LE 24 MAI, DÉMISSION DE M. THIERS
Dans la mêlée qui mit ce jour-là aux prises toutes les fractions de l'Assemblée, on ne discernait pas, avec une parfaite netteté, le sens des mots d'ordre de chacun des corps d'armée en présence. La conduite de chacun d'eux pourtant fut déterminée par une raison d'ordre politique qu'il est bon de dégager à distance, parce qu'elle donne la clef des événements entremêlés de lumière et d'ombre qui se sont déroulés jusqu'à nos jours, et qui expliquent l'état présent de la France.
La Droite de l'Assemblée, selon les termes de l'interpellation, ne demandait pas ouvertement qu'il fût apporté de changement dans l'état constitutionnel du pays. Mais elle se réservait, in petto, après avoir renversé M. Thiers, de procéder à une restauration monarchique, sans savoir et sans dire au juste laquelle.
Le parti républicain proprement dit se prononçait contre les projets constitutionels de M. Thiers, et par conséquent contre la République conservatrice, à laquelle il ne subordonnerait ni ses opinions ni sa conduite. Mais également sans le dire.
Le Centre de l'Assemblée demeurait pénétré du devoir de fonder un Gouvernement; et, entre les
deux extrêmes, ou dangereux ou impuissants, il se rattachait au régime préconisé par M. Thiers, et visiblement souhaité par la nation.
C'est ce conflit entre ces trois forces, encore nationales au début et pendant un assez long temps, qui a permis à une secte complètement ignorée alors ou inaperçue, de mettre la main sur la France, de s'emparer d'elle, et de la réduire à l'avilissante servitude qu'elle subit. C'est de la franc-maçonnerie que je parle.
Les conjurés — car, par une bizarrerie particulière au régime parlementaire, le jeu normal de ce régime avait pris le caractère d'une conjuration — les conjurés donc s'étaient préoccupés depuis longtemps du choix qu'ils auraient à faire pour remplacer M. Thiers. — - M. le duc d'Aumale était le candidat préféré d'une grande partie de l'Assemblée; mais les bonapartistes s'étaient nettement prononcés contre lui, et M. le comte de Chambord avait ordonné à ses fidèles de l'écarter. Le parti républicain, sauf quelques membres du Centre gauche, orléanistes de cœur, républicains de raison, aurait voté contre lui. On a dit alors que le duc s'en étonnait, disant que les républicains avaient bien tort, et que lui seul pourrait fonder une vraie République. Ce propos ne paraît pas invraisemblable. Le rôle d'un Washington est de ceux qui peuvent tenter une ambition même haute et, après tout, légitime. Les stathoudérats ne sont point à dédaigner.
On citait aussi le nom du général Ghangarnier; mais il était seul, je crois, à y penser. M. Baragnon débarrassa prestement la Droite de cette candidature, dans une réunion où devait se décider le choix du successeur de M. Thiers, et que présidait précisément le général. M. Baragnon, qui était très osé, prit la parole le premier, et il dit : « Je demande pardon à l'illustre général qui préside cette séance, mais je crois devoir proposer à la réunion le choix du maréchal de Mac-Mahon» , et il en donnait les raisons. Le pauvre général, qui avait déjà convoité et manqué la présidence de la République en 1848, fut obligé de s'incliner devant cette façon cavalière de se débar rasser de lui (1).
M. Baragnon était un avocat de Nîmes, disert, abondant, d'une chaleur factice, comme beaucoup de ses compatriotes; remuant, bruyant, sans trop de vergogne. Il était vivant, d'un esprit un peu gros, mais alerte, avec un ton de gasconnade qui donnait du relief à ses propos; toujours prêt, il escaladait la tribune comme à l'abordage, où il tonitruait un peu à tort et à travers, mais parfois aussi avec un ton de harangue habile ; et il rendit plusieurs fois service à son parti. Il fut un peu plus tard secrétaire général au ministère de l'Intérieur, où l'on dit qu'il avait usé largement du pouvoir. Au demeurant, bon
(1) Il acceptait sans résignation ces déchéances successives e postiches. M. Relier me racontait dernièrement que, le jour même du 24 mai, le général, se trouvant à table avec les principaux artisans de cette journée, leur dit : « Ah! vous avez bien tort de prendre pour président le maréchal de Mac-Mahon ; si vous m'aviez pris à sa place, moi, je vous aurais fait la monarchie! »
compagnon, amusant et quelquefois sincère. M. Laget, qui avait été préfet du Gard en 1870, nous disait un jour (le 21 juillet 1873) chez M. Thiers, en parlant de M. Baragnon : a Les vrais légitimistes ne comptent guère sur lui. » Et voici un mot qui le peint tout entier. Le 6 septembre 1870, il sortait du cabinet du nouveau maire de Nîmes — que M. Laget venait de nommer. — Il rencontre M. Boyer (député des plus hautement estimés de Nîmes, et légitimiste) et il lui dit : « Pour le coup, de quoi qu'il retourne, cette fois, j'en suis. » Il était à ce moment tout feu pour la République. Il n'a pas vécu, mais il était de ceux qui sont prédestinés à la fameuse assiette.
