CRÉATION DE NOUVEAUX CENTRES DE COLONISATION
Il nous reste à voir comment devra se comporter l'Assistance agricole, vis-à-vis des récents immigrés, pour établir utilement des centres nouveaux de colonisation.
Le colon nouvellement débarqué sur la terre d'Afrique, manque le plus souvent de crédit d'une façon absolue. Il ne peut, en effet, donner en garantie que la concession qu'il vient de recevoir : or, que vaut pour le créancier ce coin de terre
inculte, qu'aucun travail n'a mis encore en valeur, et sur lequel, d'ailleurs, l'Etat conserve toujours un droit menaçant de reprise ? Car la propriété donnée au nouvel arrivant n'est que conditionnelle : l'Administration peut l'enlever au colon qui remplirait mal ses engagements. Et l'on sait que cette situation précaire, qui durait autrefois cinq années, a été prolongée de moitié par le dernier décret sur la colonisation. Nul bailleur de fonds ne consentira donc à aider dans ces conditions le nouveau concessionnaire : et voilà un misérable de plus dans la Colonie !
Le Gouvernement, il est vrai, s'est ému dans ces dernières années d'une situation si regrettable et a cru trouver un moyen d'assurer au nouvel immigré le crédit indispensable. Désormais donc, lorsqu'une concession aura été retirée à un colon et remise en vente, l'Administration versera aux créanciers du premier occupant évincé, une somme équivalente à la plus-value constatée lors de la reprise. Cela n'est que juste, en effet, puisque l'accroissement de valeur de la concession n'a en définitive d'autre origine, que les prêts consentis au précédent détenteur. Mais, si le principe est bon, on devine que la difficulté sera dans l'évaluation de cette plus-value du terrain : il y a fort lieu de craindre que cette estimation, faite par les agents de l'administration intéressée, ne soit souvent très partiale. Si le créancier réclamant a l'heur de plaire au Gouvernement, il est assez
probable que le concours de ses capitaux aura fait merveille et paraîtra avoir produit sur la concession des résultats très appréciables : une large indemnité sera donc versée. Le prêteur, au contraire, qui, à l'infortune d'avoir un débiteur insolvable,joindra le malheur " d'être de l'opposition ", ne recevra de l'Administration qu'une somme insignifiante : l'emploi de l'argent prêté par lui n'aura véritablement laissé sur la concession aucune trace. Quel recours alors ce malheureux capitaliste pourra-t-il invoquer ?
Le décret du 13 sept. 1904 traite, dans son article 28, des Sociétés de colonisation. C'est déjà, il faut le reconnaître, une heureuse idée du législateur que d'avoir envisagé cette hypothèse de la colonisation en Société. Mais le décret récent fait, par malheur, à ces Sociétés une situation beaucoup trop dure : il leur impose l'obligation de peupler dans le délai de deux ans les terres concédées, en composant celte population de deux tiers de Français immigrants et d'un tiers d'Algériens, anciens colons ou naturalisés : cette distribution de terres doit d'ailleurs être faite à titre gratuit. Ainsi la Société de colonisation, qui aura mis en œuvre toute son influence pour attirer des colons en Algérie, qui aura fait à ces immigrants des avances de capitaux et leur aura donné la direction technique nécessaire, qui aura enfin assuré de toutes manières l'extension et la prospérité de l'agriculture dans la Colonie, ne pourra retirer aucun fruit per-
sonnel de ses efforts. Elle n'aura d'autre récompense que la satisfaction de l'utilité procurée au Pays. La Société ne peut même tirer profit de son entreprise en prêtant aux colons des capitaux. Il lui est en efîet interdit de redevenir jamais, à quelque titre que ce soit, propriétaire des terrains concédés. Elle ne pourra donc exproprier son débiteur insolvable. Et même, si les colons établis sur ces concessions sont évincés par mesure administrative, les terres feront retour uniquement à l'Etat et jamais à la Société.
Avec ce régime aucune organisation honnête des Sociétés de colonisation ne reste possible. Par contre les moyens d'escroquerie abondent ; il sera toujours facile, par une savante réclame, de séduire de malheureux paysans français, auxquels on fera payer très cher le droit de participer à cette distribution gratuite de terres.
