‹ L'Assemblée nationale de 1871Chapitre 50 sur 53 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'okdvbe de l'assemblée

Il sera permis au plus humble des membres de cette grande Assemblée de dire d'elle ce qu'en dira l'histoire : qu'elle fut une des plus grandes manifestations qu'on ait connues de l'âme nationale.

Les États généraux de 1789, la Constituante de 1848, l'Assemblée nationale de I87I qui rappellent les Assemblées du Champ de Mars, des origines de la nation, et celle des États Généraux de l'ancien Régime, sont la consécration du principe vrai de la souveraineté nationale, et n'ont aucun rapport avec ce qu'on appelle les Régimes constitutionnels. Ce sont deux faits d'ordre politique très différent. On en peut trouver la preuve dans cette circonstance, que l'Assemblée nationale de 1871 a duré cinq années, et que, pendant ce long espace de temps, elle a gouverné seule le pays, sans aucune des institutions essentielles qui sont les organes nécessaires des Régimes constitutionnels. Cette longue durée d'un Régime si exceptionnel, reposant sur une Assemblée unique, souveraine, sans contrepoids, et tel qu'il a pu, par un acte émané de sa seule volonté, donner naissance à une forme de gouvernement compliqué,

SIS L'ASSEHBLliE NATIONALE

avec tous les organes qui le constituent : cela seul donne l'idée d'un corps politique étonnant de sagesse, de rigueur et de hauteur morale. Et telle serait, en effet, l'opinion que l'Assemblée nationale laisserait d'elle dans le souvenir des hommes, si elle n'avait gâté ses mérites par l'esprit de parti.

Cette Assemhlée était merveilleusement composée. Elle renfermait non, sans doute, toute l'élite de la nation, mais du moins une élite. Il est impossible d'imaginerune Assemblée oà se rencontreraient plus de sagesse, de bon sens, de lumière, de liberté d'esprit, de capacités en tout genre, et cela dans tous les rangs. Ajoutez un patriotisme sincère, éclairé, sans réserve; et des idées ouvertes à tous les sentiments les plus élevés, lorsque des préoccupations d'un autre ordre ne les Faisaient pas dévier de leur sens naturel.

L'esprit de parti seul pouvait dénaturer un ensemble SI complet des vertus civiques que commande legouvernementdespeuple8.il fit, malheureusement, son œuvre dans l'Assemblée de 1871. Aussi, quand on la juge, faut-il distinguer, dans son action, la partie gouvernementale et la partie politique; celle-ci déplorable et la première excellente.

. L'Assemblée avait trouvé la nation gisant à terre, anéantie, quasi détruite. Elle guérit cette noble blessée, comme l'avait appelée M. Thiers; elle la releva, la reconstitua, dans ses forces militaires, financières et vitales : si bien qu'après cinq ans écoulés, elle avait refait une armée, une marine, un organisme financier, industriel et commercial puissant, reconstitué l'administration, et accompli le

phénomène d'une régarreclion telle, qu'après la guerre e£FroyabIe, le cataclysme de la CommuDe, la destruction de tout, la rébellion sur tout les points du territoire, ta ruine presque totale de l'eagemble et du particulier, elle laissait en se dispersant une France restaurée, prospère, riche, pleine de vitalité, et emportée dans un bel élan vers l'aTeoir, qu'elle avait aperçu, dans ses rêves, comme la réalisation de l'idéal de justice et de liberté qui n'avait cessé de la hanter depuis ITSd. Il faudrait rappeler les noms de presque tous les membres de celte Assemblée, si on voulait citer avec honneur les noms des ouvriers de cette œuvre ; mais il faut surtout rappeler les noms des admirables coopérateurs de cette restauration civile, les directeurs et les chefs des grandes administrations de la France, les Dcsprel des Affaires Etrangères, Normand à l'Intérieur, Buau, Dufrayet, Dutilleu), Thomas, Grimprel, Boy aux Finances, Taillandier h l'Instruction Publique, de Franqueville aux Travaux Publics, Ozenne à l'Agriculture; modèles de savoir, de sagesse, d'ingéniosité, artisans de la grandeur et de la puissance nationales; merveilleux serviteurs de la France, dont les noms méritent, comme ceux des plus grands, d'élre conservés dans le souvenir reconnaissant de la Patrie.

