‹ L'Assistance aux Aveugles en BohemeChapitre 6 sur 6 · ASILE FRANÇOIS-JOSEPH · texte numérisé non relu

ASILE FRANÇOIS-JOSEPH

L’Asile des Aveugles adultes incapables de subvenir à leurs besoins par leurs ressources personnelles ou par leur travail est situé à Smichow, dans une des parties les plus élevées et les plus saines des faubourgs de Prague.

Il a été fondé, le 2 février 1893, par la Caisse d’Epargne de la Bohême à l’occasion du jubilé de l’Empereur François- Joseph.

Le bâtiment principal , composé de deux ailes identiquement semblables, l’une réservée aux hommes, l’autre aux femmes est construit au milieu d’un grand jardin dans les conditions d’hygiène les meilleures.

Le capital fixe de l’établissement est de t . 5 1 2 . /j 3 2 couronnes. La Caisse d’Epargne supplée à l’insullisance de revenu.

Au 3i décembre 1906, le nombre des hospitalisés était de 12 1, il était de 124 à fin décembre 1907 : 59 hommes et 65 femmes.

Les recettes en 1907 s’élevèrent à 78.540 couronnes et les dépenses à 77.532.

Il y avait, lors de ma visite, 56 hommes dont 4 pensionnaires payant 2 couronnes par jour, et 64 femmes.

Les constructions, soigneusement entretenues, sont et seront de longues années encore à l’état de neuf.

Les dortoirs sont très grands et très aérés . A chaque lit de fer est placé un porte-manteau à plusieurs branches pour le linge et les vêtements. Chaque Aveugle dispose d’une armoire fermant à clef. Les lavabos très confortablement installés sont à eau chaude et à eau froide.

Les réfectoires, parquetés en sapin, et chaque jour lavés, sont meublés de tables recouvertes de zinc où huit personnes peuvent s’asseoir à l’aise.

La cuisine, très claire et très haute, est admirablement tenue par des femmes .

Dans les couloirs sont disposés des crachoirs, dont les Aveugles se servent ! — et de corbeilles pour les papiers, — dont ils se servent également, ce qui m’a légèrement surpris.

Le chauffage, égal partout, est central, à vapeur d’eau et distribué par les radiateurs placés jusque dans les couloirs et les escaliers. Les croisées sont à double fenêtre, comme dans la plupart des maisons pragoises. Des mains-courantes en fer peint, appliquées au long des escaliers et les corridors, assurent la propreté des murailles; mais ont, je crois, le désavantage de donner à l’Aveugle moins de confiance en luimême et de rendre sa marche au dehors plus hésitante.

La chapelle est à cheval sur les deux ailes du bâtiment, de façon à ce que les hommes et les femmes y entrent parallèlement par deux portes s’ouvrant sur leurs quartiers respectifs.

Les hommes disposent d’un fumoir, où cinq d’entre eux

savouraient consciencieusement et silencieusement leur pipe de porcelaine, à côté des crachoirs hygiéniques placés à leur portée sur les tables .

Une salle de jeux, ou plutôt de musique, contient un orgue mécanique, un piano à queue, un harmonium, un piano droit, tenu à notre entrée par un Aveugle épileptique qui jouait fort bien.

Au milieu de la pièce un tailleur, Aveugle bien entendu, coupe et coud avec une sûreté et une vitesse surprenantes . Il rogne, gratte la poussière des doublures avec un canif — ce n’est pas dans le neuf qu’il opère — et pas un brin de fil, un lambeau d’étoffe ne traîne autour de lui. Tous les déchets sont jetés dans la corbeille destinée à les recevoir.

Le cas n’est pas rare. Nous avons aux Quinze-Vingts un menuisier aussi habile. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas d’Aveugles de naissance.

J’ai vu encore une salle de conversation et de lecture meublée de tables, de sièges et d’un piano à queue. Hommes et femmes s’y rencontrent et y causent sous les yeux d’une surveillante.

Il n’y a pas d’âge d’admission . On choisit cependant les indigents les plus vieux. Les hommes, proprement tenus, n’ont pas d’uniforme. Les femmes sont vêtues de robes de toile très seyantes à petites rayures blanches et bleues.

Les pensionnaires, qui peuvent et veulent s’employer au lavage et à divers travaux ménagers, reçoivent du tabac et de la bière à titre de gratification.

Les pensionnaires ont l’apparence de la santé ; mais ils ne m’ont pas semblé, à l’exception de quelques femmes, avoir celle de la bonne humeur . Gela tient-il au caractère de leur race ? Peut-être. Je l’attribuerais plutôt au système d’hospitalisation auquel ils sont soumis. Ils ne manquent de rien, matériellement; mais ils ne jouissent ni de leur liberté ni de la vie familiale. Leur nourriture est bonne; mais elle doit convenir à tous les goûts et à tous les appétits. S’ils ont

quelque part femme, enfants ou parents aimés, ils ne peuvent entretenir avec eux que de rares correspondances. Pourquoi aussi ont -ils perdu la vue ? Il y a là des hommes et des femmes de quarante ans à peine, dans la force de l’àge, condamnés, sans que leur volonté y soit pour rien, à un célibat perpétue] .Voilà qui est véritablement et vilainement archaïque, Voilà qui rappelle le couvent et les vœux contre nature abolis chez nous par la Révolution et que l’on semble vouloir rétablir pour les malheureux Aveugles. Le genre d’hospitalisation des Quinze-Vingts cause l’admiration de tous les étrangers à qui l’on en parle. Tous voudraient que des Institutions semblables fussent établies dans leur pays et il est vraiment incroyable que des législateurs républicains, des humanitaires dont la sincérité n’est pas douteuse, méconnaissent les incontestables bienfaits de cette hospitalisation familiale et en réclament l’abolition au nom de l’égalité. Egalité dans la misère ; car, alors même qu’on enlèverait aux Quinze-Vingts, contre tout droit et toute justice, leur patrimoine tant de fois séculaire, pour le répartir entre les So.ooo Aveugles indigents de France, je ne sais trop s’il suffirait aux frais de distribution.

