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DANGER MORAL

Nous avons constaté dans le chapitre précédent l'existence matérielle du chômage et son étendue, 1l nous faut voir maintenant quelles conséquences engendre ce mal, au point de vue matériel et surtout au point de vue moral, que l’on néglige trop souvent.

Le chômage n’est pas seulement un désordre au point de vue économique ; il ne se borne pas à faire courir de sérieux dangers à la famille ouvrière dans son intégrité, dans sa vie physique ; cette crise néfaste est encore un désordre moral qui expose à de rudes épreuves la dignité du travailleur, l’honneur de son foyer et son honnêteté même. Une union si étroite relie chez l’homme les phénomènes psychiques et les phénomènes physiologiques, que l'épreuve qui atteint l’une de ces deux régions de son être, se fait sentir d’une façon presque inévitable dans l’autre par contre-coup. La répereussion sera d’autant plus intense que les ressources individuelles seront moins considérables, les conséquences du mal seront d'autant plus terribles que l'organisme physique et le complexus moral auront été moins fortifiés contre de pareilles attaques.

‘ L’être véritablement fort est, vis-à-vis des faits extérieurs dans un état « d’éjectivité » ,pour se servir de la frappante expression de M. Tarde ; l’homme faible est,au contraire,dans un état de « réceptivité ». L'un cherche à conduire les faits, l’autre se borne à les subir ; le premier réagit contre les maux tou- Jours et les domine souvent, le second se laisse terrasser el ne peut être délivré que par des inlerventions extérieures assez puissantes pour vaincre l’état passif de l'individu et les forces agissantes du mal.

L'état d’éjectivité étant supérieur à l’état de réceptivité, tout ce qui tendra à ‘produire ou à améliorer le premier au détriment du second, devra donc être considéré comme utile au point de vue individuel et social, tout ce qui tendrait à entraver son action, comme auisible.

Un des meilleurs moyens pour obtenir le résultat désiré est assurément d’exercer toutes les énergies humaines à une activité continuelle, appropriée au but qu’elle doit atteindre, et à la nature de sa personnalité agissante. Si, dans une situation économique normale, l’homme pour consommer a besoin de travailler, cette nécessité objective du travailne fait que correspondre à une exigence subjective de sa nature, qui a besoin également d'activité et de travail. Un cheval que l’on tiendrait indéfiniment emprisonné dans son écurie ne tarderait pas à perdre ses qualités maîtresses, sa beauté particulière, il lui faut un labeur régulier, pénible même parfois, pour conserver et développer les facultés que la nature lui a départies. Il n’en est pas autrement de l'homme, le travail, l'effort, lui sont nécessaires pour

donner à son être toute sa puissance, toute sa beauté, et s’il n’obéit pas à cette loi de son être, il déchoit.

Le travail est donc dans l’ordre; le non-travail est un désordre, — En vertu de la solidarité qui unit toutes nos facultés, le désordre qui se manifeste d’un côté ne tarde pas à gagner tout notre être si une puissante réaction ne vient lutter contre le mal envahisseur. Quand une partie du corps est malade ou blessée, la santé générale s’en ressent. De même, dans une autre sphère, le désordre économique ne tarde pas à engendrer le désordre moral, l’inactivité physique produit l’atonie intellectuelle et morale, l’engourdissement de toutes les facultés ; or, ces conditions sont extrêmement favorables au développement de l’état de réceptivité que nous venons de décrire. La partie est solidaire du tout,si le trouble est apporté dans l'une des sphères essentielles de l’activité humaine, toute l’économie de son être en est faussée. Le chômage cause cette perturbation localisée, mais essentielle, aussi apporte-t-il les plus graves désordres chez l'homme qui en est atteint.

Descendant du domaine de l’abstraction dans celui des faits, déterminons donc la nature et les eftets de ces désordres occasionnés par le manque de travail.

Examinons un instant l’ouvrier sans ouvrage, voyons ce qu'il fait, les milieux qu'il fréquente, et les habitudes qu'il contracte.