Mais si, dans le domaine des affaires, l'Assemblée nationale fut à la hauteur de sa tâche, dans le Homaine politique proprement dit, on n'en saurait penser de même. A ce point de vue, pourtant, si on

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•*en tient aux loi* d'organisation sociale et admÎDistratire, elle était pleine, an début, de l'espritde réforme, du goût des grande* initiatives, qui auraient eu pour objet dea modifications profondes dans le système administratif datant du Premier Empire, et dont la formule essentielle était empruntée ft la Constitution de l'ao VIU. Par instinct libéral, éclairée par les expériences faites des institutions datant de l'an VIII, elle était disposée à réformer le système administratif de la France, système dont elle avait tu les résultats lamentables ft la fia du Second Empire.

Les projets de décentralisation avaient hanté beaucoup d'esprits; et les idées de rénovation sociale avaient été l'espoir et le rêve de beaucoup d'hommes distingues, qui avaient été les disciples de M. Le Play. On était donc entré dans la vie publique avec de fortes aspirations vers des changements dans l'organisation civile du pays; et ces aspirations avaient été fortifiées encore par le spectacle des ruines qu'avait laissées l'Empire et que l'on attribuait, en partie du moins, au régime défectueux établi par la Constitution de l'an VIII. De ces beaux ëtaus, de ces tendances généreuses, il n'est rien sorti, si ce n'est la loi sur les Conseils généraux, qui fut une tentatÎTe bien timide d'oi^anisation de ta vie provinciale.

Je t'ai déjà dit, les idées de réformes dans l'organisation intérieure rencontrèrent l'opposition, à cette époque presque toute-puissante, de M. Thiers, qui avait besoin de tous les instruments de règne forgés par la centralisation administrative, pour faire son œuvre de réparation des forces minées du pays;

DU VOTE DES LOIS CONSTITUTIONNELLES Ml

et qui, d'ailleurs, par tempérament et par habi» tudes contractées sous le gouTernement de Juillet, était opposé & tout esprit de réformes. Il trouvait, pour celte résistaDce, un appui dans le parti républicain resté jacobin, ef parmi un grand nombre des partisans de la monarchie constitutionnelle, dont le type est le règne de Louis-Philippe.

Il ne se trouva pas d'ailleurs, chez les partisans des réformes, d'hommes autorisés, ayant Formulé des projets bien définis, ayant capacité et autorité pour les faire prévaloir. Un seul, M. Baudot, se montra infatigable et persévérant apôtre de la décentralisation. Il fut écouté, avec la déférence qu'accordent les gens de bonne compagnie à la passion pour des idées, fussent-elles chimériques, et à l'ardeur des convictions sincères. On luiprélait une oreille sympathique; mais, dès ses débuts, cette Assemblée n'eut guère d'attention que pour les débats politiques; et, en fait d'institutions, elle ne songea guère qu'aux institutions fondamentales dont chaque parti poursuivait l'établissement dans ses vues particulières, et avec la passion qui les détournait tous de toute autre œuvre nationale. Chacun d'eux, d'ailleurs, pouvait croire que ta réforme qu'il souhaitait viendrait à son heure, et découlerait naturellenieiit du Bégime politique de ses préférences.