M. le Député Jeannexey, dans son rapport sur le budget du Ministère de l’Intérieur s’exprime ainsi :

«Certes nous ne méconnaissons pas les bienfaits de l’hospitalisation ainsi pratiquée et nous avons constaté nous-même, lors de notre visite de l’Etablissement qu’elle allège sensiblement, pour les malheureux qui sont là, le poids de leur infirmité. Mais nous ne pouvons manquer de constater, avec nos prédécesseurs, que l’assistance aux Aveugles ainsi comprise est d’un véritable archaïsme. Nous n’allons pas jusqu’à dire, avec notre distingué collègue M. Clementel, qu’elle est «une institution du moyen-âge oubliée dans Paris» mais il est sûr qu’elle n’est point une institution digne de notre temps . »

C’est notre temps qui n’est pas digne d’elle.

On demande Eabolition des Quinze-Vingts depuis tantôt

deux siècles, j’espère qu'on la demandera pendant des siècles encore. J’ose même espérer que, finissant par se rendre à la raison, les philanthropes officiels généraliseront à tous les asiles de pauvres gens, à qui l'on n’eut jamais à reprocher que leur pauvreté, l’hospitalisation archaïque qui se pratique aux Quinze- Yingts. Tout ce qui est archaïque n’est pas fatalement mauvais, il est archaïque de manger, de boire, de dormir, de vivre.

Au Congrès de l’Exposition de 1878, M. Lavanchy-Clark organisateur de ce Congrès donna lecture d’une lettre écrite par un Aveugle, M. Ducy:

« Il n’est malheureusement que trop vrai, que souvent un certain nombre d’honnêtes artisans perdent la vue, soit par maladie, soit par les inconvénients de leur profession.

« Que font alors ces pauvres ouvriers pour se nourrir, eux et leurs familles éplorées P Ils vont, avec des larmes dans la voix, tendre une timide main à la compassion publique, mendicité qui affecte péniblement celui qui donne et humilie celui qui reçoit, car beaucoup de ces malheureux travailleurs ont conservé leur fierté et leur dignité d’homme.

((Pour mettre fin à ces scènes journalières et toujours déchirantes que faut-il donc? Élever des maisons semblables à la maison des Quinze-Yingts de Paris, où ils seront libres, libres comme chez eux.

u Une seule maison des Quinze-Yingts pour la nation ne pourra jamais suffire à tant d’infortunes.»

La statistique générale dressée par le Docteur Trousseau dans sa magistrale Étude sur la Cécité en France, publiée en 1902, et portant sur 3.763 Aveugles indique 760 enfants, 2.554 adultes et 449 vieillards. La plupart des Aveugles peuvent donc se trouver dans le cas cité par M. Ducy. Cet employé, cet ouvrier, cet artiste tombé, tout à coup, dans la plus affreuse détresse comment lui viendra-t-on en aide? Par des secours à domicile? Il faudra lui donner de quoi le faire vivre et faire vivre ceux des siens incapables de se suffire à

eux-mêmes. L'hospitalisera-t-on dans un Asile de mendicité, avec dortoir et réfectoire communs? Il faudra le séparer de sa femme, de ses enfants, de tout ce qu’il aime. Sa déchéance d'homme et de père de famille sera complète et bien faite pour le pousser au désespoir. On abrégera ses jours. Et de quel droit? a Pour être justes, les lois de la société ne doivent jamais aller contre celles de la nature. » Aux Quinze-Vingts, ou dans tout autre établissement similaire, il pourra ressentir encore la joie de vivre.

Il suffit d’interroger nos pensionnaires, de rester quelques jours parmi eux pour s'en convaincre. Le grand malheur est qu’on juge toutes ces choses de loin, sans voir ni entendre les intéressés, et qu’on soumet a un plan uniforme, rectiligne tous les établissements de prétendue assistance: hôpitaux, asiles, dépôts ou prisons.

Les Quinze-Vingts et leur Clinique ophtalmologique sont, heureusement, au-dessus de toute atteinte. Leur patrimoine a une destination précise dont nul n’a le droit de le détourner.

Le Conseil supérieur de l’Assistance publique, dans sa séance du 19 décembre 1907, a déclaré «qu’il y avait lieu de supprimer l’hospitalisation spéciale des Quinze-Vingts, dans la mesure compatible avec le maintien du principe de l’Institution )).

Or, le principe de l’Institution est cette hospitalisation spéciale — cette hospitalisation familiale — qu’il faut non pas abolir, mais généraliser.

Ernest VAUGHAN.

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