DUMEURIER et M"^" AUZET.
Jésus, Maria, Joseph!!! embrasser Brune !
M. COBARD.
Est-ce qu'il ne nous ont pas brûlé notre drapeau blanc là sous notre nez !
ANTOINE
Bah! il ne vous manqua pas de rideaux pour en faire! l'essentiel c'est qu'ils ne vous aient pas brûlés, vous autres.
M DUMEURIER.
Mais le mauvais sang que nous nous som-
mes fait , ce n'est rien ?
ANTOINE
Ah! vous prendrez du tilleul, nous eu avons une allée de tilleuls , vous ne la boirez pas toute.
Les précédens, M. DUMEURIER, L'ÉTRANGER, M, CANTOL.
l'Étranger.
Ce sont des femelles habillées en hommes , je vous dis... des soldats de paille, des hommes comme voilà monsieur ( désignant cobard ) qui aboyent de loin comme les carlins; et voilà
tout... ïls nous ont planté là au premier coup de carabine... et Joachim a payé pour tous.
M*^" AUZET.
Votre fils est tué?
l'étranger.
Oh ! s'il était tue . j'aurais déjà mis le feu à l'ainMlu voisin... II est blessé seulement, ce n'est rien. Mais Angles ne le portera pas en enfer.
( M"-" Aiizel et M"' Dumeurier ser\-ent à M. Cantol sur une petite table des gâteaux el de l'orgeat.)
M. DUMEL'RIER.
Ecoutez-moi; écoutez un bon conseil
Restons tranquilles chez nous , ne nous mêlons de rien , il n'y a que des coups à gagner dans toutes ces affaires de parti. J'ai vu la révolution moi, et j'en ai assez. Pour écouter les femmes je me suis embarqué dans tout ce tracas qui me brûle le sang. Quand il nous viendra quelque lumière de réussir soit d'un
côté, soit de l'autre, alors nous donnerons notre coup de collier aussi : mais
l'étranger, lui prenaat vivemenl le bras.
Mais... rien! vous êtes un marchand, un
mesureur à l'aune, un royaliste capucin
Pardi! vous la feriez voloiitiers la vie de Turc, bon dîner, pipe longue, café chaud, saintes cartes , sieste fraîche, lit bassiné; tj^alare! nous ne sommes pas nés pour ça, monsieur îe campagnard ; nous avons notre croix ^ porter sur l'épaule jusqu'au bout... ]\Ioi j'ai du sang à boire autant qu'il y a d'eau dans votre citerne, du sang des bonapartistes, des voleurs, des pillards, des jacobins: c'est ma mission; en avant, marche; je me moque d<î ma vie comme de l'an quarante,- mon Dieu, mon roi ; après moi le déluge ; je resterai seul s'il n'y a plus d'hommes de poitrines dans \c diocèse; je serai général et armée, tant pis; on m'écrasera sous le pied comme une limace.
tant mieux. Canaille qui a peur!... Allez vendre du calicot vous, c'est votre métier; moi il me faut l'odeur de la poudre, il me faut du sang pour me laver les mains; je ris quand les balles sifflent; je ne les crains pas moi les balles des bonapartistes, elles s'aplatissent sur mon scapulaire; je vivrai mille ans comme Martin-Salem. A midi je pars pour la ville et je vais brûler la cervelle à Brune dans son hôtel. Voilà comme j'écoute vos conseils, monsieur Dumeurier.
ANTOINE , froidement.
L'ami , vous avez un coup sur le timbre.
l'étranger.
Tais-toi, paysan.
ANTOINE
Ah ! levez-vous! c'est raisonner ce que vous diteslà, vous battez la breloque... Oui, M. Dumeurier a raison.
M. COBARD.
M. Dumcurier a raison.
l'étranger.
Ah! elle a parlé cette poule mouillée, ce crâne de l'armée départementale,
M. COBARD.
Non, il ne s'agit point de plaisanter ici; M. Dumeurier est un homme de bon conseil... l'étranger.
Bon , bon, bon ,
ANTOINE , croisant les bras.
Ah! çà mais, monsieur de la Calabre, estce que vous croyez qu'il n'y a que vous de royaliste dans le terroir? nous sommes autant royalistes que vous, mais nous ne sommes pas fous... Oui, il faut attendre comme a dit M. Dumeurier; et quand il y aura un bon moment , nous serons là.
M. COBARD.
Nous serons là.
M. CANTOL , se levant de table avec les deux dames.
Mon ami, mon fils, suivez vos inspirations, c'est vous que Dieu a suscité en Israël, vous êtes notre Judas Machabéc; allez, et que la
paix soit avec vous et avec votre esprit En
attendant l'aube^ mesdames, je crois que nous pourrions faire un petit boston ; voilà deux jours
L £TRA>'GER, jetant son chapeau et le foulant aux pieds.
Bonne nuit, bonsoir, au diable tout le monde, je vais voir mon fils, et après je brûle la maison d'Angles.