Béunie en 1871 sous l'influence des malheurs publics, l'Assemblée nationale, dans ses diverses parties, avait été dominée et dirigée par un gentiment de

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pftlriotiamc qui la teoait attachée à l'œuVre <esseiitielle de réparation et de relèvement du pays. Celte première période fut remplie des manifestations les plus éloquentes, et les plus émotionnàntes par leur unanimité même. Explosion de la douleur nationale, élans généreux, efforts constants, sans autre divergence que celle du choix des moyens à employer, pour le plus grand bien, ce fut un très beau et très réconfortant spectacle! Il était permis d'en augurer le salut définitif de notre patrie, que tant de convulsions ont déchirée et afhiblie; mais il était écrit que les pires désastres n'étaient pas encore assez grands pour efocer dans les âmes les souvenirs et les traces de nos discordes civiles. L'intérêt public réclamait l'union; et l'union des citoyens était réalisable, sous un Régime politique qui eât fait sa place i chacun, et qui n'eût tenu compte, dans la part à leur faire, que des considérations de bien public et de services rendus, et même encore des situations acquises.

. Un tel régime, il est vrai, réclamait, chez les gouvernants et chez les gouvernés, un esprit de justice, un amour du bien public, une générosité, qui sont autant de vertus que l'on ne peut attendre que d'une nation de tout point supérieure. La France était faite pour réaliser cet idéal.

Mais un autre esprit, insufflé sur elle par la Révolution et par les sectes anticbrétiennes, l'avait trop pénétrée pour que nos malheurs mêmes l'eussent guérie. Ainsi put-on voir, avant la fin de l'Assemblée nationale, renaitre l'esprit de discorde. Et ce mauvais levain est entretenu chez nous, moins encore

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par les difFérences d'appréciation sur tes questions d'ordre politique, que par les dissentiments entre hommes qui survivent à nos anciennes querelles. C'est dans les cœurs que règne la discorde, plus encore que dans les esprits. Et celui qui avait vécu le siècle écoulé pouvait sur{)rendre, sous les appellalions distinguant les partis divers, les vieilles haines avec leurs vieux noms, les jacobins et les aristocrates, les montagnards et la plaine, les bonapartistes et les royalistes, les bleus et les blancs, les carlistes et les philippistes, la Droite et la Gauche et le juste milieu, vieux restes d'un passé qui s'obstine à revivre, comme les passions invétérées de cœurs qui demeurent ulcérés, toujours les mêmes, sous des appellations renouvelées.

Et cependant, le temps aurait fini par apaiser ces haines et par en effacer les traces, parce que la nation, dans son ensemble, est la plus sociable du monde. Elle est, par- caractère autant que par générosité native, ennemie des ressentiments farouches et éternels. Mais un élément étranger s'est introduit dans nos affaires nationales, germe virulent de destruction, et qui s'est servi de nos discordes pour faire son œuvre. Cet élément, c'est la Franc-Maçonnerie, qui a pour objectif l'anéantissement du christianisme et surtout de l'Église catholique, et qui poursuit le dessein sataaique dénoncé par Joseph de Maistre, dès l'époque de la Bévolution. C'est cet élément qui, en s'introduisant dans notre politique intérieure, a ravi>é sans cesse et envenimé les passions jusqu'à les rendre irréductibles.

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L'ASSEUBLËE NATIONALE

Pendant le Second Empire et boubsod inspîratioD, heureuse eu ce point, lea anciennes influences locales avaient repris un peu de leur empire; et grâce à de favorables impulsions venues de haut, par la force aussi de la nécessité, qui obligeait beaucoup de familles anciennement opulentes & sortir de leur oisiveté pour entretenir leur situation sociale, un grand nombre de fils de familles, soit dans l'armée ou la marine, soit dans les administrations civiles, et plus encore dans la politique, se mélaieotde plus en plus aux afiaires publiques, et tendaient à rompre avec leur inaction, si funeste à eux-mêmes et à l'État.