Ces Sociétés pourront aussi s'inspirer avantageusement des traditions de la Société Générale Algérienne : se faire concéder les terrains, et pendant les deux ans accordés pour le peuplement, les louer aux indigènes à des prix aussi élevés que possible ; sauf à les restituer après ce délai à l'Etat, à moins que celui-ci, voulant reconnaître les louables efforts tentés par la Société, ne proroge son occupation pendant une nouvelle période de deux ans, ce qui, sans doute, n'égalerait pas les avantages accordés jadis à la C'* Générale, mais ne serait pas à dédaigner pour autant.
Mais on se demande vraiment en quoi de telles pratiques pouri-aient servir la cause de la colonisation. Et cependant, il y aurait lieu, croyons-nous, d'attendre les plus grands bienfaits de Sociétés de colonisation convenablement réglementées. N'a-t-on pas d'ailleurs déjà des exemples probants, sur le sol même de l'Algérie ? Il suffit de citer ici la création du village de Tassin (dans la province d'Oran). Ce village fut peuplé d'une colonie de montagnards de la Maurienne en Savoie ; les immigrés, curé et instituteur en tête, vinrent s'installer un jour sur le terrain nu : ils campèrent d'abord sous de simples tentes. Mais les montagnards sont gens de ressource : habitués durant les longs hivers à se voir séparés du reste des hommes par des remparts de neige, ils savent se suffire à euxmêmes ; chacun d'eux, en outre de son métier d'agriculteur, possède les éléments de quelqu'autre profession : l'un est maçon, l'autre menuisier, etc. Les immigrés n'eurent donc qu'à unir et à coordonner leurs efforts pour faire surgir de terre, en très peu de temps, un village tout entier. Comme la plus grande union régnait entre eux, chacun se consacrait volontiers sans réserves à l'utilité commune. En trois ans, tout le monde était installé dans des habitations spacieuses et saines, les cultures diverses prospéraient déjà autour du village, on continuait les défrichements, cheptel et matériel agricole étaient presque au complet. Ainsi, grâce à l'esprit d'union, et malgré la pénurie des
ressources initiales, l'entreprise avait promptement et pleinement réussi.
Ce qui importe avant tout, en une œuvre semblable, c'est donc d'assurer l'unité de direction des efforts et la coordination de toutes les bonnes volontés. Mais comment espérer cette union entre les clients des Sociétés de colonisation, arrivés isolément dans la Colonie, et jaloux par-dessus tout de garder leur indépendance ?
L'Assistanceagricole.au contraire, maintiendrait facilement entre ces coobligés la solidarité indispensable ; elle réunirait d'ailleurs toutes les conditions de savoir et d'expérience propres à assurer la réussite de l'entreprise. Voici quelle devrait être, semble-t-il, la façon d'opérer :
La Société, ayant exploré les terres domaniales les plus rapprochées d'un centre, où s'exerce déjà son action, choisirait d'abord la portion de terrain à coloniser. Elle s'entendrait ensuite avec l'Etat pour l'étude des travaux préparatoires nécessaires : (canaux de dessèchement, adduction d'eaux lointaines, voies d'accès, etc.) Ces travaux, mis en adjudication, seraient exécutés aux frais du Trésor, avant que la Société ne prît possession des terres; d'ailleurs l'Etat ne ferait qu'avancer les fonds et serait remboursé plus tard par la vente du territoire, mais seulement par annuités et après la mise en valeur totale des domaines nouveaux.
Sitôt les travaux terminés, la Société installe une ferme d'essai, afin d'étudier les cultures con-
venables à ce sol nouveau, de rechercher les améliorations possibles, de préparer en un mot la tâche des futurs colons.
Ces études terminées, on procédera au peuplement des nouveaux territoires, en y plaçant de préférence des colons déjà anciens, au courant de la pratique du pays et bien acclimatés. Tous devront autant que possible être munis du diplôme de moniteur, délivré dans les fermes de la Société, etchacun sera tenu de fournir un capital minimum de 5.000 fr.