Le maréchal de Mac-Mahon était le candidat le plus en vue et le plus probable.
Quel fut son rôle dans les préliminaires de la conspiration? Il est difficile de le préciser. On remarquait pourtant depuis plusieurs semaines la présence aux séances de l'Assemblée de Mme la maréchale et de son entourage ; celle même du maréchal, qui jusqu'alors avait paru étranger à la politique, et qui avait, dans maintes circonstances, fait preuve d'un dévouement respectueux envers M. Thiers. Il ne pouvait oublier que M. Thiers l'avait relevé de Sedan en le plaçant à la tête de l'armée. Aussi M. Thiers ne pouvait-il croire qu'il se prêtât à un complot dirigé contre lui. Il paraît bien avéré pourtant que le maréchal avait été tout au moins pressenti sur les suites de la journée du 23 mai. Mon opinion dernière, après avoir rapproché tous les renseignements qui sont arrivés à ma connaissance, est que, sans se prêter à la conspiration, il avait dû déclarer qu'il
serait, le cas échéant, à la disposition des conjurés ; mais, m petto, il s'était réservé de se dégager au préalable à l'égard de M. Thiers.
M. le duc de Broglie ouvrit le feu. La thèse de l'opposition reposait sur deux idées : les élections de MM. Ranc et Barodet étaient la manifestation d'un état dangereux de l'opinion publique; secondement, la composition du ministère ne rassurait pas les intérêts conservateurs. Le parti radical, dit le duc, est un parti qui « menace la société jusque dans ses bases, pour les refondre sinon pour les détruire » , et ce parti menace de triompher par le suffrage universel. D'autre part, le cabinet nouveau « est un pas de plus dans la voie des concessions, des ménagements, des compromis vis-à-vis du parti radical » .
M. Dufaure, qui lui répondit, se plaça très carrément sur le vrai terrain de la lutte : celui de la République. Il le fit avec cette force de logique et d'expression qui caractérisait son éloquence, laquelle semblait être un marteau de forgeron ou une tenaille broyant le fer. «J'ai compris, dit-il, que pour lutter désormais contre !c péril qu'on a signalé, à la suite des deux élections du Rhône et de Paris, il fallait un Gouvernement définitif. Nous étions prêts à vous déclarer que si vous n'accordiez pas ce que nous vous demandions, la reconnaissance du Gouvernement de la République, nous ne nous sentions plus la force de répondre de l'ordre public dans le pays. »
En transcrivant ce discours de M. Dufaure, je me rappelle une conversation que j'eus beaucoup plus tard avec M. Thiers. « Mais, mon Dieu! nie disait-il moi, je ne suis pas un républicain de naissance. Ce qui m'a rallié à la République, c'est d'abord qu'elle est un admirable instrument de gouvernement (1). Vous ne pouvez vous imaginer ce que c'est que d'avoir affaire non seulement à un parlement, mais encore à un roi, à une cour. Dans les affaires, on trouve une solution quelquefois passable ; et quand il faut se donner tant de peine pour la faire accepter, cela devient terrible. Un jour je dis à Louis-Philippe, chez qui je trouvais de la résistance : «Ah! tenez, « sire, s'il faut qu'après avoir lutté contre la majorité a de la Chambre des députés, contre la majorité de la « Chambre des pairs, je trouve encore de la résistance a chez la reine, chez les princes, ici, c'est à ne plus a tenir» ; et je jetai mon portefeuille de colère sur la table. Et puis, l'impossibilité de fonder une monarchie en France. . . Et puis enfin, la force des choses. La foule idolâtre la République. C'est que c'est son vrai gouvernement : et cela n'a rien de surprenant. Pourquoi, depuis quatre-vingts ans, voyonsnous successivement sombrer tous les trônes, et que toujours la République se présenta comme le successeur naturel des monarchies mortes? On explique cela par des raisons puériles. La vraie raison, c'est
(1) Trop admirable en effet, car il se trouve que, combiné avec le régime parlementaire et avec la centralisation administrative, ce gouvernement est le plus complet arsenal de despotisme qu'on ait jamais vu. Et telle est la République du Bloc, celle qui nous régit actuellement.