Le chômeur n’a d'autre occupation que de chercher de l'ouvrage ou de se réunir, le plus souvent au ca-

baret,avecceux qui, comme lui, sontsans ouvrage (1). Après avoir passé loute sa journée en recherches infructueuses de travail, le chômeur lassé de ses fastidieuses démarches, découragé souvent, parfois profondément aigri par {ous ses insuccès, a besoin de détente, de repos et de distraction. Ce n’est pas malheureusement chez lui qu’il cherchera ce délassement ; tant qu'il lui restera de l’argent, il ira le plus souvent au cabaret. Là il retrouvera des camarades avec lesquelles il causera, là il prendra un peu de cet alcool qui, le surexcitant et l’étourdissant, lui fera oublier sa fatigue et ses ennuis. La boisson ne fera pas seulement du tort à ce malheureux en épuisant les dernières ressources qu'il avait pour vivre, mais surtout en contribuant à affaiblir le ressort moral dont il a tant besoin dans cette crise dangereuse. Il est exposé à la contagion de tant de mauvais exemples, à la sollicitation de penchants si néfastes qu'il doit être obligé de faire appel à toutes les ressources de son énergie pour rester, lorsque l’inaction se prolonge, un honnète ouvrier.

Quand on connaît, comment est composé généralement le milieu des gens qui ne travaillent pas, on peut facilement comprendre combien ce voisinage peut être dangereux pour l’ouvrier désœuvré. En

À. Il est absolument regrettable que l’ouvrier n'utilise pas ees loisirs forcés à cultiver son intelligence par l'étude, mais en fait on peut dire qu'il n’en est jamais ainsi, à quelques rares exceptions près. C’est d'autant plus fâcheux que ce serait là un excellentremède contre les conséquences morales néfastes du chômage que nous allons avoir à signaler, L'ouvrier éviterait de désastreuses chutes et augmenterait consisidérablement sa valeur intrinsèque,

admettant même que le chômeur ait assez de volonté pour ne pas aller le trouver au cabaret, 1l sera amené presque inévitablement à le rencontrer au dehors (1). Nous indiquerons plus loin combien sont nombreux les mendiants professionnels qui forment le fond de cette société inoccupée, et à quel point ce genre de vie peut attirer l’ouvrier sans ouvrage; mais n’anticipons pas. À côté de ces pauvres volontaires, souveut plus faibles que vraiment coupables, il y à d’autres éléments infiniment plus dangereux avec lesquels ils demeurent confondus ; &’est la population criminelle ou quasi-criminelle.

Il existe dans toutes nos grandes agglomérations urbaines une foule d'individus, pour la plupart de mœurs inavouables. parmi lesquels se recrutent les professionnels du vol et de l’assassinat. Ils épient les bons « coups » à faire et en préparent l’exéculion. Quand ils ont besoin d’aïde pour réaliser leurs projets, ils cherchent autour d’eux, parmi les gens sans travail et sans pain. Lorsqu'ils ont trouvé l’homme qui leur faut, ils lui font les propositions les plus alléchantes, faisant miroiter aux yeux de ce pauvre affamé tout le bénéfice qu'il pourra recueillir d’une pareille expédition (1).

1. « La misère, dit Maxime du Camp en parlant d’une catégorie plus malheureuse encore, la misère qui, dans la crainte d’être reconnue, fuit les maisons habitées, coudoie l’indigence qu'on chasse parce qu’elle ne peut pas payer son gîte. » La charité privée à Paris, Paris, 1896, p. 489.

1. Ces offres sont beaucoup plus fréquentes qu’on ne le pourrait supposer, nous en connaissons nous-même personnellement, sans avoir fait d'enquête spéciale, plusieurs exemples des plus caractérisés.

C'est une bien grande tentation pour le miséreux, d'accepter de pareilles offres. Il suffirait de faire, pendant quelques instants, le guet dans la rue, ou de tenir une échelle, pour avoir son pain assuré pour plusieurs jours, où plusieurs semaines. Ces propositions lui sont souvent faites par des gens qu'il fréquente depuis qu'il est sans travail, et il se laisse beaucoup plus facilement circonvenir par eux que par des persounes qu’il ne connaîtrail pas. En outre, 1l faut tenir compte de ce que, comme le faisait très justement remarquer Louis Blanc, le vice a, comme la vertu, sa contagion et son point d'honneur. Beaucoup n’osent refuser des services de ce genre dans la crainte de paraître meilleurs ou moins pervertis que les autres.

Il est nécessaire aussi de ne pas oublier l’état de dépression physique et intellectuelle, cet état de réceptivité dans lequel se trouve un homme anémié par de longues privations, et habitué peut-être déjà à la mendicité. Plus la misère s’est prolongée, plus cette décadence de la dignité humaine est profonde. Le sens moral finit par se dévier et se pervertir, les choses les plus monstrueuses finissent par sembler tout naturelles. L'action corruptrice de la misère, jointe à l’influence néfaste du milieu, finit par avoir raison des meilleures natures (1). Elle les pervertit et ne les livre que trop souvent à la mendicité professionnelle et à la criminalité; une fois quon est habitué à ce genre de vie, on s’y soustrairait bien difficilement.

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