SI
ANTOINE
Ah! le pauvre vieux n'y est plus! allons vous me reconnaîtrez mieux demain. Partons. Cette nuit, monsieur Angles, vous n'aurez pas d'autre sentinelle que moi.
ANGLES l'embrasse en pleurant.
Brave jeune homme...
(Pendant ce dialogue l'Etranger et M. Duteuil s'entretiennent à voix basse et à 1 ecai t. )
ANTOINE
Allons, partons, partons. Voyons, sur deux rangs , monsieur Angles au milieu comme un roi.
ANGLES
Mais, écoutez... Si je pouvais envoyer quelqu'un chez moi , pour rassurer mes pauvres amis qui doivent être tant dans la peine... Si quelqu'un de ces messieurs.
ANTOINE, à part.
Quels messieurs!.. (Haut.) Mais, monsieur Angles, vous lie demeurez pas vous dans une rue
à des numéros ; personne ici ne pourrait déterrer votre campagne ; et à cette heure. , . (Il regarde au ciel) Il cst plus de dix hcurcs, monsieur Anglès. . . C'est vrai que ces pauvres gens doivent être hieti inquiets.... surtout votre
ami (Il pense.).. Ecoutez, monsieur Anglès,
moi je sais votre campagne; je la trouverai lesyeux fermés; je vais courir commes'il fallait gagner une écharpe; et dans une petite heure je suis au fort...
ANGLES
Mais au moins , je ne risque rien avec ces messieurs?
ANTOINE
MonsieurAnglès,vousavezde la lecture vous; avez-vous jamais lu dans un livre de payens, de Grecs, de Génois, que cinquante hommes, baptisés au nom de Jésus-Glirist, soient tombés sur un pauvre vieux de septanto ans pour le tuer''
ANGLES
Jamais, jamais, mon ami, c'est impossible; Dieu ne le permettrait pas.
Son tonnerre tomberait avant et puis
à présent vous ne risquez rien ; c'est jugé ; un
homme n'a que sa parole je vais à votre
campagne, et gai comme un chevreau. . . Soyez à Dieu, monsieur Angles... dans une petite heure nous nous reverrons, (à la troupe.)... Mes amis , je vous le recommande, gardez-le bien.
[Il dit quelques mois à l'Etranger cl à Duteuil el s'éloigne ea courant.)
l'Étranger, àAugiès.
Êtes- vous prêt?
ANGLES
Je n'attends que vos ordres, mes bons amis.
l'étranger.
Allons, sabre en main, pour escorter jusqu'au fort.
;ll désigne dcTiis la bande, compte et fait sortir des rangi quaraiile-sppt hommes et leur dit : )
Vous autres, allez à la barrière, je n'ai pas besoin de vous, il ne faut pas une armée pour accompagner un homme.
(Le détachement s'éloigne. )
(A Duteuii haut.) Nous sommcs débarrassés des drôles. Angles, prenez mon bras et partons.
Mais si nous passions par la ville; cette rue est bien sombre...
l'étranger.
Bah ! par la ville... On se bat dans la ville; si on vous y reconnaissait , vous feriez écluse au premier ruisseau.
ANGLES
Et puis je suis avec de braves gens , n'est-ce pas, mes amis?
l'étranger, souriant.
Avec de bons royalistes, ça dit tout; pas vrai, monsieur Angles?
ANGLES
Eh! nous voulons tous le bonheur de la France!
L'ÉTRANGER
Ah! oui le bonheur de la France; prenez mon jjras, monsieur Angles.
ANGLES
Volontiers, merci, je suis bien fatigué.
l'étranger.
Soyez tranquille, vous allez vous reposer...
angles.
Mais je sortirai demain , n'est-ce pas?
l'étranger.
Oui, demain ou après-demain Allons,
quatre hommes derrière, et les autres devant... Marche.
ANGLES
Ce qui me console, c'est que mes pauvn,'S
amis passeront une bonne nuit... Croyez-vous qu'il trouvera ma campagne, ce bon paysan? l'étranger.
Ne vous mettez en peine que de Dieu, et regardez le ciel...
( Il se retourne en disant : )
Saignez-le !
ANGLES
^1 tombe percé de coups de sabre, de stylels et de bayounelles.)
Ah! mon Dieu! mon Dieu!
l'étranger.
Vive le roi ! et qu'il vienne Antoine à présent ! je l'attends !
TOUTE la bande.
Vive le roi !
M. DUTEUIL, poussant du pied le cadavre.
Maintenant, que fesons-nous de ce chien?
l'étranger.
Le tombereau le ramassera demain... Tiens
H remue encore!... Attends, attends, voleur.
(Il lui tire un coup de pistolet à la tête.)
Si celui-là revient, je vais le dire à Rome.
TOUS
A présent , à sa campagne ! à sa campagne!
(Ils s'éloignent en chantant J^^iue Henri t^uatre. On entend dans le lointain et par intervalles des coups de fusils. Le cadavre reste étendu sous un drapeau blanc et le réverbère. Un enfant dépouille Angles de son habit el l'emporte au bout d'un bâton.)