CHAPITRE II
Après avoir constaté l’existence et l’étendue du chômage, après avoir étudié la nature et les dangers
qu’il fait courir à l'individu, à la famille et à la société, nous avons été amenés à considérer que trois remèdes pouvaient être proposés pour conjurer le mal.
L'un, la prévoyance, ne pouvant être utilisé en toutes circonstances : beaucoup ne savent pas être prévoyants, beaucoup ne peuvent pas l'être. Quels que soient les progrès que puisse faire cette idée féconde, il restera toujours un grand nombre d’ouvriers qui seront atteints par la misère, sans avoir les moyens de lutter contre elle. Et ce sont ceux-là. surtout qui nous préoccupent.
Pour les secourir, on leur donnesouvent le secours que nous avons signalé en second lieu, l’aumône ; mais nous avons fait voir combien elle était dangereuse quand elle était donnée inconsidérément, comme cela arrive le plus souvent.
[l nous reste à voir le troisième remède, l’assistance par le travail dont nous étudierons plus loin en détail les formes les plus intéressantes. Nous examinerons les causes qui ont amené des esprits éminents à l’adopter et à la conseiller, nous
verrons les diverses applications qui en ont été faites autrefois et de nos jours. Après avoir étudié le mécanisme de ces diverses tentatives, nous pourrons discerner les causes qui ont amené le succès des unes et l’avortement des autres, et indiquer par là même les conditions dans lesquelles ce mode d’assistance est applicable, efficace et bienfaisant,.
Quelques philanthropes, frappés de l’inefficacité de l’aumône, de la stérilité des résultats auxquels elle aboutissait, du danger auquel elle exposait trop de familles atteintes par la misère, se proposèrent de faire appel à d'autres principes pour secourir plus utilement les nécessiteux valides.
Quand l’ouvrier a perdu depuis quelque temps l’accoutumance au travail et qu’il a été obligé d’avoir recours à l’aumôneé, il ne peut bientôt plus supporter aucune occupation régulière et se trouve voué dès lors, presque irrémédiablement, au paupérisme, à la mendicité professionnelle, au vagabondage. Pour éviter de pareils dangers, individuels et sociaux, le point essentiel est de conserver à l’individu l’habitude du travail. « Le mal dont souffre l'ouvrier, disait M. Cheysson, c’est le manque de travail ; le travail est donc le remède naturel adéquat qui guérit le mal à sa source. Le travail possède par luimême la grande vertu médiatrice » (4).
Grâce à ce travail, en effet, on parviendra à rendre le plus grand service qu’on puisse procurer
1. Rapport de M. Cheysson à l’Assemblée générale de l'Union d’assistance par le travail du marché Saint-Germain (VI arrond.), 25 fév. 1894, p. 7.
à un miséreux, car, comme le faisait remarquer très justement Benjamin Delessert : « La véritable manière de secourir le pauvre est de le mettre en état de se passer de secours ».
Avec le travail, l’ouvrier gagne un salaire, au lieu de demander l'aumône; il conserve sa dignité de travailleur, et ne court pas le risque de se voir déchoir à la situation de mendiant.
Bien que les-partisans de l’assistance par le travail soient, pour la plupart, hostiles au droit au travail, ils n’en reconnaissent pas moins que le travail est le meilleur, le seul secours digne d’être accordé à -l'ouvrier valide, et que ce travail doit se rapprocher, autant qu'il est possible, des conditions ordinaires des ateliers normaux.
« Il importe, dit le baron de Gérando, de mettre d’abord le malheureux en état d’user de ses propres ressources. Un tel service semble tenir le milieu entre le préservatif de la misère et ses remèdes. Il participe à la fois de l’un et de l’autre. Donner le travail à qui peut travailler, c’est donner le pain, ef avec le pain l'avantage de ne pas vivre aux dépens dautrui »,et même il ajoute qu’il considère comme fondamental dans le régime des secours publies le principe suivant : « Lorsqu'un indigent, capable de travail n’est pas occupé, ou lorsqu'il ne l'est pas, du moins, autant qu'il pourrait l'être, le secours doit lui être accordé sous la forme de travail et ne doit lui être donné que sous cette forme » (1).
