‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 32 sur 36 · DERNIÈRE GRISE MINISTÉRIELLE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE GRISE MINISTÉRIELLE

Gomme à l'approche de l'orage on sent dans la nature une sorte de frémissement, tout dans la vie politique de Versailles faisait présager un dénouement prochain.

La Droite de l'Assemblée ne cachait plus son hostilité. Ses sentiments se firent jour à propos d'un discours que M. J. Simon avait prononcé en Sorbonne, et dans lequel il aurait fait une allusion à cet état d'esprit de l'Assemblée. On en fit une affaire; et la commission de permanence qui siégeait pendant les vacances parlementaires annonça que l'on ferait une interpellation à ce sujet. M. de Goulard, ministre de l'Intérieur, se rangeait à l'avis de la commission de permanence. Au fond, il y avait incompatibilité d'humeur et plus encore d'opinion entre ces deux

membres du Gouvernement. M. Thiers, qui sentait le terrain trembler sous ses pieds, ne pouvait soutenir M. J. Simon, sous peine de hâter la catastrophe. M. J. Simon se retira.

M. Thiers crut qu'il trouvait là l'occasion cherchée de s'assurer le Centre droit, par la composition du nouveau ministère à former. Et toutefois, comme compensation de la personnalité de J. Simon et de sa signification politique, il confia le ministère de ri nié rieur à M. Casimir-Perier. Autre embarras : M. Casimir-Perier refusa de faire partie du ministère avec M. de Go u lard. Il fallut s'en ouvrir avec ce dernier qui, comme le raconte M. Thiers (1), a le quitta, sans lui cacher la vivacité de sa blessure, et lui envoya immédiatement sa démission » . C'était, en réalité, une défection anticipée. Enfin le ministère fut constitué par l'entrée de M. Bérenger aux Travaux publics, et de M. Waddington à Tins truction publique.

A vrai dire, ce changement dans le personnel gouvernemental ne satisfaisait entièrement personne. La Droite, M. de Go u lard disparaissant, n'y avait plus de représentant. Ni la Gauche, ni le Centre gauche proprement dit ne s'y trouvaient représentés davantage. Peut-être aussi qu'à mesure que le régime parlementaire, après les grands périls passés, reprenait sa vraie figure, les appétits de portefeuille commençaient à s'ouvrir !

M. Waddington n'avait pas pris une couleur très distincte. Il était peu connu de l'Assemblée, où il

(1) Notes et Souvenirs, p. 403.

n'avait figuré dans aucune circonstance importante, si ce n'est dans la discussion de la loi sur les conseils généraux, dont il avait été rapporteur. 11 avait une réputation de savant, dont le meilleur titre était un voyage qu'il avait fait, je crois, en Mésopotamie. Il n'avait guère pris part à nos luttes intérieures. Mais il se signalait par une sorte de flegme britannique, où l'on pouvait voir de la force, et une certaine tournure d'esprit politique. Il n'avait pas d'éloquence. Il se trouva aux premiers rangs sans que l'on sût trop comment; et cela, certes, dénotait une réelle capacité.

M. Bérenger avait une valeur personnelle plus accusée. Il portait un nom déjà honoré dans l'ancienne magistrature etdans les assemblées politiques. Il avait lui-même figuré avec distinction dans la magistrature. Il était avocat général à la Cour de Lyon en 1870 : et, quand on voulait savoir d'où lui venait sa croix de la Légion d'honneur, on apprenait qu'au début de la guerre il avait donné sa démission de magistrat pour s'engager comme volontaire, et qu'il avait été décoré pour fait de guerre. Il avait donc tous les titres à la faveur de l'Assemblée. Il avait d'ailleurs fait preuve d'un talent de parole qui pourrait, les circonstances aidant, s'élever jusqu'au grand art oratoire. Il s'était rangé du parti de M. Thiers, et il avait pris une part active aux négociations qui avaient abouti, en août 1871, à ce commencement de Constitution qu'on appelait la loi Rivet. Mais on le voyait rarement dans les réunions de groupes, où la vie politique fut si intense, à cette époque. Sans que rien pût faire impugner son carac-

1ère, il est volontiers, semblait-il, à l'écart et en marge des partis organisés : ce qui lui donnait parfois l'air d'un indécis ou d'un mécontent. Mais il était universellement estimé, et son accession au pouvoir ne pouvait indisposer personne.

