Tiix
LE MARÉCHAL, LES GÉNÉRAUX VERDIER et MOUTON nUVERNET. Des aides de ta mi-.
LE MARÉCHAL
Oui, c'est la volonté do remj3ereur : dans les momens de calme et de soumission, justice, douceur, oubli du passé, administration paternelle; dans les momens d'insubordination, de révolte bourgeoise, répressioji instantanée, terreur même par des moyens innocens. A des parodies de la Vendée, il faut répondre par des parodies de la terreur ; voilà notre plan de campagne.
LE GÉNÉRAL YERDIER.
Il vaudrait mieux être sur le rihiii qu'ici , maréchal.
LE MARÉCHAL
Pourquoi? C'est un poste d'honneur aussi : ne sommes-nous pas aux frontières maritimes? L'amiral iSili peut débarquer cette nuit à deux lieues avec dix mille hommes ; on vient de me signaler sa flotte; nous avons, pour lui résister, mille hommes d'infanterie légère et deux cents cavaliers. Je ne crois pas que la part de gloire soit plus belle sur le Rhin.
LE GÉNÉRAL MOUTON
D'ailleurs, en cas de débarquement, il faudrait bien encore diminuer notre petite armée en laissant un corps de réserve en ville ; ôtez la garnison une heure , et l'insurrection éclate.
LE MARÉCHAL
Oh 1 c'est infaillible; jusqu'à présent nous n'avons essuyé que des taquineries de bour-
geois des mutineries d'écoliers, des vaudevilles de halle; les quatre pièces de canon sans poudre, et mèche allumée, braquées sur le Cours , en imposent au peuple ; les cavaliers du quatorzième sont un grand épouvantail aussi : les chevaux effraient toujours dans les villes où il n'y a jamais (jarnison de cavalerie ; mais si nous sommes obligés de porter toutes ces petites forces sur le rivage, à deux lieues d'ici, nous nous plaçons sur l'heure entre deux feux. 11 y a dans les montagnes quatre mille hommes armés qui n'attendent qu'une occasion pour descendre en ville ; que faire à tout cela? C'est une position délicate; l'empereur a besoin de tous ses régimens ; notre garnison est déjà beaucoup trop nombreuse en raison des dangers de la France. Au surplus, nous avons toujours la ressource des vieux soldats : nous crierons Qui vire! et nous tomberons après.
LE GÉNÉRAL MOUTON
Crier qui vive devant l'ennemi et tomber après , ce n'est rien ; mais la guerre civile ! la guerre civile!
LE GÉNÉRAL VERDIER
Ah ! maréchal , voilà l'horrible !
LE MARÉCHAL. (Il se promène quelque temps les bras croisés et la tcte baissée. )
Je le sais comme vous... et la guerre civile peut commencer avant que cette aifïuille soit
sur midi Elle est commencée peut-être
dans la vieille ville... Qui sait?... Oh! le sang dans les rues est horrible à voir!... Aussi pourquoi ce diable de peuple s'est-il engoué de ses Bourbons ! Je ne comprends pas cette
épidémie de royalisme Sont-ils furieux
contre l'empereur !
LE GÉNÉRAL MOUTON
L empereur a négligé cette ville, et...
LE MARÉCHAL
L'empereur n'a rien négligé... Ce pays ne
l'aime pas ; il n'aime pas ce pays ; voilà tout.
LE GÉNÉRAL VERDIER
Remarquez, maréchal, que la guerre maritime porte ici un coup mortel au commerce. Ici , ils aiment les Boin^bons comme la représentation vivante delà paix et de leur industrie • le pavillon tricolore est connue une chaîne de fer qu'ils jettent à l'entrée du port
LE MARÉCHAL
Indeirœ. C'est tout le ct»ntrairc à deux pas d'ici, à Toulon ; qu'y faire encore? quand les intérêts commerciaux se contrarient, il faut administrer pour le bonheur du plus grand nombre, et négliger les exceptions. C'est ce que fait l'empereur. Mais nous ne sommes pas ici pour remonter aux causes ; il faut voir les effets isolément, et agir eii aveugles , d'après les ordres reçus d'en haut.
LE GÉNÉRAL VERDIER
Maréchal, avez-vous reçu quelques bonnes dépêches aujourd'hui?
LE MARÉCHAL
La campagne s'annonce bien ; l'armée est pleine d'enthousiasme , décidément l'Autriche est pour nous ; ou je me trompe fort , ou l'empereur a battu les Prussiens, et couche à Bruxelles ce soir. Au premier bulletin reçu je fais tirer cent coups de canon, et nous allons chanter un Te-Deum à la cathédrale. Cela fera du bien à l'opinion.
LE GÉNÉRAL MOUTO>.
