‹ L'assaut: pièce en trois actesChapitre 8 sur 25 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

MERITAL, FREPEAU

Méritai et Renée sortent par une des portes-fenétrei* Le valet de chambre introduit Frépeau. Une ou deux secondes après, Méritai reparait.

r REPEAU, qui s'avance vers Méritai, les deux mains tendues. — Bonjour, ami!

MÉRITAL. — Bonjour, mon cher Frépeau. Quelle excellente surprise!

Frépeau. — Je suis charmé de vous revoir. Vous avez une mine!

MÉRITAL. — Et vous donc!

Frépeau. — Mon cher, contemplez un homme qui a quitté Paris ce matin à six heures et demie.

MÉRITAL. — Pas possible!

Frépeau. — Un voyage infect! Nous avons éclaté trois fois, le radiateur s'est mis à fuir... Enfin, toutes les misères du monde! Sinon, j'arrivais deux bonnes heures plus tôt.

MÉRITAL. — Paris! Je me disais: il vient de Rennes...

Frépeau. — Non, non; j'y vais. J'y vais en vous quittant.

MÉRITAL. — C'est-à-dire demain ou après-demain. Car vous nous faites Tamitié...

Frépeau. — Hélas! il faut que je reparte tout de suite... dans vingt minutes.

MÉRITAL. — Comment!...

Frépeau. — Je suis attendu à Rennes pour le dîner.

MÉRITAL. — Alors, tout ce grand détour.

Frépeau. — Il n'est pas très grand... Et il était utile que je vous voie^ que je vous parle.

MÉRITAL. — Ah !

Frépeau. — Utile et assez urgent.

MÉRITAL. — Je suis à vous. (Prépeau s'est assis sur

une chaise.) Mais VOUS prendrez bien quelque chose... un verre de bière?...

Frépeau. — Merci!

MÉRITAL. — Du théf

Frépeau. — Merci, merci! Rien du tout. Régime) Régime très sévère.

MÉRITAL. — Un cigare, tout de mêmeî

Frépeau. — Jamais!

MÉRITAL. — Cigarette?

Frépeau. — Je vais fumer une des miennes, si \()iis le permettez.

MÉRITAL, cherchant des allumettes. — Dans CCS Conditions, j'ose à peine vous offrir du feu...

FrkPEAU, qui fait manœuvrer un briquet. — J'en ai !

MÉRITAL. — Il me reste ce fauteuil...

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Frépeau. — Avec joie! Il a Pair parfait.

Il ' change de place.

MÉRITAL. — Et je VOUS écoute.

Frépeau. — Je commence par vous dire qu'il 6*agit d'une chose importante, oui, mais pas grave. Non, non, pas grave.

MÉRITAL. — Bon!

Frépeau. — Et, en tout cas, elle se dénouera le mieux du monde! Tout ça finira très bien.

MÉRITAL. — Ah!

Frépeau. — Très bien!... Nécessairement! nécessairement!... Mon cher Méritai^ pour aller plus vite en besogne, voulez-vous me permettre de vous poser d'abord une ou deux petites questions?

MÉRITAL. — Socratef

Frépeau. — Nous y gagnerons du temps. Vous verrez! Ça vous est égal?

MÉRITAL. — A vos ordres, mon ami.

Frépeau. — Voyons... Vous connaissez, n'est-ce pas, un certain Marc f^abel?

MÉRITAL. — Marc Label! Si je le connais!

Frépeau. — Ah! Et verriez-vous un inconvénient à me renseigner très complètement sur cet homme?

MÉRITAL. — Aucun inconvénient.

Frépeau. — Vous êtes compatriotes, je crois f

MÉRITAL. — Oui, nous sommes tous deux de Grenoble, et c'est à Grenoble que nous avons fait connaissance. Je venais d'entrer comme second clerc chez un modeste avoué de la ville, M* Dalbeau, oncle précisément de Marc Label. Le jeune Marc faisait de la littérature. C'était alors un garçon charmant et d'une honnêteté rigide. Nous avons vécu pendant quelques mois dans une grande intimité... Et puis j'eus envie de tâter de Paris où j'avais fait mes études, et, un beau matin, ma jeune femme et moi, nous avons quitté Grenoble. Peu de temps après, Label s'en allait à son tour chercher fortune aux colonies. Presque aussitôt il cessa de me donner de ses nouvelles. Il y a une dizaine d'années, j'ai appris qu'il dirigeait à Tunis un journal... un journal...

