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Les femmes au-dessous de 35 ans sont donc de beaucoup en majorité ; les autres, moins jeunes ou plus vertueuses, sont-elles done pour cette raison moins intéressantes ?
Les femmes mariées même semblent en quelque
Marcel Lecocq 95
sorte proscrites du refuge. En 1896 il y a 784 célibataires contre 81 femmes mariées. Ce sont donc les célibataires de 20 à 30 ou 35 ans qui forment la grosse majorité de la clientèle du refuge.
Si la nécessité d’assister les filles-mères est incontestable, n’y avait-il pas le devoir plus impérieux encore de soulager les femmes et les filles qui veulent rester honnêtes ou que la vieillesse commence à atteindre. Il fallait que le secours à la vertu fût organisé de préférence au secours accordé à la faute, si excusable qu’elle puisse être. En outre, le refuge devrait être dirigé d’une façon suffisamment sévère pour que le séjour n’en soil pas un sujet d’attraction et d’envie (1).
L'importance du nombre des placements est difficile à apprécier puisque la plupart des hospitalisées, * étant enceintes, doivent être dirigées sur l'asile Michelet ou sur la Maternité. Les renseignements concernant les autres femmes sont assez favorables : on a pu fournir du travail à 270 d’entre elles et en rapatrier 14. Il n’y a eu que 31 expulsions.
Il n’est guère possible de constater les résultats financiers puisque tout le travail est fait pour la ville et qu’il est difficile d'apprécier son importance: les estimations qui ont été faites à ce sujet, soit par l’autorité soit par la direction, sont d’ailleurs absolument divergentes. Toujours est-il que l’hospitalisation coûte environ 0 fr. 90 par jour pour la nourriture.
1. Une autre remarque, qui a son intérêt, c’est que la plupart des hospitalisées ne sont pas nées à Paris : en 1896, il y
en avait 747 nées en province, contre 157 nées à Paris, le reste venant de l'étranger.
Les éloges que nous avons adressés à cette œuvre au point de vue de la tenue, de la propreté des locaux et des hospitalisées n’atténuent malheureusement pas les critiques que nous avons formulées sur le principe même de cet établissemeut et son mode de fonctionnement. Il serait facile de parer à ces inconvénients regrettablés, et nous voulons espérer que la ville dé Paris voudra compléter son œuvre généreuse, en créant de nouveaux asilesouvroirs pour les ferimes d’autres catégories qui ont droit, par leur misère, à sa sollicitude.
La ville de Paris avait fondé, dès 1889, une œuvre d'assistance par le travail pour les hommes. Le refuge Nicolas Flamel, rue du Château des Rentiers (quelle ironie des mots !) est une dépendance d’un asile de nuit. Voici dans quelles circonstances l’œuvre a été fondée.
Le local de l'asile de nuit ayant besoin de quelques réparations, le directeur eut l’idée, au lieu de faire venir des ouvriers de la ville, dé demander seulement des outils et de faire travailler quelquesuns de ses pensionnaires. On se mit à l’œuvre ; la tentative réussit si bien qu'après les réparations on fit des agrandissements, on construisit de nouveaux bâtiments, et bientôt un refuge indépendant de l'asile fut complètement édifié et organisé.
Une des particularités de cette œuvre consiste en ce que le voisinage de l’asile de nuit permet qu'on puisse faire une certaine sélection dans sa clientèle. Quaud une place est vacante au refuge on la donne à celui des hôtes de l’asilé qui semble le plus mal-
heureux et le plus digne de pitié. Une fois admis, l’hospitalisé, en échange de son travail, est nourri; logé et vêtu. Le logement n’est autre que l'asile de nuit où il a le droit de coucher pendant son séjour qui ne peut ètre que de vingt jours au maximum: les hôtes ordinaires de l’asile ne peuvent y rester plus de trois nuits consécutives. Les vêtements qui sont affectés aux hospitalisés pendant leur séjour à l’œuvre, proviennent en grande partie de la Morgue. Ils sont préalablement désinfectés. Tous les-deux mois, 50 paires de chaussures, autant de pantalons, des paletots, etc., provenant de cette origine, sont envoyés au refuge.