que la force des choses a amené la France à ce point : et les nations étrangères le savent bien. Aussi ne revenaient-elles pas de leur stupéfaction quand elles ont vu que Ton tentait la restauration de la Légitimité. Eh bien! Mac-Mahon a horreur des hommes et des choses de la République, tenez cela pour certain. Il a horreur aussi de moi, parce qu'il sait comment j'apprécie sa conduite... »
Quand il me parlait de la sorte, ni lui ni personne d'entre nous ne pouvaient pressentir seulement l'état dans lequel se trouverait la France trente ans après ; ni les transformations, à cet égard, qu'un pareil dénouement opère dans l'opinion publique.
A la fin de la séance, un des ministres fit savoir, conformément à l'ordre constitutionnel nouveau, que M. Thiers demandait à être entendu. Il fut convenu qu'il serait entendu le lendemain 24 mai.
Toutes les passions qui remplissaient l'àme de cette grande Assemblée étaient vibrantes; et quoique l'esprit de parti y fût mêlé, ce qui, après tout, dominait, c'était le sentiment du devoir envers le pays, tel qu'on le comprenait.
Mes amis et moi-même nous étions pleins de crainte sur le résultat de la journée. Je siégeais non loin du Centre droit, du groupe qui devait décider de la défaite ou de la victoire. Témoin des mouvements divers, des paroles dites, des engagements pris, tout me faisait présager une isue funeste. Je savais d'autre part que M. Thiers ne se prévaudrait
pas de son droit de conserver le pouvoir jusqu'à la fin de l'Assemblée elle-même. Il était certain aussi que sa démission serait cette fois acceptée sans rémission. Je résolus de l'avertir du danger, et de lui demander du moins de ne pas, le cas échéant, donner sa démission de suite ; de donner à tout le monde et à lui-même le temps de la réflexion.
Je me rendis donc dès le matin du 24 à la présidence. Il me reçut avec sa bonne grâce habituelle. Je lui fis part de mes appréhensions, et je lui en donnai les raisons. Il m'écouta; puis il me dit que je me trompais sur les dispositions des membres du Centre droit, qu'il avait des informations sûres, et qu'il croyait pouvoir compter sur les personnes qu'on lui avait désignées comme prêtes à faire défection.
Il avait le goût des reportages un peu douteux; il se servait volontiers d'agents plus ou moins louches. 11 se trouve aussi dans les assemblées politiques, et dans les alentours des hommes en place, des gens à double visage, qui, par courtisanerie, par je ne sais quel goût de perfidie et de bassesse, jouent tous les rôles, se prêtent aux trahisons, et trompent tout le monde en tirant de leurs louches pratiques une sorte d'importance. Ce jour-là, M. Thiers avait sans doute reçu des assurances trompeuses au sujet de quelques députés sur qui il comptait. Il me parut vraiment plein de confiance; et je savais qu'il était trahi.
Il voulut me rassurer sur l'issue de cette aventure. Peut-être aussi ne pouvait-il croire à l'ingratitude de l'Assemblée, alors que l'œuvre de la libération du territoire n'était pas encore effectuée définitive-
ment, et qu'il restait tant à faire. Quoi qu'il en soit, et malgré les indications très certaines que je lui donnais, il persista dans sa confiance, et il termina l'entretien en me disant affectueusement : » Allons, Marcère, vous êtes mélancolique; rassurez-vous, tout ira bien. »
Il monta à la tribune dès l'ouverture de la séance, et jamais, je pense, il ne s'éleva à une telle hauteur.
L'éloquence de Thiers avait un caractère très particulier. Il avait contre lui la taille, le masque, le geste, la voix, tout ce qui complète et parfois suffit à faire l'orateur, c'est-à-dire à produire une impression sur les nerfs autant que sur l'esprit d'un auditoire. 11 suppléait à ces avantages absents par une supériorité extraordinaire d'intelligence et de raison. Son éloquence était une coulée de bon sens; un courant continu de pure clarté, coupé par des aperçus ingénieux, des traits d'esprit piquants ou acérés, des épisodes qui n'étaient point des digressions, et çà et là des éclairs de hautes inspirations, des vues supérieures, des éclats de fierté. 11 parla, ce jour-là, avec le juste sentiment d'un homme qui avait le droit de parler de lui-même devant ses contemporains et devant la postérité.
