‹ L'Assistance par le travail en FranceChapitre 22 sur 144 · Loc. cit., III, p · texte numérisé non relu

Loc. cit., III, p

Suspicion bien légitime, il est vrai, au prime abord. Le pauvre hère qui parcourt la campagne est probablement un vagabond incorrigible, prêt à voler dès qu’il le pourra. 1! y a de grandes chances aussi pour que le mendiant qui tend la main au coin d’une rue ou sous le porche d’une église, soit un habile spéculateur des sentiments charitables, et pour qu’il soit prêt à faire un « bon coup », la nuit, si l’occasion s’en présente, même chez un de ses bienfaiteurs.

S'il est une tâche digne de tous éloges c’est bien celle de pénétrer dans un pareil milieu pour y chercher les quelques égarés qui se trouvent parmi les brebis galeuses, et de les ramener dans un bercail plus sain. « L’habit ne fait pas le moine » dit le proverbe ; Dieu merci, la livrée de la misère ne fait pas le mendiant professionnel, n1 le criminel. Mais combien de pareilles investigations sont pénibles, périlleuses même, en même temps que délicates. Quelle habitude des hommes et des choses ne fautil pas avoir pour discerner si les « histoires » qu’on vous raconte sont de pure invention, ou si ce sont un de ces navrants épisodes üe l’histoire de la misère noire |

Aller aux renseignements, tout le monde n’a pas le temps de le faire, et ceux qu’on recueille peuvent être erronés, car les spéculateurs de la charité publique savent prendre toutes leurs précautions de ce côté. Quant aux vrais pauvres il suffit, au contraire, de renseignements défavorables inspirés par une inimitié personnelle, qu’attire bien souvent le

seul fait de leur misère,pour empêcher une demande de secours d’aboutir.

En admettant qu’on puisse avoir des renseignements précis, exacts, 1l faut encore un certain temps pour les obtenir, et pendant ces délais, quelle cruauté que de laisser prolonger des souffrances que nous voyons et pourrions secourir. Nous préférons alors donner avant d’être fixés et nous donnons aveuglément.

Les partisans de l’assistance par le travail ont trouvé qu’il existait un moyen de remédier à cet inconvénient. Pour donner un secours provisoire, en attendant les résultats de l'enquête, il suffit d'une présomption sérieuse que le cas, auquel nous avons affaire, est digne d'intérêt, et cette présomption favorable est fournie par le fait que le quémandeur accepte du travail, Gette acceptation du travail est pour les uns une simple présomption favorable, qui légitime une enquête particulière ; pour certains autres, elle suffit pour l’admission définitive au secours.

Quel que soit le moyen employé pour savoir à quelle catégorie appartient un malheureux qui sollieite l'assistance, que ce soit à l’aide de l’enquête, à l’aide de l'épreuve du travail (work test), ou de ces deux moyens réunis, il faut reconnaître que ce triage, ce classement éclairé de quémandeurs est non seulement une besogne absolument nécessaire pour apporter à la vraie misère une aide efficace, mais il est aussi profondément utile pour dissiper ce préjugé invéléré sur la livrée de la misère. Il faut montrer que malgré ces habits en lambeaux et cette tenue honteuse, on trouve chez le loqueteux des

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wisères navrantes qui ne sont le résullat ni de la paresse, mi de la débauche,et qui sont dignes de tout l’appui de notre charité.

L'assistance par le travail n’a pas seulement l’avantage d'établir une distinction rationnelle entre la pauvreté simulée et la vraie pauvreté, de donner à cette dernière un secours efficace qui ne soit pas indigne et dégradant, elle a encore un mérite de plus. Elle influe de la façon la plus heureuse sur le moral de ceux qui la reçoivent.

