Scène première
DANIEL, i.m> OEOKOETTK, pu» JUUEN
torique II ridiau se Mve, Daniel, iniullé au burca ici'tt des leiircs. Il lemble ne prcleT lucune atlenti<
Gborgette. — Te voilà! Je te cherche parloiit !
Daniel. — JVVris qiieliues lellres urgentes. Je ne sais plus où donner de la tête!
Georqbtte. — Eh bien, tu eutendst
Daniel. — Le moyen de ne pas entendre!
Geobgettb. — Tu sais qu'ils sont beaucouji, ee matin!
Dakieu. — Oui! Et leur nombre augmente à chaque instant. Je viens de le téléphoner à la mairie
et au préfet.
Gborgette, qui s>ii apurochée de la fenêtre. — C'est
épouvantable! Il n'y a pas dix agents devant la maison !
Daniel, <iui met une lellre nus enneloppe. — Hoineau,
ne reste pus là! Si on jetait une pierre...
Geobgëtte. — l'as de danger! Ils ne peuvent pu me voir.
Daniel. — Enfin, je te prie de quitter la fenêtre, tu entends t
GBOiWETTE, qui obiit. — Et papa qui Mt Borti! Quand il rentrera, ces bandits sont capables de...
Daniel, qui sVbi kvL-. — Nun, non, îp Préfet uuih envoie de la gendarmerie à cheval. On va dégager l'avenue et disjiei'ser la foule.
Geobgettb. — Ah! il se décide. M, Eneliero?i!
Daniel. — Il a été surpris, il ne pouvait pas supposer que les bandes se formeraient aujourd'hui d'aussi bonne heure. Il est neuf heures et demie...
Georgette. — Surtout le brave homme espire
UILLUSTRATÏON THÉÂTRALE
que tout ce tapage finira par impressionner les jurée. Absolument!... Et puis, « la maison du député assiégée » ça fera bien, ce soir, dans les journaux de Paris. Si Label est sévèrement condamné, ça consolera un peu ce gredin de Hussol!
Daniel. — Tu es injuste envers Bûcheron. Il se conduit très bien...
Georqbtte. — Oui!
Daniel. — Mais oui! Et sa situation n'a rien de drôle. A n'en pas douter, les manifestations de ces h lût jours sont Tœuvre de quelques professionnels envoyés de Paris par le préaident du Conseil. Le pauvre préfet s'est donc trouvé placé entre son devoir et...
Gëobgette. — Et son ministre! Et il a choisi!
Daniel. — Mais que lui reproches-tuf
Julien entrt en coup de vent.
Julien. — Ah! vous êtes là!... Daniel, je n'en peux plus! Tu feras ce que tu voudras, moi, je descends. Je vais prendre une trique et cogner sur ces brutes !
Daniel. — Tu es fouT
Julien. — Ils m'assommeront. Tant pis.
Daniel. — Tu n'y penses pas, Julien! Le jour du procès, quelques heures avant l'audience...
Julien. — Ça m'est égal ! Je n'y tiens plus ! Reste ici, toi!
Danikl. — Papa ne te le pardonnerait jamais!
Et moi, je te défends de sortir!
Julien. — Mais tu n'as rien à me défendre!
Mais à ce moment le tumulte change de nature. Ce sont tout à coup des cris aigus et inarticulés, des cris de peur, en même temps qu'une bordée de sifflets Presque aussitôt l'on entend le galop des chevaux. L'on devine la charge et la panique. Les trois jeuiies gens. * s'élancent vers la fenêtre.
Gex)RGETTE. — Les gendarmes! le? gendarmes!
Julien. — Enfin!... Ah! la la! ce qu'ils se sauvent, les manifestants!...
Georgbtte. — Ils ne se sauvent pas tant que ça ! Regarde !
Daniel. — Au contraire, ils résistent aujourd'hui.
Gkorgette. — Ils ont tous des cannes !
Julien. — Ils tapent sur les chevaux ! C'est ignoble !
Daniel. — Ça devient tout à fait sérieux!...
, Georgbtte. — Aïe! un gendarme par terre!
