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L'assistance agricole algérienne; solution du problème de la colonisation, d'après les idées d'un colon d'Algérie

Pourquoi notre colonie manque d'immigrants. Comment une meilleure organisation du crédit agricole serait seule capable d'assurer la prospérité de notre domaine colonial.

A aucun moment de notre histoire nationale ne s'est imposée avec plus d'urgence que de nos jours la nécessité du peuplement français de nos colonies. Il y a à cela plusieurs raisons fort graves et dont l'importance ne peut manquer d'apparaître à tous les bons esprits.

Et tout d'abord, notre vaste domaine colonial nous a coûté fort cher en hommes et en argent et l'on ne s'expliquerait guère que la France se fût imposé de tels sacrifices, de gaieté de cœur, sans autre but que d'utiliser un stock toujours croissant de fonctionnaires et de compliquer le problème de la défense nationale.

Les colonies grèvent, en outre,de lourdes charges notre budget de dépenses publiques, déjà trop obéré, et il ne serait que temps de mettre en valeur, au profit de nos nationaux, les richesses enfouies dans leur sol, autant pour alléger les obligations de la métropole, que pour créer par leur exploitation de nouveaux débouchés à notre industrie.

La mise en œuvre de la colonisation serait ensuite pour notre gouvernement la soupape de sûreté au moyen de laquelle il éviterait l'explosion de la machine sociale, en favorisant l'exode des éléments impatients qui demandent aujourd'hui vainement leur place au soleil dans la mère patrie et qui seraient désormais assurés de trouver sur le sol de nos colonies, conformément à leur ambition, l'utilisation fructueuse de leur travail et de leur intelligence (1).

(1) L'accession à la propriété des classes laborieuses est en effet le principal article des revendications formulées à toute occasion dans les cahiers du prolétariat ; l'on pourrait dire que c'est le seul réellement sérieux : le collectivisme n'étant qu'une forme du découragement du prolétaire qui, ne pouvant devenir propriétaire, souhaiterait de voir réduit tout le monde à sa condition. C'est du reste ce qu'exprimait à l'audience du 26 déc. dernier, devant la cour d'assises de la Seine un des antimilaristes poursuivis : « Il n'y a pas de « patrie pour les ouvriers qui n'ont rien, disait-il. Que les « bourgeois soient patriotes, c'est leur affaire ! Mais les « ouvriers n'ont pas de patrie parce qu'ils n'ont pas de patri- « moine ; il y a patrie dans patrimoine ». La démonstration peut-elle être plus claire ?

Enfin, elle détournerait, au profit d'entreprises vraiment françaises, les capitaux nationaux qui vont journellement alimenter les emprunts étrangers et les sociétés qui, contribuent à la prospérité des nations rivales; à ce point de vue encore, la France retirerait de cette initiative un double bénéfice.

Parmi nos possessions d'outre-mer, il en est une au moins, qui par son étendue, par sa proximité de la France, par les ressources splendides qu'elle offre à l'immigrant, semblerait devoir attirer particulièrement le colon Français.

Située aux portes mêmes de la Métropole, dont elle n'est séparée que par quelques 200 lieues de mer, l'Algérie s'étend au bord de la Méditerranée sur une longueur de 1100 kilomètres. La superficie totale serait, d'après les évaluations, d'ailleurs fort incertaines et variables des rapports administratifs, supérieure à 40 millions d'hectares (soit plus des quatre cinquièmes de la France). Cet immense territoire, dont une minime partie seulement est à l'heure actuelle en culture, se trouve divisé, par la double chaîne des Monts Atlas, en trois régions naturelles bien distinctes : ce sont, du Nord au Sud, le Tell, les Hauts-plateaux et le Sahara. Chacune de ces régions a son caractère propre etoff're pour l'agriculture des ressources différentes.

Le Tell, qui comprend à lui seul 13.629.000 hectares et que parcourt, dans toute sa longueur, le chemin de fer d'Oran à Tunis jouit du climat du

Midi de la France, et ses terrains de culture peuvent aisément rivaliser de fertilité avec ceux de la Provence et du Roussillon. En dehors des nombreuses forêts de chênes-liège, de cèdres et de pins, qui sont une des richesses du pays, la moyenne des terres cultivées, en plaines et en coteaux, est d'excellent rapport. On y rencontre en abondance les arbres fruitiers, l'oranger, le citronnier et l'olivier ; la vigne s'y est très heureusement acclimatée; les céréales, semées en automne, arrivent rapidement à maturité et peuvent être entièrement récoltées avant les chaleurs estivales.

