‹ L'Assistance par le travail en FranceChapitre 17 sur 144 · Suivant un témoignage rapporté par Maxime du Camp · texte numérisé non relu

Suivant un témoignage rapporté par Maxime du Camp

l’aumône. C’est-elle qui en absorbe la majeure partie, car au moins 9 fois sur 10 en donnant l’aumône dans la rue,nous encourageons un paresseux qui ne veut pas travailler.

Nous pourrions citer de nombreuses enquêtes, très sérieuses, faites sur ce point {notamment celles de M. le pasteur Robin et de M. Mamoz) (L),contentons nous de rappeler un fait bien significatif qui s’est passé pendant le rude hiver de 1890.0n avait ouvert, au Champ-de-Mars, un vaste refuge où 700 person-

nes avaient pu trouver un gîte gratuit qui les mît au

moins à l'abri du plus grand froid.

Unpeintre, M. Henri Motte, était à brosser des

. décors dans un local attenant à celui où les ouvriers sans travail étaient réunis. Comme l'artiste, pour

se rendre compte de l’effet produit, avait besoin de

faire tendre ses toiles et que pour cela :l lui fallait une quinzaine d'hommes; la première idée qui lui

vint—la plus naturelle — fut de faire appel à cesouvriers sans travail (ou soi-disant tels). Il leur offrit 1

francpour une heure ou deux de travail. Personne ne répondit à son appel. Il réitéra sa proposition plu-

sieurs fois et ce fut à grand'peine qu’il pût embaucher trois hommes. Les secours de toute espèce que

(L'assistance par le travail, loc. cit., p.300), la mendicité « épistollaire » ne compterait pas moins de 200.000 adeptes qui arriveraient à extorquer 6 millions à la crédulité parisienne. Pour le vagabondage, M. Drouineau estimait qu’il n’y avait pas moins de 400.000 individus errant sans feu ni lieu, en dehors des asiles urbains de quelques grandes villes (D' Drouineau, Les enquêtes sur le vagabondage, Revue philanthropique, 10 mai 1897, p. 325).

4. V. Jacot, L'assistance par le travail, son application en Allemagne et en France, Montauban, 1897, p. 28.

procurait la charité parisienne allaient donc à des paresseux impénitents pour la plupart.

Cet état d’esprit ressort, non moins clairement, d’un autre exemple cité par M. Maxime du Camp. Un groupe de personnes charitables réunies sous le nom « d’OEuvre des commerçants » s'était arrangé avec une quinzaine de commerçants pour que ceuxei occupassent pendant trois jours pleins, à raison de quatre francs par jour, tous les individus qui lui seraient envoyés par l’'Œuvre. 727 demandes adressées au directeur furent suivies d'autant de recommandations destinées à faireobtenir un emploi. Sur ces 127 solliciteurs avisés d’avoir à venir chercherune lettre qui les faisait entrer en fonclions,moins de la moilié, 312, se présentèrent. 174 ouvriers seulement allèrent jusqu’à l'atelier; 37 la demi-journée faite réclamèrent 2 francs et on ne les revit plus, 68 travaillèrent jusqu’au soir, recevant 4 francs, mais ne revinrent pas; 54 travaillèrent pendant deux Jours, 18 seulement travaillèrent les trois jours. Il faut ajouter que les maisons qui les avaient accueillis les conservèrent par la suite. Par conséquent sur 727 demandes de secours, 18 seulement émanaient d’ouvriers sans travail vraiment dignes d’intérêt (1).

1. «Quatre-vingt-dix neuf fois sur cent, le voyageur qui frappe à votre porte a dépensé son argent au cabaret », nous dit un ancien « professionnel » devenu aujourd’hui un ardent champion de la lutte contre la mendicité en Suisse, M. Louis Tannigier (Autrefois et maintenant, Louis Tannigier, Genève). Quand nous donnons inconsidérément dans la rue, nous avons autant de chance de nous tromper « car le mendiant se montre et le pauvre se cache, le mendiant s'affiche en bonne place, le pauvre se dissimule » (Les malfaiteurs de profession,

L'aumône sert donc la plupart du temps à entretenir la mendicité professionnelle. Le pauvre qui. est généralement un être déprimé au physique comme au moral, doit être singulièrement tenté d’avoir recours à elle pour vivre. Il peut facilement se faire, pourvu qu'il soit un peu adroit, des journées de 5, 10 et jusqu’à 30 fr. (1). Quel métier pourra jamais, avec aussi peu de travail, donner de tels salaires ? Aussi, comme le fait très justement remarquer M. Berthélemy, « l’ouvrier qui accepte aujourd’hui l’aumône, la demandera demain ; l’homme du peuple qui commence à mendier est comme l’homme du monde qui commence à jouer : l’un court droit au vice, l’autre à la ruine » (2).

L'exemple de ces mendiants, récoltant si facilement de l'argent, est particulièrement néfaste pour les ouvriers qui ont le plus de peine à gagner leur vie, et M. Leroy-Beaulieu en explique fort bien la raison. € Etant donné, dit-il,le penchant de Phomme à l’indolence, sa tendance à sacrifier la sécurité du lendemain aux jouissances du jour présent, si les pauvres sont à peu près aussi assurés de vivre avec un minimum de bien-être que les gens qui travaillent, que les hommes, du moins, qui vivent des métiers inférieurs, le principal attrait du travail,

Louis Puibarreau, p. 195). Les mendiants professionnels commettent ainsi un véritable vol à l’égard des vrais pauvres en soustrayant l’argent qui leur est destiné,et c'est ce qui faisait dire à A. Karr que « le mendiant tue le pauvre ».

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