Julien. — Oii çaf Ah! oui!... Ah! oui!... Ils vont le massacrer!
Georgette. — Le malheureux!
Daniel. — ^ Non, non, il se relève... 11 dégaine!
Georgbtte. — Il ne peut pas rattraper son cheval !
Julien. — Si, il remonte!
Georgbtte. — Mais non!
Julien. — Mais si! Tiens, il est en selle. Il rejoint les autres...
Pendant ce dialogue, il$ ont couru de la fenêtre du cabinet de travail à celle du vestibule, et vice versa, pour suivre les péripéties de la bataille. Ils se taisent. Dans l'avenue, c'est maintenant la voix de la bravade. On crie: <t A bas les flics! A bas les mouchards I Tas de capons! », etc. Kt les vociférations du début recommencent: « Démission! Démission! »
Georgette. — Qu'est-ce qu'ils font, î:3 gendarmes? Ils sont partis?
Daniel. — Ils sont allés se reformer. Ils vont charger de nouveau.
JuuEN. — Tiens, les voilà!
Georgette. — Ils ont tiré leurs sabres...
Et les hurlements de la panique reprennent.
Julien. — Allez donc! Ah! cette fois, ça y est! Ils fichent le camp!... Ça y est! Ça y est!...
Georgette. — Et ceux-là qui reviennent!
Julien. — Non, les agents les refoulent dans la petite rue. Ils tapent dur, les agents!
Georgette. — Je crois que c'est fini.
Daniel. — Oui, c'est fini, l'avenue est balayée...
Ils* demeurent encore quelques secondes à leur poste d'observation, sans parler. Le tumulte a diminué, puis s'est éteint. Tout est silencieux.
Georgette, qui, la première, quitte la fenêtre. — Quelle
existence !
Julien. — Ah! les quatre mois qu'on vient de passer, on se les rappellera!
Georgette. — Enfin, dans quelques heures, nous seions sortis de ce cauchemar!... L'audience ouvre à une heure, n'est-ce pas?
Daniel. — A une heure, oui.
Georgette. — Toute la bande vous attendra devant le palais de justice. C'est sûr! Papa sera hué, ' insulté...
Daniel. — J'espère que non. Les précautions sont prises. Il y aura de la troupe...
Georgette. — Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi I)apa empêche-t-il ses partisans de faire la police eux-mêmes? C'est enrageant! On aurait pu avoir avant le procès une contre-manifestation grandiose!
Daniel. — Voilà ce que notre père ne veut absolument pas. Il entend n'exercer, pour sa part, aucune pression sur le jury. 11 a même invité les journaux qui lui sont favorables à s'abstenir de tout commentaire. . .
Gkorgette. — C'est très beau, mais...
Daniel. — Du reste, je ne suis pas aussi assuré (]ue toi des dispositions chaleureuses de la -masse.
Geor(;ette. — Par exemple! Ici, à Bloisf Et dans le département?...
Daniel. — A Blois et dans le département et dans tout le pays, je suis convaincu que 'l'immense majorité, si elle n'est pas nettement hostile, tout au moins se résen-e, attend les débats et le verdict.
Julien. — C'est mon opinion aussi.
Georgette. — Vraiment?
Daniel. — D'ailleurs, rien de plus naturel! J'admire profondément l'attitude très digne de papa : mais le public, qui n'a lu que des attaques ou des injures, est forcément impressionné.
Georgette. — Il ne s'en montrera que plus enthousiaste, ce soir!
Daniel. — Oh! évidemment, si ce coquin est écrasé...
Georgette. — Et il le sera!
Julien. — Et comment! (Un silence.) C'est ton avis, Daniel T
Daniel. — Je le suppose.... Mais je n'en sais pafc plus long que vous! Papa n'a fait de confidences à personne. Il s'isole, il s'enferme pendant des journées entières dans son cabinet de travail... C'est même la première fois depuis bien des années qu'il ne m'expose pas ses vues... ses intentions. Au début de cette campagne, une fois, je l'ai interrogé; il m'a répondu... oh! très gentiment!... mais avec une telle réserve que je me suis gardé de recommencer!