Je ne crois pas que le clergé fasse chorus avec nous à ce Te-Deum.
LE MARÉCHAL
Ah! ce diable de clergé! c'est lui qui fait la moitié du mal ; pourtant son commerce \a toujours ; les prêtres n'ont pas de vaisseaux qui pourrissent dans le port; l'Angleterre ne bloque pas leurs enterremens et leurs baptêmes; ils n'ont pas de comptoirs dans leurs sacristies. S'ils craignent que rempcrcur, qui a
ouvert leurs Eglises, ne les ferme aujourd'hui, eh bien! au moins qu'ils attendent que ee malheur soit arrivé pour se plaindre; en se plaignant avant le mal ^ ils s'exposent à le subir plus lot. Ces gens-là tuent la religion.
LE GÉNÉRAL MOUTON
Ces gens-là se plaignent tant qu'ils ne gouvernent pas.
LE aiARÉCHAL.
Oui , on peut leur appliquer le vers de Britannicus :
Mais si vovis ne régnez , vous vous plaignez loujouts ! LE GÉNÉRAL MOUTON.
C'est cela.
LE GÉNÉRAL YERDIER.
^Maréehal , midi soimc, avez- vous quelques ordres à nous donner?
LE MARÉCHAL
INon; général; continuez le même régime à cette pauvre ville malade ; il faut trois cho-
ses, douceur, douceur, et encore douceur; nous sommes assez forts pour être modérés. Si j'ai besoin de vous, vous serez averti sur-lechamp.
(Le général Verdicr sorl.) LE GÉNÉRAL MOUTON.
Je puis me retirer aussi, maréchal, j'ai ma revue à une heure.
LE MARÉCHAL
Ah! oui la revue! il ne faut pas négliger les revues; dites aux capitaines de mettre les visages sévères à l'ordre du jour ; beaucoup de sérieux et de gravité en défilant; les cavaliers , sabre au poing, poitrine en avant, l'œil animé, comme pour une charge. Faites grâce aux bourgeois de la Marseillaise aujourd'hui; cela les irrite quoique ce soit un chant compatriote ; ne les irritons pas pour si peu ; qu'on joue des airs de Cenârillon et de la Vestale, les royalistes battront la mesure du pied et de
la main : si quelque mutinerie éclate , alors je vous le répète, une terreur de grimaces , lUiu parodie de terreur. S'il faut faire des cJîarges au galop, choisissez les rues désertes. Adieu , général.
( î,e général Mouton sort. ) LE MArxÉCHAL , seul.
Peut-être qu'un jour la tranquillité reviendra : Dieu le fasse! au moins n'ayons point de regrets... c'est une partie difficile à jouer; tâchons de faire le moins de fautes possibles... les remords sont les fils des grandes fautes... mais avec une population volcanisée comme celle-ci.. . Ah! mon Dieu! mon Dieu!..
( Il appelle, en dehors.) VinCCnt !
(Entre un aide-ile-canip.)
Portez cet ordre au capitaine d'artillerie ..
(Il donne un pli à l'aidc-de-canip, qui sort.)
Voici une amélioration , je vais débarrasser la place publique de cet attirail de canons qui consterne la ville. Ce soir les boutiques vont se rouvrir.
Eiilie ANGLES.
LE MARECHAL
Ah ! VOUS allez approuver mes mesures , monsieur Angles. ..
( Us se serrent cordiiJeineut les mains. )
Ce soir vous ne verrez plus de batterie sur le Cours, je la fais enlever.
ANGLES
Très bien , maréchal , je vous félicite de la mesure; ce soir , au souper, la ville dira du bien de vous.
LE MARÉCHAL
La ville ne m'aime pas trop, je le sais ; Mouton et Verdier sont en fjiveur eux dans les beaux quartiers; Mouton est un homme charmant qui va dans le monde lui ; il chante Partant pour /a 5;r/e aux dames royalistes avec une voix délicieuse, et on lui pardonne sa co-
carde en faveur de son amabilité de salon. Moi qui ne chante pas , et qui reste dans ma tente, je subis les inconvéniens de ma haute position. Je suis un tigre, un Robespierre, un buveur de sang-, et même un monstre qui a porté la tète de la princesse Lambalie ; vous savez que c'est le crime banal dont les royalistes ont déjà charge cent personnes au moins; c'est à mon tour aujourd'hui. Ces bonnes gens ! je parie que pas un d'eux ne serait mon ennemi demain, s'il pouvait causer aujourd'hui cinq minutes avec moi.
A^"GLKS.
Oh ! c'est bien sur, maréchal.
