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INSTITUT KLAR POUR LES AVEUGLES

De l’Ecole primaire — trop primaire — qu’est en réalité l’Institut Privé de « Loretta Platz » les enfants vont à l’Institut Klar où, tout en parachevant leur instruction, ils apprennent des métiers manuels qui devront les mettre à même de gagner tout ou partie de leur subsistance.

L’Institut Klar, admirablement dirigé par M. Emile Wagner ne laisse pas grand chose à désirer sous le rapport de l’installation. On y entre de i4 à 16 ans et l’on en sort une fois l’apprentissage terminé. Certains Aveugles sont gardés jusqu’à 3o et 35 ans. On y apprend la vannerie, la brosserie, le nattage, le tricotage et le crochet. Plusieurs jeunes filles font le tricot sur métier mécanique ; mais, de l’aveu même des professeurs, il serait préférable qu’elles le fissent à la main, car, sorties de la maison, elles n’auront pas de machine à leur disposition .

Les objets fabriqués sont parfaits. L’établissement les vend au tarif des clairvoyants, aussi laissent-ils chaque année à peine une maigre somme de 5 à 6.000 couronnes à répartir, mois par mois, entre la centaine de travailleurs ayant coopéré à la production.

Les ouvriers sortis de l’Institut ne sont pas abandonnés. On leur procure de l’ouvrage et on leur vend les matières premières au prix coûtant ; mais aucun n’est capable de rivaliser avec les voyants et il leur faut, pour vivre, d’autres ressources que leur salaire.

L’établissement possède une imprimerie comprenant une machine à stéréotyper avec laquelle on trace le caractère Braille sur une mince feuille métallique, et une presse à

levier pour l’impression en relief de ces caractères sur le papier.

Une imprimerie de mon système, coûtant moins cher, rendrait plus de services. Le Directeur Emile Wagner avait bien vu mes presses à l’Exposition de Hambourg ; mais, préoccupé qu’il était de la création d’une Commission de Statistique internationale, il ne les avait pas, m’a-t-il dit, examinées avec assez d’attention.

Les ateliers actuels sont vastes et suffisamment aérés. On est en train d’en installer d’autres qui seront magnifiques, dans un bâtiment, pris sur les jardins de l’Institut et faisant comme celui-ci bordure à une large voie. La façade du nouvel édifice est très ornée ; mais les dispositions intérieures n’en souffrent pas. Il comprend, outre les ateliers et les magasins, l’appartement du Directeur, une belle chapelle, une luxueuse salle des fêtes et une grande piscine. La salle des fêtes sera louée aux particuliers ou aux sociétés qui voudront y organiser des bals, des concerts ou des représentations théâtrales. La piscine sera, elle aussi, ouverte au public payant. Cet accroissement fort légitime des revenus de l’Institut lui permettra d’étendre son action bienfaisante à un plus grand nombre d’infortunes .

Les cuisines sont tenues par des femmes avec une propreté méticuleuse. La nourriture cuite au charbon, comme aux Quinze-Vingls, est appétissante. Tout le monde d’ailleurs se porte à merveille : il est vrai que, pour être admis, il faut produire un certificat de médecin constatant que l’on n’est atteint d’aucune affection organique sérieuse. Les chambres et dortoirs sont largement éclairés et aérés. Les lavabos distribuent eau chaude et eau froide. En un mot, rien n’est épargné pour donner aux pensionnaires le confort désirable .

La bibliothèque n’est pas nombreuse. On n’a pas grand temps de lire, il est vrai. Elle comprend 773 volumes en tchèque et en allemand, écrits en Braille par les dames

charitables — en exemplaire unique par conséquent — et, cela est inévitable, d’une correction de texte douteuse. Le service que rendent les dames typhlophiles, en Bohême comme en France, n’est pas proportionné au mal qu’elles se donnent. Ici encore, mes presses portatives trouveraient leur emploi. Je me fais un peu de réclame et j’en demande humblement pardon; mais sans contrition bien sincère. Depuis quatre ans je montre mes appareils et en démontre le système à tous ceux qui se donnent la peine de venir les voir. J’ai fait à leur sujet une conférence de deux heures à l’association Valentin Hauy. On me dira que le temps ne fait rien à Faffaire ; mais ce qui est certain c’est que pas une objection sérieuse n’a été soulevée, que tout le monde s’est déclaré satisfait et.... que je n’en suis pas plus avancé. Peut-être certains, me jugent-ils trop nouveau venu dans le bataillon typhlophilique. Les vétérans admettent malaisément qu’une rvecrue trouve de prime saut une chose toute simple à laquelle ils n’ont pas songé. Il leur faudra bien tout de même se faire une raison et se résigner à accepter ma modeste contribution.

Indépendammemt de l’apprentissage professionnel on donne aux élèves des leçons de lecture et d’écriture en Braille dont la plupart ont encore grand besoin à leur sortie de l’Institut Privé, On leur enseigne la géographie et, pour rendre leur éducation pratique et leur former le style, on les exerce à la correspondance de commerce et de famille .

La dactylographie, essayée à un certain moment, a été abandonnée .

La musique instrumentale, le chant et la gymnastique complètent le programme.