Frépeau. — Un journal ignoble, un journal de diffamation !

MÉRITAL. — Mettons.

Frépeau. — Je me rappelle! Je me rappelle très bien !

MÉRITAL. — Au mois d'avril dernier, je vois pénétrer dans mon cabinet de travail un être d'un déchamement extraordinaire, un Marc Label méconnaissable. Il avait débarqué à Paris quelques jours avant. Il venait... Vous m'avez demandé des renseignements, ce n'est pas sans une raison sérieuse; je vous les donne complets...

Frépeau. — Et vous pouvez compter sur ma discrétion absolue!

MÉRITAL. — Je le sais de longue date. Label venait m'offrir ses sen^ices de polémiste et des documents sur la vie privée de quelques-uns de nos adversaires politiques.

Frépeau. — Le vilain homme!

MÉRITAL. — Un malheureux! un débris!... Pauvre Marc Label ! Vraiment, sa vue me déchirait... Je l'avais connu si différent! Avec douceur, je l'ai prié de remettre dans sa poche ses petits papiers et j'ai promis de lui chercher un gagne-pain. J'ai eu la chance de pouvoir le placer ra[)ideraent comme rédacteur dans une agence télégraphique... Vous savez, chez nos amis!... C'étaient des fonctions bien rétribuées. Label les a remplies i)endaut cinq join-s.

'Et puis, on ne l'a pas revu, et il n'a plus donné signe de vie. Sans doute, n'a-t-il pas osé... Et voilà, ^ mon bon ami!... Vous avez eu le fond du sac.

Frépeau. — Merci! Je vous remercie mille fois de votre complaisance. Me voici parfaitement éclairé, et, j'ajoute, débarrassé de toute hésitation! Mon cher Méritai, il faut que vous traîniez devant la cour d'assises ce misérable diffamateur.

MÉRITAL. — Quoi?

Frépeau. — Ce misérable ingrat!

MÉRITAL. — Qu'est-ce que vous me racontez f

Frépeau, prenant parmi les journaux qu'il tient à la main une page d'épreuves d'un quotidien et la tendant à

Méritai. — Lôsez ceci.

MÉRITAL. — Le Stentor...

Frépeau. — C'est la morasse de la première page d'aujourd'huL

MÉRITAL, qui cherche son binocle. — Lc Stentor...

je croyais que ça ne paraissait plus...

Frépeau. — En effet, mais, depuis une semaine ou deux, un monsieur je ne sais quoi, un homme de paille, a acheté la propriété du titre. Et, ce matin, le Stentor, ressuscité, publie l'ignominie que vous allez voir, un article sur vous, infâme, monstrueux, et qui est signé : Marc Label.

MÉRITAL, doucement. — Eh bien?

Frépeau. — Lisez, mon cher.

MÉRITAL, lisant les titres et sous-titres. — N0U8 VOUlons

une République Propre... (Levant les yeux.) Lui aussi t

Frépeau. — lisez, lisez!

MÉRITAL, lisant. — UEnvers d'un Crrand honnête homme. Avant la Vénalité, le Vol! Alexandre Méritai, notre futur maître, est un filou. Tiens! Et il y en a deux... trois colonnes et demie. C'est trop long! (Repliant le journal.) Ce soir, dans mon lit.

Frépeau. — Vous ne voulez même pas jeter un coup d'œil...

MÉRITAL. — Regardez ce ciel, cette journée radieuse... Et vous me faites une visite ridiculement courte...

Frépeau. — Mon cher ami, écoutez I Personne plus que moi n'admire votre sang-froid, votre force de caractère...

MÉRITAL. — Mais il n'est pas besoin de tout ce que vous dites! Le sourire! Le sourire suffit.

Frépeau. — Enfin, Méritai, vous ne me considérez pas comme un imbécile?

MÉRITAL. — Fichtre, non ! Et je l'ai prouvé quelquefois.

Frépeau. — Eh bien, je fais, aller et retour, un i:etit voyage de huit cents kilomètres. Et, comprenez-moi, rien ne m'appelait aujourd'hui dans mon département.

MÉRITAL. — Non!

Frépeau. — Parole!

MÉRITAL. — Huit cents kilomètres pour m'apporter cette... chose! J'en suis au désespoir!

Frépeau. — Cette chose est un peu plus sérieuse que vous ne le pensez.

