SECTION HI
Ateliers de Filatures.
À côté des ateliers de secours pour les hommes valides fonctionnait une autre institution destinée aux diverses catégories de personnes que leur peu de force empêchait de travailler aux terrassements. À diverses reprises, pendant les périodes particulièrement calamiteuses, on avait songé, sous l’ancien régime, à procurer de l'ouvrage à domicile aux femmes et aux vieillards susceptibles de fournir encore un certain travail. Plusieurs paroisses, Saint- Sulpice notamment, avaient soulagé ainsi de nombreuses misères. On confiait à des femmes nécessiteuses et d’une honorabilité connue, une certaine quantité de filasse ou quelques mètres d’étoffe pour les transformer en fil ou en vêtements ; quand
ces objets étaient rapportés on leur donnait, en même temps que leur salaire, de nouvelles matières à ouvrer. Les curés connaissaient particulièrement la partie miséreuse de leur paroisse, ne se trompaient guère sur l'honnêteté des personnes qui s’adressaient à eux, aussi les cas où les matériaux ainsi prêlés n'étaient pas rendus se trouvaient-ils peu nombreux.
. L'organisation par les pouvoirs publics des travaux de ce genre remonte à l’époque où Sartine était lieutenant de police. Il voulait tout à la fois débarrasser Paris des mendiants, devenus si nombreux, si arrogants qu’ils étaient une menace continuelle pour la sécurité publique, et apporter en même temps quelque soulagement aux misères si atroces et si fréquentes à cette époque. II réforma complètement les services qui lui étaient confiés; 1l voulait rendre la ville plus sûre et plus salubre et assurer une meilleure distribution des sécours aux nécessiteux. Il créa en 1784, pour les femmes et les vieillards, des ateliers de filatures que Lenoir, qui lui succéda peu après, continua de perfectionner. Une des plus grandes difficultés à vaincre était de créer des débouchés à la quantité énorme de fil produite. Lenoir trouva moyen d'en écouler une grande partie en les faisant acheter par l'hôpital général. Malgré que les vivres fussent chers à Paris (car les pauvres étaient nourris à l’atelier) et qu'il y eût de nombreux déchets dans la production, grâce à une bonne organisation et à une minutieuse surveillance, on arriva, avec un subside de 3.000 livres par mois,
à secourir annuellement 2.000 pauvres (1). C'était là un résuliat des plus appréciables.
Turgot, dans le plan admirable d'organisation charitable qu'il avait ébauché, n’eut garde de laisser inutilisé un moyen aussi précieux de porter secours aux familles dans la misère. Nous avons vu sur quel raisonnement il basait principalement la nécessité de cette institution. Quand les prix des vivres s’élèvent de telle sorte qu'ils deviennent inabordables aux ouvriers, ce n'est pas pour lui-même que le tra” vailleur souffre, — car le salaire est suffisant pour nourrir son homme, — ce sont les charges de famille qui l’accablent ; 1l ne peut plus subvenir aux dépenses de sa femme, de ses enfants et des parents âgés qu'il peut avoir à sa charge. C’est donc à ceuxlà que l'Etat doit chercher. à porter secours. Il le fera en leur procurant un travail approprié à leurs forces et à leurs capacités ; grâce à ce moyen,on fournira à la famille le salaire d'appoint nécessaire. Les ateliers de charité étaient destinés, dans la pensée de Turgot, à fournir du travail aux chefs de famille, les ateliers de filature à leurs femmes et à leurs enfants ; les premiers devaient procurer un salaire à la famille, les seconds en combler l'insuffisance.
Pour recevoir la matière à ouvrer, il fallait présentier une attestation d’honorabilité fournie par le Curé ; une commission, créée dans chaque quartier et composée de six commerçants, était chargée de veiller à la livraison et à la réception du travail (fila-
1. V. lettre de Mme Nau, chargée de la direction du bureau de filature des pauvres, à M. de Jussieu. Tuetey, L'Assistance publique à Paris pendant la Révolution, t. 11, p. 550.
ture ou confection de dentelle). Une livre de filasse avec quelques onces de fils étaient délivrées gratuitement, et une quantité égale était de nouveau fournie quand on rapportait un travail suffisamment bien exécuté. À ce moment, on payait le salaire qui devait être égal à la différence entre le prix de revient de la matière première et le prix de la matière ouvrée. L'estimation devait être faite à un prix plutôt favorable au travailleur,qui avait d’ailleurs la faculté d'aller vendre ailleurs son ouvrage, si l'appréciation de sa valeur ne lui semblait pas équitable. Il fallait toutefois qu’il payât, dans ce cas, le prix de la matière première (1).
1.Voici, du reste, comment était expliqué le fonctionnement de cette institution, dans un rapport de M. de Jussieu à M. Bailly sur la situation du bureau de filature au 4 novembre 1789.
Le bureau de filature, établi en 14777, a pour objet de prévenir la mendicité dans Paris, en fournissant aux pauvres de cette capitale un travail qui les mette à portée de subsister.
Ce travail est la filature du chanvre que le bureau fait distribuer dans les différentes paroisses de Paris, où MM. les curés et autres personnes charitables veulent bien s’occuper de cette bonne œuvre. Il y a, pour le dépôt des matières et pour celui des fils, un bureau établi rue de Bourbon-Villeneuve.
Le prix de la filature est payé aux pauvres en rapportant la matière convertie en fil. Il y a pour la différence du prix un tarif réglé de concert avec MM. les curés par les administrateurs du bureau.
Ces administrateurs, dont le nombre n’est point fixé, sont des citoyens zélés, en état, par le genre de leurs occupations et de leurs connaissances, de concourir au succès de l’établissement. Ils s’assemblent certains jours de la semaine pour prendre connaissance des travaux du bureau et délibérer sur les affaires qui l’intéressent.
Outre cette administration, le bureau est tenu par un directeur qui y fait sa résidence, et qui a sous lui un commis et
Sous la Révolution, on eut recours à des mesures analogues. Un règlement de juillet 4790, appliquant les résolutions votées le 30 mai par l’Assemblée Nationale, décida l’établissement des ateliers de filature des Jacobins-St- Jacques et des Récolets du faubourg St-Laurent (1). On occupait les personnes qui y étaient admises à la filature du lin et du chanvre. On recevait les femmes, les enfants au dessous de 16 ans, et les vieillards hors d'état de travailler la terre (art. 3). On était tenu de jusüfier qu’on était domicilié à Paris au moins depuis six mois où un an,suivant qu on était français ou étranger, et d'apporter un certificat du curé, visé par le commissaire de police (2). Dans chacun des établis-
deux domestiques de confiance. Les deux filles du directeur sont aussi adjointes à ces fonctions, et jouissent à ce titre d’une gratification annuelle de 800 fr. Tous les frais de cette direction, y compris les gages du portier et frais de bureau, sont de 7.085 fr. par année.