Les ligots sont tous utilisés par la ville
Ce sont donc les mêmes reproches que l’on peut adresser à l’une et à l’autre œuvre de la ville de Paris : la vie y est trop facile, on n’y prépare pas assez les hospitalisés à l'existence qu'ils auront à soutenir quand ils sortiront du refuge. Le but de l'œuvre est d'empêcher ces pauvres malheureux de souffrir, évidemment c'est une pensée humanitaire fort louable et généreuse ; mais ils ont besoin d'autre chose que d’un adoucissement passager à leur misère. Les œuvres de la ville de Paris se contentent du côté négatif de leur tâche, la préservation du mal; elles négligent le devoir essentiel de formation et ne cherchent pas à développer chez tous lactivité physique et l’habileté professionnelle.
Par contre, en ce qui concerne l’agencement matériel des bâtiments, la tenue des locaux, l'hygiène, enfin, beaucoup d'œuvres privées d’assistance par le travail pourraient trouver dans le refuge municipal de bons modèles à suivre. Il est vrai qu’elles ne disposent pas des mêmes ressources. Cependant il faudrait qu’elles fussent persuadées que la bonne tenue, la propreté méticuleuse, l'hygiène, sont des facteurs essentiels de salubrité morale aussi bien que physique, et qu’on ne saurait les négliger sans
risquer d'aboutir à un échec.
SECTIONII
La colonie agricole de La Chalmelle
L'assistance par le travail s’est adressée Jusqu'ici surtout aux populations résidant dans les villes, en
leur offrant comme assistance un travail industriel. Une connaissance plus approfondie des milieux miséreux et une plus. grande expérience dans les modes d'application des secours, ont abouti à l’organisation d’une nouvelle forme d’assistance par le travail. ,
Si un grand nombre des malheureux de nos cités sont originaires des centres urbains eux-mêmes, le chiffre de ceux qui viennent du dehors, et de la campagne surtout, le dépasse encore de beaucoup. Ce sont des artisans qui espèrent trouver dans l'exercice de leur profession en ville des salaires plus élevés, en même temps que de plus nombreuses distractions ; ce sont de braves campagnards ne possédant guère que leur force et leur vigoureuse santé qui émigrent, persuadés qu'ils pourront trouver un emploi plus remunérateur. Ils ignorent qu'à mesure que le centre grandit le chômage devient plus fréquent, l'isolement social plus complet, la misère plus terrible. À la campagne on manque de bras, en ville il y en a trop, et malgré cela l’afflux campagnard ne cesse d’envahir nos cités industrielles, et plus spécialement Paris dont l'attrait devient pour beaucoup une sorte de fascination.
Quand ils ont vu de près ce qu'était pour eux la vie à Paris, quand ilsontconnu les longs chômages, l'abandon et l'indifférence de tous, quand ils ont senti les cuisantes douleurs de la faim, le sombre désespoir de la misère, plus d’un de ces malheureux retournerait volontiers à son village pour reprendre sa place dans sa famille et ses occupations au milieu de ses amis. On ne meurt jamais de faim à la cam-
pagne. Il y a presque toujours du travail pour un individu valide, et si le travail est impossible il ya. toujours des voisins charitables qui donnent du pain et quelques légumes. |
Mais plusieurs considérations empêchent souvent ce retour dans le milieu primitif. [l ya tout d’abord une question d’amour-propre : on ne veut pas avoir V’air d’avoir échoué dans son entreprise, d'être tombé dans la misère, considération futile sans doute, mais qui devient importante pour ces esprits étroits et bornés. Quelques-uns se résigneraient encore à subir ce désagrément, mais ils rencontrent un obstacle plus difficile à surmonter. Il y a longtemps qu'ils ont quitté « le pays », ils ont perdu l'habitude de manier la pioche, de diriger la charrue. Ils ont besoin de se faire de nouveau à l’endurance qu'exigent les rudes travaux des champs. Comment s'exercer à ces fatigues, comment reprendre ces forces perdues, comment trouver une place à la campagne ? Ce n’est pas à Paris que les fermiers viennent chercher leurs ouvriers, et d’ailleurs ils seraient incapables de remplir et de conserver un emploi de ce genre.
C’est pour remédier à ces difficultés et faciliter le retour à la campagne de cette catégorie si intéressante de travailleurs que la ville de Paris a eu l’heureuse idée de créer la colonie agricole de la Chalmelle. Elle sert d’intermédiaire pour le reclassement des ouvriers de la campagne, tombés dans la misère à Paris et désirant retourner à la vie des champs. Gette œuvre est utile à un triple point de vue. Elle fournit à la campagne des bras qui lui man-
quent ; elle enlève à la ville une population miséreuse : elle arrache l’assisté à son horrible situation et le reclasse dans un milieu normal et sain.