C'est dans cette région, si favorable à l'agriculture, que sont dispersées, au milieu d'une population indigène assez dense, les installations les plus prospères de la colonie.

La région des Hauts-plateaux occupe l'intervalle (large de 200 kilomètres environ vers l'Ouest, de 100 kil. à peine vers l'Est), que laissent entre elles les deux chaînes de l'Atlas. Le climat y est beaucoup moins égal que dans le Tell. De très fortes chaleurs pendant l'été y succèdent souvent à des froids très vifs pendant l'hiver ; les pluies y sont aussi assez irrégulières, à cause du déboisement qui y est à peu près général. Les récoltes suivent naturellement les conditions de la température et tout en donnant de fort beaux résultats dans les années favorables, arrivent parfois à manquer partiellement. Cette région, sauf dans les villes, est presqu'absolument peuplée par des indigènes qui

s'y livrent en grand à la culture des céréales et y élèvent de nombreux troupeaux de bétail et cette race si renommée de chevaux barbes qui faisait jadis la réputation méritée de l'Algérie.

Quant à la région Saharienne, elle est moins favorable aux cultures : les indigènes y peuvent à peine obtenir, dans les bonnes années, les céréales nécessaires à leur subsistance. En revanche, l'élevage du mouton et du cheval y donne d'assez beaux résultats. Dans les oasis, de nombreux Européens cultivent le palmier dattier et cette culture, qui s'étend de jour en jour grâce aux travaux d'irrigation, est très rémunératrice.

Sachant ainsi tout ce que l'Algérie offre de ressources au point de vue agricole, on pourrait s'attendre à y trouver un très grand nombre d'immigrés. La densité de la population agricole dans ces trois régions est cependant fort inférieure à ce qu'elle devrait être.

Le Tell, qui, comme nous venons de le dire, se trouve pour la culture dans des conditions analogues à celles du Midi de la France, devrait, vu sa contenance, compter au moins une population de 10 millions d'àmes.

La région des hauts-plateaux, d'égale étendue, mais moins favorable aux cultures européennes, pourrait cependant nourrir facilement cinq millions d'habitants.

La région saharienne, malgré son aridité générale, occuperait sans nul doute, dans ses nombreu-

ses et fertiles oasis, une population de plus de deux millions d'ouvriers agricoles.

Ces chiffres, qui n'ont pourtant rien d'exagéré, sont en réalité fort loin d'être atteints.

Les statistiques officielles récentes indiquent pour la totalité de l'Algérie une population agricole de 3 millions et demi d'indigènes et de 199.000 européens, dont75.900 hommes et, sur ce nombre, à peine la moitié sont Français ou naturalisés.

Soit donc en tout, 4 millions seulement d'individus, femmes et enfants compris — au lieu des 17 millions que le pays, suivant notre calcul, pourrait nourrir.

Il y a donc place en Algérie pour une nombreuse immigration ; et nous allons voir que le travail ne manquerait pas aux nouveaux-venus.

Voici en effet, d'après les documents officiels, combien la superficie totale de 42 millions d'hectares comprend de terres cultivées : la statistique de 1903 indique, pour les Européens : 831.289 hectares de cultures, sur les 1.571.322 hectares qu'ils possèdent ; et pour les Indigènes 2.412.000 hectares de surface cultivée sur les 5.239.000 liect. qu'ils détiennent en toute propriété personnelle ou comme territoires de tribus.

Au total moins de 4 millions d'hectares cultivés sur 420.000 kilomètres d'étendue.

On voit quel vaste champ reste ouvert à l'activité des futurs colons.

Comment donc expliquer le peu d'affluence de •l'immigration française en Algérie?

Est-ce donc, comme on l'a trop répété, que le Français répugne d'instinct à la colonisation ? Il n'en est assurément rien, car les émigrants français partent nombreux chaque année vers des régions beaucoup plus lointaines que l'Algérie : la République argentine, par exemple, ou le Canada.