MÉRITAL, qui prête attention. — VoyODS.

Frépkau. — D'abord il faut que vous sachiez le contenu de l'article. En substance, il dit ceci... Sapristi! que j'aurais préféré que vous le lisiez!... Malgré tout, c'est odieusement embarrassant dé...

MÉRITAL. — Frépeau, quelle est cette pudeur?

Voulez-vous marcher! Quoi! Je suis un faussaire? J'ai capté un héritapre?... étranglé une vieille femme? Même pas? Mais, alors!

Frépeau. — Cet immonde papier dit que vous auriez, étant clerc d'avoué à Grenoble... volé quatre mille francs à votre patron.

MÉRITAL. — Bien.

Frépeau. — Celui-ci, maître... c'était Toncle de Label... Il est mort, n'est-ce pas?... Comment s'appelait-il f

MÉRITAL. — Dalbeau ! Le pauvre et cher M* Dalbeaul

Frépeau. — Eh bien, M* Dalbeau, qui avait déposé une plainte, se serait désisté en apprenant qui était le coupable. Il se serait désisté par considération pour la mémoire de votre père. Mais il vous aurait chassé de son étude et condamné à quitter immédiatement la ville.

MÉRITAL. — Et voilà tout?

Frépeau. — Voilà le premier article d'une série. M. Label annonce, pour faire suite, de gi'aves ré\élations sur l'homme politique. Quelle canaille!... Fnfin il vous fournit l'occasion d'un triomphe nouveau. Tout ça... tout ça finira très bien!... (Une pause. Frépeau s'est assis.) C'est hier soir, de bonne heure, vers dix heures et demie, que Isi première page du Stentor nous a été apportée au Défenseur, — en même temps qu'elle était communiquée à tous les journaux de Paris. Aussitôt, j'ai mis en campagne mon secrétaire de la rédaction. 11 a couru chez Renaudin.. l'imprimeur, et il m'a rapporté les renseignements les plus complets. J'avoue qu'ils m'ont donné à réfléchir. Savez-vous à combien on a tiré cette ordure? A cent cinquante mille!

MÉRITAL, gaiement. — Bigre!

Frépeau. — Aujourd'hui, elle se crie par toutes les rues de Paris et elle se vend dans toute la France.

MÉRITAL. — Ou, plus j)robablement, elle ne se vend pas.

Frépeau. — La calomnie et le scandale sont des marchandises de premier ordre!... Du reste, le journal a été envoyé gratuitement à une foule d<î personnes, aux membres du Parlement, aux conseillers généraux, à tous les maires... que sais-je!... Et ce numéro n'est pas un coup de feu isolé ; la campagne va se poursuivre avec acharnement et redoublement. J'ajoute que...

MÉRITAL. — Pardon!... Pardon de vous interrompre! Mais toutes ces choses coûtent très cher!

Frépkau. — Très cher. Les gredins ont de^ l'argent.

MÉRITAL. — 1 /argent do qui?

Frépeau. — L'argent de nos ennemis.

MÉRITAL. — Nos ennemis?... Une fraction de l'extreme-gauche, une partie de la droite. Reconnaissons que ces adversaires ne se .sont jamais servis d'armes de cette sorte... Pour l'instant, ils me feraient plutôt des avances ! Et, surtout, ils ont leurs propres journaux.

Frépeau. — Je ris!

MÉRITAL. — Je le vois bien.

Frépeau. — Ce n'est ni à droite ni à gauche qu'il faut chercher, mais...

Un geste au plafond.

MÉRITAL. — Là-haut? C'est ma chambre, Frépeau. — Ne plaisantez pas! Il est terrible. MÉRITAL. — Mais, qui est-ce?

Il refait le geste de Frépeau.

Frépeau. — Tout bêtement le président du Conseil !

MÉRITAL. — Hussol?

Frépeau. — Uussol. Le tenez-vous, par hasard, pour un honmie sci^puleux?

MÉRITAL. — Je sais vi\Te!