La colonie agricole de la ville de Paris, La Chalmelle, est située dans le département de la Marne, près d’Esternay. Elle a été fondée en 1891, sur la proposition de M. Georges Berry qui avait étudié de près les colonies de travailleurs (Arbeiter Kolonien), en Allemagne, et avait beaucoup admiré les heureux résultats auxquels elles avaient abouti, L'inauguration eut lieu au mois de janvier 1892. C'est un domaine de 128 hectares appartenant à l’assistance publique (1), dont une grande partie était couverte de marécages ; le reste était peu fertile, et les bâtiments malpropres tombaient en ruine : image peutêtre trop ressemblante de l’état d’âme des hospitalisés qu’on allait y envoyer. Il fallait modifier tout cela, choses et gens ; il s'agissait de faire des ouvriers actifs et capables, et de créer de bonnes terres avec de mauvais travailleurs et des terres incultes. Telle était la lourde, l’écrasante tâche que l'on confiait à un jeune ingénier agronome, M. Gaston Mallet.
Les hôtes de La Chalmelle sont choisis parmi les malheureux qui fréquentent les asiles de nuit de la ville de Paris et surtout du refuge de la rue du Château des Renticrs. Si les œuvres privées d’assistance par le travail, envoyaient aussi ceux de leurs patronnés se trouvant dans les conditions voulues pour en bénéficier, ils seraient admis également.
1. La ville paye un loyer âännuel de 2.500 fr. à l’Assistance publique.
Mais jusqu'ici elles n’ont guère cherché à profiter de cette faculté, ou elles l’ont fait sans succès. Pour qu'une institution comme celle de La Chalmelle puisse réussir, il faut qu’elle ne s'adresse qu’à une catégorie très spéciale d'individus, les ouvriers ayant quitté la campagne et ayant la volonté bien arrêtée d'y retourner. Les œuvres privées et publiques ont certainement dans leur clientèle une foule d'hommes dans ce cas auxquels le séjour à La Chalmelle pourrait faire le plus grand bien. Mais il est difficile de les trouver, ‘de les choisir et on ne se donne pas la peine nécessaire pour les rechercher. Si les colons de La Chalmelle étaient soigneusement recrutés, si les œuvres privées surtout voulaient y apporter leur contingent, l'institution fonctionnerait sensiblement mieux. Dans les asiles de nuit les gens ne sont pas suffisamment connus ; on ne peut les juger qu’à leur apparence souvent trompeuse, et à leurs déclarations qui le sont encore davantage. Il arrive souvent (moins cependant maintenant qu'autrefois) que des individus sont envoyés à La Chalmelle sans remplir aucune des conditions requises pour y entrer ; ilapportent le désordre à l’intérieur et compromettent à l’extérieur la réputation de la nouvelle colonie.
Les colons sont employés à la culture du sol, à l’amélioration des bâtiments existants ou à la construction de nouveaux locaux. Grâce à l’habile direction qui a été donnée aux travaux, « les colons ont transformé au moins les deux tiers des terres qu'ils avaient trouvées couvertes de petits ajoncs, de mauvaises herbes, et, à cause de l’imperméabilité quasi
générale du sol, perdues d'humidité... En 1895, la surface cultivée comprenait : en céréales environ 60 hectares ; en fourrages 21 hectares; en bettraves, pommes de terre, haricots, carottes, choux 10 hectares ; en jardin potager 1 hectare ; le charmant jardin d'agrément qui entoure la maisonnette du directeur À demi-hectare. Au milieu de ce Jardin, grâce à un drainage intelligent, les flaques d’eau ont disparu pour former un grand vivier. 10 hectares en bordure ont été, en 1896, semés en trèfle» (1). En 1898, 101 hectares ont été cultivés et 132 en 1899. Telleest la transformation qu'a subie la colonie en peu d’années ; elle constitue un résultat appréciable au point de vue de la mise en valeur des forces nationales inutilisées, en dehors même de toute considération purement philanthropique. Enfin si nous voulons nous rendre mieux compte encore de l’accroissement de valeur occasionné par l'excellente direction de la colonie, nous n'avons qu’à consulter le tableau suivant qui indique le montant des ditférents inventaires de fin d'année.
L’inventaire d'entrée le 21 août 1891 se montait à 4.006 95
» au 31 déc. 1891 » 24.845 65
» au 31 déc. 1892 » 50.361 73
» au 31 déc. 1893 » 51.104 39
» au 31 déc. 1894 » 71.788 54 » au 31 déc. 1895 » 74.273 96
» au 31 déc. 1896 » 72.997 46
» au 31 déc. 1897 » 78.180 59(2) » au 31 déc. 1898 » 93.850 12(3°