Les hospitalisés ont, pour la plupart, travaillé jusqu'ici à l'édification et à l'installation intérieure du refuge ; pendant ce temps, d’autres ont confectionné des ligots où ont été employés à la désinfection des abattoirs de la Villette. La durée du travail est de 9 heures. La rémunération est variable suivant le genre de travail. Ceux qui sont employés à la Villette sont payés 4 fr. 50 par jour ; ceux qui confectionnent des ligots travaillent à la tâche et gagnent environ 3 fr. Il est retenu pour ceux qui mangent au refuge, 1 fr. 50 pour la nourriture ; ils reçoivent ainsi { fr. 50 et sont nourris. Il est formé à leur nom un pécule de tout ce qu’ils gagnent ; le dimanche on leur donne 2 fr. comme argent de poche. Malgré cela, les pécules se montent en movenne, à la sortie, à 40 fr. environ.
En dehors des hospitalisés ordinaires, il y a des ouvriers peintres, maçons, charpentiers, matelassiers, jardiniers, qui dirigent les travaux ; pour
ceux-01 il n'ya pas de durée de séjour fixe. Ils forment en quelque sorte un cadre semi-permanent et ils reçoivent un salaire plus important que leurs camarades de passage.
Les placements ne sont pas très nombreux, et il paraît que les hospitalisés se trouvent si bien rue du Château des Rentiers, qu'ils ne sont jamais pressés de se procurer une place avant qu'on les force à sortir. Le directeur d’ailleurs nous disait lui-même : ©Ils sont certainement plus heureux que des ouvriers gagnant six francs par jour. »
Les locaux comme ceux du refuge-ouvroir Pauline Roland sont propres et très bien tenus; le travail n’est ni long nisurmenant; on est bien nourri pour un prix assez modique, on a de l'argent pour se distraire le dimanche, sans compter un pécule relativement important qu’on trouve à la sortie. Que peut espérer de mieux un ouvrier précédemment plongé dans la misère?
C'est précisément là le défaut de ces établissements si merveilleusement installés. Celui qui y est ne veut plus en sortir, l’assistance est donc en dehors de son rôle, car elle ne doit jamais être préférée au travail libre. Elle doit se borner à aider passagèrement le travailleur et à le préparer à reprendre dans de bonnes conditions une vie normale de labeur et de probité. Ce n’est pas en mettant le pauvre dans une situation plus paisible et plus douce que celle qu’il peut trouver dans sa vie ordinaire, qu'on le formera à la rude tâche qui l’attead. Enfin, au point de vue de la stricte justice, n’est-il pas choquant de voir des gens dont beaucoup sont tombés dans la misère
par leur faute, jouir d’une situation agréable qu'ils n’ont en rien méritée, tandis que d’autres, plus dignes et plus énergiques, peinent au delà de leurs forces pour ne trouver qu'une situation moins avan- | lageuse malgré leurs courageux et persévérants efforts ? Les hospitalisés de la rue du Château des Rentiers sont plus heureux que beaucoup d'ouvriers et c’est la condamnation du régime de cet établissement. :
La situation financière du refuge ne peut être mise en comparaison avec celle des œuvres privées similaires, car il n’y a pas de frais de location ni d'acquisition d'immeubles et tout le travail est écoulé à mesure qu'il est produit (1). Les recettes consistent surtout dans des économies procurées à la municipalité, comme pour l’ouvroir Pauline Roland. Siles placements ne sont pas très nombreux, les rapatriements le sont encore moins, bien que 60 pour cent des hospitalisés viennent de province. Mais il y a une forme de reclassement progressif en province qu'il est bon de reteniret sur laquelle nous aurons à revenir. Plusieurs des hospitalisés originaires des départements sont envoyés à la colonie agricole de la Chalmellequi tentera deles ramener à Ja vie : des champs dont beaucoup sont sortis. Beaucoup d'ouvriers qu’on ne pourrait rapatrier directement, peuvent, grâce à cette étape intermédiaire, revenir à la campagne et se reclasser dans leur milieu primitif, Là, avec de la bonne volonté et de l'honnêteté ils ont plus de chance d’éviter la misère qu’à Paris. |