Frépeau. — Depuis vingt-cinq ans, Hussol a été ministre huit fois, trois fois président du Conseil, et tant d'honneurs ne l'ont pas assouvi. Il est plus enragé de pouvoir que jamais!... Il a commis la gaffe lourde de jirendre irrémédiablement position contre nous, et, si nous gagnons la bataille, notre premier soin sera de lui fendre l'oreille. ^^

MÉRITAL. — D'accord! . '^

Frépeau. — 11 le sait. Il sait aussi qu'eu vous atteignant il atteint le parti tout entier! Et vous suj)posez que ce grand, gi'os gaillard, rusé, audacieux, costaud, ne tenterait pas.,, fût-ce un crime pour défendre sa peau ministérielle! Allons! Allons! c'est les fonds secrets qui marchent !

MÉRITAL. — J'en serais bien étonné!

Frépeau. — Et pourquoi?

MÉRITAL. — Une impression.

Frépeau. — Mais ça crève les yeux!

MÉRITAL. — Pas les miens!... Non! Que voulezvous? je ne reconnais pas la main de Hussol, dans cette manœuvre... D'ailleurs, je ne la comprends pas, la manœuvre ! Que peut-elle bien cacher?... Sans doute la plus vulgaire tentative de chantage!

Frépeau. — Ah ! que je suis donc d'un aiifcre avis !

MÉRITAL. — En tout cas,* demeurons de bronze! Pas de procès, pas de riposte!

Frépeau. — Mais alors...

MÉRITAL. — Il ne faut pas broncher!

Frépeau, qui marque la plus vive désapprobation. —

Mon cher!...

MÉRITAL. — Croyez-m'en, Frépeau ! Vous me rendrez cette justice qu'à l'habitude je pèse mes ré- ])onses^ que je suis un homme réfléchi. Mais, ici, je sens avec une force qui me dispense d'approfondir! Il ne faut pas broncher! Il faut mépriser! C'est si beau quand on peut! Et j'ose prétendre que nous pouvons. (Une pause.) Iloin?

Frépeau. — Nécessairement î nécessairement ! Vos adversaires les plus acharnés ont pour vous un absolu respect. Mais il y a la foule, le gros public...

MÉRITAL. — Le public n'est pas le personnage idiot que l'on imagine. Il est sensible, le public^ Il interprétera, comme il le faut, ce silence d'un bi'âve homme outragé.

Frépeau. — 11 comprendrait bien mieux si Label attrapait deux ans de prison!

MÉRITAL. — Je ne peux pas!... Je ne peux pas me mesurer devant un jury avec... avec. ça! C'est impossible... Je servirais mon insulteur! Ce serait le tirer de sa boue, l'élever jusqu'à moi. Quand on possède ce bien qu'on appelle l'honneur, on n'exhi$c j)as ses titres de propriété à la réquisition d'un scélérat pareil! Mais, à Tunis, Label a été compromis dans ime vilaine affaire de chantage et il a bénéficié du non-lieu le plus inattendu!... Non, non! c'est impossible!

Frépeau. — Vous êtes le meilleur juge! Moi, je pensais à notre parti.

MÉRITAL. — I^ parti, je n'ai pas d'autre préoccupation! Et je prétends que ce mauvais procès serait pour l'amoindrir terriblement.

Frépeau. — Peut-être, après tout!... Peut-être avez-vous raison.

L' I LLUSTRATION THÉÂTRALE

MÉBITAL. — Oui. Le mépris! Laissons cette sale petite vapeur sortir du sol et se dissiper! Il ne s'agit que de se pincer les narines!... Et, vous verrez, ce sera l'affaire de cinq ou six jours,, pas davantage !

Frépbau. — Peut être... Je m'incline, mon cher, je m'incline!

MÉBiTAL. — Il me reste à vous exprimer ma gratitude profonde...

Frépeau. — Quelle plaisanterie!

MÉRITAL. — Frépeau, vous avez été admirable...

Frépeau. — Plus un mot là-dessus !... Non, je vous en prie!... Vous me désobligeriez!... Parlons d'autre chose. Vous habitez une \dlla charmante...

MÉRITAL. — Agréable, n'est-ce pasf Elle a été construite pour un fou qui n'y a jamais mis les pieds. Alors, nous pouvons la louer dans de très bonnes conditions. C'est un peu isolé, par exemple!

Frépeau. — Et vous êtes ici en famille?

MÉRITAL. — Avec mes enfants, oui...

Frépeau. — Daniel f

MÉRITAL. — Tous les trois. Ils sont allés à Dinard avec Ourancier.

Frépeau. — Le fidèle Qarancier! En voilà un qui vous aime!

MÉRITAL. — De tout son cœur et je le lui rends

bien!