LE MARÉCHAL
Mais je ne puis pas appeler en détail une population en audience particulière ; et d'ailleurs il faut que je garde mon atmosphère de terreur, plutôt dans leur intérêt encore que dans le mien. Quand on ne veut pas en-
sanglanter les villes folles, il faut les effrayer. C'est que c'est un pays bien singulier celuici ! Marseille se croit toujours ville indépendante ; elle s'égare avec le souvenir confus de ses vieilles traditions , de ses vieilles franchises; elle vit même à son insu sous l'influence du passé. La France n'est rien pour les Marseillais; ils sont la France, eux; s'ils s'insurgent aujourd'hui contre notre garnison, et qu'ils soient vainqueurs, ils n'ont pas l'air de se douter que demain quatre régimens peuvent accourir pour étouffer la rébellion,- ils s'imaginent que le destin de Louis XTIII est en leurs mains , et qu'une petite victoire de carrefour peut r'ouvrir les Tuileries aux Bourbons. Il y a sans doute du beau , du louable dans cette confiance individuelle, dans cette étourderie de dévouement; je l'aime, tant qu'elle ne se manifeste pas ; mais mon devoir sacré est d'en prévenir la folle explosion. Que pensez-vous
de ce jugement, mon cher avocat, vous qui êtes ancien dans le pays?
A^GLÈS.
Bien jugé, maréchal, sans flatterie.
LE MARÉCHAL
Eh I les patriotes de 89 ne flattent pas ; ils ne feraient pas leur coup d'essai sur un maréchal de l'empire. Ah ! càj quand serez-vous tout-à-fait des nôtres , monsieur le républicain ?
ANGLES
Quand Napoléon nous reviendra.
LE MARÉCHAL
Ce sera bientôt... Une bonne victoire, encore un Austerlitz, et nous aurons un empereur constitutionnel. Mais il faut l'Austerlitz d'abord.
ANGLES
Oh ! avant tout la gloire de la France ! le despotisme plutôt que l'invasion.
LE MARÉCHAL
Eh bien ! nous voilà d'accord.
ANGLES
J'ai oIFert de prendre les armes , et de partir en poste pour la frontière; j'aurais prêté serment de fidélité à ISapoîéon , à l'empereur absolu, et cela de tout mon cœur; mais on m'a dit que les engagemens des septuagénaires n'étaient pas reçus.
LE MAKÉCHAL.
Je sais cela. Vous êtes un ciloyeu , vous.
ANGLES
Eli! j'aurais mis volontiers un shako sur mes cheveux blancs. Mais si les Anglais débarquent, maréchal, vous savez que je suis engagé pour l'avant-garde.
LE MARÉCHAL
C'est convenu ! mais à vous dire vrai ce ne sont pas les Anglais que je crains ici. II ne me vient point de mauvaises nouvelles de
mer; ce sont nos montagnes qni m'inquiètent.
ANGLES
On grossit peut-être les rapports qu'on vous fait, maréchal; les imaginations de ces coniipatriotcs sont vives, et l'hyperbole est la figure favorite du pays...
LE MARÉCHAL
Aussi je retranche toujours la moitié du tableau dans les rapports qu'on me (ait; eh bienl l'autre moitié suffît encore pour être allarmante. Au reste, je ne cesserai de le répéter; ce n'est pas pourrions que je treiviblc, c'est pour eux. Tout cela ne peut finir qu'avec du sang... Il y a chez eux tant d'irritation et de folie, de confiance aveugle dans leurs oracles de sacristie, de clubs religieux!... Dans les partis éclairés, toute nouvelle favorr.ble qui leur tombe comme du ciel, n'est pas accueillie avec enthousiasme: on la commente de
sang-froid , on discute sur son plus ou moins de vraisemblance, on se tient sur un doute de prudence et de raison ; mais chez les royalistes tout conte absurde a un caractère officiel dès qu'il caresse leurs espérances et leur opinion. Ce sont des gens ainsi faits : comme ils se croient perpétuellement l'objet exclusif des attentions de Dieu , ils ne mettraient pas même en doute une nouvelle miraculeuse.
C'est ce qui les retient dans cette perpétuelle exaltation si inquiétante pour nous; ils sont prêts à accueillir, dans le même jour, mille nouvelles successivement démenties les unes par les autres, sans que l'expérience leur apprenne jamais à se tenir en garde contre leurs nouvellistes de clubs et de cafés : et ils peuvent vivre trente ans comme celai Si leur cause vient à triompher, c'est toujours justement par des moyens sur lesquels ils n'avaient pas comptés, et que leurs prophètes n'a-
vaientpas prédits... Ils ont aussi une foi entière aux prêtres. Qu'un prêtre dans un moment d'exaltation leur dise. Allez, et ils iront; et voila le feu aux poudres ! et les victimes de cette échauffourée inévitable seront de pauvres diables jetés en avant j les machinateurs, les véritables criminels échappent toujours. Ce n'est point ici comme en Espagne, où les nobles paient de leurs personnes, où les prêtres marchent au feu la croix à la main. Ici les prêtres poussent à la révolte, entre les deux grilles du confessionnal; que la bataille arrive, ils resteront chez eux à dormir, ou à faire leur cent de piquet.