M. Thiers, si fin politique pourtant, s'illusionnait sur l'état d'esprit de l'Assemblée. Il croyait avoir donné des gages suffisants, en constituant un ministère avec des éléments pris au Centre de la Chambre. Il pensait que la trêve conclue naguère, semblait-il, avec M. le duc de Broglie et avec ses amis durerait encore quelque temps. Il espérait pouvoir réaliser son projet de faire voter une Constitution définitive, et de procéder aussitôt après à l'installation d'une République dont il aurait dirigé les premiers pas en l'engageant dans la voie qu'il souhaitait pour elle. Mais la Droite de l'Assemblée n'avait nullement la pensée de lui laisser accomplir son œuvre. Elle rêvait de réaliser ses propres espérances en remplaçant la République par la Monarchie. Elle ne réussit i qu'à entraver les projets de M. Thiers, sans pouvoir accomplir les siens.

La rentrée de l'Assemblée nationale était fixée au 19 mai.

Ce jour-là même, tous les champions de la lutte qui allait s'ouvrir entrèrent en lice.

M. Dufaure déposa sur le bureau du président le projet de Constitution élaboré par le Gouvernement. Ce projet avait été délibéré en conseil, mais formulé par M. Dufaure. M. Thiers nous apprend dans ses Souvenirs et documents que c'est M. de Rémusat qui en avait écrit l'exposé des motifs. Les premiers mots et les derniers de, cet exposé équivalaient à une proclamation de la République :

« Aux termes mêmes de la loi qui nous donnait cette mission (mission de préparer la loi d'organisation constitutionnelle), le Gouvernement pouvait-il être autre chose qu'un Gouvernement républicain? Le travail législatif que nous venons vous présenter en a donc pour premier objet l'établissement régulier. Les circonstances l'exigent : la politique le commande également. »

Et en terminant :

« Nous avons cru mieux entrer dans votre pensée, en nous attachant à concentrer fortement le pouvoir et en constituant un Gouvernement qui pût résister à tous les chocs, et triompher de tous les obstacles. A ces conditions seulement, la République peut être conservatrice, et tant ^ qu'elle sera conservatrice, mais pas au delà, elle sera durable. »

Enfin, les premiers mots du premier article : « Le Gouvernement de la République française se compose etc., etc. », n'étaient que la proclamation même de la République.

Ce même jour, M- Buffet communiqua à l'Assemblée une demande d'interpellation ainsi conçue :

« Les députés signataires, convaincus que la gra-

vite de la situation exige à la tête des affaires un cabinet dont la fermeté rassure le pays :

a Demandent à interpeller le ministère sur les modifications opérées dans son sein et sur la nécessité de faire prévaloir dans le Gouvernement une politique réellement conservatrice. »

Cette demande d'interpellation était signée de trois cent cinq membres de la Droite et du Centre droit.

Enfin, et pour la première fois, la Gauche extrême de F Assemblée entrait de son côté en scène. M. Peyrat, au nom de l'Union républicaine, déposa sur le bureau du président une proposition de loi qui mettait F Assemblée en demeure de fixer, dans un délai de quinze jours, l'époque de sa dissolution. Cette proposition était signée par cinquante-cinq membres de ce parti, et au premier rang : MM. Gambetta, Challemel-Lacour, Lockroy, Brisson, Rouvier, Tolain, Scheurer-Kestner, etc.

C'était la bataille. Chaque parti avait son mot d'ordre et son plan de campagne. Il était visible que, aussi bien du côté gauche que du côté droit, c'était M. Thiers qui était visé. Il ne le croyait pas assez, ou du moins, s'il le savait, il se croyait à ce moment assuré d'obtenir une majorité, et de passer encore une fois le défilé.

D'un commun accord, rendez-vous fut pris pour le 23 mai.

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