Frépeau. — C'est un esprit fort distingué!

MÉRITAL. — L'auxiliaire le plus intelligent et le ])ln5 précieux!

l'^RÉPEAU. — Vous en avez fait, du reste, un conseiller général.

MÉRITAL. — Pourquoi pas?

Frépeau. — Et vous irez à Blois, bientôt?

MÉRITAL. — Dans quelques jours. Nous y passons toujours le mois de septembre. Il ne faut pas négliger ses électeurs!

Frépeau. — A qui le dites-vous!... Allons, je me sauve !

MÉRITAL. — Impossible de vous retenir?

Frépeau. — Vous savez que je ne fais pas de manières... Au revoir, cher ami!... Ah! nom d'un chien, j'oubliais ! Naturellement, vous n'avez pas encore reçu le Défenseur de ce matin?

MÉRITAL. — Ici! On va chercher les journaux à sept heures du soir.

Frépeau. — Il faut que je vous montre la note (|ue nous avons publiée.

MÉRITAL. — Une note?

Frépeau, qui cherche le Défenseur dans son paquet de

journaux. — A propos de cette infamie qu'on vous fait.

MÉRITAL. — Comment? Comment?

Frépeau, qui explore ses poches. — Il fallait sur-lechamp lui enlever toute portée.

MÉRITAL. — Mais je ne sais pas... Je ne crois pas!

Frépeau. — C'est im simple filet, d'ailleurs!... quelques mots.

MÉRITAL. — Montrez!... (Frépeau est allé prendre son cache-poussière et en fouille les poches.) Enfin, le trOUVeZ-

vous, ce journal?

Frépeau. — Je Tai peut-être laissé dans la voiture... (Kc découvrant.) Ah! le Voilà ! (Méritai s'en empare.) Là, au haut de la seconde colonne...

MÉRITAL, lisant. — On nou8 communique à la drr-

nière heUfe.: (Des marmottenients, puis on entend:) ... En

r absence de M, Alexandre Méritai, nous nous fai-

sons un devoir de déclarer hautement,.. (Des marmottements encore et bientôt une exclamatioh indignée. ) Oh !

Frépeau, qui met son cache-poussière. — Qu'y a-t-il?...

Ce n'est pas cette note anodine qui...

MÉRITAL, qui a terminé sa lecture et froissé le journal.

— Oh! oh! oh!

Frépeau. : — Vous paraissez surpris...

MÉRITAL. — Surpris?... Je suis... je suis... C'est bien le numéro de ce matin? Ces lignes ont paru?

Frépeau. — Nécessairement!... Mais je vous assure qu'elles sont...

MÉRITAL, violent. — Elles sout inscusécs ! Quelle folie vous a pris?

Frépeau. — Je vous répète qu'il me semblait indispensable...

MÉRITAL. — Il vous semblait indispensable de signaler au public un écrit où je suis vilipendé? de relever les insultes d'une feuille du ruisseau? de donner un caractère officiel à ce qui n'avait aucune existence ?

Frépeau, avec vivacité. — Mais, mon bon, vous êtes dans l'erreur! Dans l'erreur jusqu'au cou! Vous n'étiez pas cette nuit à Paris! Jusqu'à deux heures du matin, on nous a téléphoné de tous les côtes!

MÉRITAL. — Ainsi, parce qu'un ou deux secrétaires de rédaction à court de copie vous...

Frépeau. — Pas du tout! Je ne suis i^as un blancbec dans ce métier! J'ai, hélas! huit ou dix ans de plus que vous!... Je vous affirme que pendant toute la soirée l'émotion a été intense.

MÉRITAL, qui, avec colère,- déchiffonne le journal. —

Ah!

Frépeau. — Le papier de Label est très habilement fait! £t votre récit m'a prouvé que le gaillard exploitait avec beaucoup d'adresse certaines coïncidences.

MÉRITAL. — Et ce langage, ce charabia!

Frépeau. — Le filet a été rédigé au galop!

MÉRITAL. — Ce charabia de réunion publique!

(( Nous repoussons du pied ces insinuations... » Mais ces bêtises-là, il n'y a que les coupables qui les profèrent!... Parfaitement! Un tripoteur démasqué ne se défend jamais en d'autres termes. Ah! vous avez mis la main sur le bon cliché!... Et vous l'avez appliqué, oii? au beau milieu de la première page du Défenseur, un organe sérieux, pondéré, correct !... C'est inconcevable !