Cette considération mérite d’être retenue, car nous avons déjà vu combien était grande l’importance du niveau moral dans les terribles crises de la misère. Nous avons signalé aussicombien le manque de travail était pernicieux à cet égard, et quelles terriblesconséquences il entraïnait progressivement: nous avons montré l’ouvrier sans travail d’abord désœuvré et perdant peu à peu son énergie, allant ensuite au cabaret où 1l se lie avec ceux qui, comme lui, ne font rien,et il se laisse entraîner par les conseils et les exemples des pires d’entre eux. Tel est ie grave désordre moral que produit le chômage, telles sont les diverses étapes par lesquelles passe l’ouvrier sans travail pour s’effondrer bien souvent sur les derniers degrés du paupérisme et même de la criminalité. Conformément au vieux principe, contraria contraris curantur, le travail pourra réagir, très efficacement, par une action diamétralement opposée contre les funestes penchants que le chômage avait favorisés.

L'habitude d’une vie saine et bien réglée, l’obligation de la bonne tenue et de l’exactitude, la néces-

sité de l’application continuelle et de l'effort soutenu augmenteront tout à la fois la valeur morale et la valeur économique de l’ouvrier. Cette accoutumance est parfois difficile x reconquérir, quand on a perdu l'habitude d’un travail normal et régulier, mais c’est vers ce but que tendent aujourd'hui les œuvres dirigées de la façon la plus éclairée. L’effort soutenu de toutes les facultés développent l’intelligence et l'énergie, et ces deux qualités en progressant rendent le travailleur plus capable et plus heureux, en même temps que plus utile à la société. Assurément dans toutes les tentatives ; d’assistance par le travail, on n’a pas cherché à aller aussi loin. On n’a pas toujours essayé de donner à l’ouvrier des forces économiques et morales avant de le replacer à nouveau dans les champs clos de la lutte pour la vie. Mais comme c’est là le but le plus élevé, et à notre sens le plus utile, que poursuivent quelques-unes des œuvres de cette catégorie, nous avons tenu à le signaler, pour montrer jusqu'où vont les desiderata et l’action des protagonistes de cette méthode de secours. On peut d’ailleurs distinguer, à ce point de vue, deux façons d'envisager l'action de l'assistance par le travail. Dans l’une, on s'efforce d'éviter à l’ouvrier les conséquences néfastes que peut avoir pour lui le manque de travail : c’est une méthode préservative. Dans l’autre, on cherche à remédier tout à la fois aux causes subjectives et aux conséquences du ehômage : c'estune méthode curative. Jusqu'ici (4) on

è 4. Nous ne nous occupons ici que l’action de l’assistance et non du côté éducatif que l'on a toujours cherché à développer dans la répression pénale du vagabondage et de la mendicité.

ne s’est guère occupé que de la méthode préservative, aujourd’hui l'attention commence à se porter davantage vers la méthode curative.

Mais quels que soient les procédés que l’on préfère, quels que soient les cas si divers qui peuvent se présenter, ce qui reste indéniable, c’est l'utilité manifeste du travail comme remède contre la misère des individus valides.

Il possède en lui-même des vertus qui ne sont pas assez connues, quand 1l est appliqué avec énergie et discernement. Il permet de classer par catégories les pauvres qui s'adressent à nous, et par conséquent de les mieux connaître et de leur faire plus de bien. Grâce à lui on éloigne le mendiant professionnel, paresseux, incorrigible et volant de l’argent des vrais pauvres qu’il pervertit par son dangereux contact. Grâce à lui on soulage plus efficacement ceux qui méritent notre pitié. À celui qui manque de pain on offre un « salaire d'attente », à celui qui va glisser dans la fange, on apporte un secours qui l'empêche de tomber ; à celui qui est tombé, on donne un moyen de relèvement et de reclassement. Quant au perverti incorrigible on l’éloigne comme s’il était atteint d’une maladie contagieuse, de peur qu'’ilne contamine ces êtres affai-, blis que sont les pauvres.

Telle est, dans ses grandes lignes, la tâche que se propose l'assistance par le travail ; tel est son but. Le but est élevé, aussi la tâche est rude, mais heureusement les bonnes volontés ne manquent pas. Les expériences déjà faites commencent à éclairer cette voie difficile, en montrant les précipices et les

écueils. Tâchons d’en faire notre profit, en essayant de démêler au milieu des nombreux efforts qui ont été faits, ceux qui peuvent être nuisibles et ceux qui font un bien véritable.

Historique de l’assistance par le travail

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