ANGLES
Oh ! maréchal, on vous a bien irrité contre nos prêtres ! ce sont , en général , ici des gens bons et simples, qui n'aiment pas sans doute l'empereur, mais qui se garderaient bien de le dire tout haut, et même tout bas; ils se
sont fait une petite vie douce, cloîtrée, sensuelle, mystique, et ils tâchent de la conserver. Quant aux exceptions... (2)
LE MARÉCHAL
C'est pour les exceptions aussi que je parle... ce sont toujours les exceptions, dans les corps religieux , qui gâtent tout. Je puis vous montrer la liste de nos prêtres conspirateurs; elle est courte, on ne m'en désigne que cinq... Mais ceux-là font du mal pour mille ; et pour ne vous en citer qu'un... votre voisin , .AI. Cantol ; il fraye avec tous les chouans; c'est le confesseur du seul homme énergique que nous ayons à craindre, l'etranger.
ANGLES
Oh? M. Cantol est un fou.
LE MARÉCHAL
D'accord ; mais ce sont précisément les fous qui sont dangereux la veille des guerres civiles. Je vous l'ai déjà dit, ce fou vous jouera
quelque mauvais tour à vous le premier, monsieur Angles; et sans votre protection de voisin, je l'aurais déjà fait arrêter, lui. l'étranger, et cette famille Dumeurier dont la maison est une hôtellerie de chouans... Hier soir encore il y avait club chez eux ; V étrange?' et son fils y sont venus en armes; ah! nous sommes instruit de tout; la police a glissé dans la bande de Vétranger un espion adroit et dévoué ; ce n'est pas moral , mais c'est l'affaire de la police; voilà le rapport, vous pouvez le lire.
ANGLES
C'est inutile, maréchal.
LE MARECHAL
Mais ce qui ne serait pas inutile, ce serait de prendre vos précautions ; ces gens-là vous en veulent; il n'est sorte de calomnie qu'ils ne
répandent contre vous ; celte irritation peut vous être funeste.
M. ANGLES
Oh ! je suis bien tranquille , mes cheveux blancs me protègent , maréchal ; la couronne blanche du vieillard est plus sacrée que celle des rois.
LE MARÉCHAL
Je VOUS croirai pourtant plus en sûreté dans l'appartement que je vous ai vingt fois offert ici.
M. ANGLES
11 me faut la campagne : et mon vieux camarade , mon vieux ami Philippe a besoin de moi ; c'est un soldat invalide ; il nous faut la campagne à tous deux, c'est notre vie, maréchal.
LE MARÉCHAL
Dieu le fasse !.. mais mon heure de recréation d'après-midi s'est passée à causer ; aujour-
d'hui nous ne lirons rien d'Horace*; il Hiut que je sois à cheval dans un quart d'iieuro ; je vais visiter le fort Jean.
M. ANGLES
Vous m'aviez promis de me montrer celte traduction...
LE MARÉCHAL
Ah! oui celle de l'ode sur la guerre civilo: Quo ruitis , ciçes ; c'est presque de circoii-
stance Le temps m'a manqué pour fuiir
cette ébauche ; les affaires doivent j)a3ser avant la rhétorique; et quelles affaires!.... mon cher Angles, nous ferons de la littérature quand nous aurons de plus doux loisirs... A propos avez-vous reçu mon petit bulletin hier soir?
* Les deux hommes qui ont paru à Marseille dans deux circoiislances critiques, et qui ont fait sur le peuple une vive impression, Brune et le brave géuéial Uelor!, avaient tous Jeu.\ une alfectiou particulière pour Horace qu'ils out traduit dans leurs rares loisirs d'orageuse garnison.
M. ANGLES
Oui, maréchal... J'ai brûlé un feu de joie; j'en brûlerai à chaque bonne nouvelle... A la première victoire je donne bal sur ma terrasse.
LE MARÉCHAL
Oui , mais n'invitez pas vos voisins à ce bal ; ils brouilleraient les contredanses par esprit de royalisme... adieu. .. Si j'ai quelque chose de nonveau ce soir, je vous enverrai une espèce d'estafette...
M. ANGLES
Vous êtes bien bon, maréchal.
LE MARÉCHAL
A demain... et méfiez- vous de votre voisi-
nage !
( Ils sorlenl eniemJ>le, )