Le personnel enseignant se compose d’un professeur de littérature, aveugle ; d’une institutrice aveugle ; de deux professeurs de musique dont un voyant ; d’un professeur de chant voyant ; de deux institutrices voyantes pour les divers travaux de femme ; de trois maîtres-brossiers, vanniers,

nattiers voyants et d’un aumônier qui donne l’instruction religieuse et dit la messe tous les jours.

Le Directeur, M. Émile Wagner, est intelligemment secondé par Mme Mila Golstein, dont je ne sais pas au juste le titre, mais qui est à l’Institut Klar, ce qu’est aux Quinze- Yingts notre Surveillante générale.

On ne compte donc que trois instituteurs aveugles sur douze. La proportion est suffisante. Qu’il y ait eu, qu’il y ait encore des professeurs aveugles excellents : Braille, par exemple et des contemporains que je ne nomme pas par égard pour leur modestie et aussi pour ne pas avoir l’air de jeter le discrédit sur les autres, cela n’est pas douteux. Mais, sans aller aussi loin que certains pédagogues qui posent en principe que le professeur aveugle le plus capable sera toujours inférieur au professeur voyant le plus médiocre, je pense qu’à intelligence et capacités égales le professeur voyant est préférable au professeur aveugle.

Je sais les raisons fournies pour et contre. Le maître aveugle saura mieux se faire comprendre de ses jeunes congénères ; sa terminologie sera naturellement expurgée des locutions incompréhensibles pour qui ne voit pas ; mais le maître voyant, s’il a le feu sacré, s’il a conscience de ce que sa tâche a de généreux et de délicat, s’assimilera vite cette terminologie spéciale et, par la vue, par la lecture directe, par la facilité plus grande d’avoir accès partout, se tiendra mieux au courant des progrès incessamment réalisés dans les sciences, les lettres et les arts que ne le fera jamais le professeur aveugle le plus intelligent. Une chose incontestable, c’est que la surveillance ne peut-être exercée que par des clairvoyants.

J’ai dit que les ouvriers sortis de l’Institut Klar ne parvenaient à gagner leur vie que partiellement . Ils n’ont, sous ce rapport, rien à envier aux Aveugles français. Gela tient à la mauvaise organisation du travail.

Il est des travaux que l’Aveugle peut exécuter aussi bien,

parfois mieux que le clairvoyant : ceux où le tact a plus de part que la vue. Il faut le spécialiser dans ces travaux là. La devise : « Tout pour l’Aveugle et par l’Aveugle ') est néfaste. Le bon atelier de travail en commun, à créer, est l’atelier mixte où, pour le même objet, les parties pouvant être faites à égalité seront réservées aux Aveugles et les autres confiées aux clairvoyants .

L’Aveugle ne doit ni aller chercher son travail ni le reporter. Le transport des produits est un des facteurs de leur prix de revient. Or, l’Aveugle, outre qu’il va moins vite que le clairvoyant, est accompagné par un guide qu’il paie.

Si l’on entreprend une industrie, il faut faire tout ce qui la concerne. Le client ne consentira jamais à vous donner ce qui vous convient et à garder le reste pour d’autres. Dans le rempaillage et le cannage des chaises, par exemple, les Aveugles feront excellemment le travail neuf, mais seront de déplorables réparateurs, incapables de réassortir les qouleurs et les dessins et de juger rapidement de la réparation à exécuter. Dans la matelasserie. dans la brosserie, dans la vannerie, dans tous les métiers, en un mot, il en est à peu près de même.

La division du travail est de règle chez les producteurs voyants qui, de plus en plus se spécialisent, et n’obtiennent des gains suffisants qu’à cette condition. Je ne vois pas pourquoi les Aveugles, soumis aux mêmes lois, n’obtiendraient pas les mêmes avantages.

Aux ateliers de Marseille tout le monde, comptable compris, le Directeur excepté, est Aveugle. La conséquence de cette absurdité est que le gain de chacun est dérisoire.

L’Institut Klar a été fondé en i832, par Aloïs Klar qui avait puissamment aidé à la création de l’Institut Privé dont il eut la Direction un instant, mais qu’il abandonna, se trouvant impuissant à lui donner l’impulsion nécessaire. L’établissement, si prospère aujourd’hui, eut les débuts les plus modestes. Le capital initial, fourni en grande partie par Aloïs

Klar, qui consacrait à son œuvre humanitaire, non seulement son activité et son vaste savoir, mais aussi toutes ses ressources, fut de i5.3o3 florins. Le local était loué. Le personnel se composait d’un professeur et d’une femme de service. Il n’y eut d’abord que cinq élèves garçons. En 1842 ce nombre avait quintuplé, il était de i5 garçons et de io filles. Les dotations et les dons des particuliers affluèrent grâce à l’inlassable activité du fondateur. En 1908 le capital est de 1.668.571 couronnes et de 94 fondations de bourses, de 900 couronnes chacune. C’est ce que coûte l’entretien d’un élève. Le nombre des élèves était, lors de ma visite, de 38 garçons et de 45 filles.

Les statuts recommandent de donner aux pensionnaires bonne nourriture, bon logis, vêtements appropriés aux saisons, assistance médicale, instruction religieuse. L’instruction musicale, donnée aux quelques sujets les mieux doués seulement, est surtout destinée à « rehausser l’éclat de la messe ».

Les élèves sont recrutés d’abord parmi les indigents de la Bohême et, s’il y a des bourses vacantes, parmi ceux des autres provinces autrichiennes .

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