On sait d'autre part avec quelle hâte se présentent les candidats à toutes les fonctions publiques de nos colonies les plus lointaines.

Pourquoi donc, dès lors, le travailleur français répugnerait-il davantage que le bourgeois apprentifonctionnaire, à se rendre dans nos colonies, s'il savait devoir s'y occuper avantageusement ?

Il faut se souvenir d'ailleurs de ce qui se passait sous l'Ancien Régime. Alors les colonies n'étaient pas, comme est l'Algérie, à proximité de la France ; les navigations étaient lentes et dangereuses ; le commerce se trouvait constamment entravé par les guerres et parla piraterie, le numéraire était fort rare, et malgré tout, la royauté réussit à implanter si puissamment la race française dans nos colonies du Canada, de l'Acadie, des Antilles, de l'Inde, etc., que, de nos jours encore, notre langue et notre influence persistent dans ces pays, depuis si longtemps abandonnés par la France.

Si donc la colonisation dans nos possessions actuelles et particulièrement en Algérie, est si peu prospère, la faute en est, non pas à l'esprit casanier

du travailleur français, mais aux fâcheuses conditions économiques, qui paralysent les efforts des immigrés dans nos colonies.

Que l'on compare un instant le régime colonial ancien et la situation qui est faite aujourd'hui à nos possessions d'outre-mer ! Les heureux résultats de jadis provenaient d'une coopération bien comprise du capital et du travail. Les colons d'autrefois, unis entre eux par des liens féodaux, formaient, sous la direction des cadets de familles nobles, un ensemble organisé, étroitement lié aux associations de marchands établies dans les principales villes de France, à Paris, à Rouen, à Bordeaux et ailleurs. Ces compagnies marchandes, dont la plus fameuse est la célèbre compagnie des Indes, commanditaient de leurs capitaux les colons dans nos diverses possessions d'outre-mer, elles leur indiquaient les produits susceptibles d'être vendus en Europe avec le plus d'avantage, efles échangeaient avec eux ces produits contre des marchandises exportées de France.

Quant à l'Etat, il ne colonisait pas lui-même: il se bornait à gouverner, en assurant aux colons la sécurité personnelle et le libre exercice de leurs droits.

La Révolution, ayant aboli le régime féodal, ne voulut rien laisser des institutions établies : elle détruisit, avec un toi aveuglement, ces précieuses associations marchandes.

Dès lors, les relations du colon et du commerce

en furent réduites à s'établir entre des individualités isolées, par l'intermédiaire d'établissements de crédit, tout à fait étrangers aux intérêts qu'ils se trouvaient ainsi appelés à servir. Ces banques ne virent dans leurs opérations que matière à spéculation et n'eurent aucun souci du mal que leurs agissements pouvaient faire à la colonie. Il en est résulté une concurrence fatale, qui a désorienté du même coup, le colon producteur et le commerce. Les efforts de chacun se sont produits sans aucune règle, sans aucune direction, et les relations de commerce, de suivies qu'elles étaient autrefois, sont devenues accidentelles et sans lendemain, au grand dommage de tous.

Le Gouvernement, il est vrai, a élevé la prétention de comblera lui seul le vide laissé par la destruction de l'ancien ordre des choses.

Mais on sait trop, par une expérience longue et coûteuse, qu'il n'y a pas réussi ? Et cela d'ailleurs s'explique : l'Etat est représenté aux colonies par des fonctionnaires trop souvent inexpérimentés, toujours formalistes, qui n'ont aucun intérêt personnel à l'exécution du plan poursuivi, qui ignorent généralement les choses les plus essentielles de la colonisation et sont fort mal renseignés sur les besoins du pays, qui, surtout, sont trop sujets à d'incessantes mutations, par avancement ou autres causes, et ne peuvent ainsi faire œuvre sérieuse. Le colon est donc livré par un Gouvernement inconscient, aux agioteurs et aux trafiquants

sans scrupules, qui se hâtent d'exploiter cette victime incapable de se défendre.

Le rôle de l'Etat-Providence en matière de colonisation est donc jugé.