Ce mouvement social, si favorable. Fut accentué encore par la guerre et par ses désastres. Le sentiment national St battre tous les cœurs qui vibrent toujours quand la France les appelle. Sur tous les points du territoire, on vit un grand nombre de jeunes gens sortir de leur oisiveté pour prendre les armes, et ils se conduisirent partout noblement. Le nombre est grand de ces jeunes gens de famille qui furent tués ou qui reçurent de glorieuses blessures. Plusieurs figurèrent avec honneur dans l'Assemblée nationale. Le goût était venu de se mêler aux affaires publiques, et l'Assemblée nationale avait ouvert le champ à ces dévouements nouvellement venus, dont il était permis d'espërer, pour le pays, les meilleurs e£Fets. Dans les premiers temps qui suivirent l'Assemblée nationale, ce mouvement se con-

DU TOTE DES LOIS CONSTITUTIONNELLES aSS

tinua, et M. le maréchal de Mac-Mabon, avec ses conseillers les plus éclairés, le favorisa. J'aurai roccasion d'exposer comment la fâcheuse interrentioD de ce qu'on appelle la société ou le monde fit obetacle à cette heureuse transformation sociale. Je me borne à indiquer, pour le moment, que l'esprit de parti, les raisons Âitiles de vanités mondaines jouèrent, là comme partout, leur funeste rôle, et interrompirent ce courant social si heureux. 11 en est résulté que, peu à peu, les hommes appartenant aux classes supérieures de la nation se retirèrent ou disparurent du Parlement et des grandes administrations, où ils auraient eu à remplir un rôle si utile à l'Etat, et à eux-mêmes en même temps.

Ce mouvement de retraite s'est fait sentir dans tous les rangs de la société française, au moment où des mœurs nouvelles et la reprise de nos traditions auraient pu amener la fusion des classes sociales dans l'ordre nouveau. Hais un autre phénomène social inattendu s'était produit presque en même temps. L'Assemblée nationale avait depuis longtemps achevé son œuvre, et la République naissante commençait à s'implanter dans te sol, lorsque se produisit une évolution dans le monde politique ; ce fut l'entrée en scène des nouvelles couches annoncées par Gambelta. Les nouveaux venus y auraient eu légitimement leur place, mats ils la réclamaient toute. C'est l'histoire des invasions à l'intérieur. Sous couleur de démocratie, les plus habiles jouaient des coudes pour écarter les concurrents, et rien n'a égalé, sous ce rapport, ta brutalité des nouvelles moeurs publiques.

SM L'ASSEHBLÉB NATIONALE

Ce fut une exploitation avide de la^ chose publique flous toutes ses formes : les places, les faveurs, les avanlages, même pécuniaires, et le pillsge du trésor.

Ainsi peut>on expliquer et comprendre que le Régime politique que nous avions voulu fonder a dérivé peu à peu vers une pitoyable contrefeçoo de la République libérale.

Le Centre Gauche de l'Assemblée nationale, qui en était, à l'heure de la séparation, le groupe le plus important, jugea nécessaire de faire une sorte de manifeste, à la fois testament pour le passé et programme politique pourl'avenir. Ce document était dû à la plume de Lanfrey : <■ Notre programme, disait-il, c'est la transformation de la majorité nouvelle, celle qui avait voté ta Constitution fondée sur le respect de la loi; c'est la consoHdalion de la République que nous avons décrétée; c'est l'avènement d'uD grand parti constitutionnel et national, qui emporte enfin toutes nos divisions intestines dans un large courant d'opinions.

« Ce programme sera demain celui de tous les hommes qui veulent une patrie grande, libre, prospère; et la France le comprendra mieux que les savantes énigmes qu'on lui donne à déchiffrer. A ta stérile coalition des dépits et des rancunes, opposons une politique de concorde et d'union.

u Et si vous êtes fermement résolus à ne jamais vous départir de cette règle de conduite, vous aurez mérité le succès, ce qui est un moyen de l'obtenir; et vous pouvez dès aujourd'hui, sans trop de> présomp*

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tioD, inscrire lur votre drapeau celle vieille deviae : ■ I^ous maintiendrons ■ .

Celte déclaration fut signée de cent vingt noms. Elle correspondait entièrement à l'opinion publique d'alors. Les élections qui allaient s'ouvrir ne devaient pas tarder à le prouver.

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