Cette dernière phrase donne à entendre une vérité,
4, Baron de Gérando, loc. cit., IL, p. 486.
trop souvent méconnue, à savoir que les demivalides doivent aussi être secourus par un travail en rapport avec les capacités qui leur restent. Aucune force ne doit être perdue : si elle n'est pas utilisée, un certain désordre doit fatalement en résulter. Un individu qui n’a qu’un bras, où qu’une jambe n'est pas pour cela complètement incapable de travail. Pour lui, une occupation est au moins aussi nécessaire que pour tous autres. Il sera plus volontiers porté au découragement, car 1l trouvera difficilement à faire accepter le travail qu'il peut fournir. I sera aussi entraîné à exploiter son infirmité aux yeux de la charité publique,parce qu'il sera sûr qu’elle lui attirera d’abondantes aumônes. Il serait done nécessaire d'organiser des secours en travail, de telle sorte que les forces et les capacités de tous puissent être utilisées.
Pour l’ouvrier découragé par d’inutiles recherches de travail, c’est un singulier réconfort de pouvoir trouver une occupation honorable qui âssure, même passagèrement, le pain nécessaire à lui et à ses enfants, sans avoir à tendre la main pour demander l'aumône. Ainsi que le disait M. Cheysson : «Il ne se sent plus isolé ; il travaille ; cet argent qu'on lui donne, il l’a gagné : ce n’est pas une aumône dont il ait à rougir. Au lieu de se courber il se redresse : au lieu se courber, il reprend courage et confiance »..
Un salaire en échange de son travail, telle est la proposition qui est faite à l’ouvrier se présentant à un atelier d'assistance par le travail. Plus qu’à tout autre on doit lui rappeler qu’on n’a « rien sans peine ». Cet homme est riche en puissance puisqu'il
a une capacité de travail. Il faut lui permettre de faire passer la richesse de la puissance à l’acte ; ayant une capacité de travail, il est susceptible de faire un échange ; il est donc inutile de lui donner quoi que ce soit gratuitement. Il donne ce dont il dispose: son énergie.
Pour obtenir cette rémunération, il doit fournir une marque de bonne volonté, sinon un véritable effort ; et si minime que soit généralement le travail demandé, il suffit à écarter une foule de mendiants que toute besogne régulière effraie. À ce point de vue l'utilité est très réelle ; un sélectionnement primaire est fait entre les quémandeurs, le travail devient « la pierre de touche » à laquelle on reconnaît celui qui est digne d’être secouru. L'offre du travail fait fuir le mendiant professionnel,elle attire au contraire le chômeur, quand elle est faite dans des conditions normales qui respectent la dignité du travailleur.
En offrant aux pauvres un travail digne, en séparant les faux indigents des vrais pauvres, l’assistance ne gagne pas seulement par laccroissement des disponibilités de son budget, mais Fefficacité de son action y gagne encore de bien d’autres manières.C’est ainsi que ce sélectionnement empêche le dangereux rapprochement matériel et moral de ces deux classes d’indigents si différents par leur nature et par leurs aspirations. Le pauvre est un être faible,propre à recevoir et à laisser développer en lui tous les germes morbides qui lui viennent du dehors. En purifiant l’air dans lequelil vit, en éloignant toutes les chances de contagion, la pré-
servation ou la guérison de la maladie sera par là même plus assurée.
De ce que le secours sera moins aveugle, de ce qu'il sera accordé en connaissance de cause à un ouvrier vraiment malheureux, il perdra aussi le caractère avilissant qu'il revêt parfois, quand il est donné aussi bien au professionnel, au criminel même, qu’au chômeur involontaire. On ne les confond que trop souvent. |
La livrée dela misère est aujourd’hui une marque d’infamie, une cause d’ostracisme comme le faisait très justement remarquer le baron de Gérando:«Les personnes qui ont de l'ouvrage à” donner, dit-il, n’emploient qu'avec répugnance les gens qui portent la livrée de la misère » (1). Pourquoi cela ? Assurément parce qu’on pense trouver en face de soi un travailleur imparfait et « son œuvre est toujours payée trop cher »; c’est là très certainement une raison; mais ce n’est pas à notre sens la cause la plus importante de la répulsion que provoque le miséreux.
Sous cet habit déguenillé, ayec ces cheveux et cette barbe incultes, derrière cette face terreuse, on croit Voir, on craint de voir, un quasi-criminel. Instinctivement à l’approche d’un pauvre à la campagne, les enfants fuient et les chiens aboiïent. Nous sommes plus braves, mais guère plus sages, car celui qui tend la main avec cet accoutrement de loqueteux, est pour nous toujours un objet de suspicion et souvent d’éloignement. |