L'appui que le colon ne reçoit pas du Gouvernement, il ne peut davantage l'espérer de ses concitoyens : car chacun désormais vit et lutte isolé. Aussi, sous ce régime d'individualisme absolu, aucune résistance n'est-elle possible à un simple particulier contre l'oppression de puissantes organisations financières, munies de privilèges et de ressources immenses ; c'est, par une fatale nécessité, à ces grands établissements que doit recourir le propriétaire s'il a besoin de crédit, mais s'adresser à de tels aides équivaut le plus souvent au pire désastre.

Que faire donc ? De quel côté chercher le remède à une situation si déplorable ?

C'est en vain que l'on tenterait encore de modifier le rôle du Gouvernement, dans l'espoir d'obtenir de meilleurs résultats ; l'expérience est là pour prouver qu'on n'y réussira pas, car les systèmes mis successivement en pratique ont été nombreux, sans qu'on ait jamais obtenu aucune amélioration. Pourquoi, dès lors, s'obstiner davantage à la recherche d'une organisation économique pratique de nos colonies, sur des bases ainsi condamnées par l'expérience ? Pourquoi ne pas revenir simplement au système ancien, qui fit dans le passé la fortune de notre domaine colonial ? Ces sortes de syndi-

cats, fondés sur la communauté d'intérêts, produisirent jadis des résultats incontestables ; ils pourraient certainement, mis en harmonie avec nos institutions actuelles, rendre encore les mêmes services.

Mais comment réaliser pratiquement ce retour aux institutions du passé ? On ne peut assurément refaire ce qui existait jadis, toutes les conditions économiques et sociales s'étant depuis lors modifiées. Il faudrait donc trouver un moyen actuel de grouper à nouveau, en une solidarité féconde, les forces éparses, que l'individualisme contemporain a faites stériles.

Après avoir longtemps vécu en Algérie et longuement étudié la question, nous ne voyons qu'une seule façon d'atteindre un résultat si désirable : c'est de réorganiser, sur des bases que nous allons exposer, le crédit agricole colonial.

Il paraît superflu d'établir longuement que le développement de toute colonisation est subordonné à l'existence d'un crédit agricole approprié. Si l'on considère, en effet, les éléments dont se compose le personnel habituel des émigrations, on verra qu'il se recrute à peu près exclusivement, dans les classes pauvres de la nation. Ce sont, d'ordinaire, des besogneux, des gens insatisfaits de leur existence précaire et désireux d'assurer à leur

famille un avenir meilleur, qui consentent à s'en aller chercher fortune dans les Colonies.

Les riches, les favorisés du sort, qui possèdent les moyens de se procurer en France tout le bienêtre désirable, restent sur le sol natal et ne se risquent pas volontiers à tenter d'aventureuses entreprises dans des pays inconnus.

Or, pour le colon pauvre ou pour celui qui ne peut disposer que de faibles ressources, l'usage du crédit agricole est une condition primordiale de succès. Le colon se voit dans l'obligation d'avoir recours à l'emprunt pour se loger, s'outiller et se nourrir, jusqu'à ce que la terre qui lui est dévolue puisse satisfaire à ses besoins. Cette nécessité s'impose de même à celui qui possède déjà un petit capital, s'il veut faire plus grand qu'il ne le pouvait en France, et transformer en une large aisance l'existence étroite qu'il menait dans la mère patrie.

Sans doute, la terre ne coûte rien, ou coûte fort peu dans nos colonies. Mais il la faut mettre en valeur et ce sont alors nombre de dépenses inévitables. Obligation d'abord de se loger et de se nourrir ; achat du matériel, du cheptel, de tous les accessoires. Une foule d'objets^ qui, sur le sol natal, ne semblent d'aucune valeur, parce qu'ils se transmettent de mains en mains avec le reste de l'héritage, font défaut dans un domaine colonial nouveau et doivent être acquis coûteusement. Il faut prévoir aussi les frais de défrichement et de drainage, le coût élevé des transports ; il faut

s'attendre au début à quelques fausses manœuvres et à quelques insuccès occasionnés par l'ignorance du nouveau-venu, qui ne connaît ni le sol à cultiver, ni les usages locaux, ni les particularités du

climat, ni le caractère des indigènes Toutes ces

dépenses inévitables et beaucoup d'autres encore font du don gratuit ou presque gratuit du terrain, un véritable leurre.