Ces colons, en outre, devront être Français immigrés, ou (pour 1/3) fils de colons algériens.
Nous allons établir, pour nos lecteurs, afin de bien leur faire saisir le système de colonisation adopté par la Société d'Assistance Agricole, un état complet, avec chiffres en regard, des travaux à effectuer le plus généralement pour la colonisation des nouveaux centres, en indiquant la dépense nécessitée par ces travaux et sa répartition au fur et à mesure de leur progression. La période de colonisation de tout nouveau centre doit se diviser, selon nous, en deux parties distinctes : 1° une phase de création, comprenant la construction, l'outillage et le défrichement des terres. Pendant cette période, qui dure trois ans, si chaque famille est déjà en possession de sa maison, la propriété de tout le territoire reste indivise entre les colons et le contrat de propriété est résiliable par la Société, faute de collaboration active et
personnelle du colon à la mise en valeur de la propriété commune; 2°les trois ans révolus, les lots de propriété individuels sont composés et équitablement répartis entre tous les colons, avec partage proportionnel des charges. La propriété devient alors incommutable entre les mains du colon à laquelle elle a été attribuée.
Supposons que l'Administration algérienne concède à la Société douze cents hectares de terres à coloniser,en dehors des terrains à bâtir des villages. Elle a, au préalable, construit les voies d'accès, les conduites d'eau lointaines etédifiéles bâtiments communaux.
Ce territoire comprend un tiers de terre cultivable de suite et le reste est à défricher. La Société y attire aussitôt 40 familles de nouveaux colons. En échange d'une somme de 5.000 fr. immédiatement versée, chacun reçoit un titre provisoire de propriété à réaliser au bout de trois ans sur le nouveau territoireconcédé, et se met aussitôt à l'œuvre.
Le Budget général des dépenses, pour la mise en valeur du territoire est ainsi arrêté :
1° Construction de 40 maisons d'habitation, dont une pour cliaque famille, disposition arrêtée autant que possible d'après les convenances personnelles ; à 6.000 fr. l'une . . 240.000 fr.
2» Construction de 40 bâtiments d'exploitation à 4.000 l'un 160.000 fr.
A Reporter 400.000 fr.
Report. 400.000 fr.
3» Achat d'outillage agricole pour chaque colon, comprenant les instruments d'un usage indivis ; 4.000 fr. par colon 160.000 fr.
i" Achat de bétail, animaux de trait et de route, à raison de une tête de gros bétail par hectare, dépense moyenne pour chaque colon: 4.000 fr 160.000 fr.
5« Frais de débroussaillement, défrichement, nivellement, drainage, irrigation de 800 hectares, chemins d'exploitation : à raison de 350 fr. par hectare 280.000 fr,
6" Prix des terrains dû à l'Etat : 200 fr. par hectare 240.000 tr.
7" Achat de grains, semences, fourrages etc. : pour chaque colon : 1.500 fr 60.000 fr.
Total. . . 1.300.000 fr.
Nous devons faire remarquer que les chiffres que nous posons ici n'ont rien de fantaisiste et répondent à la dépense nécessaire dans la plus grande généralité des cas. La somme portée pour les défrichements est celle qui se paye en général à la tâche dans des terres difficiles et où les brous sailles et rochers abondent. Nous ne ferons pas entrer en ligne de compte, sauf pour les économies à réaliser sur la construction, les matières extraites parle défrichement, bien que dans certaines situations leur valeur vénale soit importante.
Nous porterons donc au budget de dépense de la l'^ année :
1" Dépenses de création :
Construction de 40 maisons à 6 000 fr. l'une. 240.000 fr.
Construction d'un tiers des bâtiments d'exploitation correspondant aux 400 hectares cultivables de suite 53.333 fr.
Achat d'un tiers de l'outillage total 53.333 fr.
Achat d'un tiers de cheptel animaux 53.333 fr.
Achatd'un tiers provisionsgrains et fourrages. 20.000 fr.
Moitié du travail de défrichement total . . . 140.00Qfr.