Il était rare qu'il abandonnât, soit dans la conversation, soit à la tribune, les habitudes de tactique parlementaire dont il avait usé si souvent pendant sa longue vie, et qui inclinent à employer certains
artifices propres à grouper en un faisceau les opinions si divergentes des assemblées politiques. Cette fois il dédaigna ces moyens de persuasion. Il tînt à honneur de se présenter la poitrine découverte, comme dans un combat singulier.
Il accepta ce combat que Ton pouvait qualifier de corps à corps, car il était notoire, et il fut rendu visible ce jour-là, que M. de Broglie était le champion des partis décidés à frapper la République dans la personne de son président. De là le caractère tragique et supérieurement émouvant de ce duel oratoire.
M. Thiers dominait ses adversaires par la pensée, par l'expression, par la grandeur des intérêts donl il était alors le représentant; avec le cortège des souvenirs de sa vie entière consacrée à la chose publique, de ses services récents; entouré comme par une auréole des hommages que, dans cette dernière période de sa vie, le monde entier lui rendait, et que l'Assemblée nationale elle-même avait maintes fois consacrés.
Son émolion était réelle et transparente. Sa résolution se lisait sur son visage et dans sa tenue générale. Ni bravade, ni défi, mais une dignité très accentuée et un grand dédain ; avec le sentiment de la grande cause qui était au fond de ce débat; avec le juste sentiment aussi de sa situation personnelle. L'art de l'orateur était si consommé, la cause si haute, les sentiments en jeu tellement dramatiques, que l'Assemblée entière était comme suspendue dans un émoi admiratif. Il fallait que le parti pris de ses adversaires fût implacable pour qu'il succombât dans cette lutte.
Maïs l'affaire fut menée admirablement par le duc de Broglie et surtout par M. Buffet. M. [Buffet, en sa qualité de président, avait la direction des débats. 11 les mena avec une sûreté, avec une vigueur de main ne laissant place à aucune surprise ni à aucun répit, tels que les péripéties de ce drame se déroulèrent comme si tout avait été prévu jusqu'à la conclusion dernière.
« Certes, avait dit M. Thiers dès le début, bien que dans mon opinion il eût été plus sage et plus patriotique d'attendre cinq semaines — car dans cinq semaines l'étranger quittera notre sol — je n'ai pas hésité un moment à accepter cette grande discussion, au jour même que fixeraient mes adversaires. »
Après ce regret exprimé, avec cette réserve de ne pas achever son œuvre, celle à laquelle, avec tant de raison, il attachait sa gloire, il résuma ses travaux ; il raconta ses deux annéesde présidence si remplie, et dont tous ceux qui r écoutaient avaient été les témoins émerveillés; et, avec une fierté bien légitime : « Non, dit-il, je ne crains pas pour ma mémoire, car je n'entends pas comparaître au tribunal des partis. Devant eux, je fais défaut; mais je. ne fais pas défaut devant l'histoire, et je mérite de comparaître devant elle!»
Et comme M. de Broglie s'était permis, parlant à un homme à qui, plus que tout autre, il devait le respect, de lui adresser quelques paroles dédaigneuses, en le plaignant d'avoir eu l'appui des radicaux, il dit :
« Je remercie l'orateur de ses sentiments compa-
tissants. Qu'il me permette de lui rendre la pareille, et de lui dire que, moi aussi, je le plains. De majorité, il n'en a pas plus que nous; mais il sera un protégé, lui aussi, et je vais lui dire de qui... d'un protecteur que l'ancien duc de Broglie aurait repoussé avec horreur. Il sera protégé de l'Empire ! »
L'effet de ces dernières paroles fut foudroyant. 11 devait l'être, si Ton se rappelle les luttes violentes des libéraux, à la tête desquels était le feu duc de Broglie, contre l'Empire ; si on considère que ces sentiments avaient été portés jusqu'à l'exécration à la suite des désastres de la guerre; si on songe qu'il était à peine permis alors de prononcer le nom de l'Empire dans cette Assemblée nationale.
Mais M. Thiers n'avait pas calculé ses paroles; il n'avait point envie d'amadouer ses adversaires, et il n'essaya pas de le faire. Quoi qu'il eût dit d'ailleurs, rien n'eût modifié leurs dispositions.