Sans crédit, sans appui d'aucune sorte, le malheureux colon ne saura rien faire de sa concession : tout au plus pourra-t-il, pendant quelques années, végéter petitement en Algérie, comme il le faisait en France. Et bientôt, il se verra réduit à reprendre, les mains vides, le chemin de la mère patrie, après avoir vu disparaître, en des travaux stériles, son pauvre capital.

Il suffit d'examiner les registres de la conservation des hypothèques, les archives des notaires et des tribunaux, pour voir combien est précaire dans toute l'Algérie la condition de la propriété : le sol change trop souvent de mains, soit par expropriations, soit par ventes amiables, soit par l'effet de nos lois successorales. Ces incessantes mutations empêchent tout progrès agricole, découragent les meilleures volontés et éloignent finalement les immigrants.

Même dans les fertiles régions du Tell, on rencontre un peu partout des ruines récentes, des mouvements de terre inachevés, d'anciennes plantations étouffées peu à peu par la broussaille : ce

sont les tristes restes d'entreprises heureusement commencées, mais que le colon, trop à court d'argent, a dû abandonner ensuite, au moment même peut-être où tant de travail allait produire les premiers résultats.

L'inspection attentive de nos centres de colonisation permet de reconnaître partout le même mal. La plupart des habitations de colons sont insuifisantes, mal disposées, mal tenues, insuffisamment pourvues des meubles les plus utiles : on se croirait toujours dans un logis de passage, dans un campement provisoire.

On n'y remarque aucune de ces recherches de bon aloi, par lesquelles nos paysans Français se plaisent à orner la maison familiale.

Pas de provisions de ménage ; on achète au jour le jour tout ce qui est nécessaire à l'existence de la famille, même les légumes, car le jardin est le plus souvent laissé en friches.

A l'intérieur comme à l'extérieur tout est arrangé sans goût, sans souci de l'avenir : le propriétaire semble avoir seulement cherché à faire l'indispensable au moins de frais possible, en épargnant sa peine autant que son argent.

Si l'on passe aux dépendances, l'on trouvera le plus généralement des cours mal nivelées, des fumiers épars çà et là au milieu d'instruments de travail mal appropriés à leur usage et abandonnés sans soin à toutes les intempéries ; le bétail mal conformé, mal soigné, toujours insuffisant. Pas

d'élevage. Les écuries, quand il y en a, ne sont le plus souvent que des cloaques infects.

Tout porte le cachet du désordre et du découragement.

Dans ce cadre, la famille ne présente rien de ce calme heureux dans le travail, qui se rencontre si ordinairement en France. Les mères de famille négligent le soin de leurs enfants, pour ne songer qu'à la toilette ; les difficultés journalières dans lesquelles se débat le ménage aigrissent d'ailleurs les caractères. Les hommes, en dehors des heures de travail, ne quittent guère le cabaret; les femmes cherchent l'oubli et la distraction dans la lecture de mauvais romans, conseillers de mauvaises mœurs.

La solidarité, qui n'existe pas dans le sein des familles, est encore davantage inconnue entre gens d'un même village. Chacun est sans cesse aux aguets pour prendre en faute son voisin et lui faire payer cher la moindre négligence. Le plus insignifiant service n'est obtenu qu'à prix d'or. Et par dessus tout cela, la politique ajoute encore un ferment de haine.

Les rapports entre colons et indigènes ne peuvent, on le comprend, être bien cordiaux. Le colon, malheureux, abuse volontiers de sa force et s'expose ainsi à des actes multiples de vengeance.

Le spectacle qu'offrent les champs cultivés par les colons n'est pas plus réconfortant : presque toutes les cultures sont faites sur un seul labour et sans tumure ; les clôtures sont insuffisantes ; l'irri-

gation est souvent mal faite, faute de quelques travaux d'aménagement.

On sent partout le double manque d'argent et de courage.