Frépeau, raide. — En tous cas, je prends la responsabilité de tout ce qu'imprime mon journal. £t vous n'êtes en aucune manière engagé.

MARITAL. — Pas d'enfantillages! Eist-ce que je désavoue mes amis! Mais je trouve un peu fort rju'en une circonstance aussi importante vous agissiez avec cette hâte et de votre propre autorité î Vous aviez deux fois le devoir de me consulter : parce que je suis le principal intéressé et parce que je suis votre chef!

Frépeau. — Permet tez-moi de vous dire qu'un chef de parti ne s'installe pas à dix kilomètres d'un télégraphe! Il faut une journée pour communiquer avec vous! Aujourd'hui dimanche, Dieu sait si vous auriez reçu ma dépêche!

MÉRITAL. — J'aurais tout au moins reçu votre nsite...

Frépeau. — Quelle visite?

MÉRITAL. — Celle-ci, puisi^ue vous étiez résolu à entreprendre ce fameux voyajje de huit cents kilomètres!... Et, j'y songe, vous ne vous êtes même pas

UASSAUT

douné viiig:t-quatre heures! L'attariue de Label et votre réplique auront paru toutes les deux ce matin, — en même temps ! Voilà qui est plus beau que tout le reste! Voilà qui est unique, j'imagine, dans les annales du journalisme! On n'est pas plus pressé!

Frépeau, se fâchant. — Encore une fois, j'ai ju^é utile de parer le (*oup immédiatement. D'ailleurs, la leçon est excellente»! (*orament, je prête bénévolement l'appui du Défenseur à...

MÉRITAL. — A Marc Label!

Fbépeau. — Ah ! Méritai, vous passez la mesure !

MÉRITAL. — Je constate un fait. Demain vous serez forcé d'insérer la prose de ce monsieur. Vous l'avez nommé, il usera de son droit, il répondra. Ainsi, grâce à vous, la |)olémique est ouverte! Me voici condamné à mettre bas ma veste et à me colleter publiquement avec ce voyou ! Oh ! à présent, bien sur, nous y allons tout droit à la cour d'assises, à ce procès grotesque, dégradant!... Plus moyen de l'éviter !

Frépeau. — En ce cas, je vous aurai sans doute rendu un grand senice!

MÉRiTAL, hors <ic lui. — Mais, tonnerre de Dieu, qui vous a prié de... (il s'arrête net, se domine.) Non !

(Un temps. Il reprend, d'une voix toute différente, contenue.)

Cette colère ne me ressemble pas. Tous ces cris sont absurdes et, encore plus, superflus, Frépeau, je crains qu'avec les meilleures intentions vous ne vous soyez trompé...

Frépeau. — Mais...

MÉRiTAL. — Je veux Toublier. Je l'oublie. Et je vous prie en ' échange d'excuser ma mauvaise humeur.

Frépeau. — Je le fais bien volontiers, mon cher ami. Je comprends si bien qu'on s'emballe!... Je suis moi-même un nerveux. Quant à la situation, vous la voyez mal! Laissez-moi vous redire...

MÉRiTALy froidement. — Non, Frépeau, ne discutons plus à vide, voulez-vous f Je viens de prononcer bien des mots inutiles, j'ai besoin maintenant d'examiner, de réfléchir, de me recueillir.

Frépeau. — Très juste! Je prends congé de vous. Demain, je retourne à Paris et j'y attendrai de vos

nouvelles. (S'avançant la main tendue.) (^'est bien Vrai,

Méritai, que vous ne me gardez pas rancune?

MÉRITAL, qui lui a donn^ la main. — La rancune est

un sentiment que j'ignore.

Frépeau, redoublant son étreinte. — Merci! Et, au nsque de passer pour un raseur, je veux déclarer une fois de plus que tout cela finira très bien.

Mbrital. — A quoi je réponds par un mot qui vous est cher aussi: nécessairement!

Frépeau^ riant. — Bravo! C'est cette porte?

MÉRiTAL. — Passons par là. Vous jetterez un coup d'œil sur le jardin.

Frépeau. — Mais, je vous en prie, ne...

MÉRITAL. — Quelle idée! Je vous raccompagne!

(Ils sortent par une des portes-fenêtres.) VouS VOyez ce

petit moulin? Eh bien, jusqu'au petit moulin, tout...

La voix se perd.

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