Le sort en était jeté. C'est alors que M. Buffet déploya toutes les ressources que lui fournissait son autorité de président, et que lui suggérait son animosité personnelle contre M. Thiers. Il croyait sans doute aussi servir l'intérêt public. M. Buffet n'aurait pas cédé à sa seule rancune, n'étant pas de ceux qui couvrent volontiers d'un prétendu zèle pour la chose publique leurs sentiments particuliers. Après quelques paroles de M. Gasimir-Perier, il fit brusquement prononcer la clôture de la discussion, et il lut un ordre du jour motivé, présenté par M. Ernoul :
a L'Assemblée nationale :
« Considérant que la forme du gouvernement n'est pas en discussion ;
« Que l'Assemblée est saisie de lois constitutionnelles présentées en vertu d'une de ses décisions et qu'elle doit examiner;
« Mais que dès aujourd'hui il importe de rassurer le pays, en faisant prévaloir dans le Gouvernement une politique résolument conservatrice,
« Regrette que les récentes modifications ministérielles n'aient pas donné aux intérêts conservateurs la satisfaction qu'ils avaient droit d'attendre,
« Et passe à l'ordre du jour. »
On s'étonne, après coup, que des partis composés d'hommes absolument honorables en leur privé aient osé, dans une occasion solennelle, apporter à la tribune une affirmation aussi manifestement contraire à la vérité, et contredite d'ailleurs, quelques mois plus tard, par la tentative de restauration monarchique. Ce fut une des marques les plus frappantes, par son énormité, de ce qu'il y a de factice dans le parlementarisme, où la pensée réelle des assemblées se dissimule toujours sous des prétextes erronés et sous des allégations fausses. Il faut croire que ces accrocs à la vérité font partie du régime, puisqu'on les retrouve dans toutes les assemblées politiques de tous les temps. Si j'ajoute que, à la longue, cela constitue une forme de gouvernement où tout est faussé, depuis les assemblées qui légifèrent, les ministères qui gouvernent, jusqu'à l'opinion publique qui est censée inspirer tous ces pouvoirs agissant dans des sens contraires à ce qu'ils disent, et qui finit par ne plus rien y comprendre : ce serait la condamnation d'un tel régime, surtout dans un pays de franchise et de clarté.
La forme du gouvernement n'était pas en cause, disaient-ils, et il n'y avait pas autre chose en cause. La Droite avait préparé cette exécution contre M. Thiers, par Tunique raison que M. Thiers avait dénoncé son parti pris de fonder la République. Et cette raison seule pouvait en effet justifier son acte. Elle était en droit de renverser M. Thiers, mais à une condition : c'est qu'elle aurait pu substituer un régime politique différent à celui qu'elle se refusait à fonder. Si, le lendemain de cette journée, elle avait restauré la monarchie, il n'y avait rien à dire : elle aurait usé de son droit; et elle l'eût fait certes avec le souci de l'intérêt public. Mais que dire si elle ne pouvait même pas tenter une restauration monarchique; et si cette journée mémorable devait aboutir simplement à remplacer un président de la République par un autre président, et des ministres par d'autres ministres?
Après la lecture de l'ordre du jour de M. Ernoul, apparut le groupe de ceux que Ton considéra alors comme des défectionnaires, de ceux-là sans doute sur lesquels M. Thiers comptait.
» Au nom de mes collègues, dont les noms suivent, dit M. Target, j'ai l'honneur de déclarer, afin de bien préciser la portée de notre vote, que, tout en nous associant à l'ordre du jour, nous nous déclarons résolus à accepter la solution républicaine, telle qu'elle résulte de l'ensemble des lois constitutionnelles présentées par le Gouvernement, et à mettre fin à un provisoire qui compromet les intérêts matériels du pays. Nous entendons, en adoptant cet ordre du jour, manifester la pensée que le Gouvernement
du Président de la République doit faire prévaloir désormais, par ses actes, une politique nette et énergiquement conservatrice.
« Ont signé : MM. Target, Paul Gottin, Prétavoine, Balsan, Mathieu-Bodet, Lefébure, Gaillaux, Eugène Talion, Louis Passy, Eugène Delacour, Léon Vingtain, Desseilligny, Dufournel, Daguillion, E. Martell. »
En vain M. Denormandie leur posa la vraie question de la journée : a Que ferez-vous le lendemain de la victoire? — La victoire que nous recherchons, répondit M. Target, c'est l'affirmation de la République conservatrice avec M. Thiers. »
« — Demandez donc la discussion des lois constitutionnelles, riposta M. Denormandie, et laissez le ministère nouveau faire ses preuves. »
Sages et vaines paroles! les partis étaient pris. M. Buffet brusqua le dénouement en mettant aux voix Tordre du jour pur et simple préparé par le Centre gauche et accepté par M. Dufaure. Cet ordre du jour fut repoussé par 362 voix contre 348.