Gkorgette, pensive. — C'est drôle!...
Julien. — Tout de même, il y a quelqu'un qui
doit être au courant! C'esl Renée!... Depuis une semaine qu'elle est revenue, ils ont dee oonvereationti intermiiiables !
Dasiel. — Le procès en lui-même est des plai étranges. Les accusations lancées contre Alexandre Méritai, homme politique, Boni si grotesques, que leur auteur, sans doute, ne teutera même pas d'en administrer la preuve. Tous les débats vont donc porter sur les quatre mille francs volée jadis à M* Dalbean, e'est-à-dire sur une diffamation qui,
Daniel. — Mais, romtne tous nos amis, comme notre parti... comme vous-mêmes!...
GeoRGETTE, laibitmeni. — Pardon...
Daniel. — Vous aussi! vous aussi! A quoi bon se mratirf Vous avez peur, très peur! Il y a beau temps que je l'ai compris! Votre épouvante est visible.
Un 1
accablé.
Julien. — Moi, c'esl du jour où le Stentor a publié le procès-verbal du commissaire de police». Geobcette. — Un procès-verbalt...
nrise isolément, ne relève pas de la oour d'assises! rWt extraordinaire!
JuLiKN. — Mais alors, voyons, il suffira que pana se lève et parle!... Un vol!... En quatre mots, i''i honnête homme démolit une aocusation aussi infecte! NonT
DaNikl. — Ça dépend! Cette calomnie est admirablement machinée... Les faits sont très anciens: ils remontent h 1883... Et nous avons affnire à forte pni-tie. Tout le gouvernement est derrière Label.
Julien. — Enfin, to es nerveux, mais tn n'es pas vraiment inquiet f
Okorgette. — Oui, parle-nous aiec franchise!
Fs-lu inquiet T
Daniel. — Naturellement, je suis inquiet. Je suis j-Iein d'angoisse!
Julien. — Enfin... quoîT
Daniel. — Enfin, je redoute le pire!
GïXlBGETTE. — Oh!
Daniel. — Le fac-similé de la plainte Dalbeau. .\h! oui, c'est ennuvenx!... Il est. à présent, établi qu'en avril 1883. M" Djilbe:ui a déposé entre les mains du commissaire de police de Grenoble une plainte en vol, contre inconnu. Il est également éta bli que. quelques jours plus tard, il retirait sa plainte el qu'aussitôt notre |-ère quittait l'étude. partait avec maman pour Paris. Ce n'est là, bien entendu, qu'une coïnt idonce. mais elle est... oui,
Julien. — Et Marc Label affirme que, devant la cour, il produira d'autres donimenls,
Daniel. — Plus accablants encore, dit-il.
Gboboette. — Quels documents peut-i! avoirî
Daniel. — Est-ce qu'on saitT... Dalbeau était son oncle: l'oncle et le neveu ont pu correspondre..,
Julien. — Avea-vous remarqué que nous ignorons à peu près tout de la jeunesse de papaf
Georgette. — C'est exagéré!
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Julien. — En tout cas, il ne fait jamais allusion à son retour à Grenoble, aux années qui ont suivi la ruine et la mort de notre grand-père... C'est-àdire aux années de pauvreté.
Georgette. — Ça, c'est vrai! H parle surtout de la seconde partie de sa vie.
Julien. — Oui la partie heureuse! Il m'a raconté — oh! bien des fois! — comment il était devenu le secrétaire d'Aubry, comment Aubry l'avait pris en affection, presque adopté, avait fait sa fortune... Sur ce sujet-là, il est intarissable!...
Un silence.
Georgette. — Si Label est acquitté, pauvre papa! Ce serait... ce serait effrayant!..,
Daniel. — Très cruel... atroce!...
Georgette. — Il faudrait l'entourer, lui cacher notre chagrin!... Mais, c'est impossible! Il ne serait pas si tranquille, si gai, si...
Elle se tait brusquement. Sur le seuil de la porte du vestibule. Méritai vient de paraître. Il a gardé son chapeau, son pardessus, un grand cache-nez noir.