Si par hasard un homme se trouve posséder quelque crédit, il sera immédiatement hanté du désir d'entreprendre de vastes cultures ; non content d'ensemencer tout son terrain, il louera des propriétés voisines, avec l'espoir de se libérer d'un seul coup, grâce à une bonne récolte. Ce travail trop hàlif sera le plus souvent infructueux et le malheureux cultivateur n'aura fait, par cet effort, qu'accélérer sa ruine.

Dans ces conditions, la misérable existence du colon aboutit d'ordinaire à l'expropriation et à la misère. En l'espace de deux ans, une société financière s'est emparée, par expropriation, de 29 propriétés dans un village de 60 feux. Ailleurs, un usurier arrive à réunir ainsi dix ou douze concessions, quelquefois davantage ; parfois même, un seul prêteur se trouve ainsi posséder un village entier. Au Camp des Chênes, dans la Province d'Alger, toutes les terres se trouvent ainsi dans une seule main, les habitants ont disparu et le pays, auparavant cultivé, retombe à l'état de vaine pâture.

Au Gouvernement général d'Algérie, il est du reste reconnu qu'une nouvelle propriété doit changer au moins trois fois de détenteur, c'est-à-dire

avoir été la ruine de trois familles avant d'arriver à une certaine fixité.

Ainsi s'accroît de plus en plus le nombre des colons malheureux « qui n'ont pas réussi », ainsi la Colonie se peuple de miséreux et acquiert en France la mauvaise réputation que l'on sait ; ainsi, l'agriculture périclite, les ruines s'accumulent. Et tout cela faute d'une organisation convenable du crédit.

Car c'est bien là vraiment la seule cause du mal.

Les terres, nous le répétons, sont fertiles, les conditions climatériques sont beaucoup meilleures qu'on ne le suppose généralement, la main d'œuvre est peu coûteuse. Toutes les conditions donc se trouvent réunies pour assurer au colon intelligent et laborieux une réussite complète et rapide. L'argent seul fait défaut.

Assurément l'agriculteur algérien ne manque jamais de crédit, si l'on entend par là qu'il peut trouver à emprunter de l'argent, moyennant un bon intérêt et sous de fortes garanties. Mais si l'on veut bien considérer la pénurie des résultats que ce crédit a jusqu'ici procurés, on sera sans doute d'avis que, en réalité, l'assistance agricole n'existe pas. Il faut hardiment conclure qu'il n'y a pas en Algérie de vrai Crédit agricole, le simulacre qui en apparaît, n'étant en réalité que vaine façade pour recouvrir la plus cynique exploitation imaginable du travail par le capital. Aux usuriers de la première heure, qui, s'ils ne laissaient au colon pour

vivre que le strict nécessaire, avaient pourtant intérêt à ce qu'il vécût, ont succédé les grands établissements financiers dont la tyrannie est plus impitoyable encore. Ceux-là ont mis en coupe réglée l'agriculture algérienne ; exploitant le travail et ruinant le colon, ils étranglent sans pitié, sous le regard paterne du pouvoir, les malheureuses victimes qu'une nécessité fatale livre chaque jour à leur convoitise.

Or, aucune tentative sérieuse de colonisation n'étant possible sans crédit et le crédit lui-même ne pouvant remplir son rôle auxiliaire que s'il est approprié aux besoins de l'exploitation qui l'utilise, il faut donc trouver la formule suivant laquelle le capital pourra le plus efficacement contribuer au résultat poursuivi, tout en recevant avec une sécurité indiscutable, la juste rémunération qui lui est due.

Ce problème est-il insoluble ? Non, à notre avis, et nous allons essayer de le démontrer, en concrétant, dans un prochain chapitre, le système qui, selon nous, devrait atteindre le double but poursuivi et donner satisfaction à la fois au travailleur et au prêteur, sans empiéter sur les droits d'aucune des parties en présence. Mais auparavant, il convient de jeter un regard rapide sur les pratiques adoptées jusqu'à ce jour en Algérie vis-à-vis des colons par les établissements qui monopolisent le crédit. Nous pourrons ainsi faire apercevoir au lecteur les écueils à éviter, et lui montrer la néces-

site qui s'impose, de faire intervenir, entre le travailleur et l'épargniste, un nouvel élément pondérateur capable de fusionner leurs intérêts aujourd'hui ennemis.

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