L'ordre du jour Ernoul, mis sans désemparer aux voix, fut voté par 360 voix contre 344. Il fallait en finir! M. Baragnon se fit l'instrument tranchant de l'exécution. 11 demanda si le Gouvernement n'avait pas une communication à faire à l'Assemblée. Malgré l'indécence de cette mise en demeure, qui ressemblait au couteau sous la gorge, M. Buffet fit fixer une séance de nuit à huit heures.
À neuf heures, M. Dufaure monta à la tribune : au milieu de quelles agitations passionnées! de quelle émotion anxieuse! Toute l'Assemblée était en fièvre.
Il dit : « Ainsi que j'ai eu l'honneur de voua l'annoncer à la fin de votre dernière séance, nous nous sommes retirés, mes collègues et moi, par devers M. le Président de la République. Nous lui avons donné nos démissions. Il a bien voulu les accepter, et il m'a remis en même temps le message que je transmets à M. le président de l'Assemblée. »
M. Buffet lit le message :
« Monsieur le Président,
« J'ai l'honneur de remettre à l'Assemblée nationale ma démission des fonctions de Président de la République qu'elle m'avait confiées; je n'ai pas besoin d'ajouter que le Gouvernement remplira tous ses devoirs jusqu'à ce qu'il soit régulièrement remplacé.
« Recevez, etc.
« THIERS, « Membre de l'Attemblée nationale. *.
Ces communications avait été lues au milieu d'un silence de stupeur indignée d'un côté, de joie contenue de l'autre. Mais les sentiments de cette Assemblée, en proie à la plus violente passion politique, se déchaînèrent à partir de ce moment, et ce fut un spectacle inoubliable pour ceux qui en ont été les témoins. M. Buffet, avec l'impassibilité du triomphe, faisait tête à l'orage et le dominait.
En vain l'amiral Jaurès et M. Foubert demandaient que la démission fût mise aux voix... Un homme que le sentiment de la reconnaissance envers M. Thiers, dont il avait été l'hôte, aurait dû maintenir
dans la réserve, M. le général Changarnier, se chargea de précipiter les coups. 11 déposa une proposition de loi ainsi conçue :
a Les soussignés, vu la démission de M. Thiers, président de la République française, proposent à l'Assemblée de procéder immédiatement au scrutin sur la nomination de son successeur. Ont signé : Changarnier, duc de Broglie, Delille, Beulé, Ernoul, Baragnon, Audren de Kerdrel, Anisson-Duperron, comte Octave de Bastard, Lefèvre-Pontalis (Amédée), Savary, Blin de Bourdon, de Cazenove de Pradines, Arthur de Cumont, de Castellane, baron Ghaurand, Lucien Brun, Pradié, général Robert, de La Rochefou eau ld-Bisaccia, Raoul Duval, vicomte de Meaux, Depeyre, Pelletreau de Villeneuve, de la Bassetière, Keller, général de Chabron, général Mazure, Gaslonde, marquis de Talhouët. »
Cette hâte, cette fièvre d'acharnement contre un vaincu soulevaient de furieuses colères dans l'Assemblée. Un de ses membres, ignoré jusqu'alors, se dressa à la tribune, en proie à une sorte de douleur vengeresse ; les mots abondent, sans ordre, chaleureux, violents, pleins d'une colère superbe; cet homme sans souci d'éloquence, mû par sa seule passion, prononça une harangue vibrante et touchante à la fois, tant elle sortait du cœur, spontanée, expression naïve de nobles sentiments : c'était M. Foubert. Il demandait que l'Assemblée, comme elle l'avait fait à Bordeaux pour Victor Hugo, n'acceptât pas sur l'heure la démission, et remît à se prononcer jusqu'au lendemain.
Rien n'y fait. La majorité s'acharne à sa proie.
M. Buffet essaie de faire l'éloge de M. Thiers. Sa voix est étouffée par des cris d'indignation. « Gardez le silence, monsieur le président, dit le loyal colonel de Chadois. « a Pas d'hypocrisie! » clame M. Langlois. « Le silence serait plus digne » , dit Choiseul. En vain M. Buffet s'obstine à (aire l'éloge de l'homme qu'il venait de terrasser. Il ne put, cette fois, dominer le tumulte élevé contre lui, et il finit par se taire.
Coup sur coup, il fit voter sur la proposition de ne pas accepter la démission de M. Thiers, proposition qui fut repoussée par 362 voix contre 331 ; et la proposition de procéder immédiatement à l'élection de son successeur.
Le comte de Choiseul demanda alors quelle serait la situation du nouveau président? Et M. Buffet répondit :
a Je dois faire remarquer à l'Assemblée qu'il ne s'agit d'adopter aucune modification dans les lois, dans les institutions existantes. Le Président de la République, qui sera élu en remplacement de M. Thiers, se trouvera exactement dans les conditions légales et constitutionnelles où se trouvait M. Thiers lui-même. »
Il constatait ainsi à la fin de cette journée l'inanité du résultat obtenu, au regard des desseins secrets de la Droite. Ces desseins ne purent s'accomplir; mais, la scission était opérée entre les deux parties de l'Assemblée. La Gauche modérée et conservatrice se trouva rejetée vers le vieux parti républicain ; et cette alliance hybride et forcée a eu sur la suite des événements une conséquence lamentable dont nous subissons tous aujourd'hui les suprêmes effets.
Le scrutin, ouvert à dix heures du soir, donna les résultats suivants : sur392 votants, 391 voix pour M. le maréchal de Mac-Mahon, une voix pour M. Grévy. La Gauche tout entière s'était abstenue de prendre part à un scrutin surpris et enlevé dans des conditions qu'elle jugeait inacceptables.
« En conséquence du vote, dit M. Buffet, M. le maréchal de Mac-Mahon est proclamé Président de la République française. * Il proposa de désigner une députation qui porterait au maréchal le résultat du scrutin, et de suspendre la séance jusqu'à ce qu'on eût sa réponse. — Une heure après, il annonça qu'après beaucoup d'efforts pour vaincre la résistance du Maréchal, on lui avait enfin fait accepter la Présidence.
L'œuvre était accomplie.
L'Assemblée nationale, étant constituante, pouvait, en restaurant un trône, mettre fin à la République provisoire que tous, Droite et Gauche, avaient instituée en nommant M. Thiers président de la République pour un temps aussi long que leur propre durée. En ne rétablissant pas la monarchie le lendemain du 24 mai, les membres de la Droite commettaient un acte incompréhensible et injustifiable, puisqu'ils remplaçaient simplement un homme, qui était notoirement le plus capable de gouverner, par un soldat infiniment honorable, mais que rien, dans son passé,' ne désignait pour ce rôle de chef d'État.
Ils se réservaient, il est vrai, de se servir du pou-
voir ainsi usurpé pour restaurer la monarchie. Mais alors ils se plaçaient dans cette situation fausse : de tourner contre le gouvernement établi par eux les institutions mêmes dont ils étaient les gardiens officiels. C'était se donner bien gratuitement — sauf les honneurs et les places — un vilain rôle. C'était pis encore : vicier les mœurs politiques de la nation. Mauvaise besogne pour des parangons de la vertu civique !
Ils entendaient non pas seulement remplacer M. Thiersetses ministres par un autre personnel. Ils voulaient changer les institutions. Mais ne le pouvant faire, parce qu'ils n'avaient pas réussi à s'entendre, ils s'étaient mis dans la place pour la livrer dès que tout aurait été prêt pour transformer la République, dont ils avaient pris la garde, en Monarchie. Us perdaient ainsi le droit de reprocher au vieux parti républicain de vicier les mœurs publiques au profit de sa domination. Us étaient, eux aussi, démagogues à leur manière.
Un des journaux des conjurés, le Monde, dénonçait le lendemain du 24 mai le but poursuivi, a Pour être juste, disait-il, disons que l'essai d'un nouveau ministère n'aurait rien changé au dénouement de la crise. M. Thiers ne pouvait pas faire appel à la Droite (pour former un ministère) ; il n'aurait pas trouvé un homme pour lui répondre. Le cas était prévu, les précautions prises, l'arrêt irrévocablement prononcé. »
Telle était la vérité. Mais c'était à la tribune, en face, et devant le pays qu'il fallait le dire. M. le duc de Broglie a manqué là une belle occasion de montrer qu'il était un grand homme d'État.
Que s'était-il passé durant cette émouvante journée et antérieurement, du côté du maréchal de Mac- Mahon? Depuis le jour où la Droite de l'Assemblée avait formé le dessein de substituer la Monarchie à la République et, pour y arriver, de se débarrasser de M. Thiers, M. de Mac-Mahon avait été sûrement très circonvenu. Je ne crois pas qu'il se soit prêté à une conjuration proprement dite. S'il avait pris un engagement, c'était seulement celui d'accepter la présidence dans le cas où M. Thiers se retirerait. J'écarte surtout l'hypothèse qu'il eût accepté la présidence avec l'arrière-pensée de livrer sa place à un prétendant. Son caractère et sa conduite ultérieure ne permettent pas de lui prêter ces desseins de trahison.
M. Thiers, au contraire, a toujours cru que le maréchal avait trempé dans la conspiration de la Droite de l'Assemblée; Mme Thîers le croyait plus encore, et tous les deux en avaient conçu contre M. de Mac-Mahon des ressentiments très vifs qu'ils exprimaient ouvertement II est vrai que Mme la maréchale de Mac-Mahon et son entourage immédiat étaient loin d'avoir gardé l'attitude réservée de son mari. Elle avait pu, par des propos inconsidérés, toujours rapportés avec grossissement, donner prise aux soupçons de la maison Thiers. Beaucoup plus tard, dans le cours de l'année 1874, M. Thiers me dit un jour : « Après une déposition qu'il avait faite (le maréchal) dans le procès du général Trochu
contre le Figaro^ déposition dans laquelle il s'était montré fort dur pour Trochu, je lui en parlai très vivement le soir, ne lui cachant pas que je blâmais son attitude à l'égard de Trochu, et je lui disais alors (faisant alllusion à Bazaine) que jamais je ne mettrais du sang d'un nouveau maréchal Ney sur ma manche. Il me répondit qu'il fallait, dans l'intérêt de l'armée, rétablir l'idée de discipline, et que, quant à lui, il ne pouvait admettre qu'étant le matin général de l'empereur, Trochu eût accepté d'être le soir général de la République. Après qu'il fut parti, je me demandai ce qu'il avait voulu dire, et s'il n'avait pas, par hasard, fait allusion à sa situation envers moi. Le lendemain, je vis arriver de bonne heure chez moi le général de Cissey, qui n'avait pas l'habitude d'être matinal, et je lui demandai ce qu'il venait faire : «Je viens, me répondit-il, de la part du « maréchal de Mac-Mahon. Il craint que vous n'ayez « pas compris hier soir toute sa pensée, et il m'a « prié de vous la faire connaître. Il a voulu vous « dire qu'il n'accepterait jamais, après avoir été « votre général, de devenir le général de vos adver- « saires. »
a Gela était bien net; aussi chercha-t-il dans la soirée du 24 mai à se dégager de cet engagement, quand il vint me consulter et me demander si nos relations lui permettaient d'accepter la présidence qui lui était offerte. « Vous en êtes, lui dis- « je, le seul juge. — Mais, ajouta-t-il, si vous me « promettez de revenir sur votre démission, et d'ac* « cepter de nouveau la présidence, je refuserai. — « Quant à cela, monsieur le maréchal, c'est moi
« qui suis le juge. Ce serait une comédie, je n'en ai « jamais joué, je ne jouerai pas celle-là. » — Et je lui tournai le dos. »
M. Thiers était profondément irrité, et il ne s'est jamais départi de son ressentiment. Il s'en exprimait avec une grande sévérité. Quant à moi, je pense, et j'ai toujours cru qu'il exagérait les choses, et qu'il avait accepté trop facilement les mauvais propos qui lui avaient été tenus par des complaisants. Il gardait de la journée du 24 maif et contre tous ceux qui y avaient pris part un vif ressentiment, et son jugement au sujet de M. de Mac-Mahon en était un peu troublé.
Lorsque tout fut accompli, il était environ minuit. Je me rendis avec quelques amis à l'hôtel de la Présidence. On nous fit entrer dans le salon où se tenait d'ordinaire le conseil des ministres. Le conseil était là, tous les ministres à leur rang autour de la table. M. Thiers était assis près d'un grand feu, dans un fauteuil, assoupi. La fatigue de la journée et des émotions de ce jour avait dompté son énergie. Il dormait : nous nous rangeâmes sans bruit autour de la table, et nous étions tous accablés de fatigue, de tristesse et de découragement. Personne ne rompait le silence ; et rien n'était plus impressionnant que ce cercle d'amis qui n'avaient en vue, même là, que la chose publique, et malheureux du sort indigne infligé à cet homme qui reposait, endormi, sous le poids des fatigues et des ans, et qui portait,
semblait-il, la peine des travaux extraordinaires qu'il avait, durant deux années, accomplis sans relâche; succombant enfin à la guerre aveugle et, pour quelques-uns, sous la haine de ses adversaires politiques. Nous étions oppressés et en proie à une douleur patriotique accrue par les sentiments que nous inspirait ce vieillard vaincu.
11 se réveilla enfin et, nous voyant tous silencieux, et n'osant point lui exprimer notre peine, il se leva de son fauteuil, et il nous remerciait d'être venus; et il nous dit adieu en nous serrant les mains. Nous sortîmes de là consternés et en proie à une émotion qu'il me semble ressentir encore, après trente ans écoulés, quand j'y songe !